Michel Strogoff: De Moscou a Irkoutsk (extrait), Jules Verne
Wednesday, February 7th, 2007CHAPITRE Ier
UNE FÊTE AU PALAIS-NEUF.
«Sire, une nouvelle dépêche.
–D’où vient-elle?
–De Tomsk.
–Le fil est coupé au delà de cette ville?
–Il est coupé depuis hier.
–D’heure en heure, général, fais passer un télégramme à Tomsk, et que
l’on me tienne au courant.
–Oui, sire,» répondit le général Kissoff.
Ces paroles étaient échangées à deux heures du matin, au moment où la
fête, donnée au Palais-Neuf, était dans toute sa magnificence.
Pendant cette soirée, la musique des régiments de Préobrajensky et de
Paulowsky n’avait cessé de jouer ses polkas, ses mazurkas, ses
scottischs et ses valses, choisies parmi les meilleures du répertoire.
Les couples de danseurs et de danseuses se multipliaient à l’infini à
travers les splendides salons de ce palais, élevé a quelques pas de la
«vieille maison de pierres», où tant de drames terribles s’étaient
accomplis autrefois, et dont les échos se réveillèrent, cette nuit-là,
pour répercuter des motifs de quadrilles.
Le grand maréchal de la cour était, d’ailleurs, bien secondé dans ses
délicates fonctions. Les grands-ducs et leurs aides de camp, les
chambellans de service, les officiers du palais présidaient eux-mêmes
à l’organisation des danses. Les grandes-duchesses, couvertes de
diamants, les dames d’atour, revêtues de leurs costumes de gala,
donnaient vaillamment l’exemple aux femmes des hauts fonctionnaires
militaires et civils de l’ancienne «ville aux blanches pierres».
Aussi, lorsque le signal de la «polonaise» retentit, quand les invité
de tout rang prirent part à cette promenade cadencée, qui, dans les
solennités de ce genre, a toute l’importance d’une danse nationale, le
mélange des longues robes étagées de dentelles et des uniformes
chamarrés de décorations offrit-il un coup d’oeil indescriptible, sous
la lumière de cent lustres que décuplait la réverbération des glaces.
Ce fut un éblouissement.
D’ailleurs, le grand salon, le plus beau de tous ceux que possède le
Palais-Neuf, faisait à ce cortège de hauts personnages et de femmes
splendidement parées un cadre digne de leur magnificence. La riche
voûte, avec ses dorures, adoucies déjà sous la patine du temps, était
comme étoilée de points lumineux. Les brocarts des rideaux et des
portières, accidentés de plis superbes, s’empourpraient de tons
chauds, qui se cassaient violemment aux angles de la lourde étoffe.
A travers les vitres des vastes baies arrondies en plein cintre, la
lumière dont les salons étaient imprégnés, tamisée par une buée
légère, se manifestait au dehors comme un reflet d’incendie et
tranchait vivement avec la nuit qui, pendant quelques heures,
enveloppait ce palais étincelant. Aussi, ce contraste attirait-il
l’attention de ceux des invités que les danses ne réclamaient pas.
Lorsqu’ils s’arrêtaient aux embrasures des fenêtres, ils pouvaient
apercevoir quelques clochers, confusément estompés dans l’ombre, qui
profilaient çà et là leurs énormes silhouettes. Au-dessous des balcons
sculptés, ils voyaient se promener silencieusement de nombreuses
sentinelles, le fusil horizontalement couché sur l’épaule, et dont le
casque pointu s’empanachait d’une aigrette de flamme sous l’éclat des
feux lancés au dehors. Ils entendaient aussi le pas des patrouilles
qui marquait la mesure sur les dalles de pierre, avec plus de justesse
peut-être que le pied des danseurs sur le parquet des salons. De temps
en temps, le cri des factionnaires se répétait de poste en poste, et,
parfois, un appel de trompette, se mêlant aux accords de l’orchestre,
jetait ses notes claires au milieu de l’harmonie générale.
Plus bas encore, devant la façade, des masses sombres se détachaient
sur les grands cônes de lumière que projetaient les fenêtres du
Palais-Neuf. C’étaient des bateaux qui descendaient le cours d’une
rivière, dont les eaux, piquées par la lueur vacillante de quelques
fanaux, baignaient les premières assises des terrasses.
