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Hérodias, Gustave Flaubert

Tuesday, December 26th, 2006

I

La citadelle de Machaerous se dressait à l’orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d’un cône. Quatre vallées profondes l’entouraient, deux vers les flancs, une en face, la quatrième au-delà. Des maisons se tassaient contre sa base, dans le cercle d’un mur qui ondulait suivant les inégalités du terrain ; et, par un chemin en zigzag tailladant le rocher, la ville se reliait à la forteresse, dont les murailles étaient hautes de cent vingt coudées, avec des angles nombreux, des créneaux sur le bord, et, çà et là, des tours, qui faisaient comme des fleurons à cette couronne de pierre, suspendue au-dessus de l’abîme.

Il y avait dans l’intérieur un palais orné de portiques, et couvert d’une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, où des mâts étaient disposés pour tendre un vélarium.

Un matin, avant le jour, le Tétrarque Hérode-Antipas vint s’y accouder, et regarda.

Les montagnes, immédiatement sous lui, commençaient à découvrir leurs crêtes, pendant que leur masse, jusqu’au fond des abîmes, était encore dans l’ombre. Un brouillard flottait, il se déchira, et les contours de la mer Morte apparurent. L’aube, qui se levait derrière Machaerous, épandait une rougeur. Elle illumina bientôt les sables de la grève, des collines, le désert, et, plus loin, tous les monts de la Judée, inclinant leurs surfaces raboteuses et grises. Engaddi au milieu, traçait une barre noire ; Hébron, dans l’enfoncement, s’arrondissait en dôme ; Esquol avait des grenadiers, Sorek des vignes, Karmel des champs de sésame ; et la tour Antonia, de son cube monstrueux, dominait Jérusalem. Le Tétrarque en détourna la vue pour contempler, à droite, les palmiers de Jéricho ; et il songea aux autres villes de sa Galilée : Capharnaüm, Endor, Nazareth, Tibérias où peut-être il ne reviendrait plus. Cependant le Jourdain coulait sur la plaine aride. Toute blanche, elle éblouissait comme une nappe de neige. Le lac, maintenant, semblait en lapis-lazuli ; et à sa pointe méridionale, du côté de l’Yémen, Antipas reconnut ce qu’il craignait d’apercevoir. Des tentes brunes étaient dispersées ; des hommes avec des lances circulaient entre les chevaux, et des feux s’éteignant brillaient comme des étincelles à ras du sol.

C’étaient les troupes du roi des Arabes, dont il avait répudié la fille pour prendre Hérodias, mariée à l’un de ses frères, qui vivait en Italie, sans prétentions au pouvoir.

Antipas attendait les secours des Romains ; et Vitelius, gouverneur de la Syrie, tardant à paraître, il se rongeait d’inquiétudes.

Agrippa, sans doute, l’avait ruiné chez l’Empereur ? Philippe, son troisième frère, souverain de la Batanée, s’armait clandestinement. Les Juifs ne voulaient plus de ses moeurs idolâtres, tous les autres de sa domination ; si bien qu’il hésitait entre deux projets : adoucir les Arabes ou conclure une alliance avec les Parthes ; et, sous le prétexte de fêter son anniversaire, il avait convié, pour ce jour même, à un grand festin, les chefs de ses troupes, les régisseurs de ses campagnes et les principaux de la Galilée.

Il fouilla d’un regard aigu toutes les routes. Elles étaient vides. Des aigles volaient au-dessus de sa tête ; les soldats, le long du rempart, dormaient contre les murs ; rien ne bougeait dans le château.

Tout à coup, une voix lointaine, comme échappée des profondeurs de la terre, fit pâlir le Tétrarque. Il se pencha pour écouter ; elle avait disparu. Elle reprit ; et en claquant dans ses mains, il cria :

- « Mannaëi ! Mannaëi ! »

Un homme se présenta, nu jusqu’à la ceinture, comme les masseurs des bains. Il était très grand, vieux, décharné, et portait sur la cuisse un coutelas dans une gaine de bronze. Sa chevelure, relevée par un peigne, exagérait la longueur de son front. Une somnolence décolorait ses yeux, mais ses dents brillaient, et ses orteils posaient légèrement sur les dalles, tout son corps ayant la souplesse d’un singe, et sa figure l’impassibilité d’une momie.

- « Où est-il ? demanda le Tétrarque.

Mannaëi répondit, en indiquant avec son pouce un objet derrière eux :

- « Là ! toujours ! »

« J’avais cru l’entendre ! »

Et Antipas, quand il eut respiré largement, s’informa de Iaokanann, le même que les Latins appellent Saint Jean-Baptiste. Avait-on revu ces deux hommes, admis par indulgence, l’autre mois, dans son cachot, et savait-on, depuis lors, ce qu’ils étaient venus faire ?

Mannaëi répliqua :

- « Ils ont échangé avec lui des paroles mystérieuses, comme les voleurs, le soir, aux carrefours des routes. Ensuite, ils sont partis vers la Haute-Galilée, en annonçant qu’ils apporteraient une grande nouvelle. »

Antipas baissa la tête ; puis d’un air d’épouvante :

- « Garde-le ! garde-le ! - et ne laisse entrer personne ! Ferme bien la porte ! Couvre la fosse ! On ne doit pas même soupçonner qu’il vit ! »

Sans avoir reçu ces ordres, Mannaëi les accomplissait ; car Iaokanann était Juif, et il exécrait les Juifs comme tous les Samaritains.

Leur temple de Garizim, désigné par Moïse pour être le centre d’Israël, n’existait plus depuis le roi Hyrcan, et celui de Jérusalem les mettait dans la fureur d’un outrage, et d’une injustice permanente. Mannaëi s’y était introduit, afin d’en souiller l’autel avec des os de morts. Ses compagnons, moins rapides, avaient été décapités.

Il l’aperçut dans l’écartement de deux collines. Le soleil faisait resplendir ses murailles de marbre blanc et les lames d’or de sa toiture. C’était comme une montagne lumineuse, quelque chose de surhumain, écrasant tout de son opulence et de son orgueil.

Alors il étendit les bras du côté de Sion, et, la taille droite, le visage en arrière, les poings fermés, lui jeta un anathème, croyant que les mots avaient un pouvoir effectif.

Antipas écoutait sans paraître scandalisé.

Le Samaritain dit encore :

- « Par moments il s’agite, il voudrait fuir, il espère une délivrance. D’autres fois, il a l’air tranquille d’une bête malade ; ou bien je le vois qui marche dans les ténèbres, en répétant : « Qu’importe ! Pour qu’il grandisse, il faut que je diminue ! »

Antipas et Mannaëi se regardèrent. Mais le Tétrarque était las de réfléchir.

Tous ces monts autour de lui, comme des étages de grands flots pétrifiés, les gouffres noirs sur le flanc des falaises, l’immensité du ciel bleu, l’éclat violent du jour, la profondeur des abîmes le troublaient ; et une désolation l’envahissait au spectacle du désert, qui figure, dans le bouleversement de ses terrains, des amphithéâtres et des palais abattus. Le vent chaud apportait, avec l’odeur du soufre, comme l’exhalaison des villes maudites, ensevelies plus bas que le rivage sous les eaux pesantes. Ces marques d’une colère immortelle effrayaient sa pensée ; et il restait les deux coudes sur la balustrade, les yeux fixes et les tempes dans les mains. Quelqu’un l’avait touché. Il se retourna. Hérodias était devant lui.

Une simarre de pourpre légère l’enveloppait jusqu’aux sandales. Sortie précipitamment de sa chambre, elle n’avait ni collier, ni pendants d’oreilles ; une tresse de ses cheveux noirs lui tombait sur un bras, et s’enfonçait, par le bout, dans l’intervalle de ses deux seins. Ses narines trop remontées palpitaient ; la joie d’un triomphe éclairait sa figure ; et, d’une voix forte, secouant le Tétrarque :

- « César nous aime ! Agrippa est en prison ! »

- « Qui te l’a dit ? »,

- « Je le sais ! »

Elle ajouta :

- « C’est pour avoir souhaité l’empire à Caius ! »

Tout en vivant de leurs aumônes, il avait brigué le titre de roi, qu’ils ambitionnaient comme lui. Mais dans l’avenir plus de craintes ! - « Les cachots de Tibère s’ouvrent difficilement, et quelquefois l’existence n’y est pas sûre. »

Antipas la comprit ; et, bien qu’elle fût la soeur d’Agrippa, son intention atroce lui sembla justifiée. Ces meurtres étaient une conséquence des choses, une fatalité des maisons royales. Dans celle d’Hérode, on ne les comptait plus.

Puis, elle étala son entreprise : les clients achetés, les lettres découvertes, des espions à toutes les portes, et comment elle était parvenue à séduire Eutychès le dénonciateur. - « Rien ne me coûtait ! Pour toi, n’ai-je pas fait plus ?… J’ai abandonné ma fille ! »

Après son divorce, elle avait laissé dans Rome cet enfant, espérant bien en avoir d’autres du Tétrarque. Jamais elle n’en parlait. Il se demanda pourquoi son accès de tendresse.

On avait déplié le vélarium, et apporté vivement de larges coussins auprès d’eux. Hérodias s’y affaissa, et pleurait, en tournant le dos. Puis, elle se passa la main sur les paupières, dit qu’elle n’y voulait plus songer, qu’elle se trouvait heureuse ; et elle lui rappela leurs causeries là-bas, dans l’atrium, les rencontres aux étuves, leurs promenades le long de la voie Sacrée, et les soirs, dans les grandes villas, au murmure des jets d’eau, sous des arcs de fleurs, devant la campagne romaine. Elle le regardait comme autrefois, en se frôlant contre sa poitrine, avec des gestes câlins. - Il la repoussa. L’amour qu’elle tâchait de ranimer était si loin, maintenant ! Et tous ses malheurs en découlaient ; car, depuis douze ans bientôt, la guerre continuait. Elle avait vieilli le Tétrarque. Ses épaules se voûtaient dans une toge sombre, à bordure violette ; ses cheveux blancs se mêlaient à sa barbe, et le soleil, qui traversait le voile baignait de lumière son front chagrin. Celui d’Hérodias également avait des plis ; et l’un en face de l’autre, ils se considéraient d’une manière farouche

Les chemins dans la montagne commencèrent à se peupler. Des pasteurs piquaient des boeufs, des enfants tiraient des ânes, des palefreniers conduisaient des chevaux. Ceux qui descendaient les hauteurs au-delà de Machaerous disparaissaient derrière le château ; d’autres montaient le ravin en face, et, parvenus, à la ville, déchargeaient leurs bagages dans les cours. C’étaient les pourvoyeurs du Tétrarque, et des valets, précédant ses convives.

Mais au fond de la terrasse, à gauche, un Essénien parut, en robe blanche, nu-pieds, l’air stoïque. Mannaëi du côté droit, se précipitait en levant son coutelas.

