Un épisode sous la Terreur, Honoré de Balzac
– Cachez-vous, cachez-vous ! lui dit-elle. Quoique nous ne sortions que bien rarement, nos démarches sont connues, nos pas sont épiés.
– Qu’y a-t-il de nouveau ? demanda une autre vieille femme assise auprès du feu.
– L’homme qui rôde autour de la maison depuis hier m’a suivie ce soir.
A ces mots, les trois habitants de ce taudis se regardèrent en laissant paraître sur leurs visages les signes d’une terreur profonde. Le vieillard fut le moins agité des trois, peut-être parce qu’il était le plus en danger. Quand on est sous le poids d’un grand malheur ou sous le joug de la persécution, un homme courageux commence pour ainsi dire par faire le sacrifice de lui-même, il ne considère ses jours que comme autant de victoires remportées sur le sort. Les regards des deux femmes, attachés sur ce vieillard, laissaient facilement deviner qu’il était l’unique objet de leur vive sollicitude.
– Pourquoi désespérer de Dieu, mes soeurs ? dit-il d’une voix sourde mais onctueuse, nous chantions ses louanges au milieu des cris que poussaient les assassins et les mourants au couvent des Carmes. S’il a voulu que je fusse sauvé de cette boucherie, c’est sans doute pour me réserver à une destinée que je dois accepter sans murmure. Dieu protége les siens, il peut en disposer à son gré. C’est de vous, et non de moi qu’il faut s’occuper.
– Non, dit l’une des deux vieilles femmes, qu’est-ce que notre vie en comparaison de celle d’un prêtre ?
– Une fois que je me suis vue hors de l’abbaye de Chelles, je me suis considérée comme morte, s’écria celle des deux religieuses qui n’était pas sortie.
– Voici, reprit celle qui arrivait en tendant la petite boîte au prêtre, voici les hosties. Mais, s’écria-t-elle, j’entends monter les degrés.
A ces mots, tous trois ils se mirent à écouter. Le bruit cessa.
– Ne vous effrayez pas, dit le prêtre, si quelqu’un essaie de parvenir jusqu’à vous. Une personne sur la fidélité de laquelle nous pouvons compter a dû prendre toutes ses mesures pour passer la frontière, et viendra chercher les lettres que j’ai écrites au duc de Langeais et au marquis de Beauséant, afin qu’ils puissent aviser aux moyens de vous arracher à cet affreux pays, à la mort ou à la misère qui vous y attendent.
– Vous ne nous suivrez donc pas ? s’écrièrent doucement les deux religieuses en manifestant une sorte de désespoir.
– Ma place est là où il y a des victimes, dit le prêtre avec simplicité.
Elles se turent et regardèrent leur hôte avec une sainte admiration..
– Soeur Marthe, dit-il en s’adressant à la religieuse qui était allée chercher les hosties, cet envoyé devra répondre Fiat voluntas, au mot Hosanna.
– Il y a quelqu’un dans l’escalier ! s’écria l’autre religieuse en ouvrant une cachette pratiquée sous le toit.
Cette fois, il fut facile d’entendre, au milieu du plus profond silence, les pas d’un homme qui faisait retentir les marches cou. vertes de callosités produites par de la boue durcie. Le prêtre se coula péniblement dans une espèce d’armoire, et la religieuse jeta quelques hardes sur lui.
– Vous pouvez fermer, soeur Agathe, dit-il d’une voix étouffée.
