Archive for December, 2006

Lettres de Napoléon à Joséphine, Napoleon Bonaparte

Saturday, December 16th, 2006

I. L’AMANT

Paris, le 6 brumaire an IV

Je ne conçois pas ce qui a pu donner lieu à votre lettre. Je vous prie de me faire le plaisir de croire que personne ne désire autant votre amitié que moi, et n’est plus prêt que moi à faire quelque chose qui puisse le prouver. Si mes occupations me l’avaient permis, je serais venu moi-même porter ma lettre.

7 heures du matin

Je me réveille plein de toi. Ton portrais et le souvenir de l’énivrante soirée d’hiers n’ont point laissé de repos à mes sens. Douce et incomparable Joséphine, quelle effet bizzare faite vous sur mon coeur ! Vous fâchez-vous ? Vous vois-je triste ? Êtes-vous inquiète ? mon âme est brisé de douleur, et il n’est point de repos pour votre ami… Mais en est-il donc davantage pour moi, lorsque, me livrant au sentiment profond qui me maîtrise, je puise sur vos lèvres, sur votre coeur, une flame qui me brûle. Ah ! c’est cette nuit que je me suis bien aperçu que votre portrait n’est pas vous ! Tu pars à midi, je te verai dans 3 heures. En attendant, mio dolce amor, reçois un millier de baisé ; mais ne m’en donne pas, car il brûle mon sang.

Chanceaux, le 24 ventôse, en route pour l’armée d’Italie

Je t’ai écrit de Châtillon, et je t’ai envoyé une procuration pour que tu touches différentes sommes qui me reviennent… Chaque instant m’éloigne de toi, adorable amie, et à chaque instant je trouve moins de force pour supporter d’être éloigné de toi.
Tu es l’objet perpétuel de ma pensée ; mon imagination s’épuise à chercher ce que tu fais. Si je te vois triste, mon coeur se déchire et ma douleur s’accroît ; si tu es gaie, folâtre avec tes amis, je te reproche d’avoir bientôt oublié la douloureuse séparation de trois jours ; tu es alors légère et, dès lors, tu n’es affectée par aucun sentiment profond.
Comme tu vois, je ne suis pas facile à me contenter ; mais, ma bonne amie, c’est bien autre chose si je crains que ta santé soit altérée ou que tu aies des raisons d’être chagrine que je ne puis deviner ; alors je regrette la vitesse avec laquelle on m’éloigne de mon coeur. Je sens vraiment que ta bonté naturelle n’existe plus pour moi, et que ce n’est que tout assuré qu’il ne t’arrive rien de fâcheux que je puis être content. Si l’on me fait la question si j’ai bien dormi, je sens qu’avant de répondre j’aurais besoin de recevoir un courrier qui m’assurât que tu as bien reposé. Les maladies, la fureur des hommes ne m’affectent que par l’idée qu’elles peuvent te frapper, ma bonne amie.
Que mon génie, qui m’a toujours garanti au milieu des plus grands dangers, t’environne, te couvre, et je me livre découvert. Ah ! ne sois pas gaie, mais un peu mélancolique, et surtout que ton âme soit exempte de chagrin, comme ton beau corps de maladie : tu sais ce que dit là-dessus notre bon Ossian.
Écris-moi, ma tendre amie, et bien longuement, et reçois les mille et un baisers de l’amour le plus tendre et le plus vrai.

