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Les Trois Mousquetaires (extrait), Alexandre Dumas

Sunday, February 25th, 2007

Chapitre I

LES TROIS PRÉSENTS DE M. D’ARTAGNAN PÈRE

Le premier lundi du mois d’avril 1625, le bourg de Meung, où naquit l’auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes du côté de la Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se hâtaient d’endosser la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers l’hôtellerie du Franc Meunier, devant laquelle s’empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosité.

En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses archives quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ; il y avait le roi qui faisait la guerre au cardinal ; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais, - souvent contre les seigneurs et les huguenots, - quelquefois contre le roi, - mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il résulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d’avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se précipitèrent du côté de l’hôtel du Franc Meunier.

Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette rumeur.

Un jeune homme… - traçons son portrait d’un seul trait de plume : figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte décorcelé, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu d’un pourpoint de laine dont la couleur bleue s’était transformée en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d’azur céleste. Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d’astuce ; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné d’une espèce de plume ; l’oeil ouvert et intelligent ; le nez crochu, mais finement dessiné ; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu’un oeil peu exercé eût pris pour un fils de fermier en voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.

Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si remarquable, qu’elle fut remarquée : c’était un bidet du Béarn, âgé de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile l’application de la martingale, faisait encore également ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait en chevaux, l’apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il y avait un quart d’heure à peu près par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu’à son cavalier.

Et cette sensation avait été d’autant plus pénible au jeune d’Artagnan (ainsi s’appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu’il ne se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu’il fût, une pareille monture ; aussi avait-il fort soupiré en acceptant le don que lui en avait fait M. d’Artagnan père. Il n’ignorait pas qu’une pareille bête valait au moins vingt livres : il est vrai que les paroles dont le présent avait été accompagné n’avaient pas de prix.

“Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon - dans ce pur patois de Béarn dont Henri IV n’avait jamais pu parvenir à se défaire -, mon fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a tantôt treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter à l’aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites campagne avec lui, ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. À la cour, continua M. d’Artagnan père, si toutefois vous avez l’honneur d’y aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les vôtres - par les vôtres, j’entends vos parents et vos amis -, ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C’est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu’un gentilhomme fait son chemin aujourd’hui. Quiconque tremble une seconde laisse peut-être échapper l’appât que, pendant cette seconde justement, la fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous devez être brave par deux raisons : la première, c’est que vous êtes Gascon, et la seconde, c’est que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai fait apprendre à manier l’épée ; vous avez un jarret de fer, un poignet d’acier ; battez-vous à tout propos ; battez-vous d’autant plus que les duels sont défendus, et que, par conséquent, il y a deux fois du courage à se battre. Je n’ai, mon fils, à vous donner que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous venez d’entendre. Votre mère y ajoutera la recette d’un certain baume qu’elle tient d’une bohémienne, et qui a une vertu miraculeuse pour guérir toute blessure qui n’atteint pas le coeur. Faites votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. - Je n’ai plus qu’un mot à ajouter, et c’est un exemple que je vous propose, non pas le mien, car je n’ai, moi, jamais paru à la cour et n’ai fait que les guerres de religion en volontaire ; je veux parler de M. de Tréville, qui était mon voisin autrefois, et qui a eu l’honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis treizième, que Dieu conserve ! Quelquefois leurs jeux dégénéraient en bataille et dans ces batailles le roi n’était pas toujours le plus fort. Les coups qu’il en reçut lui donnèrent beaucoup d’estime et d’amitié pour M. de Tréville. Plus tard, M. de Tréville se battit contre d’autres dans son premier voyage à Paris, cinq fois ; depuis la mort du feu roi jusqu’à la majorité du jeune sans compter les guerres et les sièges, sept fois ; et depuis cette majorité jusqu’aujourd’hui, cent fois peut-être ! - Aussi, malgré les édits, les ordonnances et les arrêts, le voilà capitaine des mousquetaires, c’est-à-dire chef d’une légion de César, dont le roi fait un très grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. De plus, M. de Tréville gagne dix mille écus par an ; c’est donc un fort grand seigneur. - Il a commencé comme vous, allez le voir avec cette lettre, et réglez-vous sur lui, afin de faire comme lui.”

Sur quoi, M. d’Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée, l’embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bénédiction.

En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mère qui l’attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons de rapporter devaient nécessiter un assez fréquent emploi. Les adieux furent de ce côté plus longs et plus tendres qu’ils ne l’avaient été de l’autre, non pas que M. d’Artagnan n’aimât son fils, qui était sa seule progéniture, mais M. d’Artagnan était un homme, et il eût regardé comme indigne d’un homme de se laisser aller à son émotion, tandis que Mme d’Artagnan était femme et, de plus, était mère. - Elle pleura abondamment, et, disons-le à la louange de M. d’Artagnan fils, quelques efforts qu’il tentât pour rester ferme comme le devait être un futur mousquetaire, la nature l’emporta et il versa force larmes, dont il parvint à grand-peine à cacher la moitié.

Le même jour le jeune homme se mit en route, muni des trois présents paternels et qui se composaient, comme nous l’avons dit, de quinze écus, du cheval et de la lettre pour M. de Tréville ; comme on le pense bien, les conseils avaient été donnés par-dessus le marché.

Avec un pareil vade-mecum, d’Artagnan se trouva, au moral comme au physique, une copie exacte du héros de Cervantes, auquel nous l’avons si heureusement comparé lorsque nos devoirs d’historien nous ont fait une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte prenait les moulins à vent pour des géants et les moutons pour des armées, d’Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. Il en résulta qu’il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu’à Meung, et que l’un dans l’autre il porta la main au pommeau de son épée dix fois par jour ; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire, et l’épée ne sortit point de son fourreau. Ce n’est pas que la vue du malencontreux bidet jaune n’épanouît bien des sourires sur les visages des passants ; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une épée de taille respectable et qu’au-dessus de cette épée brillait un oeil plutôt féroce que fier, les passants réprimaient leur hilarité, ou, si l’hilarité l’emportait sur la prudence, ils tâchaient au moins de ne rire que d’un seul côté, comme les masques antiques. d’Artagnan demeura donc majestueux et intact dans sa susceptibilité jusqu’à cette malheureuse ville de Meung.

Mais là, comme il descendait de cheval à la porte du Franc Meunier sans que personne, hôte, garçon ou palefrenier, fût venu prendre l’étrier au montoir, d’Artagnan avisa à une fenêtre entrouverte du rez-de-chaussée un gentilhomme de belle taille et de haute mine, quoique au visage légèrement renfrogné, lequel causait avec deux personnes qui paraissaient l’écouter avec déférence. d’Artagnan crut tout naturellement, selon son habitude, être l’objet de la conversation et écouta. Cette fois, d’Artagnan ne s’était trompé qu’à moitié : ce n’était pas de lui qu’il était question, mais de son cheval. Le gentilhomme paraissait énumérer à ses auditeurs toutes ses qualités, et comme, ainsi que je l’ai dit, les auditeurs paraissaient avoir une grande déférence pour le narrateur, ils éclataient de rire à tout moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour éveiller l’irascibilité du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante hilarité.

Cependant d’Artagnan voulut d’abord se rendre compte de la physionomie de l’impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son regard fier sur l’étranger et reconnut un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux yeux noirs et perçants, au teint pâle, au nez fortement accentué, à la moustache noire et parfaitement taillée ; il était vêtu d’un pourpoint et d’un haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de même couleur, sans aucun ornement que les crevés habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut-de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froissés comme des habits de voyage longtemps renfermés dans un portemanteau. d’Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidité de l’observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande influence sur sa vie à venir.

Or, comme au moment où d’Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait à l’endroit du bidet béarnais une de ses plus savantes et de ses plus profondes démonstrations, ses deux auditeurs éclatèrent de rire, et lui-même laissa visiblement, contre son habitude, errer, si l’on peut parler ainsi, un pâle sourire sur son visage. Cette fois, il n’y avait plus de doute, d’Artagnan était réellement insulté. Aussi, plein de cette conviction, enfonça-t-il son béret sur ses yeux, et, tâchant de copier quelques-uns des airs de cour qu’il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il s’avança, une main sur la garde de son épée et l’autre appuyée sur la hanche. Malheureusement, au fur et à mesure qu’il avançait, la colère l’aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et hautain qu’il avait préparé pour formuler sa provocation, il ne trouva plus au bout de sa langue qu’une personnalité grossière qu’il accompagna d’un geste furieux.

“Eh ! Monsieur, s’écria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrière ce volet ! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous rirons ensemble.”

Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier, comme s’il lui eût fallu un certain temps pour comprendre que c’était à lui que s’adressaient de si étranges reproches ; puis, lorsqu’il ne put plus conserver aucun doute, ses sourcils se froncèrent légèrement, et après une assez longue pause, avec un accent d’ironie et d’insolence impossible à décrire, il répondit à d’Artagnan :

“Je ne vous parle pas, monsieur.

- Mais je vous parle, moi !” s’écria le jeune homme exaspéré de ce mélange d’insolence et de bonnes manières, de convenances et de dédains.

L’inconnu le regarda encore un instant avec son léger sourire, et, se retirant de la fenêtre, sortit lentement de l’hôtellerie pour venir à deux pas de d’Artagnan se planter en face du cheval. Sa contenance tranquille et sa physionomie railleuse avaient redoublé l’hilarité de ceux avec lesquels il causait et qui, eux, étaient restés à la fenêtre.

d’Artagnan, le voyant arriver, tira son épée d’un pied hors du fourreau.

“Ce cheval est décidément ou plutôt a été dans sa jeunesse bouton d’or, reprit l’inconnu continuant les investigations commencées et s’adressant à ses auditeurs de la fenêtre, sans paraître aucunement remarquer l’exaspération de d’Artagnan, qui cependant se redressait entre lui et eux. C’est une couleur fort connue en botanique, mais jusqu’à présent fort rare chez les chevaux.

- Tel rit du cheval qui n’oserait pas rire du maître ! s’écria l’émule de Tréville, furieux.

- Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l’inconnu, ainsi que vous pouvez le voir vous-même à l’air de mon visage ; mais je tiens cependant à conserver le privilège de rire quand il me plaît.

- Et moi, s’écria d’Artagnan, je ne veux pas qu’on rie quand il me déplaît !

- En vérité, monsieur ? continua l’inconnu plus calme que jamais, eh bien, c’est parfaitement juste.” Et tournant sur ses talons, il s’apprêta à rentrer dans l’hôtellerie par la grande porte, sous laquelle d’Artagnan en arrivant avait remarqué un cheval tout sellé.

Mais d’Artagnan n’était pas de caractère à lâcher ainsi un homme qui avait eu l’insolence de se moquer de lui. Il tira son épée entièrement du fourreau et se mit à sa poursuite en criant :

“Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous frappe point par-derrière.

- Me frapper, moi ! dit l’autre en pivotant sur ses talons et en regardant le jeune homme avec autant d’étonnement que de mépris. Allons, allons donc, mon cher, vous êtes fou !”

Puis, à demi-voix, et comme s’il se fût parlé à lui-même :

“C’est fâcheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majesté, qui cherche des braves de tous côtés pour recruter ses mousquetaires !”

Il achevait à peine, que d’Artagnan lui allongea un si furieux coup de pointe, que, s’il n’eût fait vivement un bond en arrière, il est probable qu’il eût plaisanté pour la dernière fois. L’inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son épée, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au même moment ses deux auditeurs, accompagnés de l’hôte, tombèrent sur d’Artagnan à grands coups de bâtons, de pelles et de pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complète à l’attaque, que l’adversaire de d’Artagnan, pendant que celui-ci se retournait pour faire face à cette grêle de coups, rengainait avec la même précision, et, d’acteur qu’il avait manqué d’être, redevenait spectateur du combat, rôle dont il s’acquitta avec son impassibilité ordinaire, tout en marmottant néanmoins :

“La peste soit des Gascons ! Remettez-le sur son cheval orange, et qu’il s’en aille !

- Pas avant de t’avoir tué, lâche !” criait d’Artagnan tout en faisant face du mieux qu’il pouvait et sans reculer d’un pas à ses trois ennemis, qui le moulaient de coups.

“Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur, ces Gascons sont incorrigibles ! Continuez donc la danse, puisqu’il le veut absolument. Quand il sera las, il dira qu’il en a assez.”

Mais l’inconnu ne savait pas encore à quel genre d’entêté il avait affaire ; d’Artagnan n’était pas homme à jamais demander merci. Le combat continua donc quelques secondes encore ; enfin d’Artagnan, épuisé, laissa échapper son épée qu’un coup de bâton brisa en deux morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa presque en même temps tout sanglant et presque évanoui.

C’est à ce moment que de tous côtés on accourut sur le lieu de la scène. L’hôte, craignant du scandale, emporta, avec l’aide de ses garçons, le blessé dans la cuisine où quelques soins lui furent accordés.

Quant au gentilhomme, il était revenu prendre sa place à la fenêtre et regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait en demeurant là lui causer une vive contrariété.

“Eh bien, comment va cet enragé ? reprit-il en se retournant au bruit de la porte qui s’ouvrit et en s’adressant à l’hôte qui venait s’informer de sa santé.

- Votre Excellence est saine et sauve ? demanda l’hôte.

- Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hôtelier, et c’est moi qui vous demande ce qu’est devenu notre jeune homme.

- Il va mieux, dit l’hôte : il s’est évanoui tout à fait.

- Vraiment ? fit le gentilhomme.

- Mais avant de s’évanouir il a rassemblé toutes ses forces pour vous appeler et vous défier en vous appelant.

- Mais c’est donc le diable en personne que ce gaillard-là ! s’écria l’inconnu.