A peine le prêtre était-il caché, que trois coups frappés sur la porte firent tressaillir les deux saintes filles, qui se consultèrent des yeux sans oser prononcer une seule parole. Elles paraissaient avoir toutes deux une soixantaine d’années. Séparées du monde depuis quarante ans, elles étaient comme des plantes habituées à l’air d’une serre, et qui meurent si on les en sort. Accoutumées à la vie du couvent, elles n’en pouvaient plus concevoir d’autre. Un matin, leurs grilles ayant été brisées, elles avaient frémi de se trouver libres. On peut aisément se figurer l’espèce d’imbécillité factice que les événements de la Révolution avaient produite dans leurs âmes innocentes. Incapables d’accorder leurs idées claustrales avec les difficultés de la vie, et ne comprenant même pas leur situation, elles ressemblaient à des enfants dont on avait pris soin jusqu’alors, et qui, abandonnés par leur providence maternelle, priaient au lieu de crier. Aussi, devant le danger qu’elles prévoyaient en ce moment, demeurèrent-elles muettes et passives, ne connaissant d’autre défense que la résignation chrétienne. L’homme qui demandait à entrer interpréta ce silence à sa manière, il ouvrit la porte et se montra tout à coup. Les deux religieuses frémirent en reconnaissant le personnage qui, depuis quelque temps, rôdait autour de leur maison et prenait des informations sur leur compte ; elles restèrent immobiles en le contemplant avec une curiosité inquiète, à la manière des enfants sauvages, qui examinent silencieusement les étrangers. Cet homme était de haute taille et gros ; mais rien
dans sa démarche, dans son air ni dans sa physionomie, n’indiquait un méchant homme. Il imita l’immobilité des religieuses, et promena lentement ses regards sur la chambre où il se trouvait.
Deux nattes de paille, posées sur des planches, servaient de lit aux deux religieuses. Une seule table était au milieu de la chambre, et il y avait dessus un chandelier de cuivre, quelques assiettes, trois couteaux et un pain rond. Le feu de la cheminée était modeste. Quelques morceaux de bois, entassés dans un coin, attestaient d’ailleurs la pauvreté des deux recluses. Les murs, enduits d’une couche de peinture très-ancienne, prouvaient le mauvais état de la toiture, où des taches, semblables à des filets bruns, indiquaient les infiltrations des eaux pluviales. Une relique, sans doute sauvée du pillage de l’abbaye de Chelles, ornait le manteau de la cheminée. Trois chaises, deux coffres et une mauvaise commode complétaient l’ameublement de cette pièce. Une porte pratiquée auprès de la cheminée faisait conjecturer qu’il existait une seconde chambre.
L’inventaire de cette cellule fut bientôt fait par le personnage qui s’était introduit sous de si terribles auspices au sein de ce ménage Un sentiment de commisération se peignit sur sa figure, et il jeta un regard de bienveillance sur les deux filles, au moins aussi embarrassé qu’elles. L’étrange silence dans lequel ils demeurèrent tous trois dura peu, car l’inconnu finit par deviner la faiblesse morale et l’inexpérience des deux pauvres créatures, et il leur dit alors d’une voix qu’il essaya d’adoucir : — Je ne viens point ici en ennemi, citoyenne… Il s’arrêta et se reprit pour dire : Mes soeurs, s’il vous arrivait quelque malheur, croyez que je n’y aurais pas contribué. J’ai une grâce à réclamer de vous….
Elles gardèrent toujours le silence.
– Si je vous importunais, si… je vous gênais, parlez librement… je me retirerais ; mais sachez que je vous suis tout dévoué ; que, s’il est quelque bon office que je puisse vous rendre, vous pouvez m’employer sans crainte, et que moi seul, peut-être, suis au-dessus de la loi, puisqu’il n’y a plus de roi…
Il y avait un tel accent de vérité dans ces paroles, que la soeur Agathe, celle des deux religieuses qui appartenait à la maison de Langeais, et dont les manières semblaient annoncer qu’elle avait autrefois connu l’éclat des fêtes et respiré l’air de la cour, s’empressa d’indiquer une des chaises comme pour prier leur hôte de s’asseoir. L’inconnu manifesta une sorte de joie mêlée de tristesse
en comprenant ce geste, et attendit pour prendre place que les deux respectables filles fussent assises.
– Vous avez donné asile, reprit-il, à un vénérable prêtre non assermenté, qui a miraculeusement échappé aux massacres des Carmes.