Le principal personnage du bal, celui qui donnait cette fête, et
auquel le général Kissoff avait attribué une qualification réservée
aux souverains, était simplement vêtu d’un uniforme d’officier des
chasseurs de la garde. Ce n’était point affectation de sa part, mais
habitude d’un homme peu sensible aux recherches de l’apparat. Sa tenue
contrastait donc avec les costumes superbes qui se mélangeaient autour
de lui, et c’est même ainsi qu’il se montrait, la plupart du temps, au
milieu de son escorte de Géorgiens, de Cosaques, de Lesghiens,
éblouissants escadrons, splendidement revêtus des brillants uniformes
du Caucase.
Ce personnage, haut de taille, l’air affable, la physionomie calme, le
front soucieux cependant, allait d’un groupe à l’autre, mais il
parlait peu, et même il ne semblait prêter qu’une vague attention,
soit aux propos joyeux des jeunes invités, soit aux paroles plus
graves des hauts fonctionnaires ou des membres du corps diplomatique
qui représentaient près de lui les principaux États de l’Europe. Deux
ou trois de ces perspicaces hommes politiques–physionomistes par
état–avaient bien cru observer sur le visage de leur hôte quelque
symptôme d’inquiétude, dont la cause leur échappait, mais pas un seul
ne se fût permis de l’interroger à ce sujet. En tout cas, l’intention
de l’officier des chasseurs de la garde était, à n’en pas douter, que
ses secrètes préoccupations ne troublassent cette fête en aucune
façon, et comme il était un de ces rares souverains auxquels presque
tout un monde s’est habitué à obéir, même en pensée, les plaisirs du
bal ne se ralentirent pas un instant.
Cependant, le général Kissoff attendait que l’officier auquel il
venait de communiquer la dépêche expédiée de Tomsk lui donnât l’ordre
de se retirer, mais celui-ci restait silencieux. Il avait pris le
télégramme, il l’avait lu, et son front s’assombrit davantage. Sa main
se porta même involontairement à la garde de son épée et remonta vers
ses yeux, qu’elle voila un instant. On eût dit que l’éclat des
lumières le blessait et qu’il recherchait l’obscurité pour mieux voir
en lui-même.
«Ainsi, reprit-il après avoir conduit le général Kissoff dans
l’embrasure d’une fenêtre, depuis hier nous sommes sans communication
avec le grand-duc mon frère?
–Sans communication, sire, et il est à craindre que les dépêches ne
puissent bientôt plus passer la frontière sibérienne.
–Mais les troupes des provinces de l’Amour et d’Iakoutsk, ainsi que
celles de la Transbaikalie, ont reçu l’ordre de marcher immédiatement
sur Irkoutsk?
–Cet ordre a été donné par le dernier télégramme que nous avons pu
faire parvenir au delà du lac Baïkal.
–Quant aux gouvernements de l’Yeniseisk, d’Omsk, de Sémipalatinsk, de
Tobolsk, nous sommes toujours en communication directe avec eux depuis
le début de l’invasion?
–Oui, sire, nos dépêches leur parviennent, et nous avons la
certitude, à l’heure qu’il est, que les Tartares ne se sont pas
avancés au delà de l’Irtyche et de l’Obi.
–Et du traître Ivan Ogareff, on n’a aucune nouvelle?
–Aucune, répondit le général Kissoff. Le directeur de la police ne
saurait affirmer s’il a passé ou non la frontière.
–Que son signalement soit immédiatement envoyé à Nijni-Novgorod, à
Perm, à Ékaterinbourg, à Kassimow, à Tioumen, à Ichim, à Omsk, à
Élamsk, à Kolyvan, à Tomsk, à tous les postes télégraphiques avec
lesquels le fil correspond encore!
–Les ordres de Votre Majesté vont être exécutés à l’instant, répondit
le général Kissoff.
–Silence sur tout ceci!»
Puis, ayant fait un signe de respectueuse adhésion, le général, après
s’être incliné, se confondit d’abord dans la foule, et quitta bientôt
les salons, sans que son départ eût été remarqué.
Quant à l’officier, il resta rêveur pendant quelques instants, et
lorsqu’il revint se mêler aux divers groupes de militaires et d’hommes
politiques qui s’étaient formés sur plusieurs points des salons, son
visage avait repris tout le calme dont il s’était un moment départi.