- Oh ! non, Votre Excellence, ce n’est pas le diable, reprit l’hôte avec une grimace de mépris, car pendant son évanouissement nous l’avons fouillé, et il n’a dans son paquet qu’une chemise et dans sa bourse que onze écus, ce qui ne l’a pas empêché de dire en s’évanouissant que si pareille chose était arrivée à Paris, vous vous en repentiriez tout de suite, tandis qu’ici vous ne vous en repentirez que plus tard.

- Alors, dit froidement l’inconnu, c’est quelque prince du sang déguisé.

- Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l’hôte, afin que vous vous teniez sur vos gardes.

- Et il n’a nommé personne dans sa colère ?

- Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait : “Nous “verrons ce que M. de Tréville pensera de cette insulte “faite à son protégé.”

- M. de Tréville ? dit l’inconnu en devenant attentif ; il frappait sur sa poche en prononçant le nom de M. de Tréville ?… Voyons, mon cher hôte, pendant que votre jeune homme était évanoui, vous n’avez pas été, j’en suis bien sûr, sans regarder aussi cette poche-là. Qu’y avait-il ?

- Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des mousquetaires.

- En vérité !

- C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, Excellence.”

L’hôte, qui n’était pas doué d’une grande perspicacité, ne remarqua point l’expression que ses paroles avaient donnée à la physionomie de l’inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisée sur lequel il était toujours resté appuyé du bout du coude, et fronça le sourcil en homme inquiet.

“Diable ! murmura-t-il entre ses dents, Tréville m’aurait-il envoyé ce Gascon ? il est bien jeune ! Mais un coup d’épée est un coup d’épée, quel que soit l’âge de celui qui le donne, et l’on se défie moins d’un enfant que de tout autre ; il suffit parfois d’un faible obstacle pour contrarier un grand dessein.”

Et l’inconnu tomba dans une réflexion qui dura quelques minutes.

“Voyons, l’hôte, dit-il, est-ce que vous ne me débarrasserez pas de ce frénétique ? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant, ajouta-t-il avec une expression froidement menaçante, cependant il me gêne. Où est-il ?

- Dans la chambre de ma femme, où on le panse, au premier étage.

- Ses hardes et son sac sont avec lui ? il n’a pas quitté son pourpoint ?

- Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais puisqu’il vous gêne, ce jeune fou…

- Sans doute. Il cause dans votre hôtellerie un scandale auquel d’honnêtes gens ne sauraient résister. Montez chez vous, faites mon compte et avertissez mon laquais.

- Quoi ! Monsieur nous quitte déjà ?

- Vous le savez bien, puisque je vous avais donné l’ordre de seller mon cheval. Ne m’a-t-on point obéi ?

- Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous la grande porte, tout appareillé pour partir.

- C’est bien, faites ce que je vous ai dit alors.”

“Ouais ! se dit l’hôte, aurait-il peur du petit garçon ?”

Mais un coup d’oeil impératif de l’inconnu vint l’arrêter court. Il salua humblement et sortit.

“Il ne faut pas que Milady soit aperçue de ce drôle, continua l’étranger : elle ne doit pas tarder à passer : déjà même elle est en retard. Décidément, mieux vaut que je monte à cheval et que j’aille au-devant d’elle… Si seulement je pouvais savoir ce que contient cette lettre adressée à Tréville !”

Et l’inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.

Pendant ce temps, l’hôte, qui ne doutait pas que ce ne fût la présence du jeune garçon qui chassât l’inconnu de son hôtellerie, était remonté chez sa femme et avait trouvé d’Artagnan maître enfin de ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir été chercher querelle à un grand seigneur - car, à l’avis de l’hôte, l’inconnu ne pouvait être qu’un grand seigneur -, il le détermina, malgré sa faiblesse, à se lever et à continuer son chemin. d’Artagnan à moitié abasourdi, sans pourpoint et la tête tout emmaillotée de linges, se leva donc et, poussé par l’hôte, commença de descendre ; mais, en arrivant à la cuisine, la première chose qu’il aperçut fut son provocateur qui causait tranquillement au marchepied d’un lourd carrosse attelé de deux gros chevaux normands.

Son interlocutrice, dont la tête apparaissait encadrée par la portière, était une femme de vingt à vingt-deux ans. Nous avons déjà dit avec quelle rapidité d’investigation d’Artagnan embrassait toute une physionomie ; il vit donc du premier coup d’oeil que la femme était jeune et belle. Or cette beauté le frappa d’autant plus qu’elle était parfaitement étrangère aux pays méridionaux que jusque-là d’Artagnan avait habités. C’était une pâle et blonde personne, aux longs cheveux bouclés tombant sur ses épaules, aux grands yeux bleus languissants, aux lèvres rosées et aux mains d’albâtre. Elle causait très vivement avec l’inconnu.

“Ainsi, Son Éminence m’ordonne…, disait la dame.

- De retourner à l’instant même en Angleterre, et de la prévenir directement si le duc quittait Londres.

- Et quant à mes autres instructions ? demanda la belle voyageuse.

- Elles sont renfermées dans cette boîte, que vous n’ouvrirez que de l’autre côté de la Manche.

- Très bien ; et vous, que faites-vous ?

- Moi, je retourne à Paris.

- Sans châtier cet insolent petit garçon ?” demanda la dame.

L’inconnu allait répondre : mais, au moment où il ouvrait la bouche, d’Artagnan, qui avait tout entendu, s’élança sur le seuil de la porte.

“C’est cet insolent petit garçon qui châtie les autres, s’écria-t-il, et j’espère bien que cette fois-ci celui qu’il doit châtier ne lui échappera pas comme la première.

- Ne lui échappera pas ? reprit l’inconnu en fronçant le sourcil.

- Non, devant une femme, vous n’oseriez pas fuir, je présume.

- Songez, s’écria Milady en voyant le gentilhomme porter la main à son épée, songez que le moindre retard peut tout perdre.

- Vous avez raison, s’écria le gentilhomme ; partez donc de votre côté, moi, je pars du mien.”

Et, saluant la dame d’un signe de tête, il s’élança sur son cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, s’éloignant chacun par un côté opposé de la rue.

“Eh ! votre dépense”, vociféra l’hôte, dont l’affection pour son voyageur se changeait en un profond dédain en voyant qu’il s’éloignait sans solder ses comptes.

“Paie, maroufle”, s’écria le voyageur toujours galopant à son laquais, lequel jeta aux pieds de l’hôte deux ou trois pièces d’argent et se mit à galoper après son maître.

“Ah ! lâche, ah ! misérable, ah ! faux gentilhomme !” cria d’Artagnan s’élançant à son tour après le laquais.

Mais le blessé était trop faible encore pour supporter une pareille secousse. À peine eut-il fait dix pas, que ses oreilles tintèrent, qu’un éblouissement le prit, qu’un nuage de sang passa sur ses yeux et qu’il tomba au milieu de la rue, en criant encore :

“Lâche ! lâche ! lâche !

- Il est en effet bien lâche”, murmura l’hôte en s’approchant de d’Artagnan, et essayant par cette flatterie de se raccommoder avec le pauvre garçon, comme le héron de la fable avec son limaçon du soir.

“Oui, bien lâche, murmura d’Artagnan ; mais elle, bien belle !

- Qui, elle ? demanda l’hôte.

- Milady”, balbutia d’Artagnan.

Et il s’évanouit une seconde fois.

“C’est égal, dit l’hôte, j’en perds deux, mais il me reste celui-là, que je suis sûr de conserver au moins quelques jours. C’est toujours onze écus de gagnés.”

On sait que onze écus faisaient juste la somme qui restait dans la bourse de d’Artagnan.

L’hôte avait compté sur onze jours de maladie à un écu par jour ; mais il avait compté sans son voyageur. Le lendemain, dès cinq heures du matin, d’Artagnan se leva, descendit lui-même à la cuisine, demanda, outre quelques autres ingrédients dont la liste n’est pas parvenue jusqu’à nous, du vin, de l’huile, du romarin, et, la recette de sa mère à la main, se composa un baume dont il oignit ses nombreuses blessures, renouvelant ses compresses lui-même et ne voulant admettre l’adjonction d’aucun médecin. Grâce sans doute à l’efficacité du baume de Bohême, et peut-être aussi grâce à l’absence de tout docteur, d’Artagnan se trouva sur pied dès le soir même, et à peu près guéri le lendemain.

Mais, au moment de payer ce romarin, cette huile et ce vin, seule dépense du maître qui avait gardé une diète absolue, tandis qu’au contraire le cheval jaune, au dire de l’hôtelier du moins, avait mangé trois fois plus qu’on n’eût raisonnablement pu le supposer pour sa taille, d’Artagnan ne trouva dans sa poche que sa petite bourse de velours râpé ainsi que les onze écus qu’elle contenait ; mais quant à la lettre adressée à M. de Tréville, elle avait disparu.

Le jeune homme commença par chercher cette lettre avec une grande patience, tournant et retournant vingt fois ses poches et ses goussets, fouillant et refouillant dans son sac, ouvrant et refermant sa bourse ; mais lorsqu’il eut acquis la conviction que la lettre était introuvable, il entra dans un troisième accès de rage, qui faillit lui occasionner une nouvelle consommation de vin et d’huile aromatisés : car, en voyant cette jeune mauvaise tête s’échauffer et menacer de tout casser dans l’établissement si l’on ne retrouvait pas sa lettre, l’hôte s’était déjà saisi d’un épieu, sa femme d’un manche à balai, et ses garçons des mêmes bâtons qui avaient servi la surveille.

“Ma lettre de recommandation ! s’écria d’Artagnan, ma lettre de recommandation, sangdieu ! ou je vous embroche tous comme des ortolans !”

Malheureusement une circonstance s’opposait à ce que le jeune homme accomplît sa menace : c’est que, comme nous l’avons dit, son épée avait été, dans sa première lutte, brisée en deux morceaux, ce qu’il avait parfaitement oublié. Il en résulta que, lorsque d’Artagnan voulut en effet dégainer, il se trouva purement et simplement armé d’un tronçon d’épée de huit ou dix pouces à peu près, que l’hôte avait soigneusement renfoncé dans le fourreau. Quant au reste de la lame, le chef l’avait adroitement détourné pour s’en faire une lardoire.

Cependant cette déception n’eût probablement pas arrêté notre fougueux jeune homme, si l’hôte n’avait réfléchi que la réclamation que lui adressait son voyageur était parfaitement juste.

“Mais, au fait, dit-il en abaissant son épieu, où est cette lettre ?

- Oui, où est cette lettre ? cria d’Artagnan. D’abord, je vous en préviens, cette lettre est pour M. de Tréville, et il faut qu’elle se retrouve ; ou si elle ne se retrouve pas, il saura bien la faire retrouver, lui !”

Cette menace acheva d’intimider l’hôte. Après le roi et M. le cardinal, M. de Tréville était l’homme dont le nom peut-être était le plus souvent répété par les militaires et même par les bourgeois. Il y avait bien le père Joseph c’est vrai ; mais son nom à lui n’était jamais prononcé que tout bas, tant était grande la terreur qu’inspirait l’Éminence grise, comme on appelait le familier du cardinal.

Aussi, jetant son épieu loin de lui, et ordonnant à sa femme d’en faire autant de son manche à balai et à ses valets de leurs bâtons, il donna le premier l’exemple en se mettant lui-même à la recherche de la lettre perdue.

“Est-ce que cette lettre renfermait quelque chose de précieux ? demanda l’hôte au bout d’un instant d’investigations inutiles.

- Sandis ! je le crois bien ! s’écria le Gascon qui comptait sur cette lettre pour faire son chemin à la cour ; elle contenait ma fortune.

- Des bons sur l’Épargne ? demanda l’hôte inquiet.

- Des bons sur la trésorerie particulière de Sa Majesté”, répondit d’Artagnan, qui, comptant entrer au service du roi grâce à cette recommandation, croyait pouvoir faire sans mentir cette réponse quelque peu hasardée.

“Diable ! fit l’hôte tout à fait désespéré.

- Mais il n’importe, continua d’Artagnan avec l’aplomb national, il n’importe, et l’argent n’est rien : - cette lettre était tout. J’eusse mieux aimé perdre mille pistoles que de la perdre.”

Il ne risquait pas davantage à dire vingt mille, mais une certaine pudeur juvénile le retint.

Un trait de lumière frappa tout à coup l’esprit de l’hôte qui se donnait au diable en ne trouvant rien.

“Cette lettre n’est point perdue, s’écria-t-il.

- Ah ! fit d’Artagnan.

- Non ; elle vous a été prise.

- Prise ! et par qui ?

- Par le gentilhomme d’hier. Il est descendu à la cuisine, où était votre pourpoint. Il y est resté seul. Je gagerais que c’est lui qui l’a volée.

- Vous croyez ?” répondit d’Artagnan peu convaincu ; car il savait mieux que personne l’importance toute personnelle de cette lettre, et n’y voyait rien qui pût tenter la cupidité. Le fait est qu’aucun des valets, aucun des voyageurs présents n’eût rien gagné à posséder ce papier.

“Vous dites donc, reprit d’Artagnan, que vous soupçonnez cet impertinent gentilhomme.

- Je vous dis que j’en suis sûr, continua l’hôte ; lorsque je lui ai annoncé que Votre Seigneurie était le protégé de M. de Tréville, et que vous aviez même une lettre pour cet illustre gentilhomme, il a paru fort inquiet, m’a demandé où était cette lettre, et est descendu immédiatement à la cuisine où il savait qu’était votre pourpoint.