– Hosanna !… dit la soeur Agathe en interrompant l’étranger et le regardant avec une inquiète curiosité.
– Il ne se nomme pas ainsi, je crois, répondit-il.
– Mais, monsieur, dit vivement la soeur Marthe, nous n’avons pas de prêtre ici, et…
– Il faudrait alors avoir plus de soin et de prévoyance, répliqua doucement l’étranger en avançant le bras vers la table et prenant un bréviaire. Je ne pense pas que vous sachiez le latin, et…
Il ne continua pas, car l’émotion extraordinaire qui se peignit sur les figures des deux pauvres religieuses lui fit craindre d’être allé trop loin, elles étaient tremblantes et leurs yeux s’emplirent de larmes.
– Rassurez-vous, leur dit-il d’une voix franche, je sais le nom de votre hôte et les vôtres, et depuis trois jours je suis instruit de votre détresse et de votre dévouement pour le vénérable abbé de…
– Chut ! dit naïvement soeur Agathe en mettant un doigt sur ses lèvres.
– Vous voyez, mes soeurs, que, si j’avais conçu l’horrible dessein de vous trahir, j’aurais déjà pu l’accomplir plus d’une fois….
En entendant ces paroles, le prêtre se dégagea de sa prison et reparut au milieu de la chambre.
– Je ne saurais croire, monsieur, dit-il à l’inconnu, que vous soyez un de nos persécuteurs, et je me fie à vous. Que voulez vous de moi ?
La sainte confiance du prêtre, la noblesse répandue dans tous ses traits auraient désarmé des assassins. Le mystérieux personnage qui était venu animer cette scène de misère et de résignation contempla pendant un moment le groupe formé par ces trois êtres ; puis, il prit un ton de confidence, s’adressa au prêtre en ces termes : — Mon père, je venais vous supplier de célébrer une messe mortuaire pour le repos de l’âme…. d’un…. d’une personne sacrée et dont le corps ne reposera jamais dans la terre sainte….
Le prêtre frissonna involontairement. Les deux religieuses, ne comprenant pas encore de qui l’inconnu voulait parler, restèrent
le cou tendu, le visage tourné vers les deux interlocuteurs, et dans une attitude de curiosité. L’ecclésiastique examina l’étranger : une anxiété non équivoque était peinte sur sa figure et ses regards exprimaient d’ardentes supplications.
– Eh ! bien, répondit le prêtre, ce soir, à minuit, revenez, et je serai prêt à célébrer le seul service funèbre que nous puissions offrir en expiation du crime dont vous parlez…
L’inconnu tressaillit, mais une satisfaction tout à la fois douce et grave parut triompher d’une douleur secrète. Après avoir respectueusement salué le prêtre et les deux saintes filles, il disparut en témoignant une sorte de reconnaissance muette qui fut comprise par ces trois âmes généreuses. Environ deux heures après cette scène, l’inconnu revint, frappa discrètement à la porte du grenier, et fut introduit par mademoiselle de Beauséant, qui le conduisit dans la seconde chambre de ce modeste réduit, où tout avait été préparé pour la cérémonie. Entre deux tuyaux de la cheminée, les deux religieuses avaient apporté la vieille commode dont les contours antiques étaient ensevelis sous un magnifique devant d’autel en moire verte. Un grand crucifix d’ébène et d’ivoire attaché sur le mur jaune en faisait ressortir la nudité et attirait nécessairement les regards. Quatre petits cierges fluets que les soeurs avaient réussi à fixer sur cet autel improvisé en les scellant dans de la cire à cacheter, jetaient une lueur pâle et mal réfléchie par le mur. Cette faible lumière éclairait à peine le reste de la chambre ; mais, en ne donnant son éclat qu’aux choses saintes, elle ressemblait à un rayon tombé du ciel sur cet autel sans ornement. Le carreau était humide Le toit, qui, des deux côtés, s’abaissait rapidement, comme dans les greniers, avait quelques lézardes par lesquelles passait un vent glacial. Rien n’était moins pompeux, et cependant rien peut-être ne fut plus solennel que cette cérémonie lugubre.