Cependant, le fait grave qui avait motivé ces paroles, rapidement
échangées, n’était pas aussi ignoré que l’officier des chasseurs de la
garde et le général Kissoff pouvaient le croire. On n’en parlait pas
officiellement, il est vrai, ni même officieusement, puisque les
langues n’étaient pas déliées «par ordre», mais quelques hauts
personnages avaient été informés plus ou moins exactement des
événements qui s’accomplissaient au delà de la frontière. En tout cas,
ce qu’ils ne savaient peut-être qu’à peu près, ce dont ils ne
s’entretenaient pas, même entre membres du corps diplomatique, deux
invités qu’aucun uniforme, aucune décoration ne signalait à cette
réception du Palais-Neuf, en causaient à voix basse et paraissaient
avoir reçu des informations assez précises.
Comment, par quelle voie, grâce à quel entregent, ces deux simples
mortels savaient-ils ce que tant d’autres personnages, et des plus
considérables, soupçonnaient à peine? on n’eût pu le dire. Était-ce
chez eux don de prescience ou de prévision? Possédaient-ils un sens
supplémentaire, qui leur permettait de voir au delà de cet horizon
limité auquel est borné tout regard humain? Avaient-ils un flair
particulier pour dépister les nouvelles les plus secrètes? Grâce à
cette habitude, devenue chez eux une seconde nature, de vivre de
l’information et par l’information, leur nature s’était-elle donc
transformée? on eût été tenté de l’admettre.
De ces deux hommes, l’un était Anglais, l’autre Français, tous deux
grands et maigres,–celui-ci brun comme les méridionaux de la
Provence,–celui-là roux comme un gentleman du Lancashire.
L’Anglo-Normand, compassé, froid, flegmatique, économe de mouvements
et de paroles, semblait ne parler ou gesticuler que sous la détente
d’un ressort qui opérait à intervalles réguliers. Au contraire, le
Gallo-Romain, vif, pétulant, s’exprimait tout à la fois des lèvres,
des yeux, des mains, ayant vingt manières de rendre sa pensée, lorsque
son interlocuteur paraissait n’en avoir qu’une seule, immuablement
stéréotypée dans son cerveau.
Ces dissemblances physiques eussent facilement frappé le moins
observateur des hommes; mais un physionomiste, en regardant d’un peu
près ces deux étrangers, aurait nettement déterminé le contraste
physiologique qui les caractérisait, en disant que si le Français
était «tout yeux», l’Anglais était «tout oreilles».
En effet, l’appareil optique de l’un avait été singulièrement
perfectionné par l’usage. La sensibilité de sa rétine devait être
aussi instantanée que celle de ces prestidigitateurs, qui
reconnaissent une carte rien que dans un mouvement rapide de coupe, ou
seulement à la disposition d’un tarot inaperçu de tout autre. Ce
Français possédait donc au plus haut degré ce que l’on appelle «la
mémoire de l’oeil».
L’Anglais, au contraire, paraissait spécialement organisé pour écouter
et pour entendre. Lorsque son appareil auditif avait été frappé du son
d’une voix, il ne pouvait plus l’oublier, et dans dix ans, dans vingt
ans, il l’eût reconnu entre mille. Ses oreilles n’avaient certainement
pas la possibilité de se mouvoir comme celles des animaux qui sont
pourvus de grands pavillons auditifs; mais, puisque les savants ont
constaté que les oreilles humaines ne sont «qu’à peu près» immobiles,
on aurait eu le droit d’affirmer que celles du susdit Anglais, se
dressant, se tordant, s’obliquant, cherchaient à percevoir les sons
d’une façon quelque peu apparente pour le naturaliste.
Il convient de faire observer que cette perfection de la vue et de
l’ouïe chez ces deux hommes les servait merveilleusement dans leur
métier, car l’Anglais était un correspondant du _Daily-Telegraph_, et
le Français, un correspondant du…. De quel journal ou de quels
journaux, il ne le disait pas, et lorsqu’on le lui demandait, il
répondait plaisamment qu’il correspondait avec «sa cousine Madeleine».
Au fond, ce Français, sous son apparence légère, était très-perspicace
et très-fin. Tout en parlant un peu à tort et à travers, peut-être
pour mieux cacher son désir d’apprendre, il ne se livrait jamais. Sa
loquacité même le servait à se taire, et peut-être était-il plus
serré, plus discret que son confrère du _Daily-Telegraph_.
Et si tous deux assistaient à cette fête, donnée au Palais-Neuf dans
la nuit du 15 au 16 juillet, c’était en qualité de journalistes, et
pour la plus grande édification de leurs lecteurs.