Nice, le 10 germinal

Je n’ai pas passé un jour sans t’aimer ; je n’ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras ; je n’ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l’ambition qui me tiennent éloigné de l’âme de ma vie. Au milieu des affaires, à la tête des troupes, en parcourant les camps, mon adorable Joséphine est seule dans mon coeur, occupe mon esprit, absorbe ma pensée. Si je m’éloigne de toi avec la vitesse du torrent du Rhône, c’est pour te revoir plus vite. Si, au milieu de la nuit, je me lève pour travailler, c’est que cela peut avancer de quelques jours l’arrivée de ma douce amie, et cependant, dans ta lettre du 23 au 26 ventôse, tu me traites de vous.
Vous toi-même ! Ah ! mauvaise, comment as-tu pu écrire cette lettre ! Qu’elle est froide ! Et puis, du 23 au 26, restent quatre jours ; qu’as-tu fait, puisque tu n’as pas écrit à ton mari ?… Ah ! mon amie, ce vous et ces quatre jours me font regretter mon antique indifférence. Malheur à qui en serait la cause ! Puisse-t-il, pour peine et pour supplice, éprouver ce que la conviction et l’évidence (qui servit ton ami) me feraient éprouver ! L’Enfer n’a pas de supplice ! Ni les Furies, de serpents ! Vous ! Vous ! Ah ! que sera-ce dans quinze jours ?…
Mon âme est triste ; mon coeur est esclave, et mon imagination m’effraie… Tu m’aimes moins ; tu seras consolée. Un jour, tu ne m’aimeras plus ; dis-le-moi ; je saurai au moins mériter le malheur… Adieu, femme, tourment, bonheur, espérance et âme de ma vie, que j’aime, que je crains, qui m’inspire des sentiments tendres qui m’appellent à la Nature, et des mouvements impétueux aussi volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour éternel, ni fidélité, mais seulement… vérité, franchise sans bornes. Le jour où tu dirais «je t’aime moins» sera le dernier de ma vie. Si mon coeur était assez vil pour aimer sans retour, je le hacherais avec les dents.
Joséphine, Joséphine ! Souviens-toi de ce que je t’ai dit quelquefois : la Nature m’a fait l’âme forte et décidée. Elle t’a bâtie de dentelle et de gaze. As-tu cessé de m’aimer ? Pardon, âme de ma vie, mon âme est tendue sur de vastes combinaisons. Mon coeur, entièrement occupé par toi, a des craintes qui me rendent malheureux… Je suis ennuyé de ne pas t’appeler par ton nom. J’attends que tu me l’écrives. Adieu ! Ah ! si tu m’aimes moins, tu ne m’auras jamais aimé. Je serais alors bien à plaindre.

P.-S. - La guerre, cette année, n’est plus reconnaissable. J’ai fait donner de la viande, du pain, des fourrages ; ma cavalerie armée marchera bientôt. Mes soldats me marquent une confiance qui ne s’exprime pas ; toi seule me chagrine ; toi seule, le plaisir et le tourment de ma vie. Un baiser à tes enfants dont tu ne parles pas ! Pardi ! cela allongerait tes lettres de moitié. Les visiteurs, à dix heures du matin, n’auraient pas le plaisir de te voir. Femme !!!

Albenga, le 18 germinal

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Colores

Friday, December 15th, 2006
Español Francés Pronunciación
el color la couleur /kulœʀ/
blanco/a blanc(he) /blɑ̃, blɑ̃ʃ/
negro/a noir /nwaʀ/
gris gris(e) /gʀi, gʀiz/
amarillo/a jaune /ʒon/
naranja orange /ɔʀɑ̃ʒ/
anaranjado/a orangé(e) /ɔʀɑ̃ʒe/
azul bleu(e) /blø/
azul celeste bleu ciel /blø sjɛl/
azul marino bleu marine /blø maʀin/
azul de París bleu roi /blø ʀwa/
rojo/a rouge /ʀuʒ/
rosa rose /ʀoz/
verde vert(e) /vɛʀ, vɛʀt/
marrón marron(ne) /maʀɔ̃, ɔn/
plateado/a argenté(e) /aʀʒɑ̃te/
dorado/a doré(e) /dɔʀe/
marrón claro beige /bɛʒ/
pardo brun(e) /bʀœ̃, bʀyn/
encarnado/a chair /ʃɛʀ/
malva mauve /mov/
oro or /ɔʀ/
turquesa turquoise /tyʀkwaz/
violeta violet(te) /vjɔlɛ, ɛt/
Español Francés Pronunciación
oscuro obscur(e) /ɔpskyʀ/
oscuro sombre /sɔ̃bʀ/
oscuro foncé(e) /fɔ̃se/
claro clair(e) /klɛʀ/
brillante brillant(e) /bʀijɑ̃, ɑ̃t/
pálido pâle /pɑl/
vivo, encendido vif (vive) /vif, viv/
pálido pâle /pɑl/
liso uni(e) /yni/
multicolor multicolore /myltikɔlɔʀ/
 
Fuente: Wikipedia: los colores.
 