Un profond silence, qui aurait permis d’entendre le plus léger cri proféré sur la route d’Allemagne, répandait une sorte de majesté sombre sur cette scène nocturne. Enfin la grandeur de l’action contrastait si fortement avec la pauvreté des choses, qu’il en résultait un sentiment d’effroi religieux. De chaque côté de l’autel, les deux vieilles recluses, agenouillées sur la tuile du plancher sans s’inquiéter de son humidité mortelle, priaient de concert avec le prêtre, qui, revêtu de ses habits pontificaux, disposait un calice d’or orné de pierres précieuses, vase sacré sauvé sans doute du pillage de l’ab-
baye de Chelles. Auprès de ce ciboire, monument d’une royale magnificence, l’eau et le vin destinés au saint sacrifice étaient contenus dans deux verres à peine dignes du dernier cabaret. Faute de missel, le prêtre avait posé son bréviaire sur un coin de l’autel. Une assiette commune était préparée pour le lavement des mains innocentes et pures de sang. Tout était immense mais petit ; pauvre, mais noble ; profane et saint tout à la fois. L’inconnu vint pieusement s’agenouiller entre les deux religieuses. Mais tout à coup, en apercevant un crêpe au calice et au crucifix, car, n’ayant rien pour annoncer la destination de cette messe funèbre, le prêtre avait mis Dieu lui-même en deuil, il fut assailli d’un souvenir si puissant que des gouttes de sueur se formèrent sur son large front. Les quatre silencieux acteurs de cette scène se regardèrent alors mystérieusement ; puis leurs âmes, agissant à l’envi les unes sur les autres, se communiquèrent ainsi leurs sentiments et se confondirent dans une commisération religieuse, il semblait que leur pensée eût évoqué le martyr dont les restes avaient été dévorés par de la chaux vive, et que son ombre fût devant eux dans toute sa loyale majesté. Ils célébraient un obit sans le corps du défunt. Sous ces tuiles et ces lattes disjointes, quatre chrétiens allaient intercéder auprès de Dieu pour un Roi de France, et faire son convoi sans cercueil. C’était le plus pur de tous les dévouements, un acte étonnant de fidélité accompli sans arrière pensée. Ce fut sans doute, aux yeux de Dieu, comme le verre d’eau qui balance les plus grandes vertus. Toute la Monarchie était là, dans les prières d’un prêtre et de deux pauvres filles ; mais peut-être aussi la Révolution était-elle représentée par cet homme dont la figure trahissait trop de remords pour ne pas croire qu’il accomplissait les voeux d’un immense repentir.
Au lieu de prononcer les paroles latines : « Introïbo ad altare Dei, etc. » le prêtre, par une inspiration divine, regarda les trois assistants qui figuraient la France chrétienne, et leur dit, pour effacer les misères de ce taudis : — Nous allons entrer dans le sanctuaire de Dieu !
A ces paroles jetées avec une onction pénétrante, une sainte frayeur saisit l’assistant et les deux religieuses. Sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome, Dieu ne se serait pas montré plus majestueux qu’il le fut alors dans cet asile de l’indigence aux yeux de ces chrétiens : tant il est vrai qu’entre l’homme et lui tout
intermédiaire semble inutile, et qu’il ne tire sa grandeur que de lui-même. La ferveur de l’inconnu était vraie. Aussi le sentiment qui unissait les prières de ces quatre serviteurs de Dieu et du Roi fut-il unanime. Les paroles saintes retentissaient comme une musique céleste au milieu du silence. Il y eut un moment où les pleurs gagnèrent l’inconnu, ce fut au Pater noster. Le prêtre y ajouta cette prière latine, qui fut sans doute comprise par l’étranger : Et remitte scelus regicidis sicut Ludovicus eis remisit semetipse. (Et pardonnez aux régicides comme Louis XVI leur a pardonné lui-même.)