Il va sans dire que ces deux hommes étaient passionnés pour leur
mission en ce monde, qu’ils aimaient à se lancer comme des furets sur
la piste des nouvelles les plus inattendues, que rien ne les effrayait
ni ne les rebutait pour réussir, qu’ils possédaient l’imperturbable
sang-froid et la réelle bravoure des gens du métier. Vrais jockeys de
ce steeple-chase, de cette chasse à l’information, ils enjambaient les
haies, ils franchissaient les rivières, ils sautaient les banquettes
avec l’ardeur incomparable de ces coureurs pur sang, qui veulent
arriver «bons premiers» ou mourir!
D’ailleurs, leurs journaux ne leur ménageaient pas l’argent,–le plus
sûr, le plus rapide, le plus parfait élément d’information connu
jusqu’à ce jour. Il faut ajouter aussi, et à leur honneur, que ni l’un
ni l’autre ne regardaient ni n’écoutaient jamais par-dessus les murs
de la vie privée, et qu’ils n’opéraient que lorsque des intérêts
politiques ou sociaux étaient en jeu. En un mot, ils faisaient ce
qu’on appelle depuis quelques années «le grand reportage politique et
militaire».
Seulement, on verra, en les suivant de près, qu’ils avaient la plupart
du temps une singulière façon d’envisager les faits et surtout leurs
conséquences, ayant chacun «leur manière à eux» de voir et
d’apprécier. Mais enfin, comme ils y allaient bon jeu bon argent, et
ne s’épargnaient en aucune occasion, on aurait eu mauvaise grâce à les
en blâmer.
Le correspondant français se nommait Alcide Jolivet. Harry Blount
était le nom du correspondant anglais. Ils venaient de se rencontrer
pour la première fois à cette fête du Palais-Neuf, dont ils avaient
été chargés de rendre compte dans leur journal. La discordance de leur
caractère, jointe à une certaine jalousie de métier, devait les rendre
assez peu sympathiques l’un à l’autre. Cependant, ils ne s’évitèrent
pas et cherchèrent plutôt à se pressentir réciproquement sur les
nouvelles du jour. C’étaient deux chasseurs, après tout, chassant sur
le même territoire, dans les mêmes réserves. Ce que l’un manquait
pouvait être avantageusement tiré par l’autre, et leur intérêt même
voulait qu’ils fussent à portée de se voir et de s’entendre.
Ce soir-là, ils étaient donc tous les deux à l’affût. Il y avait, en
effet, quelque chose dans l’air.
«Quand ce ne serait qu’un passage de canards, se disait Alcide
Jolivet, ça vaut son coup de fusil!»
Les deux correspondants furent donc amenés à causer l’un avec l’autre
pendant le bal, quelques instants après la sortie du général Kissoff,
et ils le firent en se tâtant un peu.
«Vraiment, monsieur, cette petite fête est charmante! dit d’un air
aimable Alcide Jolivet, qui crut devoir entrer en conversation par
cette phrase éminemment française.
–J’ai déjà télégraphié: splendide! répondit froidement Harry Blount,
en employant ce mot, spécialement consacré pour exprimer l’admiration
quelconque d’un citoyen du Royaume-Uni.
–Cependant, ajouta Alcide Jolivet, j’ai cru devoir marquer en même
temps à ma cousine….
–Votre cousine?… répéta Harry Blount d’un ton surpris, en
interrompant son confrère.
–Oui,… reprit Alcide Jolivet, ma cousine Madeleine… C’est avec
elle que je corresponds! Elle aime à être informée vite et bien, ma
cousine!.. J’ai donc cru devoir lui marquer que, pendant cette fête,
une sorte de nuage avait semblé obscurcir le front du souverain.
–Pour moi, il m’a paru rayonnant, répondit Harry Blount, qui voulait
peut-être dissimuler sa pensée à ce sujet.
–Et, naturellement, vous l’avez fait «rayonner» dans les colonnes du
_Daily-Telegraph_.
–Précisément.
–Vous rappelez-vous, monsieur Blount, dit Alcide Jolivet, ce qui
s’est passé à Zakret en 1812?
–Je me le rappelle comme si j’y avais été, monsieur, répondit le
correspondant anglais.
–Alors, reprit Alcide Jolivet, vous savez qu’au milieu d’une fête
donnée en son honneur, on annonça à l’empereur Alexandre que Napoléon
venait de passer le Niémen avec l’avant-garde française. Cependant,
l’empereur ne quitta pas la fête, et, malgré l’extrême gravité d’une
nouvelle qui pouvait lui coûter l’empire, il ne laissa pas percer plus
d’inquiétude….