Familia

Thursday, December 14th, 2006
Español Francés Pronunciación
los padres les parents (m) /paʀɑ̃/
el padre le père /pɛʀ/
la madre la mère /mɛʀ/
el papá le papa  
la mamá la mama  
el hermano le frère /fʀɛʀ/
la hermana la sœur /sœʀ/
los abuelos les grands-parents (m) /gʀɑ̃paʀɑ̃/
la abuela la grand-mère /gʀɑ̃mɛʀ/
el abuelo le grand-père /gʀɑ̃pɛʀ/
el bisabuelo l’arrière-grand-père (m)  
la bisabuela l’arrière-grand-mère (f)  
el hijo le fils /fis/
la hija la fille /fij/
el primo le cousin /kuzɛ̃/
la prima la cousine /kuzin/
el sobrino le neveu /n(ə)vø/
la sobrina la nièce /njɛs/
el tío l’oncle (m) /ɔ̃kl(ə)/
la tía la tante /tɑ̃t/
los nietos les petits-enfants (m) /p(ə)tizɑ̃fɑ̃/
el nieto le petit-fils /p(ə)tifis/
la nieta la petite-fille /p(ə)titfij/
el suegro le beau-père /bopɛʀ/
la suegra la belle-mère /bɛlmɛʀ/
el cuñado le beau-frère /bofʀɛʀ/
la cuñada la belle-sœur /bɛlsœʀ/
el yerno le beau-fils /bofis/
el yerno le gendre /ʒɑ̃dʀ(ə)/
la nuera la belle-fille /bɛlfij/
la nuera la bru  
Español Francés Pronunciación
el niño, la niña l’enfant /ɑ̃fɑ̃/
el bebe le bébé  
el marido le mari /maʀi/
la esposa l’épouse (f)  
la mujer la femme /fam/
el hermano gemelo le frère jumeau  
la hermana gemela la sœur jumelle  
el hijo adoptivo le fils adoptif  
la hija adoptiva la fille adoptive  
el novio, el prometido le fiancé  
la novia, la prometida la fiancée  
el padrino le parrain  
la madrina la marraine  
el ahijado le filleul  
la ahijada la filleule  
el amigo l’ami (m)  
la amiga l’amie (f)  
el amigo, el compañero, el novio le copain  
la amiga, la compañera, la novia la copine  
el amigo, el novio le petit ami  
la amiga, la novia la petite amie  
la gente les gens (m)  
el vecino le voisin  
la vecina la voisine  
 
Fuente: Wikipedia vocabulario de la familia
 

Jadis, Guy de Maupassant

Thursday, December 14th, 2006

Le château, de style ancien, est sur une colline boisée ; de grands arbres l’entourent d’une verdure sombre, et le parc infini étend ses perspectives tantôt sur des profondeurs de forêt, tantôt sur les pays environnants. A quelques mètres de la façade se creuse un bassin de pierre où se baignent des dames de marbre ; d’autres bassins étagés se succèdent jusqu’au pied du coteau, et une source emprisonnée fait des cascades de l’un à l’autre. Du manoir, qui fait des grâces comme une coquette surannée, jusqu’aux grottes incrustées de coquillages, et où sommeillent des Amours d’un autre siècle, tout en ce domaine antique a gardé la physionomie des vieux âges ; tout semble parler encore des coutumes anciennes, des moeurs d’autrefois, des galanteries passées et des élégances légères où s’exerçaient nos aïeules.

Dans un petit salon Louis XV, dont les murs sont couverts de bergers marivaudant avec des bergères, de belles dames en panier et des messieurs galants et frisés, une toute vieille femme, qui semble morte aussitôt qu’elle ne remue plus, est presque couchée dans un grand fauteuil et laisse pendre de chaque côté ses mains osseuses de momie. Son regard voile se perd au loin par la campagne comme pour suivre à travers le parc des visions de sa jeunesse. Un souffle d’air, parfois, arrive par la fenêtre ouverte, apporte des senteurs d’herbe et des parfums de fleurs, il fait voltiger ses cheveux blancs autour de son front ridé et des souvenirs vieux dans son coeur.

A ses côtés, sur un tabouret de velours, une jeune fille, aux longs cheveux blonds tressés sur le dos, brode un ornement d’autel.

Elle a des yeux rêveurs, et, pendant que travaillent ses doigts agiles, on voit qu’elle songe.

Mais l’aïeule a tourné la tête.

- Berthe, dit-elle, lis-moi donc un peu les gazettes, afin que je sache encore quelquefois ce qui se passe en ce monde. La jeune fille prit un journal et le parcourut du regard :

- Il y a beaucoup de politique, grand-mère, faut-il passer ?

- Oui, oui, mignonne. N’y a-t-il pas d’histoires d’amour ? La galanterie est donc morte, en France, qu’on ne parle plus d’enlèvements, ni de combats pour les dames, ni d’aventures comme autrefois !