- Alors c’est mon voleur, répondit d’Artagnan ; je m’en plaindrai à M. de Tréville, et M. de Tréville s’en plaindra au roi.” Puis il tira majestueusement deux écus de sa poche, les donna à l’hôte, qui l’accompagna, le chapeau à la main, jusqu’à la porte, remonta sur son cheval jaune, qui le conduisit sans autre incident jusqu’à la porte Saint-Antoine à Paris, où son propriétaire le vendit trois écus, ce qui était fort bien payé, attendu que d’Artagnan l’avait tort surmené pendant la dernière étape. Aussi le maquignon auquel d’Artagnan le céda moyennant les neuf livres susdites ne cacha-t-il point au jeune homme qu’il n’en donnait cette somme exorbitante qu’à cause de l’originalité de sa couleur.

d’Artagnan entra donc dans Paris à pied, portant son petit paquet sous son bras, et marcha tant qu’il trouvât à louer une chambre qui convînt à l’exiguïté de ses ressources. Cette chambre fut une espèce de mansarde, sise rue des Fossoyeurs, près du Luxembourg.

Aussitôt le denier à Dieu donné, d’Artagnan prit possession de son logement, passa le reste de la journée à coudre à son pourpoint et à ses chausses des passementeries que sa mère avait détachées d’un pourpoint presque neuf de M. d’Artagnan père, et qu’elle lui avait données en cachette ; puis il alla quai de la Ferraille, faire remettre une lame à son épée ; puis il revint au Louvre s’informer, au premier mousquetaire qu’il rencontra, de la situation de l’hôtel de M. de Tréville, lequel était situé rue du Vieux-Colombier, c’est-à-dire justement dans le voisinage de la chambre arrêtée par d’Artagnan : circonstance qui lui parut d’un heureux augure pour le succès de son voyage.

Après quoi, content de la façon dont il s’était conduit à Meung, sans remords dans le passé, confiant dans le présent et plein d’espérance dans l’avenir, il se coucha et s’endormit du sommeil du brave.

Ce sommeil, tout provincial encore, le conduisit jusqu’à neuf heures du matin, heure à laquelle il se leva pour se rendre chez ce fameux M. de Tréville, le troisième personnage du royaume d’après l’estimation paternelle.

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El Verdugo, Honoré de Balzac

Sunday, February 18th, 2007
A MARTINEZ DE LA ROZA

Le clocher de la petite ville de Menda venait de sonner minuit. En ce moment, un jeune officier français, appuyé sur le parapet d’une longue terrasse qui bordait les jardins du château de Menda, paraissait abîmé dans une contemplation plus profonde que ne le comportait l’insouciance de la vie militaire ; mais il faut dire aussi que jamais heure, site et nuit ne furent plus propices à la méditation. Le beau ciel d’Espagne étendait un dôme d’azur au-dessus de sa tête. Le scintillement des étoiles et la douce lumière de la lune éclairaient une vallée délicieuse qui se déroulait coquettement à ses pieds. Appuyé sur un oranger en fleurs, le chef de bataillon pouvait voir, à cent pieds au-dessous de lui, la ville de Menda, qui semblait s’être mise à l’abri des vents du nord, au pied du rocher sur lequel était bâti le château. En tournant la tête, il apercevait la mer, dont les eaux brillantes encadraient le paysage d’une large lame d’argent. Le château était illuminé. Le joyeux tumulte d’un bal, les accents de l’orchestre, les rires de quelques officiers et de leurs danseuses arrivaient jusqu’à lui, mêlés au lointain murmure des flots. La fraîcheur de la nuit imprimait une sorte d’énergie à son corps fatigué par la chaleur du jour. Enfin, les jardins étaient plantés d’arbres si odoriférants et de fleurs si suaves, que le jeune homme se trouvait comme plongé dans un bain de parfums.

Le château de Menda appartenait à un grand d’Espagne, qui l’habitait en ce moment avec sa famille. Pendant toute cette soirée, l’aînée des filles avait regardé l’officier avec un intérêt empreint d’une telle tristesse, que le sentiment de compassion exprimé par l’Espagnol pouvait bien causer la rêverie du Français. Clara était belle, et quoiqu’elle eût trois frères et une soeur, les biens du marquis de Léganès paraissaient assez considérables pour faire croire à Victor Marchand que la jeune personne aurait une riche dot. Mais comment oser croire que la fille du vieillard le plus entiché de sa grandesse qui fût en Espagne, pourrait être donnée au fils d’un épicier de Paris ! D’ailleurs, les Français étaient haïs. Le marquis ayant été soupçonné par le général G..t..r, qui gouvernait la province, de préparer un soulèvement en faveur de Ferdinand VII, le bataillon commandé par Victor Marchand avait été cantonné dans la petite ville de Menda pour contenir les campagnes voisines, qui obéissaient au marquis de Léganès. Une récente dépêche du maréchal Ney faisait craindre que les Anglais ne débarquassent prochainement sur la côte, et signalait le marquis comme un homme qui entretenait des intelligences avec le cabinet de Londres. Aussi, malgré le bon accueil que cet Espagnol avait fait à Victor Marchand et à ses soldats, le jeune officier se tenait-il constamment sur ses gardes. En se dirigeant vers cette terrasse où il venait examiner l’état de la ville et des campagnes confiées à sa surveillance, il se demandait comment il devait interpréter l’amitié que le marquis n’avait cessé de lui témoigner, et comment la tranquillité du pays pouvait se concilier avec les inquiétudes de son général ; mais depuis un moment, ces pensées avaient été chassées de l’esprit du jeune commandant par un sentiment de prudence et par une curiosité légitime. Il venait d’apercevoir dans la ville une assez grande quantité de lumières. Malgré la fête de saint Jacques, il avait ordonné, le matin même, que les feux fussent éteints à l’heure prescrite par son règlement. Le château seul avait été excepté dans cette mesure. Il vit bien briller çà et là les baïonnettes de ses soldats aux postes accoutumés ; mais le silence était solennel, et rien n’annonçait que les Espagnols fussent en proie à l’ivresse d’une fête. Après avoir cherché à s’expliquer l’infraction dont se rendaient coupables les habitants, il trouva dans ce délit un mystère d’autant plus incompréhensible qu’il avait laissé des officiers chargés de la police nocturne et des rondes. Après l’impétuosité de la jeunesse, il allait s’élancer par une brèche pour descendre rapidement les rochers, et parvenir ainsi plus tôt que par le chemin ordinaire à un petit poste placé à l’entrée de la ville du côté du château, quand un faible bruit l’arrêta dans sa course. Il crut entendre le sable des allées crier sous le pas léger d’une femme. Il retourna la tête et ne vit rien ; mais ses yeux furent saisis par l’éclat extraordinaire de l’Océan. Il y aperçut tout d’un coup un spectacle si funeste, qu’il demeura immobile, de surprise, en accusant ses sens d’erreur. Les rayons blanchissants de la lune lui permirent de distinguer des voiles à une assez grande distance. Il tressaillit, et tâcha de se convaincre que cette vision était un piège d’optique offert par les fantaisies des ondes et de la lune. En ce moment, une voix enrouée prononça le nom de l’officier, qui regarda vers la brèche, et vit s’y élever lentement la tête du soldat par lequel il s’était fait accompagner au château.

– Est-ce vous, mon commandant ?

– Oui. Eh bien ? lui dit à voix basse le jeune homme, qu’une sorte de pressentiment avertit d’agir avec mystère. — Ces gredins-là se remuent comme des vers, et je me hâte, si vous me le permettez, de vous communiquer mes petites observations.

– Parle, répondit Victor Marchand.

– Je viens de suivre un homme du château qui s’est dirigé par ici une lanterne à la main. Une lanterne est furieusement suspecte ! je ne crois pas que ce chrétien-là ait besoin d’allumer des cierges à cette heure-ci. Ils veulent nous manger ! que je me suis dit, et je me suis mis à lui examiner les talons. Aussi, mon commandant ai-je, découvert à trois pas d’ici, sur un quartier de roche, un certain amas de fagots.

Un cri terrible qui tout à coup retentit dans la ville, interrompit le soldat. Une lueur soudaine éclaira le commandant. Le pauvre grenadier reçut une balle dans la tête et tomba. Un feu de paille et de bois sec brillait comme un incendie à dix pas du jeune homme. Les instruments et les rires cessaient de se faire entendre dans la salle du bal. Un silence de mort, interrompu par des gémissements, avait soudain remplacé les rumeurs et la musique de la fête. Un coup de canon retentit sur la plaine de l’Océan. Une sueur froide coula sur le front du jeune officier. Il était sans épée. Il comprenait que ses soldats avaient péri et que les Anglais allaient débarquer. Il se vit déshonoré s’il vivait, il se vit traduit devant un conseil de guerre ; alors il mesura des yeux la profondeur de la vallée, et s’y élançait au moment où la main de Clara saisit la sienne.

– Fuyez ! dit-elle, mes frères me suivent pour vous tuer. Au bas du rocher, par là, vous trouverez l’andalou de Juanito. Allez !

Elle le poussa, le jeune homme stupéfait la regarda pendant un moment ; mais, obéissant bientôt à l’instinct de conservation qui n’abandonne jamais l’homme, même le plus fort, il s’élança dans le parc en prenant la direction indiquée, et courut à travers des rochers que les chèvres avaient seules pratiqués jusqu’alors. Il entendit Clara crier à ses frères de le poursuivre ; il entendit les pas de ses assassins ; il entendit siffler à ses oreilles les balles de plusieurs décharges ; mais il atteignit la vallée, trouva le cheval, monta dessus et disparut avec la rapidité de l’éclair.

En peu d’heures le jeune officier parvint au quartier du général G..t..r, qu’il trouva dînant avec son état-major.

– Je vous apporte ma tête ! s’écria le chef de bataillon en apparaissant pâle et défait.

Il s’assit et raconta l’horrible aventure. Un silence effrayant accueillit son récit.

– Je vous trouve plus malheureux que criminel, répondit enfin le terrible général. Vous n’êtes pas comptable du forfait des Espagnols ; et à moins que le maréchal n’en décide autrement, je vous absous.

Ces paroles ne donnèrent qu’une bien faible consolation au malheureux officier.

– Quand l’empereur saura cela ! s’écria-t-il.

– Il voudra vous faire fusiller, dit le général, mais nous verrons. Enfin, ne parlons plus de ceci, ajouta-t-il d’un ton sévère, que pour en tirer une vengeance qui imprime une terreur salutaire à ce pays, où l’on fait la guerre à la façon des sauvages.

Une heure après, un régiment entier, un détachement de cavalerie et un convoi d’artillerie étaient en route. Le général et Victor marchaient à la tête de cette colonne. Les soldats, instruits du massacre de leurs camarades, étaient possédés d’une fureur sans exemple. La distance qui séparait la ville de Menda du quartier général fut franchie avec une rapidité merveilleuse. Sur la route, le général trouva des villages entiers sous les armes. Chacune de ces misérables bourgades fut cernée et leurs habitants décimés. Par une de ces fatalités inexplicables, les vaisseaux anglais étaient restés en panne sans avancer ; mais on sut plus tard que ces vaisseaux ne portaient que de l’artillerie et qu’ils avaient mieux marché que le reste des transports. Ainsi la ville de Menda, privée des défenseurs qu’elle attendait, et que l’apparition des voiles anglaises semblait lui promettre, fut entourée par des troupes françaises presque sans coup férir. Les habitants, saisis de terreur, offirent de se rendre à discrétion. Par un de ces dévouements qui n’ont pas été rares dans la Péninsule, les assassins des Français, prévoyant, d’après la cruauté du général, que Menda serait peut-être livrée aux flammes et la population entière passée au fil de l’épée, proposèrent de se dénoncer eux-mêmes au général. Il accepta cette offre, en y mettant pour condition que les habitants du château, depuis le dernier valet jusqu’au marquis, seraient mis entre ses mains. Cette capitulation consentie, le général promit de faire grâce au reste de la population et d’empêcher ses soldats de piller la ville ou d’y mettre le feu. Une contribution énorme fut frappée, et les plus riches habitants se constituèrent prisonniers pour en garantir le payement, qui devait être effectué dans les vingt-quatre heures.

Le général prit toutes les précautions nécessaires à la sûreté de ses troupes, pourvut à la défense du pays, et refusa de loger ses soldats dans les maisons. Après les avoir fait camper, il monta au château et s’en empara militairement. Les membres de la famille de Léganès et les domestiques furent soigneusement gardés à vue, garrottés, et enfermés dans la salle où le bal avait eu lieu. Des fenêtres de cette pièce on pouvait facilement embrasser la terrasse qui dominait la ville. L’état-major s’établit dans une galerie voisine, où le général tint d’abord conseil sur les mesures à prendre pour s’opposer au débarquement. Après avoir expédié un aide de camp au maréchal Ney, ordonné d’établir des batteries sur la côte, le général et son état-major s’occupèrent des prisonniers. Deux cents Espagnols que les habitants avaient livré furent immédiatement fusillés sur la terrasse. Après cette exécution militaire, le général commanda de planter sur cette terrasse autant de potences qu’il y avait de gens dans la salle du château et de faire venir le bourreau de la ville. Victor Marchand profita du temps qui allait s’écouler avant le dîner pour aller voir les prisonniers. Il revint bientôt vers le général.

– J’accours, lui dit-il d’une voix émue, vous demander des grâces.

– Vous ! reprit le général avec un ton d’ironie amère.

– Hélas ! répondit Victor, je demande de tristes grâces. Le marquis, en voyant planter les potences, a espéré que vous changeriez ce genre de supplice pour sa famille, et vous supplie de faire décapiter les nobles.

– Soit ! dit le général.

– Ils demandent encore qu’on leur accorde les secours de la religion, et qu’on les délivre de leurs liens ; ils promettent de ne pas chercher à fuir.

– J’y consens, dit le général ; mais vous m’en répondez.

– Le vieillard vous offre encore toute sa fortune si vous voulez pardonner à son jeune fils.