Hérodias lui cria : - « Tue-le ! »

- « Arrête » dit le Tétrarque.

Il devint immobile ; l’autre aussi.

Puis ils se retirèrent, chacun par un escalier différent, à reculons, sans se perdre des yeux.

- « Je le connais ! » dit Hérodias « il se nomme Phanuel, et cherche à voir Iaokanann, puisque tu as l’aveuglement de le conserver ! »

Antipas objecta qu’il pouvait un jour servir. Ses attaques contre Jérusalem gagnaient à eux le reste des Juifs.

- « Non ! » reprit-elle, « ils acceptent tous les maîtres, et ne sont pas capables de faire une patrie ! » Quant à celui qui remuait le peuple avec des espérances conservées depuis Néhémias, la meilleure politique était de le supprimer.

Rien ne pressait, selon le Tétrarque. Iaokanann dangereux ! Allons donc ! il affectait d’en rire.

- « Tais-toi ! » Et elle redit son humiliation, un jour qu’elle allait vers Galaad, pour la récolte du beaume. « Des gens, au bord du fleuve, remettaient leurs habits. Sur un monticule, à côté, un homme parlait. Il avait une peau de chameau autour des reins, et sa tête ressemblait à celle d’un lion. Dès qu’il m’aperçut, il cracha sur moi toutes les malédictions des prophètes. Ses prunelles flamboyaient ; sa voix rugissait ; il levait les bras, comme pour arracher le tonnerre. Impossible de fuir ! les roues de mon char avaient du sable jusqu’aux essieux ; et je m’éloignais lentement, m’abritant sous mon manteau, glacée par ces injures qui tombaient comme une pluie d’orage ».

Iaokanann l’empêchait de vivre. Quand on l’avait pris et lié avec des cordes, les soldats devaient le poignarder s’il résistait. Il s’était montré doux. On avait mis des serpents dans sa prison. Ils étaient morts.

L’inanité de ces embûches exaspérait Hérodias. D’ailleurs, pourquoi sa guerre contre elle ? Quel intérêt le poussait ? Ses discours, criés à des foules, s’étaient répandus, circulaient ; elle les entendait partout, ils emplissaient l’air. Contre des légions elle aurait eu de la bravoure. Mais cette force plus pernicieuse que les glaives, et qu’on ne pouvait saisir, était stupéfiante ; et elle parcourait la terrasse, blêmie par sa colère, manquant de mots pour exprimer ce qui l’étouffait.

Elle songeait aussi, que le Tétrarque, cédant à l’opinion, s’aviserait peut-être de la répudier. Alors tout serait perdu ! Depuis son enfance, elle nourrissait le rêve d’un grand empire. C’était pour y atteindre que, délaissant son premier époux, elle s’était jointe à celui-là, qui l’avait dupée, pensait-elle.

- « J’ai pris un bon soutien, en entrant dans ta famille ! »

- « Elle vaut la tienne ! » dit simplement le Tétrarque

Hérodias sentit bouillonner dans ses veines le sang des prêtres et des rois ses aïeux.

- « Mais ton grand-père balayait le temple d’Ascalon ! Les autres étaient bergers, bandits, conducteurs de caravanes, une horde, tributaire de Juda, depuis le roi David ! Tous mes ancêtres ont battu les tiens ! Le premier des Makkabi vous a chassés d’Hébron, Hyrcan forcés à vous circoncire ! » Et, exhalant le mépris de la patricienne pour le plébéien, la haine de Jacob contre Edom, elle lui reprocha son indifférence aux outrages, sa mollesse envers les Pharisiens qui le trahissaient, sa lâcheté pour le peuple qui la détestait. « Tu es comme lui, avoue-le ! et tu regrettes la fille arabe qui danse autour des pierres ! Reprends-la. Va-t’en vivre avec elle, dans sa maison de toile ! dévore son pain cuit sous la cendre ! avale le lait caillé de ses brebis ! baise ses joues bleues et oublie-moi ! »

Le Tétrarque n’écoutait plus. Il regardait la plate-forme d’une maison, où il y avait une jeune fille, et une vieille femme tenant un parasol à manche de roseau, long comme la ligne d’un pêcheur. Au milieu du tapis, un grand panier de voyage restait ouvert. Des ceintures, des voiles, des pendeloques d’orfèvrerie en débordaient confusément. La jeune fille, par intervalles, se penchaient vers ces choses, et les secouait à l’air. Elle était vêtue, comme les Romaines, d’une tunique calamistrée avec un péplum à glands d’émeraude ; et des lanières bleues enfermaient sa chevelure, trop lourde, sans doute, car, de temps à autre, elle y portait la main. L’ombre du parasol se promenait au-dessus d’elle, en la cachant à demi. Antipas aperçut deux ou trois fois son col délicat, l’angle d’un oeil, le coin d’une petite bouche. Mais il voyait, des hanches à la nuque, toute sa taille qui s’inclinait pour se redresser d’une manière élastique. Il épiait le retour de ce mouvement, et sa respiration devenait plus forte ; des flammes s’allumaient dans ses yeux. Hérodias l’observait.

Il demanda : - « Qui est-ce ? »

Elle répondit n’en rien savoir - et s’en alla soudainement apaisée.

Le Tétrarque était attendu sous les portiques par des Galiléens, le maître des écritures, le chef des pâturages, l’administrateur des salines et un Juif de Babylone commandant ses cavaliers. Tous le saluèrent d’une acclamation. Puis il disparut vers les chambres intérieures.

Phanuel surgit à l’angle d’un couloir.

- « Ah ! encore ? Tu viens pour Iaokanann, sans doute ? »

- « Et pour toi ! j’ai à t’apprendre une chose considérable. »

Et, sans quitter Antipas, il pénétra, derrière lui, dans un appartement obscur.

Le jour tombait par un grillage, se développant tout du long sous la corniche. Les murailles étaient peintes d’une couleur grenat, presque noire. Dans le fond, s’étalait un lit d’ébène, avec des sangles en peau de boeuf. Un bouclier d’or, au-dessus, luisait comme un soleil.

Antipas traversa toute la salle, se coucha sur le lit.

Phanuel était debout. Il leva son bras, et dans une attitude inspirée :

- « Le Très-Haut envoie par moments un de ses fils. Iaokanann en est un. Si tu l’opprimes, tu seras châtié.»

- « C’est lui qui me persécute ! » s’écria Antipas. « Il a voulu de moi une action impossible. Depuis ce temps-là, il me déchire. Et je n’étais pas dur, au commencement ! Il a même dépêché de Machaerous des hommes qui bouleversent mes provinces. Malheur à sa vie ! Puisqu’il m’attaque, je me défends ! »

- « Ses colères ont trop de violence », répliqua Phanuel. « N’importe ! Il faut le délivrer. »

- « On ne relâche pas les bêtes furieuses ! » dit le Tétrarque.

L’Essénien répondit :

- « Ne t’inquiète plus ! Il ira chez les Arabes, les Gaulois, les Scythes. Son oeuvre doit s’étendre jusqu’au bout de la terre ! »

Antipas semblait perdu dans une vision.

- « Sa puissance est forte !… Malgré moi, je l’aime. »

- « Alors, qu’il soit libre ? »

Le Tétrarque hocha la tête. Il craignait Hérodias, Mannaëi, et l’inconnu.

Phanuel tâcha de le persuader, en alléguant, pour garantie de ses projets, la soumission des Esséniens aux rois. On respectait ces hommes pauvres, indomptables par les supplices, vêtus de lin, et qui lisaient l’avenir dans les étoiles.

Antipas se rappela un mot de lui, tout à l’heure.

- « Quelle est cette chose que tu m’annonçais comme importante ? »

Un nègre survint. Son corps était blanc de poussière. Il râlait et ne put que dire :

- « Vitellius ! »

- « Comment ? il arrive ? »

- « Je l’ai vu ! Avant trois heures, il est ici ! »

Les portières des corridors furent agitées comme par le vent. Une rumeur emplit le château, un vacarme de gens qui couraient, de meubles qu’on traînait, d’argenteries s’écroulant ; et, du haut des tours, des buccins sonnaient pour avertir les esclaves dispersés.

II

Les remparts étaient couverts de monde quand Vitellius entra dans la cour. Il s’appuyait sur le bras de son interprète, suivi d’une grande litière rouge ornée de panaches et de miroirs, ayant la toge, le laticlave, les brodequins d’un consul et des licteurs autour de sa personne.

Ils plantèrent contre la porte leurs douze faisceaux, des baguettes reliées par une courroie avec une hache dans le milieu. Alors, tous frémirent devant la majesté du peuple romain.

La litière, que huit hommes manoeuvraient, s’arrêta. Il en sortit un adolescent, le ventre gros, la face bourgeonnée, des perles le long des doigts. On lui offrit une coupe pleine de vin et d’aromates. Il la but, et en réclama une seconde.

Le Tétrarque était tombé aux genoux du Proconsul, chagrin, disait-il, de n’avoir pas connu plus tôt la faveur de sa présence. Autrement, il eût ordonné sur les routes tout ce qu’il fallait pour les Vitellius. Ils descendaient de la déesse Vitellia. Une voie, menant du Janicule à la mer, portait encore leur nom. Les questures, les consulats étaient innombrables dans la famille ; et quant à Lucius, maintenant son hôte, on devait le remercier comme vainqueur des Clites et père de ce jeune Aulus, qui semblait revenir dans son domaine, puisque l’Orient était la patrie des dieux. Ces hyperboles furent exprimées en latin. Vitellius les accepta impassiblement.

Il répondit que le grand Hérode suffisait à la gloire d’une nation. Les Athéniens lui avaient donné la surintendance des jeux Olympiques. Il avait bâti des temples en l’honneur d’Auguste, été patient, ingénieux, terrible, et fidèle toujours aux Césars.

Entre les colonnes à chapiteaux d’airain, on aperçut Hérodias qui s’avançait d’un air d’impératrice, au milieu de femmes et d’eunuques tenant sur des plateaux de vermeil des parfums allumés.

Le Proconsul fit trois pas à sa rencontre ; et l’ayant saluée d’une inclinaison de tête :

- « Quel bonheur ! » s’écria-t-elle, « que désormais Agrippa, l’ennemi de Tibère, fût dans l’impossibilité de nuire !… »

Il ignorait l’événement, elle lui parut dangereuse ; et comme Antipas jurait qu’il ferait tout pour l’Empereur, Vitellius ajouta : - « Même au détriment des autres. »

Il avait tiré des otages du roi des Parthes ; et l’Empereur n’y songeait plus ; car Antipas, présent à la conférence, pour se faire valoir, en avait tout de suite expédié la nouvelle. De là, une haine profonde, et les retards à fournir des secours.

Le Tétrarque balbutia. Mais Aulus dit en riant :

- « Calme-toi, je te protège ! »

Le Proconsul feignit de n’avoir pas entendu. La fortune du père dépendait de la souillure du fils, et cette fleur des fanges de Caprée lui procurait des bénéfices tellement considérables qu’il l’entourait d’égards, tout en se méfiant, parce qu’elle était vénéneuse.