La jeune fille chercha longtemps.

- Voilà, dit-elle, c’est intitulé : “Drame d’amour.”

La vieille femme sourit dans ses rides.

- Lis-moi cela, dit-elle.

Et Berthe commença.

C’était une histoire de vitriol. Une dame, pour se venger de la maîtresse de son mari, lui avait brûlé les deux yeux. Elle était sortie des assises acquittée, innocentée, félicitée, aux applaudissements de la foule.

L’aïeule s’agitait sur son siège et répétait :

- C’est affreux, mais c’est affreux, cela ! Trouve-moi donc autre chose, mignonne.

Berthe chercha, et plus loin toujours aux tribunaux, se mit à lire : “Sombre drame.” Une jeune fille de vertu trop mûre s’était laissée choir tout à coup entre les bras d’un jeune homme, et, pour se venger de son amant dont le coeur était volage et la rente insuffisante, lui avait tiré à bout portant quatre coups de revolver.

Deux balles étaient demeurées dans la poitrine, une dans l’épaule, l’autre dans la hanche. Le monsieur resterait estropié toute sa vie. La jeune fille avait été acquittée aux applaudissements de la foule, et le journal maltraitait fort ce séducteur de vierges faciles.

Cette fois la vieille grand-mère se révolta tout à fait, et, la voix tremblante :

- Mais vous êtes donc fous aujourd’hui, vous êtes fous. Le bon Dieu vous a donné l’amour, la seule séduction de la vie ; l’homme y a mêlé la galanterie, la seule distraction de nos heures, et voilà que vous y mettez du vitriol et du revolver, comme on mettrait de la boue dans un flacon de vin d’Espagne !

Berthe ne paraissait pas comprendre l’indignation de son aïeule.

- Mais, grand-mère, cette femme s’est vengée. Songe donc, elle était mariée, et son mari la trompait.

La grand-mère eut un soubresaut.

- Quelles idées vous donne-t-on, à vous autres, jeunes filles d’aujourd’hui ?

Berthe répondit :

- Mais le mariage, c’est sacré, grand-mère.

L’aïeule tressaillit en son coeur de femme née encore au grand siècle galant.

- C’est l’amour qui est sacré, dit-elle. Écoute, fillette, une vieille qui a vécu trois générations et qui en sait long, bien long sur les hommes et sur les femmes. Le mariage et l’amour n’ont rien à voir ensemble. On se marie pour fonder une famille, et on forme une famille pour constituer la société. La société ne peut pas se passer du mariage. Si la société est une chaîne, chaque famille en est un anneau.

Pour souder ces anneaux-là, on cherche toujours les métaux pareils. Quand on se marie, il faut unir les convenances, combiner les fortunes, joindre les races semblables, travailler pour l’intérêt commun qui est la richesse et les enfants. On ne se marie qu’une fois, fillette, et parce que le monde l’exige ; mais on peut aimer vingt fois dans sa vie, parce que la nature nous a faits ainsi. Le mariage ! c’est une loi, vois-tu, et l’amour, c’est un instinct qui nous pousse tantôt à droite, tantôt à gauche. On a fait des lois qui combattent nos instincts, il le fallait ; mais les instincts toujours sont les plus forts, et on a tort de leur résister, puisqu’ils viennent de Dieu, tandis que les lois ne viennent que des hommes.

Si on ne poudrait pas la vie avec de l’amour, le plus d’amour possible, mignonne, comme on met du sucre dans les drogues pour les enfants, personne ne voudrait la prendre telle qu’elle est.

Berthe, effarée, ouvrait ses grands yeux ; elle murmura :

- Oh ! grand-mère, grand-mère, on ne peut aimer qu’une fois !

L’aïeule leva vers le ciel ses mains tremblantes comme pour invoquer encore le dieu défunt des galanteries.

Elle s’écria, indignée :

- Vous êtes devenus une race de vilains, une race du commun.

Depuis la Révolution, le monde n’est plus reconnaissable. Vous avez mis de grands mots partout ; vous croyez à l’égalité et à la passion éternelle. Des gens ont fait des vers pour vous dire qu’on mourait d’amour. De mon temps on faisait des vers pour nous apprendre à aimer beaucoup. Quand un gentilhomme nous plaisait, fillette, on lui envoyait un page. Et quand il nous venait au coeur un nouveau caprice, on congédiait son dernier amant, à moins qu’on ne les gardât tous les deux.