Les deux religieuses virent deux grosses larmes traçant un chemin humide le long des joues mâles de l’inconnu et tombant sur le plancher. L’office des Morts fut récité. Le Domine salvum fac regem, chanté à voix basse, attendrit ces fidèles royalistes qui pensèrent que l’enfant-roi, pour lequel ils suppliaient en ce moment le Très-Haut, était captif entre les mains de ses ennemis. L’inconnu frissonna en songeant qu’ il pouvait encore se commettre un nouveau crime auquel il serait sans doute forcé de participer. Quand le service funèbre fut terminé, le prêtre fit un signe aux deux religieuses, qui se retirèrent. Aussitôt qu’il se trouva seul avec l’inconnu, il alla vers lui d’un air doux et triste ; puis il lui dit d’une voix paternelle : — Mon fils, si vous avez trempé vos mains dans le sang du Roi Martyr, confiez-vous à moi. Il n’est pas de faute qui, aux yeux de Dieu, ne soit effacée par un repentir aussi touchant et aussi sincère que le vôtre paraît l’être.
Aux premiers mots prononcés par l’ecclésiastique, l’étranger laissa échapper un mouvement de terreur involontaire ; mais il reprit une contenance calme, et regarda avec assurance le prêtre étonné : — Mon père, lui dit-il d’une voix visiblement altérée, nul n’est plus innocent que moi du sang versé…
– Je dois vous croire, dit le prêtre….
Il fit une pause pendant laquelle il examina derechef son pénitent ; puis, persistant à le prendre pour un de ces peureux Conventionnels qui livrèrent une tête inviolable et sacrée afin de conserver la leur, il reprit d’une voix grave : — Songez, mon fils, qu’il ne suffit pas pour être absous de ce grand crime, de n’y avoir pas coopéré. Ceux qui, pouvant défendre le roi, ont laissé leur épée dans le fourreau, auront un compte bien lourd à rendre devant le roi des cieux… Oh ! oui, ajouta le vieux prêtre en agi-
tant la tête de droite à gauche par un mouvement expressif, oui, bien lourd !… car, en restant oisifs, ils sont devenus les complices involontaires de cet épouvantable forfait….
– Vous croyez, demanda l’inconnu stupéfait, qu’une participation indirecte sera punie… Le soldat qui a été commandé pour former la haie est-il donc coupable ?…
Le prêtre demeura indécis. Heureux de l’embarras dans lequel il mettait ce puritain de la royauté en le plaçant entre le dogme de l’obéissance passive qui doit, selon les partisans de la monarchie, dominer les codes militaires, et le dogme tout aussi important qui consacre le respect dû à la personne des rois, l’étranger s’empressa de voir dans l’hésitation du prêtre une solution favorable à des doutes par lesquels il paraissait tourmenté. Puis, pour ne pas laisser le vénérable janséniste réfléchir plus long-temps, il lui dit : — Je rougirais de vous offrir un salaire quelconque du service funéraire que vous venez de célébrer pour le repos de l’âme du roi et pour l’acquit de ma conscience. On ne peut payer une chose inestimable que par une offrande qui soit aussi hors de prix. Daignez donc accepter, monsieur, le don que je vous fais d’une sainte relique… Un jour viendra peut-être où vous en comprendrez la valeur.
En achevant ces mots, l’étranger présentait à l’ecclésiastique une petite boîte extrêmement légère, le prêtre la prit involontairement pour ainsi dire, car la solennité des paroles de cet homme, le ton qu’il y mit, le respect avec lequel il tenait cette boîte l’avaient plongé dans une profonde surprise. Ils rentrèrent alors dans la pièce où les deux religieuses les attendaient.