– Vraiment ! répondit le chef. Ses biens appartiennent déjà au roi Joseph. Il s’arrêta. Une pensée de mépris rida son front, et il ajouta : — Je vais surpasser leur désir. Je devine l’importance de la dernière demande. Eh bien, qu’il achète l’éternité de son nom, mais que l’Espagne se souvienne à jamais de sa trahison et de son supplice ! Je laisse sa fortune et la vie à celui de ses fils qui remplira l’office de bourreau. Allez, et ne m’en parlez plus. Le dîner était servi. Les officiers attablés satisfaisaient un appétit que la fatigue avait aiguillonné. Un seul d’entre eux, Victor Marchand, manquait au festin. Après avoir hésité longtemps, il entra dans le salon où gémissait l’orgueilleuse famille de Léganès, et jeta des regards tristes sur le spectacle que présentait alors cette salle, où la surveille, il avait vu tournoyer, emportées par la valse, la tête des deux jeunes filles et des trois jeunes gens. Il frémit en pensant que dans peu elles devaient rouler, tranchées par le sabre du bourreau. Attachés sur leurs fauteuils dorés, le père et la mère, les trois enfants et les deux jeunes filles, restaient dans un état d’immobilité complète. Huit serviteurs étaient debout, les mains liées derrière le dos. Ces quinze personnes se regardaient gravement, et leurs yeux trahissaient à peine les sentiments qui les animaient. Une résignation profonde et le regret d’avoir échoué dans leur entreprise se lisaient sur quelques fronts. Des soldats immobiles les gardaient en respectant la douleur de ces cruels ennemis. Un mouvement de curiosité anima les visages quand Victor parut. Il donna l’ordre de délier les condamnés, et alla lui-même détacher les cordes qui retenaient Clara prisonnière sur sa chaise. Elle sourit tristement. L’officier ne put s’empêcher d’effleurer les bras de la jeune fille, en admirant sa chevelure noire, sa taille souple. C’était une véritable Espagnole : elle avait le teint espagnol, les yeux espagnols, de longs cils recourbés, et une prunelle plus noire que ne l’est l’aile d’un corbeau.

– Avez-vous réussi ? dit-elle en lui adressant un de ces sourires funèbres où il y a encore de la jeune fille.

Victor ne put s’empêcher de gémir. Il regarda tour à tour les trois frères et Clara. L’un, et c’était l’aîné, avait trente ans. Petit, assez mal fait, l’air fier et dédaigneux, il ne manquait pas d’une certaine noblesse dans les manières, et ne paraissait pas étranger à cette délicatesse de sentiment qui rendit autrefois la galanterie espagnole si célèbre. Il se nommait Juanito. Le second, Philippe, était âgé de vingt ans environ. Il ressemblait à Clara. Le dernier avait huit ans. Un peintre aurait trouvé dans les traits de Manuel un peu de cette constance romaine que David a prêtée aux enfants dans ses pages républicaines. Le vieux marquis avait une tête couverte de cheveux blancs qui semblait échappée d’un tableau de Murillo. A cet aspect, le jeune officier hocha la tête, en désespérant de voir accepter par un de ces quatre personnages le marché du général ; néanmoins il osa le confier à Clara. L’Espagnole frissonna d’abord, mais elle reprit tout à coup un air calme et alla s’agenouiller devant son père.

– Oh ! lui dit-elle, faites jurer à Juanito qu’il obéira fidèlement aux ordres que vous lui donnerez, et nous serons contents.

La marquise tressaillit d’espérance ; mais quand, se penchant vers son mari, elle eut entendu l’horrible confidence de Clara, cette mère s’évanouit. Juanito comprit tout, il bondit comme un lion en cage. Victor prit sur lui de renvoyer les soldats, après avoir obtenu du marquis l’assurance d’une soumission parfaite. Les domestiques furent emmenés et livrés au bourreau, qui les pendit. Quand la famille n’eut plus que Victor pour surveillant, le vieux père se leva.

– Juanito ! dit-il.

Juanito ne répondit que par une inclinaison de tête qui équivalait à un refus, retomba sur sa chaise et regarda ses parents d’un oeil sec et terrible. Clara vint s’asseoir sur ses genoux, et, d’un air gai : — Mon cher Juanito, dit-elle en lui passant le bras autour du cou et l’embrassant sur les paupières, si tu savais combien, donnée par toi, la mort me sera douce. Je n’aurai pas à subir l’odieux contact des mains d’un bourreau. Tu me guériras des maux qui m’attendaient, et… mon bon Juanito, tu ne me voulais voir à personne, eh bien…

Ses yeux veloutés jetèrent un regard de feu sur Victor, comme pour réveiller dans le coeur de Juanito son horreur des Français.

– Aie du courage, lui dit son frère Philippe, autrement notre race presque royale est éteinte.

Tout à coup Clara se leva, le groupe qui s’était formé autour de Juanito se sépara, et cet enfant, rebelle à bon droit, vit devant lui, debout, son vieux père, qui d’un ton solennel s’écria : — Juanito, je te l’ordonne.

Le jeune comte restant immobile, son père tomba à ses genoux. Involontairement, Clara, Manuel et Philippe l’imitèrent. Tous tendirent les mains vers celui qui devait sauver la famille de l’oubli, et semblèrent répéter ces paroles paternelles : — Mon fils, manquerais-tu d’énergie espagnole et de vraie sensibilité ? Veux-tu me laisser longtemps à genoux, et dois-tu considérer ta vie et tes souffrances ? Est-ce mon fils, madame ? ajouta le vieillard en se retournant vers la marquise.

– Il y consent ! s’écria la mère avec désespoir en voyant Juanito faire un mouvement des sourcils dont la signification n’était connue que d’elle.

Mariquita, la seconde fille, se tenait à genoux en serrant sa mère dans ses faibles bras ; et comme elle pleurait à chaudes larmes, son petit frère Manuel vint la gronder. En ce moment l’aumônier du château entra, il fut aussitôt entouré de toute la famille, on l’amena à Juanito. Victor, ne pouvant supporter plus longtemps cette scène, fit un signe à Clara, et se hâta d’aller tenter un dernier effort auprès du général. Il le trouva en belle humeur, au milieu du festin, et buvant avec ses officiers qui commençaient à tenir de joyeux propos.

Une heure après, cent des plus notables habitants de Menda vinrent sur la terrasse pour être, suivant les ordres du général, témoins de l’exécution de la famille Léganès. Un détachement de soldats fut placé pour contenir les Espagnols, que l’on rangea sous les potences auxquelles les domestiques du marquis avaient été pendus. Les têtes de ces bourgeois touchaient presque les pieds de ces martyrs. A trente pas d’eux, s’élevait un billot et brillait un cimeterre. Le bourreau était là en cas de refus de la part de Juanito. Bientôt les Espagnols entendirent, au milieu du plus profond silence, les pas de plusieurs personnes, le son mesuré de la marche d’un piquet de soldats, et le léger retentissement de leurs fusils. Ces différents bruits étaient mêlés aux accents joyeux du festin des officiers, comme naguère les danses d’un bal avaient déguisé les apprêts de la sanglante trahison. Tous les regards se tournèrent vers le château, et l’on vit la noble famille qui s’avançait avec une incroyable assurance. Tous les fronts étaient calmes et sereins. Un seul homme, pâle et défait, s’appuyait sur le prêtre, qui prodiguait toutes les consolations de la religion à cet homme, le seul qui dût vivre. Le bourreau comprit, comme tout le monde, que Juanito avait accepté sa place pour un jour. Le vieux marquis et sa femme, Clara, Mariquita et leurs deux frères vinrent s’agenouiller à quelques pas du lieu fatal. Juanito fut conduit par le prêtre. Quand il arriva au billot, l’exécuteur, le tirant par la manche, le prit à part et lui donna probablement quelques instructions. Le confesseur plaça les victimes de manière qu’elles ne vissent pas le supplice ; mais c’était de vrais Espagnols qui se tinrent debout et sans faiblesse.

Clara s’élança la première vers son frère. — Juanito, lui dit-elle, aie pitié de mon peu de courage, commence par moi.

En ce moment, les pas précipités d’un homme retentirent. Victor arriva sur le lieu de cette scène. Clara était agenouillée déjà, déjà son cou blanc appelait le cimeterre. L’officier pâlit, mais il trouva la force d’accourir.

– Le général t’accorde la vie si tu veux m’épouser, lui dit-il à voix basse.

L’Espagnole lança sur l’officier un regard de mépris et de fierté.

– Allons, Juanito ! dit-elle d’un son de voix profond.

Sa tête roula aux pieds de Victor. La marquise de Léganès laissa échapper un mouvement convulsif en entendant le bruit ; ce fut la seule marque de sa douleur.

– Suis-je bien comme ça, mon bon Juanito ? fut la demande que fit le petit Manuel à son frère.

– Ah ! tu pleures, Mariquita ! dit Juanito à sa soeur.

– Oh ! oui, répliqua la jeune fille. Je pense à toi, mon pauvre Juanito, tu seras bien malheureux sans nous.

Bientôt la grande figure du marquis apparut. Il regarda le sang de ses enfants, se tourna vers les spectateurs muets et immobiles, étendit les mains vers Juanito, et dit d’une voix forte : — Espagnols, je donne à mon fils ma bénédiction paternelle ! Maintenant, marquis, frappe sans peur, tu es sans reproche.

Mais quand Juanito vit approcher sa mère, soutenue par le confesseur. — Elle m’a nourri, s’écria-t-il.

Sa voix arracha un cri d’horreur à l’assemblée. Le bruit du festin et les rires joyeux des officiers s’apaisèrent à cette terrible clameur. La marquise comprit que le courage de Juanito était épuisé, elle s’élança d’un bond par-dessus la balustrade, et alla se fendre la tête sur les rochers. Un cri d’admiration s’éleva. Juanito était tombé évanoui.

– Mon général, dit un officier à moitié ivre, Marchand vient de me raconter quelque chose de cette exécution, je parie que vous ne l’avez pas ordonnée…

– Oubliez-vous, messieurs, s’écria le général G..t..r, que, dans un mois, cinq cent familles françaises seront en larmes, et que nous sommes en Espagne ? Voulez-vous laisser nos os ici ?

Après cette allocution, il ne se trouva personne, pas même un sous-lieutenant, qui osât vider son verre.

Malgré les respects dont il est entouré, malgré le titre d’el verdugo ( le bourreau ) que le roi d’Espagne a donné comme titre de noblesse au marquis de Léganès, il est dévoré par le chagrin, il vit solitaire et se montre rarement. Accablé sous le fardeau de son admirable forfait, il semble attendre avec impatience que la naissance d’un second fils lui donne le droit de rejoindre les ombres qui l’accompagnent incessamment.

Paris, octobre 1820.

Germinal (extrait), Émile Zola

Wednesday, February 14th, 2007

Première Partie

I

Dans la plaine rase, sous la nuit sans étoiles, d’une obscurité et
d’une épaisseur d’encre, un homme suivait seul la grande route de
Marchiennes à Montsou, dix kilomètres de pavé coupant tout droit, à
travers les champs de betteraves. Devant lui, il ne voyait même pas
le sol noir, et il n’avait la sensation de l’immense horizon plat que
par les souffles du vent de mars, des rafales larges comme sur une
mer, glacées d’avoir balayé des lieues de marais et de terres nues.
Aucune ombre d’arbre ne tachait le ciel, le pavé se déroulait avec la
rectitude d’une jetée, au milieu de l’embrun aveuglant des ténèbres.

L’homme était parti de Marchiennes vers deux heures. Il marchait d’un
pas allongé, grelottant sous le coton aminci de sa veste et de son
pantalon de velours. Un petit paquet, noué dans un mouchoir à
carreaux, le gênait beaucoup; et il le serrait contre ses flancs,
tantôt d’un coude, tantôt de l’autre, pour glisser au fond de ses
poches les deux mains à la fois, des mains gourdes que les lanières du
vent d’est faisaient saigner. Une seule idée occupait sa tête vide
d’ouvrier sans travail et sans gîte, l’espoir que le froid serait
moins vif après le lever du jour. Depuis une heure, il avançait
ainsi, lorsque sur la gauche, à deux kilomètres de Montsou, il aperçut
des feux rouges, trois brasiers brûlant au plein air, et comme
suspendus. D’abord, il hésita, pris de crainte; puis, il ne put
résister au besoin douloureux de se chauffer un instant les mains.

Un chemin creux s’enfonçait. Tout disparut. L’homme avait à droite
une palissade, quelque mur de grosses planches fermant une voie
ferrée; tandis qu’un talus d’herbe s’élevait à gauche, surmonté de
pignons confus, d’une vision de village aux toitures basses et
uniformes. Il fit environ deux cents pas. Brusquement, à un coude du
chemin, les feux reparurent près de lui, sans qu’il comprît davantage
comment ils brûlaient si haut dans le ciel mort, pareils à des lunes
fumeuses. Mais, au ras du sol, un autre spectacle venait de
l’arrêter. C’était une masse lourde, un tas écrasé de constructions,
d’où se dressait la silhouette d’une cheminée d’usine; de rares lueurs
sortaient des fenêtres encrassées, cinq ou six lanternes tristes
étaient pendues dehors, à des charpentes dont les bois noircis
alignaient vaguement des profils de tréteaux gigantesques; et, de
cette apparition fantastique, noyée de nuit et de fumée, une seule
voix montait, la respiration grosse et longue d’un échappement de
vapeur, qu’on ne voyait point.

Alors, l’homme reconnut une fosse. Il fut repris de honte: à quoi
bon? il n’y aurait pas de travail. Au lieu de se diriger vers les
bâtiments, il se risqua enfin à gravir le terri sur lequel brûlaient
les trois feux de houille, dans des corbeilles de fonte, pour éclairer
et réchauffer la besogne. Les ouvriers de la coupe à terre avaient dû
travailler tard, on sortait encore les débris inutiles. Maintenant,
il entendait les moulineurs pousser les trains sur les tréteaux, il
distinguait des ombres vivantes culbutant les berlines, près de chaque
feu.