La jeune fille, toute pâle, balbutia :

- Alors les femmes n’avaient pas d’honneur ?

La vieille bondit :

- Pas d’honneur ! parce qu’on aimait, qu’on osait le dire et même s’en vanter ? Mais, fillette, si une de nous, parmi les plus grandes dames de France, était demeurée sans amant, toute la cour en aurait ri. Et vous vous imaginez que vos maris n’aimeront que vous toute leur vie ? Comme si ça se pouvait, vraiment !

Je te dis, moi, que le mariage est une chose nécessaire pour que la société vive, mais qu’il n’est pas dans la nature de notre race, entends-tu bien ? Il n’y a dans la vie qu’une bonne chose, c’est l’amour, et on veut nous en priver. On vous dit maintenant : “Il ne faut aimer qu’un homme”, comme si on voulait me forcer à ne manger toute ma vie que du dindon. Et cet homme-là aura autant de maîtresses qu’il y a de mois dans l’année !

Il suivra ses instincts galants, qui le poussent vers toutes les femmes, comme les papillons vont à toutes les fleurs ; et alors, moi, je sortirai par les rues, avec du vitriol dans une bouteille, et j’aveuglerai les pauvres filles qui auront obéi à la volonté de leur instinct ! Ce n’est pas sur lui que je me vengerai, mais sur elles ! Je ferai un monstre. Je ferai un monstre d’une créature que le bon Dieu a faite pour plaire, pour aimer et pour être aimée !

Et votre société d’aujourd’hui, votre société de manants, de bourgeois, de valets parvenus m’applaudira et m’acquittera. Je te dis que c’est infâme, que vous ne comprenez pas l’amour ; et je suis contente de mourir plutôt que de voir un monde sans galanteries et des femmes qui ne savent plus aimer.

Vous prenez tout au sérieux à présent ; la vengeance des drôlesses qui tuent leurs amants fait verser des larmes de pitié aux douze bourgeois réunis pour sonder les coeurs des criminels. Et voilà votre sagesse, votre raison ? Les femmes tirent sur les hommes et se plaignent qu’ils ne sont plus galants !

La jeune fille prit en ses mains tremblantes les mains ridées de la vieille :

- Tais-toi, grand-mère, je t’en supplie. Et à genoux, les larmes aux yeux, elle demandait au ciel une grande passion, une seule passion éternelle, selon le rêve nouveau des poètes romantiques, tandis que l’aïeule la baisant au front, toute pénétrée encore de cette charmante et saine raison dont les philosophes galants emplirent le dix-huitième siècle, murmura :

- Prends garde, pauvre mignonne, si tu crois à des folies pareilles, tu seras bien malheureuse.

13 septembre 1880.

Du génie, Victor Hugo

Wednesday, December 13th, 2006

Toute passion est éloquente; tout homme persuadé persuade; pour arracher des pleurs, il faut pleurer; l’enthousiasme est contagieux, a-t-on dit.Prenez une femme et arrachez-lui son enfant; rassemblez tous les rhéteurs de la terre, et vous pourrez dire: A la mort, et allons dîner. Écoutez la mère; d’où vient qu’elle a trouvé des cris, des pleurs qui vous ont attendri, et que la sentence vous est tombée des mains? On a parlé comme d’une chose étonnante de l’éloquence de Cicéron et de la clémence de César; si Cicéron eût été le père de Ligarius, qu’en eût-on dit? Il n’y avait rien là que de simple.

Et en effet, il est un langage qui ne trompe point, que tous les hommes entendent, et qui a été donné à tous les hommes, c’est celui des grandes passions comme des grands événements, sunt lacrymae rerum; il est des moments où toutes les âmes se comprennent, où Israël se lève tout entier comme un seul homme.

Qu’est-ce que l’éloquence? dit Démosthène. L’action, l’action, et puis encore l’action.-Mais, en morale comme en physique, pour imprimer du mouvement, il faut en posséder soi-même. Comment se communique-t-il? Ceci vient de plus haut; qu’il vous suffise que les choses se passent ainsi. Voulez-vous émouvoir, soyez ému; pleurez, vous tirerez des pleurs; c’est un cercle où tout vous ramène et d’où vous ne pouvez sortir. Je vous le demande, à quoi nous eût servi le don de nous communiquer nos idées si, comme à Cassandre, il nous eût été refusé la faculté de nous faire croire? Quel fut le plus beau moment de l’orateur romain? Celui où les tribuns du peuple lui interdisaient la parole.-Romains, s’écria-t-il, je jure que j’ai sauvé la république! Et tout le peuple se leva, criant: Nous jurons qu’il a dit la vérité.