– Vous êtes, leur dit l’inconnu, dans une maison dont le propriétaire Mucius Scævola, ce plâtrier qui habite le premier étage, est célèbre dans la section par son patriotisme ; mais il est secrètement attaché aux Bourbons. Jadis il était piqueur de Monseigneur le prince de Conti, et il lui doit sa fortune. En ne sortant pas de chez lui, vous êtes plus en sûreté ici qu’en aucun lieu de la France. Restez-y. Des âmes pieuses veilleront à vos besoins, et vous pourrez attendre sans danger des temps moins mauvais. Dans un an, au 21 janvier… (en prononçant ces derniers mots, il ne put dissimuler un mouvement involontaire), si vous adoptez ce triste lieu pour asile, je reviendrai célébrer avec vous la messe expiatoire…
Il n’acheva pas. Il salua les muets habitants du grenier, jeta un
dernier regard sur les symptômes qui déposaient de leur indigence, et il disparut.
Pour les deux innocentes religieuses, une semblable aventure avait tout l’intérêt d’un roman ; aussi, dès que le vénérable abbé les instruisit du mystérieux présent si solennellement fait par cet homme, la boîte fut-elle placée par elles sur la table, et les trois figures inquiètes, faiblement éclairées par la chandelle, trahirent-elles une indescriptible curiosité. Mademoiselle de Langeais ouvrit la boîte, y trouva un mouchoir de batiste très-fine, souillé de sueur ; et en le dépliant, ils y reconnurent des taches.
– C’est du sang !… dit le prêtre.
– Il est marqué de la couronne royale ! s’écria l’autre soeur.
Les deux soeurs laissèrent tomber la précieuse relique avec horreur. Pour ces deux âmes naïves, le mystère dont s’enveloppait l’étranger devint inexplicable ; et, quant au prêtre, dès ce jour il ne tenta même pas de se l’expliquer.
Les trois prisonniers ne tardèrent pas à s’apercevoir, malgré la Terreur, qu’une main puissante était étendue sur eux. D’abord, ils reçurent du bois et des provisions ; puis, les deux religieuses devinèrent qu’une femme était associée à leur protecteur, quand on leur envoya du linge et des vêtements qui pouvaient leur permettre de sortir sans être remarquées par les modes aristocratiques des habits qu’elles avaient été forcées de conserver ; enfin Mucius Scævola leur donna deux cartes civiques. Souvent des avis nécessaires à la sûreté du prêtre lui parvinrent par des voies détournées ; et il reconnut une telle opportunité dans ces conseils, qu’ils ne pouvaient être donnés que par une personne initiée aux secrets de l’Etat. Malgré la famine qui pesa sur Paris, les proscrits trouvèrent à la porte de leur taudis des rations de pain blanc qui y étaient régulièrement apportées par des mains invisibles ; néanmoins ils crurent reconnaître dans Mucius Scaevola le mystérieux agent de cette bienfaisance toujours aussi ingénieuse qu’intelligente. Les nobles habitants du grenier ne pouvaient pas douter que leur protecteur ne fût le personnage qui était venu faire célébrer la messe expiatoire dans la nuit du 22 janvier 1793 ; aussi devint-il l’objet d’un culte tout particulier pour ces trois êtres qui n’espéraient qu’en lui et ne vivaient que par lui. Ils avaient ajouté pour lui des prières spéciales dans leurs prières ; soir et matin, ces âmes pieuses formaient des veux pour son bonheur, pour sa prospérité, pour son salut ;
elles suppliaient Dieu d’éloigner de lui toutes embûches, de le délivrer de ses ennemis et de lui accorder une vie longue et paisible. Leur reconnaissance étant, pour ainsi dire, renouvelée tous les jours, s’allia nécessairement à un sentiment de curiosité qui devint plus vif de jour en jour. Les circonstances qui avaient accompagné l’apparition de l’étranger étaient l’objet de leurs conversations, ils formaient mille conjectures sur lui, et c’était un bienfait d’un nouveau genre que la distraction dont il était le sujet pour eux. Ils se promettaient bien de ne pas laisser échapper l’étranger à leur amitié le soir où il reviendrait, selon sa promesse, célébrer le triste anniversaire de la mort de Louis XVI. Cette nuit, si impatiemment attendue, arriva enfin. A minuit, le bruit des pas pesants de l’inconnu retentit dans le vieil escalier de bois, la chambre avait été parée pour le recevoir, l’autel était dressé. Cette fois, les soeurs ouvrirent la porte d’avance, et toutes deux s’empressèrent d’éclairer l’escalier. Mademoiselle de Langeais descendit même quelques marches pour voir plus tôt son bienfaiteur.