Un tumulte s’éleva sous la porte. On introduisait une file de mules blanches, montées par des personnages en costume de prêtres. C’étaient des Sadducéens et des Pharisiens que la même ambition poussait à Machaerous, les premiers voulant obtenir la sacrificature, et les autres la conserver. Leurs visages étaient sombres, ceux des Pharisiens, surtout ennemis de Rome et du Tétrarque. Les pans de leur tunique les embarrassaient dans la cohue ; et leur tiare chancelait à leur front, par-dessus des bandelettes de parchemin, où des écritures étaient tracées.

Presque en même temps, arrivèrent des soldats de l’avant-garde. Ils avaient mis leurs boucliers dans des sacs, par précaution contre la poussière ; et derrière eux était Marcellus, lieutenant du Proconsul, avec des Publicains, serrant sous leurs aisselles des tablettes de bois.

Antipas nomma les principaux de son entourage :Tolmaï, Kanthera, Sehon, Ammonius d’Alexandrie, qui lui achetait de l’asphalte, Naâmann capitaine de ses vélites, Iaçim le Babylonien.

Vitellius avait remarqué Mannaëi.

- « Celui-là, qu’est-ce donc ? »

Le Tétrarque fit comprendre d’un geste que c’était le bourreau.

Puis il présenta les Sadducéens.

Jonathas, un petit homme libre d’allures et parlant grec, supplia le maître de les honorer d’une visite à Jérusalem. Il s’y rendrait probablement.

Eléazar, le nez crochu et la barbe longue, réclama pour les Pharisiens le manteau du grand prêtre détenu dans la tour Antonia par l’autorité civile.

Ensuite les Galiléens dénoncèrent Ponce-Pilate. A l’occasion d’un fou qui cherchait les vases d’or de David dans une caverne, près de Samarie, il avait tué des habitants ; et tous parlaient à la fois, Mannaëi plus violemment que les autres. Vitellius affirma que les criminels seraient punis.

Des vociférations éclatèrent en face d’un portique, où les soldats avaient suspendu leurs boucliers. Les housses étant défaites, on voyait sur les umbo la figure de César. C’était pour les Juifs une idolâtrie. Antipas les harangua, pendant que Vitellius, dans la colonnade, sur un siège élevé, s’étonnait de leur fureur. Tibère avait eu raison d’en exiler quatre cents en Sardaigne. Mais chez eux, ils étaient forts ; et il commanda de retirer les boucliers.

Alors, ils entourèrent le Proconsul, en implorant des réparations d’injustice, des privilèges, des aumônes. Les vêtements étaient déchirés, on s’écrasait ; et pour faire de la place, des esclaves avec des bâtons frappaient de droite et de gauche, Les plus voisins de la porte descendirent sur le sentier, d’autres le montaient ; ils refluèrent ; deux courants se croisaient dans cette masse d’hommes qui oscillait, comprimés par l’enceinte des murs.

Vitellius demanda pourquoi tant de monde. Antipas en dit la cause : le festin de son anniversaire ; et il montra plusieurs de ses gens qui, penchés sur les créneaux, halaient d’immenses corbeilles de viandes, de fruits, de légumes, des antilopes et des cigognes, de larges poissons couleur d’azur, des raisins, des pastèques, des grenades élevées en pyramides. Aulus n’y tint pas. Il se précipita vers les cuisines, emporté par cette goinfrerie qui devait surprendre l’Univers.

En passant près d’un caveau, il aperçut des marmites pareilles à des cuirasses. Vitellius vint les regarder et exigea qu’on lui ouvrît les chambres souterraines de la forteresse.

Elles étaient taillées dans le roc en hautes voûtes, avec des piliers de distance en distance. La première contenait de vieilles armures ; mais la seconde regorgeait de piques, et qui allongeaient toutes leurs pointes, émergeant d’un bouquet de plumes. La troisième semblait tapissée en nattes de roseaux, tant les flèches minces étaient perpendiculairement, les unes à côté des autres. Des lames de cimeterres couvraient les parois de la quatrième. Au milieu de la cinquième, des rangs de casques faisaient, avec leurs crêtes, comme un bataillon de serpents rouges. On ne voyait dans la sixième que des carquois ; dans la septième, que des cnémides ; dans la huitième, que des brassards ; dans les suivantes, des fourches, des grappins, des échelles, des cordages, jusqu’à des mâts pour les catapultes, jusqu’à des grelots pour le poitrail des dromadaires ! et comme la montagne allait en s’élargissant vers sa base, évidée à l’intérieur telle qu’une ruche d’abeilles, au-dessous de ces chambres, il y en avait de plus nombreuses, et d’encore plus profondes.

Vitellius, Phinées son interprète, et Sisenna le chef des Publicains, les parcouraient à la lumière des flambeaux, que portaient trois eunuques.

On distinguait dans l’ombre des choses hideuses inventées par les barbares : casse-tête garnis de clous, javelots empoisonnant les blessures, tenailles qui ressemblaient à des mâchoires de crocodiles ; enfin le Tétrarque possédait dans Machaerous des munitions de guerre pour quarante mille hommes.

Il les avait rassemblées en prévision d’une alliance de ses ennemis. Mais le Proconsul pouvait croire, ou dire, que c’était pour combattre les Romains, et il cherchait des explications.

Elles n’étaient pas à lui ; beaucoup servaient à se défendre des brigands ; d’ailleurs, il en fallait contre les Arabes ; ou bien tout cela avait appartenu à son père. Et, au lieu de marcher derrière le Proconsul, il allait devant, à pas rapides. Puis il se rangea le long du mur, qu’il masquait de sa toge, avec ses deux coudes écartés ; mais le haut d’une porte dépassait sa tête. Vitellius la remarqua, et voulut savoir ce qu’elle enfermait.

Le Babylonien pouvait seul l’ouvrir.

- « Appelle le Babylonien ! »

On l’attendit.

Son père était venu des bords de l’Euphrate s’offrir au grand Hérode avec cinq cents cavaliers, pour défendre les frontières orientales. Après le partage du royaume, Iaçim était demeuré chez Philippe, et maintenant servait Antipas.

Il se présenta, un arc sur l’épaule, un fouet à la main. Des cordons multicolores serraient étroitement ses jambes torses. Ses gros bras sortaient d’une tunique sans manches, et un bonnet de fourrure ombrageait sa mine, dont la barbe était frisée en anneaux.

D’abord il eut l’air de ne pas comprendre l’interprète. Mais Vitellius lança un coup d’oeil à Antipas, qui répéta tout de suite son commandement. Alors Iaçim appliqua ses deux mains contre la porte. Elle glissa dans le mur.

Un souffle d’air chaud s’exhala des ténèbres. Une allée descendait en tournant. Ils la prirent et arrivèrent au seuil d’une grotte, plus étendue que les autres souterrains.

Une arcade s’ouvrait au fond, sur le précipice, qui de ce côté-là défendait la citadelle. Un chèvrefeuille, se cramponnant à la voûte, laissait retomber ses fleurs en pleine lumière. A ras du sol, un filet d’eau murmurait.

Des chevaux blancs étaient là, une centaine peut-être, et qui mangeaient de l’orge sur une planche au niveau de leur bouche. Ils avaient tous la crinière peinte de bleu, les sabots dans des mitaines de sparterie, et les poils d’entre les oreilles bouffant sur le frontal comme une perruque. Avec leur queue très longue, ils se battaient mollement les jarrets. Le Proconsul en resta muet d’admiration.

C’étaient de merveilleuses bêtes, souples comme des serpents, légères comme des oiseaux. Elles partaient avec la flèche du cavalier, renversaient les hommes en les mordant au ventre, se tiraient de l’embarras des rochers, sautaient par-dessus des abîmes, et pendant tout un jour continuaient dans les plaines leur galop frénétique ; un mot les arrêtait. Dès que Iaçim entra, elles vinrent à lui, comme des moutons quand paraît le berger ; et, avançant leur encolure, elles le regardaient inquiètes avec leurs yeux d’enfant. Par habitude, il lança du fond de sa gorge un cri rauque qui les mit en gaieté ; et elles se cabraient, affamées d’espace, demandant à courir.

Antipas, de peur que Vitellius. les enlevât, les avait emprisonnées dans cet endroit, spécial pour les animaux, en cas de siège.

- « L’écurie est mauvaise », dit le Proconsul, « et tu risques de les perdre ! Fais l’inventaire, Sisenna ! »

Le Publicain retira une tablette de sa ceinture, compta les chevaux et les inscrivit.

Les agents des compagnies fiscales corrompaient les gouverneurs, pour piller les provinces. Celui-là flairait partout, avec sa mâchoire de fouine et ses paupières clignotantes.

Enfin, on remonta dans la cour.

Des rondelles de bronze au milieu des pavés, çà et là, couvraient les citernes. Il en observa une, plus grande que les autres, et qui n’avait pas sous les talons leur sonorité. Il les frappa toutes, alternativement, puis hurla, en piétinant :

- « Je l’ai ! je l’ai ! C’est ici, le trésor d’Hérode ! »

La recherche de ses trésors était une folie des Romains.

Ils n’existaient pas, jura le Tétrarque.

Cependant qu’y avait-il là-dessous ?

- « Rien ! un homme, un prisonnier. »

- « Montre-le ! » dit Vitellius.

Le Tétrarque n’obéit pas ; les Juifs auraient connu son secret. Sa répugnance à ouvrir la rondelle impatientait Vitellius.

- « Enfoncez-la ! » cria-t-il aux licteurs.

Mannaëi avait deviné ce qui les occupait. Il crut, en voyant une hache, qu’on allait décapiter Iaokanann ; et il arrêta le licteur au premier coup sur la plaque, insinua entre elle et les pavés une manière de crochet, puis roidissant ses longs bras maigres, la souleva doucement, elle s’abattit ; tous admirèrent la force de ce vieillard. Sous le couvercle doublé de bois, s’étendait une trappe de même dimension. D’un coup de poing, elle se replia en deux panneaux ; on vit alors un trou, une fosse énorme que contournait un escalier sans rampe ; - et ceux qui se penchèrent sur le bord aperçurent au fond quelque chose de vague et d’effrayant.

Un être humain était couché par terre, sous de longs cheveux se confondant avec les poils de bête qui garnissaient son dos. Il se leva. Son front touchait à une grille horizontalement scellée ; et ,de temps à autre il disparaissait dans les profondeurs de son antre.

Le soleil faisait briller la pointe des tiares, le pommeau des glaives, chauffait à outrance les dalles ; et des colombes, s’envolant des frises, tournoyaient au-dessus de la cour. C’était l’heure où Mannaëi, ordinairement, leur jetait du grain. Il se tenait accroupi devant le Tétrarque, qui était debout près de Vitellius. Les Galiléens, les prêtres, les soldats, formaient un cercle par-derrière, et tous se taisaient, dans l’angoisse de ce qui allait arriver.