Et tout ce que nous venons de dire de l’éloquence, nous le dirons de tous les arts, car tous les arts ne sont que la même langue différemment parlée. Et en effet, qu’est-ce que nos idées? Des sensations, et des sensations comparées. Qu’est-ce que les arts, sinon les diverses manières d’exprimer nos idées?

Rousseau, s’examinant soi-même et se confrontant avec ce modèle idéal que tous les hommes portent gravé dans leur conscience, traça un plan d’éducation par lequel il garantissait son élève de tous ses vices, mais en même temps de toutes ses vertus. Le grand homme ne s’aperçut pas qu’en donnant à son Émile ce qui lui manquait, il lui ôtait ce qu’il possédait lui-même. Cet homme élevé au milieu du rire et de la joie serait comme un athlète élevé loin des combats. Pour être un Hercule, il faut avoir étouffé les serpents dès le berceau. Tu veux lui épargner la lutte des passions, mais est-ce donc vivre que d’avoir évité la vie? Qu’est-ce qu’exister? dit Locke. C’est sentir. Les grands hommes sont ceux qui ont beaucoup senti, beaucoup vécu; et souvent, en quelques années, on a vécu bien des vies. Qu’on ne s’y trompe pas, les hauts sapins ne croissent que dans la région des orages. Athènes, ville de tumulte, eut mille grands hommes; Sparte, ville de l’ordre, n’en eut qu’un, Lycurgue; et Lycurgue était né avant ses lois.

Aussi voyons-nous la plupart des grands hommes apparaître au milieu des grandes fermentations populaires; Homère, au milieu des siècles héroïques de la Grèce; Virgile, sous le triumvirat; Ossian, sur les débris de sa patrie et de ses dieux; Dante, l’Arioste, le Tasse, au milieu des convulsions renaissantes de l’Italie; Corneille et Racine, au siècle de la Fronde; et enfin Milton, entonnant la première révolte au pied de l’échafaud sanglant de White-Hall.

Et si nous examinons quel fut en particulier le destin de ces grands hommes, nous les voyons tous tourmentés par une vie agitée et misérable. Camoëns fend les mers son poëme à la main; d’Ercilla écrit ses vers sur des peaux de bêtes dans les forêts du Mexique. Ceux-là que les souffrances du corps ne distraient pas des souffrances de l’âme traînent une vie orageuse, dévorés par une irritabilité de caractère qui les rend à charge à eux-mêmes et à ceux qui les entourent. Heureux ceux qui ne meurent pas avant le temps, consumés par l’activité de leur propre génie, comme Pascal; de douleur, comme Molière et Racine; ou vaincus par les terreurs de leur propre imagination, comme ce Tasse infortuné!

Admettant donc ce principe reconnu de toute l’antiquité, que les grandes passions font les grands hommes, nous reconnaîtrons en même temps que, de même qu’il y a des passions plus ou moins fortes, de même il existe divers degrés de génie.

Et, examinant maintenant quelles sont les choses les plus capables d’exciter la violence de nos passions, c’est-à-dire de nos désirs, qui ne sont eux-mêmes que des volontés plus ou moins prononcées, jusqu’à cette volonté ferme et constante par laquelle on désire une chose toute sa vie, tout ou rien, comme César, levier terrible par lequel l’homme se brise lui-même, nous tomberons d’accord que, s’il existe une chose capable d’exciter une volonté pareille dans une âme noble et ferme, ce doit être sans contredit ce qu’il y a de plus grand parmi les hommes.

Or, jetant maintenant les yeux autour de nous, considérons s’il est une chose à laquelle cette dénomination sublime ait été justement attribuée par le consentement unanime de tous les temps et de tous les peuples.

Et nous voici, jeunes gens, arrivés en peu de paroles à cette vérité ravissante devant laquelle toute la philosophie antique et le grand Platon lui-même avaient reculé. Que le génie, c’est la vertu!
Poëtes, ayez toujours l’austérité d’un but moral devant les yeux. N’oubliez jamais que par hasard des enfants peuvent vous lire. Ayez pitié des têtes blondes.

On doit encore plus de respect à la jeunesse qu’à la vieillesse.
L’homme de génie ne doit reculer devant aucune difficulté; il fallait de petites armes aux hommes ordinaires; aux grands athlètes, il leur fallait les cestes d’Hercule.