–Bonjour, dit-il en s’approchant d’une des corbeilles.

Tournant le dos au brasier, le charretier était debout, un vieillard
vêtu d’un tricot de laine violette, coiffé d’une casquette en poil de
lapin; pendant que son cheval, un gros cheval jaune, attendait, dans
une immobilité de pierre, qu’on eût vidé les six berlines montées par
lui. Le manoeuvre employé au culbuteur, un gaillard roux et
efflanqué, ne se pressait guère, pesait sur le levier d’une main
endormie. Et, là-haut, le vent redoublait, une bise glaciale, dont
les grandes haleines régulières passaient comme des coups de faux.

–Bonjour, répondit le vieux.

Un silence se fit. L’homme, qui se sentait regardé d’un oeil méfiant,
dit son nom tout de suite.

–Je me nomme Étienne Lantier, je suis machineur… Il n’y a pas de
travail ici?

Les flammes l’éclairaient, il devait avoir vingt et un ans, très brun,
joli homme, l’air fort malgré ses membres menus.

Rassuré, le charretier hochait la tête.

–Du travail pour un machineur, non, non… Il s’en est encore
présenté deux hier. Il n’y a rien.

Une rafale leur coupa la parole. Puis, Étienne demanda, en montrant
le tas sombre des constructions, au pied du terri:

–C’est une fosse, n’est-ce pas?

Le vieux, cette fois, ne put répondre. Un violent accès de toux
l’étranglait. Enfin, il cracha, et son crachat, sur le sol empourpré,
laissa une tache noire.

–Oui, une fosse, le Voreux… Tenez! le coron est tout près.

A son tour, de son bras tendu, il désignait dans la nuit le village
dont le jeune homme avait deviné les toitures. Mais les six berlines
étaient vides, il les suivit sans un claquement de fouet, les jambes
raidies par des rhumatismes; tandis que le gros cheval jaune repartait
tout seul, tirait pesamment entre les rails, sous une nouvelle
bourrasque, qui lui hérissait le poil.

Le Voreux, à présent, sortait du rêve. Étienne, qui s’oubliait devant
le brasier à chauffer ses pauvres mains saignantes, regardait,
retrouvait chaque partie de la fosse, le hangar goudronné du criblage,
le beffroi du puits, la vaste chambre de la machine d’extraction, la
tourelle carrée de la pompe d’épuisement. Cette fosse, tassée au fond
d’un creux, avec ses constructions trapues de briques, dressant sa
cheminée comme une corne menaçante, lui semblait avoir un air mauvais
de bête goulue, accroupie là pour manger le monde.

Tout en l’examinant, il songeait à lui, à son existence de vagabond,
depuis huit jours qu’il cherchait une place; il se revoyait dans son
atelier du chemin de fer, giflant son chef, chassé de Lille, chassé de
partout; le samedi, il était arrivé à Marchiennes, où l’on disait
qu’il y avait du travail, aux Forges; et rien, ni aux Forges, ni chez
Sonneville, il avait dû passer le dimanche caché sous les bois d’un
chantier de charronnage, dont le surveillant venait de l’expulser, à
deux heures de la nuit. Rien, plus un sou, pas même une croûte:
qu’allait-il faire ainsi par les chemins, sans but, ne sachant
seulement où s’abriter contre la bise? Oui, c’était bien une fosse,
les rares lanternes éclairaient le carreau, une porte brusquement
ouverte lui avait permis d’entrevoir les foyers des générateurs, dans
une clarté vive. Il s’expliquait jusqu’à l’échappement de la pompe,
cette respiration grosse et longue, soufflant sans relâche, qui était
comme l’haleine engorgée du monstre.

Le manoeuvre du culbuteur, gonflant le dos, n’avait pas même levé les
yeux sur Étienne, et celui-ci allait ramasser son petit paquet tombé à
terre, lorsqu’un accès de toux annonça le retour du charretier.
Lentement, on le vit sortir de l’ombre, suivi du cheval jaune, qui
montait six nouvelles berlines pleines.

–Il y a des fabriques à Montsou? demanda le jeune homme.

Le vieux cracha noir, puis répondit dans le vent:

–Oh! ce ne sont pas les fabriques qui manquent. Fallait voir ça, il
y a trois ou quatre ans! Tout ronflait, on ne pouvait trouver des
hommes, jamais on n’avait tant gagné… Et voilà qu’on se remet à se
serrer le ventre. Une vraie pitié dans le pays, on renvoie le monde,
les ateliers ferment les uns après les autres… Ce n’est peut-être
pas la faute de l’empereur; mais pourquoi va-t-il se battre en
Amérique? Sans compter que les bêtes meurent du choléra, comme les
gens.

Alors, en courtes phrases, l’haleine coupée, tous deux continuèrent à
se plaindre. Étienne racontait ses courses inutiles depuis une
semaine: il fallait donc crever de faim? bientôt les routes seraient
pleines de mendiants. Oui, disait le vieillard, ça finirait par mal
tourner, car il n’était pas Dieu permis de jeter tant de chrétiens à
la rue.

–On n’a pas de la viande tous les jours.

–Encore si l’on avait du pain!

–C’est vrai, si l’on avait du pain seulement!

Leurs voix se perdaient, des bourrasques emportaient les mots dans un
hurlement mélancolique.

–Tenez! reprit très haut le charretier en se tournant vers le midi,
Montsou est là…

Et, de sa main tendue de nouveau, il désigna dans les ténèbres des
points invisibles, à mesure qu’il les nommait. Là-bas, à Montsou, la
sucrerie Fauvelle marchait encore, mais la sucrerie Hoton venait de
réduire son personnel, il n’y avait guère que la minoterie Dutilleul
et la corderie Bleuze pour les câbles de mine, qui tinssent le coup.
Puis, d’un geste large, il indiqua, au nord, toute une moitié de
l’horizon: les ateliers de construction Sonneville n’avaient pas reçu
les deux tiers de leurs commandes habituelles; sur les trois hauts
fourneaux des Forges de Marchiennes, deux seulement étaient allumés;
enfin, à la verrerie Gagebois, une grève menaçait, car on parlait
d’une réduction de salaire.

–Je sais, je sais, répétait le jeune homme à chaque indication. J’en
viens.

–Nous autres, ça va jusqu’à présent, ajouta le charretier. Les
fosses ont pourtant diminué leur extraction. Et regardez, en face, à
la Victoire, il n’y a aussi que deux batteries de fours à coke qui
flambent.

Il cracha, il repartit derrière son cheval somnolent, après l’avoir
attelé aux berlines vides.

Maintenant, Étienne dominait le pays entier. Les ténèbres demeuraient
profondes, mais la main du vieillard les avait comme emplies de
grandes misères, que le jeune homme, inconsciemment, sentait à cette
heure autour de lui, partout, dans l’étendue sans bornes. N’était-ce
pas un cri de famine que roulait le vent de mars, au travers de cette
campagne nue? Les rafales s’étaient enragées, elles semblaient
apporter la mort du travail, une disette qui tuerait beaucoup
d’hommes. Et, les yeux errants, il s’efforçait de percer les ombres,
tourmenté du désir et de la peur de voir. Tout s’anéantissait au fond
de l’inconnu des nuits obscures, il n’apercevait, très loin, que les
hauts fourneaux et les fours à coke. Ceux-ci, des batteries de cent
cheminées, plantées obliquement, alignaient des rampes de flammes
rouges; tandis que les deux tours, plus à gauche, brûlaient toutes
bleues en plein ciel, comme des torches géantes. C’était d’une
tristesse d’incendie, il n’y avait d’autres levers d’astres, à
l’horizon menaçant, que ces feux nocturnes des pays de la houille et
du fer.

–Vous êtes peut-être de la Belgique? reprit derrière Étienne le
charretier, qui était revenu.

Cette fois, il n’amenait que trois berlines. On pouvait toujours
culbuter celles-là: un accident arrivé à la cage d’extraction, un
écrou cassé, allait arrêter le travail pendant un grand quart d’heure.
En bas du terri, un silence s’était fait, les moulineurs n’ébranlaient
plus les tréteaux d’un roulement prolongé. On entendait seulement
sortir de la fosse le bruit lointain d’un marteau, tapant sur de la
tôle.

–Non, je suis du Midi, répondit le jeune homme.

Le manoeuvre, après avoir vidé les berlines, s’était assis à terre,
heureux de l’accident; et il gardait sa sauvagerie muette, il avait
simplement levé de gros yeux éteints sur le charretier, comme gêné par
tant de paroles. Ce dernier, en effet, n’en disait pas si long
d’habitude. Il fallait que le visage de l’inconnu lui convînt et
qu’il fût pris d’une de ces démangeaisons de confidences, qui font
parfois causer les vieilles gens tout seuls, à haute voix.

–Moi, dit-il, je suis de Montsou, je m’appelle Bonnemort.

–C’est un surnom? demanda Étienne étonné.

Le vieux eut un ricanement d’aise, et montrant le Voreux:

–Oui, oui… On m’a retiré trois fois de là-dedans en morceaux, une
fois avec tout le poil roussi, une autre avec de la terre jusque dans
le gésier, la troisième avec le ventre gonflé d’eau comme une
grenouille… Alors, quand ils ont vu que je ne voulais pas crever,
ils m’ont appelé Bonnemort, pour rire.

Sa gaieté redoubla, un grincement de poulie mal graissée, qui finit
par dégénérer en un accès terrible de toux. La corbeille de feu,
maintenant, éclairait en plein sa grosse tête, aux cheveux blancs et
rares, à la face plate, d’une pâleur livide, maculée de taches
bleuâtres. Il était petit, le cou énorme, les mollets et les talons
en dehors, avec de longs bras dont les mains carrées tombaient à ses
genoux. Du reste, comme son cheval qui demeurait immobile sur les
pieds, sans paraître souffrir du vent, il semblait en pierre, il
n’avait l’air de se douter ni du froid ni des bourrasques sifflant à
ses oreilles. Quand il eut toussé, la gorge arrachée par un raclement
profond, il cracha au pied de la corbeille, et la terre noircit.

Étienne le regardait, regardait le sol qu’il tachait de la sorte.

–Il y a longtemps, reprit-il, que vous travaillez à la mine?

Bonnemort ouvrit tout grands les deux bras.

–Longtemps, ah! oui!… Je n’avais pas huit ans, lorsque je suis
descendu, tenez! juste dans le Voreux, et j’en ai cinquante-huit, à
cette heure. Calculez un peu… J’ai tout fait là-dedans, galibot
d’abord, puis herscheur, quand j’ai eu la force de rouler, puis haveur
pendant dix-huit ans. Ensuite, à cause de mes sacrées jambes, ils
m’ont mis de la coupe à terre, remblayeur, raccommodeur, jusqu’au
moment où il leur a fallu me sortir du fond, parce que le médecin
disait que j’allais y rester. Alors, il y a cinq années de cela, ils
m’ont fait charretier… Hein? c’est joli, cinquante ans de mine,
dont quarante-cinq au fond!

Tandis qu’il parlait, des morceaux de houille enflammés, qui, par
moments, tombaient de la corbeille, allumaient sa face blême d’un
reflet sanglant.

–Ils me disent de me reposer, continua-t-il. Moi, je ne veux pas,
ils me croient trop bête!… J’irai bien deux années, jusqu’à ma
soixantaine, pour avoir la pension de cent quatre-vingts francs. Si
je leur souhaitais le bonsoir aujourd’hui, ils m’accorderaient tout de
suite celle de cent cinquante. Ils sont malins, les bougres!…
D’ailleurs, je suis solide, à part les jambes. C’est, voyez-vous,
l’eau qui m’est entrée sous la peau, à force d’être arrosé dans les
tailles. Il y a des jours où je ne peux pas remuer une patte sans
crier.

Une crise de toux l’interrompit encore.

–Et ça vous fait tousser aussi? dit Étienne.

Mais il répondit non de la tête, violemment. Puis, quand il put
parler:

–Non, non, je me suis enrhumé, l’autre mois. Jamais je ne toussais,
à présent je ne peux plus me débarrasser… Et le drôle, c’est que je
crache, c’est que je crache…

Un raclement monta de sa gorge, il cracha noir.

–Est-ce que c’est du sang? demanda Étienne, osant enfin le
questionner.

Lentement, Bonnemort s’essuyait la bouche d’un revers de main.

–C’est du charbon… J’en ai dans la carcasse de quoi me chauffer
jusqu’à la fin de mes jours. Et voilà cinq ans que je ne remets pas
les pieds au fond. J’avais ça en magasin, paraît-il, sans même m’en
douter. Bah! ça conserve!

Il y eut un silence, le marteau lointain battait à coups réguliers
dans la fosse, le vent passait avec sa plainte, comme un cri de faim
et de lassitude venu des profondeurs de la nuit. Devant les flammes
qui s’effaraient, le vieux continuait plus bas, remâchant des
souvenirs. Ah! bien sûr, ce n’était pas d’hier que lui et les siens
tapaient à la veine! La famille travaillait pour la Compagnie des
mines de Montsou, depuis la création; et cela datait de loin, il y
avait déjà cent six ans. Son aïeul, Guillaume Maheu, un gamin de
quinze ans alors, avait trouvé le charbon gras à Réquillart, la
première fosse de la Compagnie, une vieille fosse aujourd’hui
abandonnée, là-bas, près de la sucrerie Fauvelle. Tout le pays le
savait, à preuve que la veine découverte s’appelait la veine
Guillaume, du prénom de son grand-père. Il ne l’avait pas connu, un
gros à ce qu’on racontait, très fort, mort de vieillesse à soixante
ans. Puis, son père, Nicolas Maheu dit le Rouge, âgé de quarante ans
à peine, était resté dans le Voreux, que l’on fonçait en ce temps-là:
un éboulement, un aplatissement complet, le sang bu et les os avalés
par les roches. Deux de ses oncles et ses trois frères, plus tard, y
avaient aussi laissé leur peau. Lui, Vincent Maheu, qui en était
sorti à peu près entier, les jambes mal d’aplomb seulement, passait
pour un malin. Quoi faire, d’ailleurs? Il fallait travailler. On
faisait ça de père en fils, comme on aurait fait autre chose. Son
fils, Toussaint Maheu, y crevait maintenant, et ses petits-fils, et
tout son monde, qui logeait en face, dans le coron. Cent six ans
d’abattage, les mioches après les vieux, pour le même patron: hein?
beaucoup de bourgeois n’auraient pas su dire si bien leur histoire!