Ce fut d’abord un grand soupir, poussé d’une voix caverneuse.

Hérodias l’entendit à l’autre bout du palais. Vaincue par une fascination, elle traversa la foule ; et elle écoutait, une main sur l’épaule de Mannaëi, le corps incliné.

La Voix s’éleva :

- « Malheur à vous, Pharisiens et Sadducéens, race de vipères, outres gonflées, cymbales retentissantes ! »

On avait reconnu Iaokanann. Son nom circulait. D’autres accoururent.

« Malheur à toi, ô Peuple ! et aux traîtres de Juda, aux ivrognes d’Ephraïm, à ceux qui habitent la vallée grasse, et que les vapeurs du vin font chanceler !

Qu’ils se dissipent comme l’eau qui s’écoule, comme la limace qui se fond en marchant, comme l’avorton d’une femme qui ne voit pas le soleil.

Il faudra, Moab, te réfugier dans les cyprès comme les passereaux, dans les cavernes comme les gerboises. Les portes des forteresses seront plus vite brisées que des écailles de noix, les murs crouleront, les villes brûleront ; et le fléau de l’Eternel ne s’arrêtera pas. Il retournera vos membres dans votre sang, comme de la laine dans la cuve d’un teinturier. Il vous pilera comme du grain. Il vous déchirera comme une herse neuve ; il répanda sur les montagnes tous les morceaux de votre chair. »

De quel conquérant parlait-il ? Etait-ce de Vitellius ? Les Romains seuls pouvaient produire cette extermination. Des plaintes s’échappaient. - « Assez ! assez ! qu’il finisse ! »

Il continua, plus haut :

- « Auprès du cadavre de leurs mères, les petits enfants se traîneront sur les cendres. On ira, la nuit, chercher son pain, à travers les décombres, au hasard des épées. Les chacals s’arracheront des ossements sur les places publiques, où le soir les vieillards causaient. Tes vierges, en avalant leurs pleurs, joueront de la cithare dans les festins de l’étranger, et tes fils les plus braves baisseront leur échine, écorchée par des fardeaux trop lourds ! »

Le peuple revoyait les jours de son exil, toutes les catastrophes de son histoire. C’étaient les paroles des anciens prophètes. Iakonann les envoyait, comme de grands coups, l’une après l’autre.

Mais la voix se fit douce, harmonieuse, chantante. Il annonçait un affranchissement, des splendeurs au ciel, le nouveau-né un bras dans la caverne du dragon, l’or à la place de l’argile, le désert s’épanouissant comme une rose. - « Ce qui maintenant vaut soixante kiccars ne coûtera pas une obole. Des fontaines de lait jailliront des rochers ; on s’endormira dans les pressoirs le ventre plein ! Quand viendras-tu, toi que j’espère ? D’avance, tous les peuples s’agenouillent, et ta domination sera éternelle, Fils de David »

Le Tétrarque se rejeta en arrière, l’existence d’un fils de David l’outrageant comme une menace.

Iaokonann l’invectiva pour sa royauté.

- « Il n’y a pas d’autre roi que l’Eternel ! » et pour ses jardins, pour ses statues, pour ses théâtres, pour ses meubles d’ivoire, comme l’impie Achab !

Antipas brisa la cordelette du cachet suspendu à sa poitrine et le lança dans la fosse en lui commandant de se taire.

La voix répondit,

- « Je crierai comme un ours, comme une âne sauvage, comme une femme qui enfante !

« Le châtiment est déjà dans ton inceste. Dieu t’afflige de la stérilité du mulet ! »

Et des rires s’élevèrent, pareils au clapotement des flots.

Vitellius s’obstinait à rester. L’interprète, d’un ton impassible, redisait, dans la langue des Romains, toutes les injures que Iaokanann rugissait dans la sienne. Le Tétrarque et Hérodias étaient forcés de les subir deux fois. Il haletait, pendant qu’elle observait béante, le fond du puits.

L’homme effroyable se renversa la tête ; et empoignant les barreaux, y colla son visage qui avait l’air d’une broussaille, où étincelaient deux charbons.

- « Ah ! c’est toi, Iézabel !

« Tu as pris son coeur avec le craquement de ta chaussure. Tu hennissais comme une cavale. Tu as dressé ta couche sur les monts, pour accomplir tes sacrifices !

Le Seigneur arrachera tes pendants d’oreilles, tes robes de pourpre, tes voiles de lin, les anneaux de tes bras, les bagues de tes pieds, et les petits croissants d’or qui tremblent sur ton front, tes miroirs d’argent, tes éventails en plumes d’autruche, les patins de nacre qui haussent ta taille, l’orgueil de tes diamants, les senteurs de tes cheveux, la peinture de tes ongles, tous les artifices de ta mollesse ; et les cailloux manqueront pour lapider l’adultère ! »

Elle chercha du regard une défense autour d’elle. Les Pharisiens baissaient hypocritement leurs yeux. Les Sadducéens tournaient la tête, craignant d’offenser le Proconsul. Antipas paraissait mourir.

La voix grossissait, se développait, roulait avec des déchirements de tonnerre, et, l’écho dans la montagne la répétant, elle foudroyait Machaerous d’éclats multipliés.

- « Etale-toi dans la poussière, fille de Babylone ! Fais moudre la farine ! Ote ta ceinture, détache ton soulier, trousse-toi, passe les fleuves ! ta honte sera découverte, ton opprobre sera vu ! tes sanglots te briseront les dents ! L’Eternel exècre la puanteur de tes crimes ! Maudite, maudite ! Crève comme une chienne. »

La trappe se ferma, le couvercle se rabattit. Mannaëi voulait étrangler Iaokanann.

Hérodias disparut. Les Pharisiens étaient scandalisés. Antipas au milieu d’eux, se justifiait.

- « Sans doute », reprit Eléazar, « il faut épouser la femme de son frère, mais Hérodias n’était pas veuve, et de plus, elle avait un enfant, ce qui constituait l’abomination. »

- « Erreur ! erreur ! » objecta le Sadducéen Jonathas. « La loi condamne ces mariages, sans les proscrire absolument. »

- « N’importe ! On est pour moi bien injuste ! » disait Antipas, « car, enfin, Absalon a couché avec les femmes de son père, Juda avec sa bru, Ammon avec sa soeur, Lot avec ses filles. »

Aulus, qui venait de dormir, reparut à ce moment-là. Quand il fut instruit de l’affaire, il approuva le Tétrarque. On ne devait point se gêner pour de pareilles sottises ; et il riait beaucoup du blâme des prêtres, et de la fureur de Iaokanann.

Hérodias, au milieu du perron, se retourna vers lui.

- « Tu as tort, mon Maître ! Il ordonne au peuple de refuser l’impôt. »

- « Est-ce vrai ? » demanda tout de suite, le Publicain.

Les réponses furent généralement affirmatives. Le Tétrarque les renforçait.

Vitellius songea que le prisonnier pouvait s’enfuir ; et comme la conduite d’Antipas lui semblait douteuse, il établit des sentinelles aux portes, le long des murs et dans la cour.

Ensuite, il alla vers son appartement. Les députations des prêtres l’accompagnèrent.

Sans aborder la question de la sacrificature, chacune émettait ses griefs.

Tous l’obsédaient. Il les congédia.

Jonathas le quittait, quand il aperçut dans un créneau Antipas causant avec un homme à longs cheveux et en robe blanche, un Essénien ; et il regretta de l’avoir soutenu.

Une réflexion avait consolé le Tétrarque. Iaokanann ne dépendait plus de lui ; les Romains s’en chargeaient. Quel soulagement ! Phanuel se promenait alors sur le chemin de ronde.

Il l’appela et, désignant les soldats :

- « Ils sont les plus forts ! je ne peux le délivrer ; ce n’est pas ma faute ! »

La cour était vide. Les esclaves se reposaient. Sur la rougeur du ciel qui enflammait l’horizon, les moindres objets perpendiculaires se détachaient en noir. Antipas distingua les salines à l’autre bout de la mer Morte, et ne voyait plus les tentes des Arabes. Sans doute ils étaient partis ? La lune se levait ; un apaisement descendait dans son coeur.

Phanuel, accablé, restait le menton sur la poitrine. Enfin, il révéla ce qu’il avait à dire.

Depuis le commencement du mois, il étudiait le ciel avant l’aube, la constellation de Persée se trouvant au zénith. Agalah se montrait à peine, Algol brillait moins, Mira-Coeti avait disparu ; d’où il augurait la mort d’un homme considérable, cette nuit même, dans Machaerous.

Lequel ? Vitellius était trop bien entouré, On n’exécuterait pas Iaokanann. « C’est donc moi ! » pensa le Têtrarque.

Peut-être que les Arabes allaient revenir ? Le Proconsul découvrirait ses relations avec les Parthes ! Des sicaires de Jérusalem escortaient les prêtres ; ils avaient sous leurs vêtements des poignards, et le Tétrarque ne doutait pas de la science de Phanuel.

Il eut l’idée de recourir à Hérodias. Il la haïssait pourtant, mais elle lui donnerait du courage ; et tous les liens n’étaient pas rompus de l’ensorcellement qu’il avait autrefois subi.

Quand il entra dans sa chambre, du cinnamome fumait sur une vasque de porphyre ; et des poudres, des onguents, des étoffes pareilles à des nuages, des broderies plus légères que des plumes, étaient dispersées.

Il ne dit pas la prédiction de Phanuel, ni sa peur des Juifs et des Arabes ; elle l’eût accusé d’être lâche. Il parla seulement des Romains ; Vitellius ne lui avait rien confié de ses projets militaires. Il le supposait ami de Caïus, que fréquentait Agrippa ; et il serait envoyé en exil, ou peut-être on l’égorgerait.

Hérodias, avec une indulgence dédaigneuse, tâcha de le rassurer. Enfin, elle tira d’un petit coffre une médaille bizarre, ornée du profil de Tibère. Cela suffisait à faire pâlir les licteurs et fondre les accusations.

Antipas, ému de reconnaissance, lui demanda comment elle l’avait.

- « On me l’a donnée », reprit-elle.

Sous une portière en face, un bras nu s’avança. Un bras jeune, charmant et comme tourné dans l’ivoire par Polyclète. D’une façon un peu gauche et cependant gracieuse, il ramait dans l’air pour saisir une tunique, oubliée sur une escabelle, près de la muraille.

Une vieille femme la passa doucement, en écartant le rideau.

Le Tétrarque eut un souvenir qu’il ne pouvait préciser.

- « Cette esclave est-elle à toi ? »

- « Que t’importe ! » répondit Hérodias.

III

Les convives emplissaient la salle du festin.