– Venez, lui dit-elle d’une voix émue et affectueuse, venez… l’on vous attend.
L’homme leva la tête, jeta un regard sombre sur la religieuse, et ne répondit pas ; elle sentit comme un vêtement de glace tombant sur elle, et garda le silence ; à son aspect, la reconnaissance et la curiosité expirèrent dans tous les coeurs. Il était peut-être moins froid, moins taciturne, moins terrible qu’il le parut à ces âmes que l’exaltation de leurs sentiments disposait aux épanchements de l’amitié. Les trois pauvres prisonniers, qui comprirent que cet homme voulait rester un étranger pour eux, se résignèrent. Le prêtre crut remarquer sur les lèvres de l’inconnu un sourire promptement réprimé au moment où il s’aperçut des apprêts qui avaient été faits pour le recevoir, il entendit la messe et pria ; mais il disparut, après avoir répondu par quelques mots de politesse négative à l’invitation que lui fit mademoiselle de Langeais de partager la petite collation préparée.
Après le 9 thermidor, les religieuses et l’abbé de Marolles purent aller dans Paris, sans y courir le moindre danger. La première sortie du vieux prêtre fut pour un magasin de parfumerie, à l’enseigne de la Reine des Fleurs, tenu par les citoyen et citoyenne Ragon, anciens parfumeurs de la cour, restés fidèles à la famille royale, et dont se servaient les Vendéens pour correspondre avec
les princes et le comité royaliste de Paris. L’abbé, mis comme le voulait cette époque, se trouvait sur le pas de la porte de cette boutique, située entre Saint-Roch et la rue des Frondeurs, quand une foule, qui remplissait la rue Saint-Honoré, l’empêcha de sortir.
– Qu’est-ce ? dit-il à madame Ragon.
– Ce n’est rien, reprit-elle, c’est la charrette et le bourreau qui vont à la place Louis XV. Ah ! nous l’avons vu bien souvent l’année dernière ; mais aujourd’hui, quatre jours après l’anniversaire du 21 janvier, on peut regarder cet affreux cortège sans chagrin.
– Pourquoi, dit l’abbé, ce n’est pas chrétien, ce que vous dites.
– Eh ! c’est l’exécution des complices de Robespierre, ils se sont défendus tant qu’ils ont pu ; mais ils vont à leur tour là où ils ont envoyé tant d’innocents.
Une foule qui remplissait la rue Saint-Honoré passa comme un flot. Au-dessus des têtes, l’abbé de Marolles, cédant à un mouvement de curiosité, vit debout, sur la charrette, celui qui, trois jours auparavant, écoutait sa messe.
– Qui est-ce ?… dit-il, celui qui…
– C’est le bourreau, répondit monsieur Ragon en nommant l’exécuteur des hautes oeuvres par son nom monarchique.
– Mon ami ! mon ami ! cria madame Ragon, monsieur l’abbé se meurt.
Et la vieille dame prit un flacon de vinaigre pour faire revenir le vieux prêtre évanoui.
– Il m’a sans doute donné, dit-il, le mouchoir avec lequel le roi s’est essuyé le front, en allant au martyre… Pauvre homme !… le couteau d’acier a eu du coeur quand toute la France en manquait !…
Les parfumeurs crurent que le pauvre prêtre avait le délire.
Paris, janvier 1831.
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