–Encore, lorsqu’on mange! murmura de nouveau Étienne.

–C’est ce que je dis, tant qu’on a du pain à manger, on peut vivre.

Bonnemort se tut, les yeux tournés vers le coron, où des lueurs
s’allumaient une à une. Quatre heures sonnaient au clocher de
Montsou, le froid devenait plus vif.

–Et elle est riche, votre Compagnie? reprit Étienne.

Le vieux haussa les épaules, puis les laissa retomber, comme accablé
sous un écroulement d’écus.

–Ah! oui, ah! oui… Pas aussi riche peut-être que sa voisine, la
Compagnie d’Anzin. Mais des millions et des millions tout de même.
On ne compte plus… Dix-neuf fosses, dont treize pour
l’exploitation, le Voreux, la Victoire, Crèvecoeur, Mirou,
Saint-Thomas, Madeleine, Feutry-Cantel, d’autres encore, et six pour
l’épuisement ou l’aérage, comme Réquillart… Dix mille ouvriers, des
concessions qui s’étendent sur soixante-sept communes, une extraction
de cinq mille tonnes par jour, un chemin de fer reliant toutes les
fosses, et des ateliers, et des fabriques!… Ah! oui, ah! oui, il y
en a, de l’argent!

Un roulement de berlines, sur les tréteaux, fit dresser les oreilles
du gros cheval jaune. En bas, la cage devait être réparée, les
moulineurs avaient repris leur besogne. Pendant qu’il attelait sa
bête, pour redescendre, le charretier ajouta doucement, en s’adressant
à elle:

–Faut pas t’habituer à bavarder, fichu paresseux!… Si monsieur
Hennebeau savait à quoi tu perds le temps!

Étienne, songeur, regardait la nuit. Il demanda:

–Alors, c’est à monsieur Hennebeau, la mine?

–Non, expliqua le vieux, monsieur Hennebeau n’est que le directeur
général. Il est payé comme nous.

D’un geste, le jeune homme montra l’immensité des ténèbres.

–A qui est-ce donc, tout ça?

Mais Bonnemort resta un instant suffoqué par une nouvelle crise, d’une
telle violence, qu’il ne pouvait reprendre haleine. Enfin, quand il
eut craché et essuyé l’écume noire de ses lèvres, il dit, dans le vent
qui redoublait:

–Hein? à qui tout ça?… On n’en sait rien. A des gens.

Et, de la main, il désignait dans l’ombre un point vague, un lieu
ignoré et reculé, peuplé de ces gens, pour qui les Maheu tapaient à la
veine depuis plus d’un siècle. Sa voix avait pris une sorte de peur
religieuse, c’était comme s’il eût parlé d’un tabernacle inaccessible,
où se cachait le dieu repu et accroupi, auquel ils donnaient tous leur
chair, et qu’ils n’avaient jamais vu.

–Au moins si l’on mangeait du pain à sa suffisance! répéta pour la
troisième fois Étienne, sans transition apparente.

–Dame, oui! si l’on mangeait toujours du pain, ce serait trop beau!

Le cheval était parti, le charretier disparut à son tour, d’un pas
traînard d’invalide. Près du culbuteur, le manoeuvre n’avait point
bougé, ramassé en boule, enfonçant le menton entre ses genoux, fixant
sur le vide ses gros yeux éteints.

Quand il eut repris son paquet, Étienne ne s’éloigna pas encore. Il
sentait les rafales lui glacer le dos, pendant que sa poitrine
brûlait, devant le grand feu. Peut-être, tout de même, ferait-il bien
de s’adresser à la fosse: le vieux pouvait ne pas savoir; puis, il se
résignait, il accepterait n’importe quelle besogne. Où aller et que
devenir, à travers ce pays affamé par le chômage? laisser derrière un
mur sa carcasse de chien perdu? Cependant, une hésitation le
troublait, une peur du Voreux, au milieu de cette plaine rase, noyée
sous une nuit si épaisse. A chaque bourrasque, le vent paraissait
grandir, comme s’il eût soufflé d’un horizon sans cesse élargi.
Aucune aube ne blanchissait dans le ciel mort, les hauts fourneaux
seuls flambaient, ainsi que les fours à coke, ensanglantant les
ténèbres, sans en éclairer l’inconnu. Et le Voreux, au fond de son
trou, avec son tassement de bête méchante, s’écrasait davantage,
respirait d’une haleine plus grosse et plus longue, l’air gêné par sa
digestion pénible de chair humaine.

II

Au milieu des champs de blé et de betteraves, le coron des
Deux-Cent-Quarante dormait sous la nuit noire. On distinguait
vaguement les quatre immenses corps de petites maisons adossées, des
corps de caserne ou d’hôpital, géométriques, parallèles, que
séparaient les trois larges avenues, divisées en jardins égaux. Et,
sur le plateau désert, on entendait la seule plainte des rafales, dans
les treillages arrachés des clôtures.

Chez les Maheu, au numéro 16 du deuxième corps, rien ne bougeait. Des
ténèbres épaisses noyaient l’unique chambre du premier étage, comme
écrasant de leur poids le sommeil des êtres que l’on sentait là, en
tas, la bouche ouverte, assommés de fatigue. Malgré le froid vif du
dehors, l’air alourdi avait une chaleur vivante, cet étouffement chaud
des chambrées les mieux tenues, qui sentent le bétail humain.

Quatre heures sonnèrent au coucou de la salle du rez-de-chaussée, rien
encore ne remua, des haleines grêles sifflaient, accompagnées de deux
ronflements sonores. Et, brusquement, ce fut Catherine qui se leva.
Dans sa fatigue, elle avait, par habitude, compté les quatre coups du
timbre, à travers le plancher, sans trouver la force de s’éveiller
complètement. Puis, les jambes jetées hors des couvertures, elle
tâtonna, frotta enfin une allumette et alluma la chandelle. Mais elle
restait assise, la tête si pesante, qu’elle se renversait entre les
deux épaules, cédant au besoin invincible de retomber sur le
traversin.

Maintenant, la chandelle éclairait la chambre, carrée, à deux
fenêtres, que trois lits emplissaient. Il y avait une armoire, une
table, deux chaises de vieux noyer, dont le ton fumeux tachait
durement les murs, peints en jaune clair. Et rien autre, des hardes
pendues à des clous, une cruche posée sur le carreau, près d’une
terrine rouge servant de cuvette. Dans le lit de gauche, Zacharie,
l’aîné, un garçon de vingt et un ans, était couché avec son frère
Jeanlin, qui achevait sa onzième année; dans celui de droite, deux
mioches, Lénore et Henri, la première de six ans, le second de quatre,
dormaient aux bras l’un de l’autre; tandis que Catherine partageait le
troisième lit avec sa soeur Alzire, si chétive pour ses neuf ans,
qu’elle ne l’aurait même pas sentie près d’elle, sans la bosse de la
petite infirme qui lui enfonçait les côtes. La porte vitrée était
ouverte, on apercevait le couloir du palier, l’espèce de boyau où le
père et la mère occupaient un quatrième lit, contre lequel ils avaient
dû installer le berceau de la dernière venue, Estelle, âgée de trois
mois à peine.

Cependant, Catherine fit un effort désespéré. Elle s’étirait,
elle crispait ses deux mains dans ses cheveux roux, qui lui
embroussaillaient le front et la nuque. Fluette pour ses quinze
ans, elle ne montrait de ses membres, hors du fourreau étroit de sa
chemise, que des pieds bleuis, comme tatoués de charbon, et des bras
délicats, dont la blancheur de lait tranchait sur le teint blême du
visage, déjà gâté par les continuels lavages au savon noir. Un
dernier bâillement ouvrit sa bouche un peu grande, aux dents superbes
dans la pâleur chlorotique des gencives; pendant que ses yeux gris
pleuraient de sommeil combattu, avec une expression douloureuse et
brisée, qui semblait enfler de fatigue sa nudité entière.

Mais un grognement arriva du palier, la voix de Maheu bégayait,
empâtée:

–Sacré nom! il est l’heure… C’est toi qui allumes, Catherine?

–Oui, père… Ça vient de sonner, en bas.

–Dépêche-toi donc, fainéante! Si tu avais moins dansé hier dimanche,
tu nous aurais réveillés plus tôt… En voilà une vie de paresse!

Et il continua de gronder, mais le sommeil le reprit à son tour, ses
reproches s’embarrassèrent, s’éteignirent dans un nouveau ronflement.

La jeune fille, en chemise, pieds nus sur le carreau, allait et venait
par la chambre. Comme elle passait devant le lit d’Henri et de
Lénore, elle rejeta sur eux la couverture, qui avait glissé; et ils ne
s’éveillaient pas, anéantis dans le gros sommeil de l’enfance.
Alzire, les yeux ouverts, s’était retournée pour prendre la place
chaude de sa grande soeur, sans prononcer un mot.

–Dis donc, Zacharie! et toi, Jeanlin, dis donc! répétait Catherine,
debout devant les deux frères, qui restaient vautrés, le nez dans le
traversin.

Elle dut saisir le grand par l’épaule et le secouer; puis, tandis
qu’il mâchait des injures, elle prit le parti de les découvrir, en
arrachant le drap. Cela lui parut drôle, elle se mit à rire,
lorsqu’elle vit les deux garçons se débattre, les jambes nues.

–C’est bête, lâche-moi! grogna Zacharie de méchante humeur, quand il
se fut assis. Je n’aime pas les farces… Dire, nom de Dieu! qu’il
faut se lever!

Il était maigre, dégingandé, la figure longue, salie de quelques rares
poils de barbe, avec les cheveux jaunes et la pâleur anémique de toute
la famille. Sa chemise lui remontait au ventre, et il la baissa, non
par pudeur, mais parce qu’il n’avait pas chaud.

–C’est sonné en bas, répétait Catherine. Allons, houp! le père se
fâche.

Jeanlin, qui s’était pelotonné, referma les yeux, en disant:

–Va te faire fiche, je dors!

Elle eut un nouveau rire de bonne fille. Il était si petit, les
membres grêles, avec des articulations énormes, grossies par des
scrofules, qu’elle le prit, à pleins bras. Mais il gigotait, son
masque de singe blafard et crépu, troué de ses yeux verts, élargi par
ses grandes oreilles, pâlissait de la rage d’être faible. Il ne dit
rien, il la mordit au sein droit.

–Méchant bougre! murmura-t-elle en retenant un cri et en le posant
par terre.

Alzire, silencieuse, le drap au menton, ne s’était pas rendormie.
Elle suivait de ses yeux intelligents d’infirme sa soeur et ses deux
frères, qui maintenant s’habillaient. Une autre querelle éclata
autour de la terrine, les garçons bousculèrent la jeune fille, parce
qu’elle se lavait trop longtemps. Les chemises volaient, pendant que,
gonflés encore de sommeil, ils se soulageaient sans honte, avec
l’aisance tranquille d’une portée de jeunes chiens, grandis ensemble.
Du reste, Catherine fut prête la première. Elle enfila sa culotte de
mineur, passa la veste de toile, noua le béguin bleu autour de son
chignon; et, dans ces vêtements propres du lundi, elle avait l’air
d’un petit homme, rien ne lui restait de son sexe, que le dandinement
léger des hanches.

–Quand le vieux rentrera, dit méchamment Zacharie, il sera content de
trouver le lit défait… Tu sais, je lui raconterai que c’est toi.

Le vieux, c’était le grand-père, Bonnemort, qui, travaillant la nuit,
se couchait au jour; de sorte que le lit ne refroidissait pas, il y
avait toujours dedans quelqu’un à ronfler.

Sans répondre, Catherine s’était mise à tirer la couverture et à la
border. Mais, depuis un instant, des bruits s’entendaient derrière le
mur, dans la maison voisine. Ces constructions de briques, installées
économiquement par la Compagnie, étaient si minces, que les moindres
souffles les traversaient. On vivait coude à coude, d’un bout à
l’autre; et rien de la vie intime n’y restait caché, même aux gamins.
Un pas lourd avait ébranlé un escalier, puis il y eut comme une chute
molle, suivie d’un soupir d’aise.

–Bon! dit Catherine, Levaque descend, et voilà Bouteloup qui va
retrouver la Levaque.

Jeanlin ricana, les yeux d’Alzire eux-mêmes brillèrent. Chaque matin,
ils s’égayaient ainsi du ménage à trois des voisins, un haveur qui
logeait un ouvrier de la coupe à terre, ce qui donnait à la femme deux
hommes, l’un de nuit, l’autre de jour.

–Philomène tousse, reprit Catherine, après avoir tendu l’oreille.

Elle parlait de l’aînée des Levaque, une grande fille de dix-neuf ans,
la maîtresse de Zacharie, dont elle avait deux enfants déjà, si
délicate de poitrine d’ailleurs, qu’elle était cribleuse à la fosse,
n’ayant jamais pu travailler au fond.

–Ah, ouiche! Philomène! répondit Zacharie, elle s’en moque, elle
dort!… C’est cochon de dormir jusqu’à six heures!