Elle avait trois nefs, comme une basilique, et que séparaient des colonnes en bois d’algumim, avec des chapiteaux de bronze couverts de sculptures. Deux galeries à claire-voie s’appuyaient dessus ; et une troisième en filigrane d’or se bombait au fond, vis-à-vis d’un cintre énorme, qui s’ouvrait à l’autre bout.

Des candélabres, brûlant sur les tables alignées dans toute la longueur du vaisseau, faisaient des buissons de feux, entre les coupes de terre peinte et les plats de cuivre, les cubes de neige, les monceaux de raisin ; mais ces clartés rouges se perdaient progressivement, à cause de la hauteur du plafond, et des points lumineux brillaient, comme des étoiles, la nuit, à travers des branches. Par l’ouverture de la grande baie, on apercevait des flambeaux sur les terrasses des maisons ; car Antipas fêtait ses amis, son peuple, et tous ceux qui s’étaient présentés.

Des esclaves, alertes comme des chiens et les orteils dans des sandales de feutre, circulaient, en portant des plateaux.

La table proconsulaire occupait, sous la tribune dorée, une estrade en planches de sycomore. Des tapis de Babylone l’enfermaient dans une espèce de pavillon.

Trois lits d’ivoire, un en face et deux sur les flancs, contenaient Vitellius, son fils et Antipas. Le Proconsul étant près de la porte, à gauche, Aulus à droite, le Tétrarque au milieu.

Il avait un lourd manteau noir, dont la trame disparaissait sous des applications de couleur, du fard aux pommettes, la barbe en éventail, et de la poudre d’azur dans ses cheveux serrés par un diadème de pierreries. Vitellius gardait son baudrier de pourpre, qui descendait en diagonale sur une toge de lin. Aulus s’était fait nouer dans le dos les manches de sa robe en soie violette, lamée d’argent. Les boudins de sa chevelure formaient des étages, et un collier de saphirs étincelait à sa poitrine, grasse et blanche comme celle d’une femme. Près de lui, sur une natte et jambes croisées, se tenait un enfant très beau, qui souriait toujours. Il l’avait vu dans les cuisines ne pouvait plus s’en passer, et, ayant peine à retenir son nom chaldéen, l’appelait simplement : « l’Asiatique ». De temps à autre, il s’étalait sur le triclinium. Alors, ses pieds nus dominaient l’assemblée.

De ce côté-là, il y avait les prêtres et les officiers d’Antipas, des habitants de Jérusalem, les principaux des villes grecques ; et, sous le Proconsul : Marcellus avec les publicains, des amis du Tétrarque, les personnages de Kana, Ptolémaide, Jéricho ; puis, pêle-mêle : des montagnards du Liban, et les vieux soldats d’Hérode ; douze Thraces, un Gaulois, deux Germains, des chasseurs de gazelle, des pâtres de l’Idumée, le sultan de Palmyre, des marins d’Eziongaber. Chacun avait devant soi une galette de pâte molle, pour s’essuyer les doigts ; et les bras, s’allongeant comme des cous de vautour, prenaient des olives, des pistaches, des amandes. Toutes les figures étaient joyeuses, sous des couronnes de fleurs.

Les Pharisiens les avaient repoussées ces comme indécence romaine. Ils frissonnèrent quand on les aspergea de galbanum et d’encens, composition réservée aux usages du Temple.

Aulus en frotta son aisselle ; et Antipas lui en promit tout un chargement avec trois couffes de ce véritable baume, qui avait fait convoiter la Palestine à Cléopâtre.

Un capitaine de sa garnison de Tibériade, survenu tout à l’heure, s’était placé derrière lui, pour l’entretenir d’événements extraordinaires. Mais son attention était partagée entre le Proconsul et ce qu’on disait aux tables voisines.

On y causait de Iaokanann et des gens de son espèce. Simon de Gittoï lavait les péchés avec du feu. Un certain Jésus…

- « Le pire de tous ! » s’écria Eléazar. « Quel infâme bateleur ! »

Derrière le Tétrarque, un homme se leva, pâle comme la bordure de sa chlamyde. Il descendit l’estrade, et interpellant les Pharisiens :

- « Mensonge ! Jésus fait des miracles ! »

Antipas désirait en voir.

- « Tu aurais dû l’amener ! Renseigne-nous ! »

Alors, il conta que lui, Jacob, ayant une fille malade, s’était rendu à Capharnaüm, pour supplier le Maître de vouloir la guérit. Le Maître avait répondu : « Retourne chez toi, elle est guérie ! » Et il l’avait trouvée sur le seuil, étant sortie de sa couche quand le gnomon du palais marquait la troisième heure, l’instant même où il abordait Jésus.

Certainement, objectèrent les Pharisiens, il existait des pratiques, des herbes puissantes. Ici même, à Machaerous, quelquefois on trouvait le baaras, qui rend invulnérable ; mais guérir sans voir ni toucher était une chose impossible, à moins que Jésus n’employât les démons.

Et les amis d’Antipas, les principaux de la Galilée, reprirent en hochant la tête :

- « Les démons, évidemment. »

Jacob, debout entre leur table et celle des prêtres, se taisait d’une manière hautaine et douce.

Ils le sommaient de parler : - « Justifie son pouvoir ! »

Il courba les épaules, et à voix basse, lentement, comme effrayé de lui-même :

- « Vous ne savez donc pas que c’est le Messie ! »

Tous les prêtres se regardèrent ; et Vitellius demanda l’explication du mot. Son interprète fut une minute avant de répondre

Ils appelaient ainsi un libérateur qui leur apporterait la jouissance de tous les biens et la domination de tous les peuples. Quelques-uns même soutenaient qu’il fallait compter sur deux. Le premier serait vaincu par Gog et Magog, des démons du Nord ; mais l’autre exterminerait le Prince du Mal ; et, depuis des siècles, ils l’attendaient à chaque minute.

Les Prêtres s’étant concertés, Eléazar prit la parole.

D’abord le Messie serait enfant de David, et non d’un charpentier ; il confirmerait la Loi. Ce Nazaréen l’attaquait ; et, argument plus fort il devait être précédé de la venue d’Elie.

Jacob répliqua :

- « Mais il est venu, Elie ! »

- « Elie ! Elie ! » répéta la foule, jusqu’à l’autre bout de la salle.

Tous, par l’imagination, apercevaient un vieillard sous un vol de corbeaux , la foudre allumant un autel, des pontifes idolâtres jetés aux torrents ; et les femmes, dans les tribunes, songeaient à la veuve de Sarepta.

Jacob s’épuisait à redire qu’il le connaissait ! Il l’avait vu ! et le peuple aussi !

- « Son nom ? »

Alors il cria de toutes ses forces :

- « Iaokanann ! »

Antipas se renversa comme frappé en pleine poitrine. Les Sadducéens avaient bondi sur Jacob. Eléazar pérorait pour se faire écouter.

Quand le silence fut établi, il drapa son manteau, et comme un juge posa des questions.

- « Puisque le prophète est mort… »

Des murmures l’interrompirent. On croyait Elie disparu seulement.

Il s’emporta contre la foule, et, continuant son enquête :

- « Tu penses qu’il est ressuscité ? »

- « Pourquoi pas ? » dit Jacob.

Les Sadducéens haussèrent les épaules et Jonathas ; écarquillant ses petits yeux, s’efforçait de rire comme un bouffon. Rien de plus sot que la prétention du corps à la vie éternelle ; et il déclama, pour le Proconsul, ce vers d’un poète contemporain :

Nec crescit, nec post mortem durare videtur.

Mais Aulus était penché au bord du triclinium, le front en sueur, le visage vert, les poings sur l’estomac.

Les Sadducéens feignirent un grand émoi ; - le lendemain, la sacrificature leur fut rendue ; - et Antipas étalait du désespoir ; Vitellius demeurait impassible. Ses angoisses étaient pourtant violentes ; avec son fils il perdait sa fortune.

Aulus n’avait pas fini de se faire vomir, qu’il voulut remanger.

- « Qu’on me donne de la râpure de marbre, du schiste de Naxos, de l’eau de mer, n’importe quoi ! Si je prenais un bain ? »

Il croqua de la neige, puis, ayant balancé entre une terrine de Commagène et des merles roses, se décida pour des courges au miel. L’Asiatique le contemplait, cette faculté d’engloutissement dénotant un être prodigieux et d’une race supérieure.

On servit des rognons de taureau, des loirs, des rossignols, des hachis dans des feuilles de pampre ; et les prêtres discutaient sur la Résurrection. Ammonius, élève de Philon le Platonicien, les jugeait stupides, et le disait à des Grecs qui se moquaient des oracles. Marcellus et Jacob s’étaient joints. Le premier narrait au second le bonheur qu’il avait ressenti sous le baptême de Mithra, et Jacob l’engageait à suivre Jésus. Les vins de palme et de tamaris, ceux de Safet et de Byblos, coulaient des amphores dans les cratères, des cratères dans les coupes, des coupes dans les gosiers ; on bavardait, les coeurs s’épanchaient. Iaçim, bien que juif ne cachait plus son adoration des planètes. Un marchand d’Aphaka ébahissait des Nomades, en détaillant les merveilles du temple d’Hiérapolis, et ils demandaient combien coûterait le pèlerinage. D’autres tenaient à leur religion natale. Un Germain presque aveugle chantait un hymne célébrant ce promontoire de la Scandinavie, où les dieux apparaissent avec les rayons de leurs figures ; et des gens de Sichem ne mangèrent pas de tourterelles, par déférence pour la colombe Azima.

Plusieurs causaient debout, au milieu de la salle ; et la vapeur des haleines avec les fumées des candélabres faisait un brouillard dans l’air. Phanuel passa le long des murs. Il venait encore d’étudier le firmament, mais n’avançait pas jusqu’au Tétrarque, redoutant les taches d’huile qui, pour les Esséniens, étaient une grande souillure.

Des coups retentirent contre la porte du château.

On savait maintenant que Iaokanann s’y trouvait détenu. Des hommes avec des torches grimpaient le sentier ; une masse noire fourmillait dans le ravin ; et ils hurlaient de temps à autre : - « Iaokanann ! Iaokanann ! »

- « Il dérange tout ! » dit Jonathas.

- « On n’aura plus d’argent, s’il continue ! » ajoutèrent les Pharisiens.

Et des récriminations partaient :

- « Protège-nous ! »

- « Qu’on en finisse ! »

- « Tu abandonnes la religion ! »

- « Impie comme les Hérode ! »

- « Moins que vous ! » répliqua Antipas. « C’est mon père qui a édifié votre temple ! »

Alors les Pharisiens, les fils des proscrits, les partisans des Matathias, accusèrent le Tétrarque des crimes de sa famille.

Ils avaient des crânes pointus, la barbe hérissée, des mains faibles et méchantes, ou la face camuse, de gros yeux ronds, l’air de bouledogues. Une douzaine, scribes et valets des prêtres, nourris par le rebut des holocaustes, s’élancèrent jusqu’au bas de l’estrade ; et avec des couteaux ils menaçaient Antipas, qui les haranguait pendant que les Sadducéens le défendaient mollement. Il aperçut Mannaëi, et lui fit signe de s’en aller, Vitellius indiquant par sa contenance que ces choses ne le regardaient pas.