–Que ne vient d’en montrer notre hôte, lorsque le général Kissoff lui
a appris que les fils télégraphiques venaient d’être coupés entre la
frontière et le gouvernement d’Irkoutsk.
–Ah! vous connaissez ce détail?
–Je le connais.
–Quant à moi, il me serait difficile de l’ignorer, puisque mon
dernier télégramme est allé jusqu’à Oudinsk, fit observer Alcide
Jolivet avec une certaine satisfaction.
–Et le mien jusqu’à Krasnoiarsk seulement, répondit Harry Blount d’un
ton non moins satisfait.
–Alors vous savez aussi que des ordres ont été envoyés aux troupes de
Nikolaevsk?
–Oui, monsieur, en même temps qu’on télégraphiait aux Cosaques du
gouvernement de Tobolsk de se concentrer.
–Rien n’est plus vrai, monsieur Blount, ces mesures m’étaient
également connues, et croyez bien que mon aimable cousine en saura dès
demain quelque chose!
–Exactement comme le sauront, eux aussi, les lecteurs du
_Daily-Telegraph_, monsieur Jolivet.
–Voila! Quand on voit tout ce qui se passe!…
–Et quand on écoute tout ce qui se dit!…
–Une intéressante campagne à suivre, monsieur Blount.
–Je la suivrai, monsieur Jolivet.
–Alors, il est possible que nous nous retrouvions sur un terrain
moins sûr peut-être que le parquet de ce salon!
–Moins sûr, oui, mais….
–Mais aussi moins glissant!» répondit Alcide Jolivet, qui retint son
collègue, au moment où celui-ci allait perdre l’équilibre en se
reculant.
Et, là-dessus, les deux correspondants se séparèrent, assez contents,
en somme, de savoir que l’un n’avait pas distancé l’autre. En effet,
ils étaient à deux de jeu.
En ce moment, les portes des salles contiguës au grand salon furent
ouvertes. La se dressaient plusieurs vastes tables merveilleusement
servies et chargées à profusion de porcelaines précieuses et de
vaisselle d’or. Sur la table centrale, réservée aux princes, aux
princesses et aux membres du corps diplomatique, étincelait un surtout
d’un prix inestimable, venu des fabriques de Londres, et autour de ce
chef-d’oeuvre d’orfèvrerie miroitaient, sous le feu des lustres, les
mille pièces du plus admirable service qui fût jamais sorti des
manufactures de Sèvres.
Les invités du Palais-Neuf commencèrent alors à se diriger vers les
salles du souper.
A cet instant, le général Kissoff, qui venait de rentrer, s’approcha
rapidement de l’officier des chasseurs de la garde.
«Eh bien? lui demanda vivement celui-ci, ainsi qu’il avait fait la
première fois.
–Les télégrammes ne passent plus Tomsk, sire.
–Un courrier à l’instant!»
L’officier quitta le grand salon et entra dans une vaste pièce y
attenant. C’était un cabinet de travail, très-simplement meublé en
vieux chêne, et situé à l’angle du Palais-Neuf. Quelques tableaux,
entre autres plusieurs toiles signées d’Horace Vernet, étaient
suspendus au mur.
L’officier ouvrit vivement la fenêtre, comme si l’oxygène eût manqué à
ses poumons, et il vint respirer, sur un large balcon, cet air pur que
distillait une belle nuit de juillet.
Sous ses yeux, baignée par les rayons lunaires, s’arrondissait une
enceinte fortifiée, dans laquelle s’élevaient deux cathédrales, trois
palais et un arsenal. Autour de cette enceinte se dessinaient trois
villes distinctes, Kitaï-Gorod, Beloï-Gorod, Zemlianoï-Gorod, immenses
quartiers européens, tartares ou chinois, que dominaient les tours,
les clochers, les minarets, les coupoles de trois cents églises, aux
dômes verts, surmontés de croix d’argent. Une petite rivière, au cours
sinueux, réverbérait ça et la les rayons de la lune. Tout cet ensemble
formait une curieuse mosaïque de maisons diversement colorées, qui
s’enchâssait dans un vaste cadre de dix lieues.
Cette rivière, c’était la Moskowa, cette ville, c’était Moscou, cette
enceinte fortifiée, c’était le Kremlin, et l’officier des chasseurs de
la garde, qui, les bras croisés, le front songeur, écoutait vaguement
le bruit jeté par le Palais-Neuf sur la vieille cité moscovite,
c’était le czar.