Il passait sa culotte, lorsqu’il ouvrit une fenêtre, préoccupé d’une
idée brusque. Au-dehors, dans les ténèbres, le coron s’éveillait, des
lumières pointaient une à une, entre les lames des persiennes. Et ce
fut encore une dispute: il se penchait pour guetter s’il ne verrait
pas sortir de chez les Pierron, en face, le maître-porion du Voreux,
qu’on accusait de coucher avec la Pierronne; tandis que sa soeur lui
criait que le mari avait, depuis la veille, pris son service de jour à
l’accrochage, et que bien sûr Dansaert n’avait pu coucher, cette
nuit-là. L’air entrait par bouffées glaciales, tous deux
s’emportaient, en soutenant chacun l’exactitude de ses renseignements,
lorsque des cris et des larmes éclatèrent. C’était, dans son berceau,
Estelle que le froid contrariait.

Du coup, Maheu se réveilla. Qu’avait-il donc dans les os? voilà qu’il
se rendormait comme un propre à rien! Et il jurait si fort, que les
enfants, à côté, ne soufflaient plus. Zacharie et Jeanlin achevèrent
de se laver, avec une lenteur déjà lasse. Alzire, les yeux grands
ouverts, regardait toujours. Les deux mioches, Lénore et Henri, aux
bras l’un de l’autre, n’avaient pas remué, respirant du même petit
souffle, malgré le vacarme.

–Catherine, donne-moi la chandelle! cria Maheu.

Elle finissait de boutonner sa veste, elle porta la chandelle dans le
cabinet, laissant ses frères chercher leurs vêtements, au peu de
clarté qui venait de la porte. Son père sautait du lit. Mais elle ne
s’arrêta point, elle descendit en gros bas de laine, à tâtons, et
alluma dans la salle une autre chandelle, pour préparer le café. Tous
les sabots de la famille étaient sous le buffet.

–Te tairas-tu, vermine! reprit Maheu, exaspéré des cris d’Estelle,
qui continuaient.

Il était petit comme le vieux Bonnemort, et il lui ressemblait en
gras, la tête forte, la face plate et livide, sous les cheveux jaunes,
coupés très courts. L’enfant hurlait davantage, effrayée par ces
grands bras noueux qui se balançaient au-dessus d’elle.

–Laisse-la, tu sais bien qu’elle ne veut pas se taire, dit la
Maheude, en s’allongeant au milieu du lit.

Elle aussi venait de s’éveiller, et elle se plaignait, c’était bête de
ne jamais faire sa nuit complète. Ils ne pouvaient donc partir
doucement? Enfouie dans la couverture, elle ne montrait que sa figure
longue, aux grands traits, d’une beauté lourde, déjà déformée à
trente-neuf ans par sa vie de misère et les sept enfants qu’elle avait
eus. Les yeux au plafond, elle parla avec lenteur, pendant que son
homme s’habillait. Ni l’un ni l’autre n’entendait plus la petite qui
s’étranglait à crier.

–Hein? tu sais, je suis sans le sou, et nous voici à lundi seulement:
encore six jours à attendre la quinzaine… Il n’y a pas moyen que ça
dure. A vous tous, vous apportez neuf francs. Comment veux-tu que
j’arrive? nous sommes dix à la maison.

–Oh! neuf francs! se récria Maheu. Moi et Zacharie, trois: ça fait
six… Catherine et le père, deux: ça fait quatre; quatre et six,
dix… Et Jeanlin, un, ça fait onze.

–Oui, onze, mais il y a les dimanches et les jours de chômage…
Jamais plus de neuf, entends-tu?

Il ne répondit pas, occupé à chercher par terre sa ceinture de cuir.
Puis, il dit en se relevant:

–Faut pas se plaindre, je suis tout de même solide. Il y en a plus
d’un, à quarante-deux ans, qui passe au raccommodage.

–Possible, mon vieux, mais ça ne nous donne pas du pain… Qu’est-ce
que je vais fiche, dis? Tu n’as rien, toi?

–J’ai deux sous.

–Garde-les pour boire une chope… Mon Dieu! qu’est-ce que je vais
fiche? Six jours, ça n’en finit plus. Nous devons soixante francs à
Maigrat, qui m’a mise à la porte avant-hier. Ça ne m’empêchera pas de
retourner le voir. Mais, s’il s’entête à refuser…

Et la Maheude continua d’une voix morne, la tête immobile, fermant par
instants les yeux sous la clarté triste de la chandelle. Elle disait
le buffet vide, les petits demandant des tartines, le café même
manquant, et l’eau qui donnait des coliques, et les longues journées
passées à tromper la faim avec des feuilles de choux bouillies. Peu à
peu, elle avait dû hausser le ton, car le hurlement d’Estelle couvrait
ses paroles. Ces cris devenaient insoutenables. Maheu parut tout
d’un coup les entendre, hors de lui, et il saisit la petite dans le
berceau, il la jeta sur le lit de la mère, en balbutiant de fureur:

–Tiens! prends-la, je l’écraserais… Nom de Dieu d’enfant! ça ne
manque de rien, ça tète, et ça se plaint plus haut que les autres!

Estelle s’était mise à téter, en effet. Disparue sous la couverture,
calmée par la tiédeur du lit, elle n’avait plus qu’un petit bruit
goulu des lèvres.

–Est-ce que les bourgeois de la Piolaine ne t’ont pas dit d’aller les
voir? reprit le père au bout d’un silence.

La mère pinça la bouche, d’un air de doute découragé.

–Oui, ils m’ont rencontrée, ils portent des vêtements aux enfants
pauvres… Enfin, je mènerai ce matin chez eux Lénore et Henri.
S’ils me donnaient cent sous seulement.

Le silence recommença. Maheu était prêt. Il demeura un moment
immobile, puis il conclut de sa voix sourde:

–Qu’est-ce que tu veux? c’est comme ça, arrange-toi pour la soupe…
Ça n’avance à rien d’en causer, vaut mieux être là-bas au travail.

–Bien sûr, répondit la Maheude. Souffle la chandelle, je n’ai pas
besoin de voir la couleur de mes idées.

Il souffla la chandelle. Déjà, Zacharie et Jeanlin descendaient; il
les suivit; et l’escalier de bois craquait sous leurs pieds lourds,
chaussés de laine. Derrière eux, le cabinet et la chambre étaient
retombés aux ténèbres. Les enfants dormaient, les paupières d’Alzire
elle-même s’étaient closes. Mais la mère restait maintenant les yeux
ouverts dans l’obscurité, tandis que, tirant sur sa mamelle pendante
de femme épuisée, Estelle ronronnait comme un petit chat.

En bas, Catherine s’était d’abord occupée du feu, la cheminée de
fonte, à grille centrale, flanquée de deux fours, et où brûlait
constamment un feu de houille. La Compagnie distribuait par mois, à
chaque famille, huit hectolitres d’escaillage, charbon dur ramassé
dans les voies. Il s’allumait difficilement, et la jeune fille qui
couvrait le feu chaque soir, n’avait qu’à le secouer le matin, en
ajoutant des petits morceaux de charbon tendre, triés avec soin.
Puis, après avoir posé une bouillotte sur la grille, elle s’accroupit
devant le buffet.

C’était une salle assez vaste, tenant tout le rez-de-chaussée, peinte
en vert pomme, d’une propreté flamande, avec ses dalles lavées à
grande eau et semées de sable blanc. Outre le buffet de sapin verni,
l’ameublement consistait en une table et des chaises du même bois.
Collées sur les murs, des enluminures violentes, les portraits de
l’Empereur et de l’Impératrice donnés par la Compagnie, des soldats et
des saints, bariolés d’or, tranchaient crûment dans la nudité claire
de la pièce; et il n’y avait d’autres ornements qu’une boîte de carton
rose sur le buffet, et que le coucou à cadran peinturluré, dont le
gros tic-tac semblait emplir le vide du plafond. Près de la porte de
l’escalier, une autre porte conduisait à la cave. Malgré la propreté,
une odeur d’oignon cuit, enfermée depuis la veille, empoisonnait l’air
chaud, cet air alourdi, toujours chargé d’une âcreté de houille.

Devant le buffet ouvert, Catherine réfléchissait. Il ne restait qu’un
bout de pain, du fromage blanc en suffisance, mais à peine une
lichette de beurre; et il s’agissait de faire les tartines pour eux
quatre. Enfin, elle se décida, coupa les tranches, en prit une
qu’elle couvrit de fromage, en frotta une autre de beurre, puis les
colla ensemble: c’était «le briquet», la double tartine emportée
chaque matin à la fosse. Bientôt, les quatre briquets furent en rang
sur la table, répartis avec une sévère justice, depuis le gros du père
jusqu’au petit de Jeanlin.

Catherine, qui paraissait toute à son ménage, devait pourtant rêvasser
aux histoires que Zacharie racontait sur le maître-porion et la
Pierronne, car elle entrebâilla la porte d’entrée et jeta un coup
d’oeil dehors. Le vent soufflait toujours, des clartés plus
nombreuses couraient sur les façades basses du coron, d’où montait une
vague trépidation de réveil. Déjà des portes se refermaient, des
files noires d’ouvriers s’éloignaient dans la nuit. Était-elle bête,
de se refroidir, puisque le chargeur à l’accrochage dormait bien sûr,
en attendant d’aller prendre son service, à six heures! Et elle
restait, elle regardait la maison, de l’autre côté des jardins. La
porte s’ouvrit, sa curiosité s’alluma. Mais ce ne pouvait être que la
petite des Pierron, Lydie, qui partait pour la fosse.

Un bruit sifflant de vapeur la fit se tourner. Elle ferma, se hâta de
courir: l’eau bouillait et se répandait, éteignant le feu. Il ne
restait plus de café, elle dut se contenter de passer l’eau sur le
marc de la veille; puis, elle sucra dans la cafetière, avec de la
cassonade. Justement, son père et ses deux frères descendaient.

–Fichtre! déclara Zacharie, quand il eut mis le nez dans son bol, en
voilà un qui ne nous cassera pas la tête!

Maheu haussa les épaules d’un air résigné.

–Bah! c’est chaud, c’est bon tout de même.

Jeanlin avait ramassé les miettes des tartines et trempait une soupe.
Après avoir bu, Catherine acheva de vider la cafetière dans les
gourdes de fer-blanc. Tous quatre, debout, mal éclairés par la
chandelle fumeuse, avalaient en hâte.

–Y sommes-nous à la fin! dit le père. On croirait qu’on a des
rentes!

Mais une voix vint de l’escalier, dont ils avaient laissé la porte
ouverte. C’était la Maheude qui criait:

–Prenez tout le pain, j’ai un peu de vermicelle pour les enfants!

–Oui, oui! répondit Catherine.

Elle avait recouvert le feu, en calant, sur un coin de la grille, un
restant de soupe, que le grand-père trouverait chaude, lorsqu’il
rentrerait à six heures. Chacun prit sa paire de sabots sous le
buffet, se passa la ficelle de sa gourde à l’épaule, et fourra son
briquet dans son dos, entre la chemise et la veste. Et ils sortirent,
les hommes devant, la fille derrière, soufflant la chandelle, donnant
un tour de clef. La maison redevint noire.

–Tiens! nous filons ensemble, dit un homme qui refermait la porte de
la maison voisine.

C’était Levaque, avec son fils Bébert, un gamin de douze ans, grand
ami de Jeanlin. Catherine, étonnée, étouffa un rire, à l’oreille de
Zacharie: quoi donc? Bouteloup n’attendait même plus que le mari fût
parti!

Maintenant, dans le coron, les lumières s’éteignaient. Une dernière
porte claqua, tout dormait de nouveau, les femmes et les petits
reprenaient leur somme, au fond des lits plus larges. Et, du village
éteint au Voreux qui soufflait, c’était sous les rafales un lent
défilé d’ombres, le départ des charbonniers pour le travail, roulant
des épaules, embarrassés de leurs bras, qu’ils croisaient sur la
poitrine; tandis que, derrière, le briquet faisait à chacun une bosse.
Vêtus de toile mince, ils grelottaient de froid, sans se hâter
davantage, débandés le long de la route, avec un piétinement de
troupeau.

III

Étienne, descendu enfin du terri, venait d’entrer au Voreux; et les
hommes auxquels il s’adressait, demandant s’il y avait du travail,
hochaient la tête, lui disaient tous d’attendre le maître-porion. On
le laissait libre, au milieu des bâtiments mal éclairés, pleins de
trous noirs, inquiétants avec la complication de leurs salles et de
leurs étages. Après avoir monté un escalier obscur à moitié détruit,
il s’était trouvé sur une passerelle branlante, puis avait traversé le
hangar du criblage, plongé dans une nuit si profonde, qu’il marchait
les mains en avant, pour ne pas se heurter. Devant lui, brusquement,
deux yeux jaunes, énormes, trouèrent les ténèbres. Il était sous le
beffroi, dans la salle de recette, à la bouche même du puits.

Un porion, le père Richomme, un gros à figure de bon gendarme, barrée
de moustaches grises, se dirigeait justement vers le bureau du
receveur.

–On n’a pas besoin d’un ouvrier ici, pour n’importe quel travail?
demanda de nouveau Étienne.

Richomme allait dire non; mais il se reprit et répondit comme les
autres, en s’éloignant:

–Attendez monsieur Dansaert, le maître-porion.

Quatre lanternes étaient plantées là, et les réflecteurs, qui jetaient
toute la lumière sur le puits, éclairaient vivement les rampes de fer,
les leviers des signaux et des verrous, les madriers des guides, où
glissaient les deux cages. Le reste, la vaste salle, pareille à une
nef d’église, se noyait, peuplée de grandes ombres flottantes. Seule,
la lampisterie flambait au fond, tandis que, dans le bureau du
receveur, une maigre lampe mettait comme une étoile près de
s’éteindre. L’extraction venait d’être reprise; et, sur les dalles de
fonte, c’était un tonnerre continu, les berlines de charbon roulées
sans cesse, les courses des moulineurs, dont on distinguait les
longues échines penchées, dans le remuement de toutes ces choses
noires et bruyantes qui s’agitaient.