Les Pharisiens, restés sur leur triclinium, se mirent dans une fureur démoniaque. Ils brisèrent les plats devant eux. On leur avait servi le ragoût chéri de Mécène : de l’âne sauvage, une viande immonde.

Aulus les railla à propos de la tête d’âne, qu’ils honoraient, disait-on, et débita d’autres sarcasmes sur leur antipathie du pourceau. C’était sans doute parce que cette grosse bête avait tué leur Bacchus ; et ils aimaient trop le vin, puisqu’on avait découvert dans le Temple une vigne d’or.

Les prêtres ne comprenaient pas ses paroles. Phinées, Galiléen d’origine, refusa de les traduire. Alors sa colère fut démesurée, d’autant plus que l’Asiatique, pris de peur, avait disparu ; et le repas lui déplaisait, les mets étant vulgaires point déguisés suffisamment ! Il se calma, en voyant des queues de brebis syriennes, qui sont des paquets de graisse.

Le caractère des Juifs semblait hideux à Vitellius. Leur dieu pouvait bien être Moloch, dont il avait rencontré des autels sur la route ; et les sacrifices d’enfants lui revinrent à l’esprit, avec l’histoire de l’homme qu’ils engraissaient mystérieusement. Son coeur de Latin était soulevé de dégoût par leur intolérance, leur rage iconoclaste, leur achoppement de brute. Le Proconsul voulait partir. Aulus s’y refusa.

La robe abaissée jusqu’aux hanches, il gisait derrière un monceau de victuailles, trop repu pour en prendre, mais s’obstinant à ne point les quitter.

L’exaltation du peuple grandit. Ils s’abandonnèrent à des projets d’indépendance. On rappelait la gloire d’Israël. Tous les conquérants avaient été châtiés : Antigone, Crassus, Varus…

- « Misérables ! » dit le Proconsul ; car il entendait le syriaque. Son interprète ne servait qu’à lui donner du loisir pour répondre.

Antipas, bien vite, tira la médaille de l’Empereur, et, l’observant avec tremblement il la présentait du côté de l’image.

Les panneaux de la tribune d’or se déployèrent tout à coup ; et à la splendeur des cierges, entre ses esclaves et des festons d’anémones, Hérodias apparut, - coiffée d’une mitre assyrienne qu’une mentonnière attachait à son front ; ses cheveux en spirales s’épandaient sur un péplos d’écarlate, fendu dans la longueur des manches. Deux monstres en pierre, pareils à ceux du trésor des Atrides se dressant contre la porte, elle ressemblait à Cybèle accotée de ses lions ; et du haut de la balustrade qui dominait Antipas, avec une patère à la main, elle cria :

- « Longue vie à César ! »

Cet hommage fut répété par Vitellius, Antipas et les prêtres.

Mais il arriva du fond de la salle un bourdonnement de surprise et d’admiration. Une jeune fille venait d’entrer.

Sous un voile bleuâtre lui cachant la poitrine et la tête, on distinguait les arcs de ses yeux, les calcédoines de ses oreilles, la blancheur de sa peau. Un carré de soie gorge-de-pigeon, en couvrant les épaules, tenait aux reins par une ceinture d’orfèvrerie. Ses caleçons noirs étaient semés de mandragores, et d’une manière indolente elle faisait claquer de petites pantoufles en duvet de colibri.

Sur le haut de l’estrade, elle retira son voile. C’était Hérodias, comme autrefois dans sa jeunesse. Puis elle se mit à danser.

Ses pieds passaient l’un devant l’autre, au rythme de la flûte et d’une paire de crotales. Ses bras arrondis appelaient quelqu’un, qui s’enfuyait toujours. Elle le poursuivait, plus légère qu’un papillon, comme une Psyché curieuse, comme une âme vagabonde et semblait prête à s’envoler.

Les sons funèbres de la gingras remplacèrent les crotales. L’accablement avait suivi l’espoir. Ses attitudes exprimaient des soupirs, et toute sa personne une telle langueur qu’on ne savait pas si elle pleurait un dieu, ou se mourait dans sa caresse. Les paupières entre-closes, elle se tordait la taille, balançait son ventre avec des ondulations de houle, faisait trembler ses deux seins, et son visage demeurait immobile, et ses pieds n’arrêtaient pas.

Vitellius la compara à Mnester, le pantomime. Aulus vomissait encore. Le Tétrarque se perdait dans un rêve, et ne songeait plus à Hérodias. Il crut la voir près des Sadducéens. La vision s’éloigna.

Ce n’était pas une vision. Elle avait fait instruire, loin de Machaerous, Salomé sa fille, que le Tétrarque aimerait ; et l’idée était bonne. Elle en était sûre, maintenant.

Puis ce fut l’emportement de l’amour qui veut être assouvi. Elle dansa comme les prêtresses des Indes, comme les Nubiennes des cataractes, comme les Bacchantes de Lydie. Elle se renversait de tous les côtés, pareille à une fleur que la tempête agite. Les brillants de ses oreilles sautaient, l’étoffe de son dos chatoyait ; de ses bras, de ses pieds, de ses vêtements jaillissaient d’invisibles étincelles qui enflammaient les hommes. Une harpe chanta ; la multitude y répondit par des acclamations. Sans fléchir ses genoux en écartant les jambes, elle se courba si bien que son menton frôlait le plancher ; et les nomades habitués à l’abstinence, les soldats de Rome experts en débauches, les avares publicains, les vieux prêtres aigris par les disputes, tous, dilatant leurs narines, palpitaient de convoitise.

Ensuite elle tourna autour de la table d’Antipas, frénétiquement, comme le rhombe des sorcières ; et d’une voix que des sanglots de volupté entrecoupaient, il lui disait - « Viens ! viens ! » - Elle tournait toujours ; les tympanons sonnaient à éclater, la foule hurlait. Mais le Tétrarque criait plus fort « Viens ! viens ! Tu auras Capharnaüm ! la plaine de Tibérias ! mes citadelles ! la moitié de mon royaume ! »

Elle se jeta sur les mains, les talons en l’air, parcourut ainsi l’estrade comme un grand scarabée ; et s’arrêta brusquement.

Sa nuque et ses vertèbres faisaient un angle droit. Les fourreaux de couleur qui enveloppaient ses jambes, lui passant par-dessus l’épaule, comme des arcs-en-ciel, accompagnaient sa figure, à une coudée du sol. Ses lèvres étaient peintes, ses sourcils très noirs, ses yeux presque terribles, et des gouttelettes à son front semblaient une vapeur sur du marbre blanc.

Elle ne parlait pas. Ils se regardaient.

Un claquement de doigts se fit dans la tribune. Elle y monta, reparut ; et, en zézayant un peu, prononça ces mots, d’un air enfantin.

- « Je veux que tu me donnes dans un plat… la tête… » Elle avait oublié le nom, mais reprit en souriant : « La tête de Iaokanann ! »

Le Tétrarque s’affaissa sur lui-même, écrasé.

Il était contraint par sa parole, et le peuple attendait. Mais la mort qu’on lui avait prédite, en s’appliquant à un autre, peut-être détournerait la sienne ? Si Iaokanann était véritablement Elie, il pourrait s’y soustraire ; s’il ne l’était pas, le meurtre n’avait plus d’importance.

Mannaëi était à ses côtés, et comprit son intention.

Vitelius le rappela pour lui confier le mot d’ordre des sentinelles gardant la fosse.

Ce fut un soulagement. Dans une minute, tout serait fini !

Cependant, Mannaëi n’était guère prompt en besogne.

Il rentra, mais bouleversé.

Depuis quarante ans il exerçait la fonction de bourreau. C’était lui qui avait noyé Aristobule, étranglé Alexandre, brûlé vif Matathias, décapité Zosime, Pappus, Joseph et Antipater, et il n’osait tuer Iaokanann ! Ses dents claquaient, tout son corps tremblait.

Il avait aperçu devant la fosse le Grand Ange des Samaritains, tout couvert d’yeux et brandissant un immense glaive, rouge et dentelé comme une flamme. Deux soldats amenés en témoignage pouvaient le dire.

Ils n’avaient rien vu, sauf un capitaine juif, qui s’était précipité sur eux et qui n’existait plus.

La fureur d’Hérodias dégorgea en un torrent d’injures populacières et sanglantes. Elle se cassa les ongles au grillage de la tribune, et les deux lions sculptés semblaient mordre ses épaules et rugir comme elle.

Antipas l’imita, les prêtres, les soldats, les Pharisiens, tous réclamant une vengeance, et les autres, indignés qu’on retardât leur plaisir.

Mannaéi sortit, en se cachant la face.

Les convives trouvèrent le temps encore plus long que la première fois. On s’ennuyait.

Tout à coup, un bruit de pas se répercuta dans les couloirs. Le malaise devenait intolérable.

La tête entra ; - et Mannaëi la tenait par les cheveux, au bout de son bras, fier des applaudissements.

Quand il l’eut mise sur un plat, il l’offrit à Salomé.

Elle monta lestement dans la tribune : plusieurs minutes après, la tête fut rapportée par cette vieille femme que le Tétrarque avait distinguée le matin sur la plate-forme d’une maison, et tantôt dans la chambre d’Hérodias.

Il se reculait pour ne pas la voir. Vitellius y jeta un regard indifférent.

Mannaëi descendit l’estrade, et l’exhiba aux capitaines romains, puis à tous ceux qui mangeaient de ce côté.

Ils l’examinèrent.

La lame aiguë de l’instrument, glissant du haut en bas, avait entamé la mâchoire. Une convulsion tirait les coins de la bouche. Du sang, caillé déjà, parsemait la barbe. Les paupières closes étaient blêmes comme des coquilles ; et des candélabres à l’entour envoyaient des rayons.

Elle arriva à la table des prêtres. Un Pharisien la retourna curieusement ; et Mannaëi, l’ayant remise d’aplomb, la posa devant Aulus, qui en fut réveillé. Par l’ouverture de leurs cils, les prunelles mortes et les prunelles éteintes semblaient se dire quelque chose.

Ensuite Mannaëi la présenta à Antipas. Dses pleurs coulèrent sur les joues du Tétrarque.

Les flambeaux s’éteignaient. Les convives partirent ; et il ne resta plus dans la salle qu’Antipas, les mains contre ses tempes, et regardant toujours la tête coupée, tandis que Phanuel, debout au milieu de la grande nef, murmurait des prières, les bras étendus.

A l’instant où se levait le Soleil, deux hommes, expédiés autrefois par Iaokanann, survinrent, avec la réponse si longtemps espérée.

Ils la confièrent à Phanuel, qui en eut un ravissement.