Un instant, Étienne resta immobile, assourdi, aveuglé. Il était
glacé, des courants d’air entraient de partout. Alors, il fit
quelques pas, attiré par la machine, dont il voyait maintenant luire
les aciers et les cuivres. Elle se trouvait en arrière du puits, à
vingt-cinq mètres, dans une salle plus haute, et assise si carrément
sur son massif de briques, qu’elle marchait à toute vapeur, de toute
sa force de quatre cents chevaux, sans que le mouvement de sa bielle
énorme, émergeant et plongeant avec une douceur huilée, donnât un
frisson aux murs. Le machineur, debout à la barre de mise en train,
écoutait les sonneries des signaux, ne quittait pas des yeux le
tableau indicateur, où le puits était figuré, avec ses étages
différents, par une rainure verticale, que parcouraient des plombs
pendus à des ficelles, représentant les cages. Et, à chaque départ,
quand la machine se remettait en branle, les bobines, les deux
immenses roues de cinq mètres de rayon, aux moyeux desquels les deux
câbles d’acier s’enroulaient et se déroulaient en sens contraire,
tournaient d’une telle vitesse, qu’elles n’étaient plus qu’une
poussière grise.

–Attention donc! crièrent trois moulineurs, qui traînaient une
échelle gigantesque.

Étienne avait manqué d’être écrasé. Ses yeux s’habituaient, il
regardait en l’air filer les câbles, plus de trente mètres de ruban
d’acier, qui montaient d’une volée dans le beffroi, où ils passaient
sur les molettes, pour descendre à pic dans le puits s’attacher aux
cages d’extraction. Une charpente de fer, pareille à la haute
charpente d’un clocher, portait les molettes. C’était un glissement
d’oiseau, sans un bruit, sans un heurt, la fuite rapide, le continuel
va-et-vient d’un fil de poids énorme, qui pouvait enlever jusqu’à
douze mille kilogrammes, avec une vitesse de dix mètres à la seconde.

–Attention donc, nom de Dieu! crièrent de nouveau les moulineurs, qui
poussaient l’échelle de l’autre côté, pour visiter la molette de
gauche.

Lentement, Étienne revint à la recette. Ce vol géant sur sa tête
l’ahurissait. Et, grelottant dans les courants d’air, il regarda la
manoeuvre des cages, les oreilles cassées par le roulement des
berlines. Près du puits, le signal fonctionnait, un lourd marteau à
levier, qu’une corde tirée du fond laissait tomber sur un billot. Un
coup pour arrêter, deux pour descendre, trois pour monter: c’était
sans relâche comme des coups de massue dominant le tumulte,
accompagnés d’une claire sonnerie de timbre; pendant que le moulineur,
dirigeant la manoeuvre, augmentait encore le tapage, en criant des
ordres au machineur, dans un porte-voix. Les cages, au milieu de ce
branle-bas, apparaissaient et s’enfonçaient, se vidaient et se
remplissaient, sans qu’Étienne comprît rien à ces besognes
compliquées.

Il ne comprenait bien qu’une chose: le puits avalait des hommes par
bouchées de vingt et de trente, et d’un coup de gosier si facile,
qu’il semblait ne pas les sentir passer. Dès quatre heures, la
descente des ouvriers commençait. Ils arrivaient de la baraque, pieds
nus, la lampe à la main, attendant par petits groupes d’être en nombre
suffisant. Sans un bruit, d’un jaillissement doux de bête nocturne,
la cage de fer montait du noir, se calait sur les verrous, avec ses
quatre étages contenant chacun deux berlines pleines de charbon. Des
moulineurs, aux différents paliers, sortaient les berlines, les
remplaçaient par d’autres, vides ou chargées à l’avance des bois de
taille. Et c’était dans les berlines vides que s’empilaient les
ouvriers, cinq par cinq, jusqu’à quarante d’un coup, lorsqu’ils
tenaient toutes les cases. Un ordre partait du porte-voix, un
beuglement sourd et indistinct, pendant qu’on tirait quatre fois la
corde du signal d’en bas, «sonnant à la viande», pour prévenir de ce
chargement de chair humaine. Puis, après un léger sursaut, la cage
plongeait silencieuse, tombait comme une pierre, ne laissait derrière
elle que la fuite vibrante du câble.

–C’est profond? demanda Étienne à un mineur, qui attendait près de
lui, l’air somnolent.

–Cinq cent cinquante-quatre mètres, répondit l’homme. Mais il y a
quatre accrochages au-dessus, le premier à trois cent vingt.

Tous deux se turent, les yeux sur le câble qui remontait. Étienne
reprit:

–Et quand ça casse?

–Ah! quand ça casse…

Le mineur acheva d’un geste. Son tour était arrivé, la cage avait
reparu, de son mouvement aisé et sans fatigue. Il s’y accroupit avec
des camarades, elle replongea, puis jaillit de nouveau au bout de
quatre minutes à peine, pour engloutir une autre charge d’hommes.
Pendant une demi-heure, le puits en dévora de la sorte, d’une gueule
plus ou moins gloutonne, selon la profondeur de l’accrochage où ils
descendaient, mais sans un arrêt, toujours affamé, de boyaux géants
capables de digérer un peuple. Cela s’emplissait, s’emplissait
encore, et les ténèbres restaient mortes, la cage montait du vide dans
le même silence vorace.

Étienne, à la longue, fut repris du malaise qu’il avait éprouvé déjà
sur le terri. Pourquoi s’entêter? ce maître porion le congédierait
comme les autres. Une peur vague le décida brusquement: il s’en alla,
il ne s’arrêta dehors que devant le bâtiment des générateurs. La
porte, grande ouverte, laissait voir sept chaudières à deux foyers.
Au milieu de la buée blanche, dans le sifflement des fuites, un
chauffeur était occupé à charger un des foyers, dont l’ardente
fournaise se faisait sentir jusque sur le seuil; et le jeune homme,
heureux d’avoir chaud, s’approchait, lorsqu’il rencontra une nouvelle
bande de charbonniers, qui arrivait à la fosse. C’étaient les Maheu
et les Levaque. Quand il aperçut, en tête, Catherine avec son air
doux de garçon, l’idée superstitieuse lui vint de risquer une dernière
demande.

–Dites donc, camarade, on n’a pas besoin d’un ouvrier ici, pour
n’importe quel travail?

Elle le regarda, surprise, un peu effrayée de cette voix brusque qui
sortait de l’ombre. Mais, derrière elle, Maheu avait entendu, et il
répondit, il causa un instant. Non, on n’avait besoin de personne.
Ce pauvre diable d’ouvrier, perdu sur les routes, l’intéressait.
Lorsqu’il le quitta, il dit aux autres:

–Hein! on pourrait être comme ça… Faut pas se plaindre, tous n’ont
pas du travail à crever.

La bande entra et alla droit à la baraque, vaste salle grossièrement
crépie, entourée d’armoires que fermaient des cadenas. Au centre, une
cheminée de fer, une sorte de poêle sans porte, était rouge, si
bourrée de houille incandescente, que des morceaux craquaient et
déboulaient sur la terre battue du sol. La salle ne se trouvait
éclairée que par ce brasier, dont les reflets sanglants dansaient le
long des boiseries crasseuses, jusqu’au plafond sali d’une poussière
noire.

Comme les Maheu arrivaient, des rires éclataient dans la grosse
chaleur. Une trentaine d’ouvriers étaient debout, le dos tourné à la
flamme, se rôtissant d’un air de jouissance. Avant la descente, tous
venaient ainsi prendre et emporter dans la peau un bon coup de feu,
pour braver l’humidité du puits. Mais, ce matin-là, on s’égayait
davantage, on plaisantait la Mouquette, une herscheuse de dix-huit
ans, bonne fille dont la gorge et le derrière énormes crevaient la
veste et la culotte. Elle habitait Réquillart avec son père, le vieux
Mouque, palefrenier, et Mouquet son frère, moulineur; seulement, les
heures de travail n’étant pas les mêmes, elle se rendait seule à la
fosse; et, au milieu des blés en été, contre un mur en hiver, elle se
donnait du plaisir, en compagnie de son amoureux de la semaine. Toute
la mine y passait, une vraie tournée de camarades, sans autre
conséquence. Un jour qu’on lui reprochait un cloutier de Marchiennes,
elle avait failli crever de colère, criant qu’elle se respectait trop,
qu’elle se couperait un bras, si quelqu’un pouvait se flatter de
l’avoir vue avec un autre qu’un charbonnier.

–Ce n’est donc plus le grand Chaval? disait un mineur en ricanant.
T’as pris ce petiot-là? Mais lui faudrait une échelle!… Je vous ai
aperçus derrière Réquillart. A preuve qu’il est monté sur une borne.

–Après? répondait la Mouquette en belle humeur. Qu’est-ce que ça te
fiche? On ne t’a pas appelé pour que tu pousses.

Et cette grossièreté bonne enfant redoublait les éclats des hommes,
qui enflaient leurs épaules, à demi cuites par le poêle; tandis que,
secouée elle-même de rires, elle promenait au milieu d’eux l’indécence
de son costume, d’un comique troublant, avec ses bosses de chair,
exagérées jusqu’à l’infirmité.

Mais la gaieté tomba, Mouquette racontait à Maheu que Fleurance, la
grande Fleurance, ne viendrait plus: on l’avait trouvée, la veille,
raide sur son lit, les uns disaient d’un décrochement du coeur, les
autres d’un litre de genièvre bu trop vite. Et Maheu se désespérait:
encore de la malchance, voilà qu’il perdait une de ses herscheuses,
sans pouvoir la remplacer immédiatement! Il travaillait au
marchandage, ils étaient quatre haveurs associés dans sa taille, lui,
Zacharie, Levaque et Chaval. S’ils n’avaient plus que Catherine pour
rouler, la besogne allait souffrir. Tout d’un coup, il cria:

–Tiens! et cet homme qui cherchait de l’ouvrage!

Justement, Dansaert passait devant la baraque. Maheu lui conta
l’histoire, demanda l’autorisation d’embaucher l’homme; et il
insistait sur le désir que témoignait la Compagnie de substituer aux
herscheuses des garçons, comme à Anzin. Le maître-porion eut d’abord
un sourire, car le projet d’exclure les femmes du fond répugnait
d’ordinaire aux mineurs, qui s’inquiétaient du placement de leurs
filles, peu touchés de la question de moralité et d’hygiène. Enfin,
après avoir hésité, il permit, mais en se réservant de faire ratifier
sa décision par M. Négrel, l’ingénieur.

–Ah bien! déclara Zacharie, il est loin, l’homme, s’il court
toujours!

–Non, dit Catherine, je l’ai vu s’arrêter aux chaudières.

–Va donc, fainéante! cria Maheu.

La jeune fille s’élança, pendant qu’un flot de mineurs montaient au
puits, cédant le feu à d’autres. Jeanlin, sans attendre son père,
alla lui aussi prendre sa lampe, avec Bébert, gros garçon naïf, et
Lydie, chétive fillette de dix ans. Partie devant eux, la Mouquette
s’exclamait dans l’escalier noir, en les traitant de sales mioches et
en menaçant de les gifler, s’ils la pinçaient.

Étienne, dans le bâtiment aux chaudières, causait en effet avec le
chauffeur, qui chargeait les foyers de charbon. Il éprouvait un grand
froid, à l’idée de la nuit où il lui fallait rentrer. Pourtant, il se
décidait à partir, lorsqu’il sentit une main se poser sur son épaule.

–Venez, dit Catherine, il y a quelque chose pour vous.

D’abord, il ne comprit pas. Puis, il eut un élan de joie, il serra
énergiquement les mains de la jeune fille.

–Merci, camarade… Ah! vous êtes un bon bougre, par exemple!

Elle se mit à rire, en le regardant dans la rouge lueur des foyers,
qui les éclairaient. Cela l’amusait, qu’il la prît pour un garçon,
fluette encore, son chignon caché sous le béguin. Lui, riait aussi de
contentement; et ils restèrent un instant tous deux à se rire à la
face, les joues allumées.

Maheu, dans la baraque, accroupi devant sa caisse, retirait ses sabots
et ses gros bas de laine. Lorsque Étienne fut là, on régla tout en
quatre paroles: trente sous par jour, un travail fatigant, mais qu’il
apprendrait vite. Le haveur lui conseilla de garder ses souliers, et
il lui prêta une vieille barrette, un chapeau de cuir destiné à
garantir le crâne, précaution que le père et les enfants dédaignaient.
Les outils furent sortis de la caisse, où se trouvait justement la
pelle de Fleurance. Puis, quand Maheu y eut enfermé leurs sabots,
leurs bas, ainsi que le paquet d’Étienne, il s’impatienta brusquement.

–Que fait-il donc, cette rosse de Chaval? Encore quelque fille
culbutée sur un tas de pierres!… Nous sommes en retard d’une
demi-heure, aujourd’hui.

Zacharie et Levaque se rôtissaient tranquillement les épaules. Le
premier finit par dire:

–C’est Chaval que tu attends?… Il est arrivé avant nous, il est
descendu tout de suite.

–Comment! tu sais ça et tu ne m’en dis rien!… Allons! allons!
dépêchons.

Catherine, qui chauffait ses mains, dut suivre la bande. Étienne la
laissa passer, monta derrière elle. De nouveau, il voyageait dans un
dédale d’escaliers et de couloirs obscurs, où les pieds nus faisaient
un bruit mou de vieux chaussons. Mais la lampisterie flamboya, une
pièce vitrée, emplie de râteliers qui alignaient par étages des
centaines de lampes Davy, visitées, lavées de la veille, allumées
comme des cierges au fond d’une chapelle ardente. Au guichet, chaque
ouvrier prenait la sienne, poinçonnée à son chiffre; puis, il
l’examinait, la fermait lui