Puis il leur montra l’objet lugubre, sur le plateau, entre les débris du festin. Un des hommes lui dit :

- « Console-toi ! il est descendu chez les morts annoncer le Christ ! »

L’Essénien comprenait maintenant ces paroles : « Pour qu’il croisse, il faut que je diminue.»

Et tous les trois, ayant pris la tête de Iaokanann, s’en allèrent du côté de la Galilée.

Comme elle était très lourde, ils la portaient alternativement.

Douze ans de séjour dans la Haute-Éthiopie (extrait), Arnauld d’Abbadie

Monday, December 25th, 2006

CHAPITRE PREMIER.

DE KÉNEH À GONDAR.

Nous donnâmes le signal du départ à nos chameliers. Avant de quitter la rive du Nil, mon frère et moi, nous bûmes dans le creux de la main une dernière gorgée de son eau bienfaisante, en faisant le vœu de nous désaltérer un jour à ses sources mystérieuses, et nous nous éloignâmes de Kéneh, en Égypte, le 25 décembre 1837, pour nous engager dans le désert.Un prêtre piémontais, un Anglais et deux domestiques, Domingo et Ali, l’un Basque, l’autre Égyptien formaient, avec mon frère et moi, notre troupe aventureuse; le plus âgé d’entre nous pouvait avoir vingt-six ans, le plus jeune dix-sept.L’ambition de gagner le martyre avait engagé le prêtre à se mettre de notre voyage. Pendant notre court séjour au Caire, j’avais désiré, pour utiliser mon temps, prendre un maître de langue arabe, et, afin de me renseigner à ce sujet, j’étais allé un soir avec mon frère au couvent des Pères de Terre-Sainte. Le supérieur nous disait qu’il ne savait à qui nous adresser, lorsqu’on frappa discrètement à la porte du parloir.—Voici justement, reprit-il en nous désignant celui qui entrait, le Père Giuseppe Sapeto, de la Congrégation des Lazaristes; il a étudié l’arabe en Syrie, où il vient de séjourner comme missionnaire, et il pourra peut-être nous donner un bon conseil.Le Père Sapeto était jeune; sa figure avenante prévenait en sa faveur; il s’assit à côté de moi, et notre conversation eut bientôt dépassé le but de ma visite. Je lui appris que nous comptions aller dans la Haute-Éthiopie, dont les lois excluaient, sous peine de mort, tout missionnaire catholique; que plus de deux siècles auparavant ces lois avaient fait de nombreux martyrs parmi les missionnaires jésuites et franciscains1; et comme il regrettait de ne pouvoir marcher sur leurs traces, je lui proposai de partir prochainement avec nous. Mon frère trouva heureuse l’idée de faire notre voyage, croix et bannière en tête; le Père Sapeto demanda la nuit pour réfléchir, et nous nous séparâmes sans nous douter de combien d’événements notre conversation fortuite serait l’origine.Note 1: (retour) Les missionnaires catholiques ont été expulsés d’Éthiopie en 1629.Le lendemain, il nous avoua que les difficultés matérielles l’arrêtaient; nous lui offrîmes de le défrayer, de lui procurer les vêtements sacerdotaux qui lui manquaient: il accepta, et il fut convenu qu’il écrirait à ses supérieurs en Europe, afin d’obtenir leur approbation et les moyens de pourvoir ultérieurement à la Mission, si elle devait offrir des chances de succès.L’Anglais avait fait les campagnes de Portugal en qualité de volontaire dans la cavalerie de Don Pedro; il s’était distingué par sa bravoure, et n’avait quitté son drapeau qu’après la défaite entière du parti de Don Miguel. Je l’avais trouvé au Caire, à bout de ressources et sur le point de se faire musulman: deux beys s’acharnaient à le convertir; lui ne cherchait qu’aventures. Afin de lui épargner une apostasie, nous l’engageâmes aussi à nous accompagner, et il se joignit à nous.Mon frère revenait du Brésil, où il avait été chargé par l’Académie des sciences de faire des observations sur le magnétisme terrestre. Son domestique basque, Domingo, l’avait suivi pendant ce voyage.Nous arrivâmes sans incident à Kouçayr, sur la côte occidentale de la mer Rouge.

C’était l’époque du passage des pèlerins qui vont à La Mecque; aussi, ne trouvant pas à nous loger en ville, dûmes-nous camper sur la grève et faire bonne garde, la nuit, à cause des maraudeurs bédouins.

Issah, agent consulaire français, le seul chrétien catholique de la ville, venait d’être père d’une fille; il demanda à mon frère d’être le parrain de son enfant, et cela établit entre nous des relations agréables. Nous fûmes bien accueillis aussi par Heussein Bey, gouverneur de Kouçayr. Il avait servi en Grèce pendant plusieurs années, s’était trouvé en face de nos soldats et avait conçu une haute estime pour les Français.

Tous les bâtiments en partance se trouvaient déjà frêtés par les pèlerins; la dunette d’un bugalet non ponté, d’environ 50 tonneaux, nous offrait seule une chance de passage. Nous y fîmes embarquer nos bagages et nos compagnons, et nous allâmes, mon frère et moi, faire nos adieux au gouverneur. Mais en retournant à bord, nous trouvâmes tout en tumulte: les pèlerins Maugrebins voulaient loger leurs femmes sous notre dunette, et notre compagnon anglais s’efforçait vainement de les en empêcher. J’en référai au raïs, ou patron de barque.

—Puisque tu as à choisir entre ces gens et nous, lui dit le chef des Maugrebins, fais donc débarquer ces chiens de chrétiens!

Ma réponse fut vive; on se rua sur moi, et je fus désarmé. Domingo reçut une égratignure à la main, en parant un coup de sabre qui m’était porté. Mon frère se jeta dans une yole avec le Lazariste et se rendit chez le gouverneur. Nous descendîmes, l’Anglais et moi, dans un autre canot, au milieu des vociférations menaçantes de nos adversaires. Bientôt, nous vîmes l’embarcation du gouverneur armée de dix rameurs qui volait vers nous: mon frère en tenait le gouvernail. Heussein Bey était debout, un pied sur la proue; en approchant de notre bugalet, le Bey saisit un hauban et d’un bond fut à bord. La troupe de Maugrebins s’ouvrit devant lui.

—Chiens, leur dit-il, où croyez-vous être, pour oser traiter ainsi ces Français?

—Qui donc interpelles-tu ainsi, fils de maudit?—répliqua le chef des pèlerins: et cette réplique hardie fut soutenue par un murmure de ses compagnons. Le gouverneur répondit par un vigoureux soufflet, et ramenant la main sur son sabre, il se tourna vers cinq ou six de ses soldats, en disant:

—Empoignez cet homme et faites débarquer tous les autres.

Les Maugrebins étaient tous armés; ils s’entreregardèrent; mais Heussein Bey s’avança résolument au milieu d’eux, et, avec cet ascendant que donnent le courage et l’habitude du commandement, il les obligea à descendre dans les embarcations.

Le gouverneur nous emmena à son divan, fit comparaître le chef des Maugrebins, instruisit l’affaire, et dit, en voyant l’égratignure de Domingo:

—C’est dommage que ce ne soit pas une bonne blessure; cela m’eût permis de faire un exemple.—Et se tournant vers son chaouche:—Qu’on donne au drôle cent coups de bâton!

À cet arrêt, le Maugrebin, qui était fils d’un kaïd de l’Algérie, exhiba pour la première fois son passeport français.

L’agent français, ayant été mandé, dit au Bey qu’il ne pouvait autoriser la bastonnade. Heussein Bey allégua que nous étions munis d’un firman du vice-roi, et que si le gouvernement français était trop bénin envers ses sujets Maugrebins, il n’entendait point agir de même. Nous intervînmes aussi, mais nous ne pûmes obtenir que la diminution d’une moitié de la peine.

Sur un signe du Bey, quatre hommes étendirent le condamné par terre; le Bey, comme pour apaiser son humeur, lui appliqua vigoureusement les premiers coups et passa le rotin à un de ses soldais qui, acheva consciencieusement la besogne.

Le Bey nous retint à dîner, nous engagea à frêter le bugalet en entier et surtout à n’admettre à notre bord aucun pèlerin.—Nous suivîmes son conseil, et un vent favorable nous conduisit en six jours à Djeddah.

Là, mon domestique égyptien, Ali, effrayé des dangers d’un voyage en Éthiopie, nous quitta pour s’en retourner au Caire. Quant à nous, après quelques jours passés en compagnie de notre consul, l’aimable et savant M. Fresnel, nous nous embarquâmes le 11 février 1838, et le 17, nous abordions à l’île de Moussawa.

Les habitants de cette île n’avaient vu qu’un très-petit nombre d’Européens. Depuis peu, la Société biblique anglaise entretenait trois missionnaires allemands à Adwa, dans le Tigraïe, où, grâce à des présents considérables, le Dedjadj Oubié, prince régnant dans le pays, leur permettait de séjourner; ses sujets, du reste, tous schismatiques eutychiens, ne voyaient aucun inconvénient à la présence de ces prédicateurs, dont les croyances religieuses étaient si éloignées des leurs. Un naturaliste allemand, envoyé par une société scientifique de son pays, habitait également Adwa. Ces quatre messieurs étaient, avec un tailleur grec, et un officier allemand venu d’après les conseils des missionnaires, les seuls Européens alors dans le pays; aussi, l’arrivée de cinq Européens fit-elle évènement; et une foule considérable se porta sur le quai pour nous voir débarquer.

L’aspect misérable des maisons de l’île, les soldats turcs déguenillés, quelques canons rongés de rouille, couchés sur des affûts en ruine, et l’aridité des grèves offraient un triste spectacle. À l’horizon, du côté de l’ouest, s’élevaient de grandes montagnes d’un bleu sombre, que nous avions à franchir pour atteindre le premier plateau éthiopien. Ce ne fut point sans un serrement de cœur que nous prîmes terre.

À Moussawa, les indigènes parlent la langue Kacy et ils nomment l’île Batzé. Les chrétiens du haut pays l’appellent Mitwa; les gens de Dahlac, Miwa; enfin, en langue arabe, on lui donne le nom de Moussawa, qui est le plus généralement employé. La plus grande longueur de l’île est dans le sens E.-N.-O. et O.-S.-O.; cette longueur est de 880 mètres, sur une largeur de 260. Le sol est composé d’un corail blanchâtre qui produit une pierre cassante aux formes sinueuses et tourmentées. La plus grande élévation de cette île plate est au nord du cimetière, où elle s’élève à 6 mètres, tandis qu’à l’ouest le terrain s’abaisse jusqu’au niveau de la mer, qui n’a que très-peu d’eau de ce côté. En approchant de l’île, on aperçoit du côté de l’est, le cap Médir, garni d’un fortin armé de quatre pièces de 24 et d’une de 12; puis vient un espace nu et stérile, où se trouvent quelques citernes, la plupart en ruines, qui se remplissent en quelques heures sous des pluies annuelles, plus abondantes que régulières. Le cimetière musulman est du côté du nord; les païens et les chrétiens sont enterrés dans le petit îlot voisin de Touwa-Ihout. Près du cimetière musulman, s’élève une mosquée à double dôme, nommée Cheik el Hammal, où l’on reconnaît le droit d’asile à tout homme, même chrétien ou païen, qui, en s’y réfugiant, y a allumé une bougie. Selon les Éthiopiens, cet édifice est l’ancienne église dédiée à la Vierge Marie et bâtie par leur premier apôtre Frumentius, dit par eux Abba Salama. Lorsque Moussawa, enlevée à leur empire, tomba sous la loi musulmane, l’église fut convertie en mosquée, et les musulmans lui conservèrent son droit d’asile institué par son fondateur chrétien. La moitié de la partie occidentale de l’île est couverte de maisons, ou pour mieux dire de grandes huttes formées de châssis revêtus de fortes nattes en feuilles de palmier, et dont la toiture est le plus souvent recouverte de chaume. Les habitants sont tous marchands; les plus riches ont de grandes cours, où les trafiquants qu’amènent les caravanes viennent déballer leurs marchandises. Ces cours contiennent souvent un ou deux petits bâtiments construits en pierre, bas, carrés et sombres, qui servent de magasins.

Comme en Grèce, dans l’antiquité, chaque trafiquant, à son arrivée dans l’île, est tenu de choisir un habitant qui lui sert de patron, préside à ses transactions et perçoit de légers droits. Durant les deux ou trois mois dits d’hiver, seule époque où quelque fraîcheur se fasse sentir, les indigènes aisés habitent des maisons en pierre, à un étage; ils vivent le reste du temps sous leurs huttes de nattes, qu’ils construisent quelquefois sur des pilotis plantés dans la mer afin de jouir des rares brises de l’été. La marée, qui ne monte pas au delà d’un pied, et les vagues, qui ne sont que de légères ondulations, n’incommodent aucunement ces humbles demeures. Comme les bêtes de somme n’entrent pas à Moussawa, la boue et la poussière y sont très-rares. Le gouverneur habite une assez grande maison en pierre, à un étage, et couverte d’une terrasse encombrée de huttes en nattes destinées à ses femmes. Cette maison contient la salle du Divan, où il siége presque toute la journée; elle longe une petite place informe qui s’étend jusqu’au débarcadère, situé au nord de l’île et défendu en apparence par une demi-douzaine de canons en mauvais état. Le port, protégé contre les vents du sud par l’île même, et de ceux du nord par le cap Abd el Kader, a vingt pieds d’eau et un bon fond d’ancrage. Vis-à-vis le débarcadère et à l’O.-N.-O. se trouve le cap Guérar, jetée artificielle, longue d’une centaine de mètres et attenant à la terre ferme à 500 mètres environ de l’île; c’est par là surtout que Moussawa communique avec le continent; c’est par là aussi que la plupart des habitants aisés passent chaque soir en se retirant à Ommokoullo, village composé de huttes éparses et situé à une heure de la jetée de Guérar. Ils s’y rendent pour respirer un air qu’ils disent plus salubre et pour y être plus à l’aise que dans leurs demeures de l’île, où, à cause de la sonorité de l’atmosphère et de l’agglomération des maisons, ils ne peuvent presque rien cacher de leurs discours ni de leurs actions les plus intimes; à la pointe du jour, ils reviennent dans l’île pour leurs affaires. Les indigènes évaluent à 1,800 ou 2,000 âmes la population de l’île; aux époques des arrivées des caravanes, cette population s’accroît souvent de plus de moitié. Le sol nu et calciné réverbère la chaleur et la rend si intense que les indigènes même suspendent les affaires vers le milieu du jour; les rues sont alors désertes. Comme l’eau des citernes est insuffisante, les gens de Dohono en apportent journellement au moins 2,000 outres, environ 700 hectolitres, mais cette eau est saumâtre et désagréable pour un Européen; les gens aisés font venir leur provision du village d’Ommokoullo. Dans le bazar, on entend parler la langue indigène ou kacy, l’arabe, l’afar, le bidja, l’amarigna, le tigré, le saho, le galligna, l’hindoustani, le skipitare et le turc, sans compter les langues plus nombreuses encore parlées par les esclaves originaires des divers pays de l’Afrique centrale. Bon nombre des natifs de Moussawa tirent vanité de leur descendance arabe; leur teint foncé décèle en tout cas une race mélangée; l’expression astucieuse et vile qu’impriment à leurs traits leurs habitudes efféminées et leurs pensées toujours tendues vers le lucre, dispose peu en leur faveur. Ils ont le corps chétif, épuisé par les chaleurs et l’inconduite. Ils portent des turbans blancs, des caftans de couleurs vives et ordinairement en étoffe de coton très-légère; leurs pieds sont chaussés d’une espèce de sandale particulière à Moussawa; la plupart jouent avec un chapelet musulman dont les grains servent à leur arithmétique commerciale beaucoup plus qu’à leurs prières; durant l’été, tous agitent un éventail fait de feuilles de palmier, en forme de guidon. Les femmes, strictement voilées, sont souvent d’une rare beauté et d’une très-grande élégance de formes. Alléchée par l’appât du gain, cette population consent à vivre sur cette île stérile et brûlante, où elle ne tarderait pas sans doute à diminuer si des étrangers, aventuriers du négoce, ne venaient s’y fixer. La garnison variait de 50 à 80 soldats; elle comptait dans son sein quelques sujets indisciplinables que les Pachas de l’Yemen et de l’Hedjaz y envoyaient dans l’espoir que le climat et les maladies les en débarrasseraient complétement.

En débarquant, nous fîmes visite au gouverneur: il nous accueillit le plus poliment du monde et nous procura un logement. Le lendemain, nous lui présentâmes notre firman et nos lettres de recommandation, qui, du reste, ne pouvaient ajouter aux attentions qu’il avait déjà pour nous.

Ce gouverneur, dépendant du pacha de l’Hedjaz, se nommait Aïdine; on lui donnait le titre d’Aga et parfois celui de Kaïmacam, ou lieutenant-colonel; son autorité était illimitée dans l’île; mais il n’en était pas de même sur la terre ferme, où un naïb (lieutenant) investi par le pacha de Djeddah, servait de transition équivoque entre l’autorité de Moussawa et les tribus des Sahos qui vivent dans les basses-terres s’étendant entre la mer et les premiers plateaux du Tigraïe. Ces naïbs devaient être choisis parmi les descendants malheureusement dégénérés d’une famille de colons turcs et belaw établie dans ce pays depuis plusieurs siècles. C’était au naïb qu’il fallait s’adresser afin de se procurer des chameaux et des guides pour gagner Adwa. Il habitait Dohono, village situé en terre ferme sur le bord de la mer, à environ une heure de marche de la jetée de Guérar. Nous préférâmes y aller par mer, et le gouverneur nous donna son canot.

Le naïb était un vieillard frappé de paralysie et de mérycisme, au point de ne pouvoir parler que difficilement; il vivait constamment étendu sur sa couche. Nous lui fîmes présent de quelques mètres de drap rouge, et après le café d’usage, nous nous retirâmes avec une impression défavorable. Aïdine Aga chercha à nous rassurer et s’employa auprès de ce lieutenant nominal pour faciliter notre départ. Grâce à cet intermédiaire, le naïb se contenta d’une somme minime, car il prétendait à un droit sur tous les Européens qui passaient sur ses terres, et jusqu’alors il s’était servi de ce prétexte pour pratiquer des extorsions exorbitantes.

Cependant, des bruits d’un sinistre augure circulaient depuis quelques jours: le Dedjadj Oubié, disait-on, était devenu hostile aux missionnaires protestants; tantôt on rapportait que ces messieurs étaient enchaînés, tantôt qu’on allait renouveler à leur égard les scènes de massacre des anciens missionnaires catholiques; on assurait que dans tous les cas, le Dedjadj Oubié ne voulait plus admettre d’Européens dans ses États. Il fut convenu que mon frère resterait à Moussawa, avec nos compagnons et les bagages, tandis que je me rendrais en Tigraïe, pour voir le Prince et demander son assentiment à notre voyage. Mais le Père Lazariste et l’Anglais insistèrent tellement pour m’accompagner, que je dus y consentir. Aïdine Aga me fit présent de sa mule: nous trouvâmes à louer deux autres montures, et munis de guides sahos, nous partîmes au coucher du soleil, pour traverser Chilliki, petit désert brûlant et sans eau, que durant presque toute l’année, les indigènes même n’osent affronter de jour. Nous étions disposés, l’Anglais et moi, à vendre chèrement notre vie; soutenu par ce sublime désintéressement fréquent parmi les missionnaires catholiques, le Père Lazariste, lui, étreignait sa croix et marchait gaîment. Plus tard, quand je connus mieux le pays, je reconnus combien nos craintes étaient exagérées; mais à cette époque, le péril nous semblait imminent.

Ayant cheminé deux jours dans les gorges formées par des contreforts, nous arrivâmes au pied du premier plateau éthiopien, et nous l’abordâmes de front par un sentier raide et abrupte, que nous dûmes gravir à pied. Nos guides, aux formes grêles, rompus à ce genre de fatigue, marchaient avec aisance, tandis que nous, gênés par notre costume européen, nous les suivions avec peine. Après plus de deux heures d’efforts, nous atteignîmes le sommet; l’air plus frais qu’on y respirait, les ondulations des crêtes recouvertes de verdure et d’arbres conifères, nous donnaient l’espoir d’avoir à suivre désormais des chemins moins pénibles. Nous descendîmes un peu le versant opposé et nous entrâmes bientôt dans Halaïe, premier village chrétien, dont le chef nous accueillit dans sa maison.

L’Anglais, excellent cavalier, mais peu fait à la marche, était accablé de fatigue et paraissait découragé.

Le chef nous invita à nous asseoir devant une gamelle d’environ deux mètres de pourtour, posée à terre et pleine d’une bouillie résistante façonnée en pyramide dont la cîme, creusée en forme de cratère, contenait du beurre fondu. Au nombre de douze ou quatorze convives, nous nous accroupîmes autour de ce mets primitif; la montagne fut attaquée par la base: les assaillants en arrachaient la pâte, en faisaient une boulette qu’ils trempaient dans le beurre fondu, et toute ruisselante la portaient à leur bouche, laissant complaisamment couler le beurre sur leurs bras nus. Nous voulûmes manger à cette mode; ce fut aux dépens de nos vêtements. Dès la première bouchée, l’Anglais se leva et, murmurant qu’il en avait assez, il sortit de la maison. Après notre repas, je le trouvai assis tristement sur une pierre à l’écart. Je lui dis que peut-être il s’était mépris sur la nature de notre voyage et qu’il s’était fait une autre idée des privations qui semblaient nous attendre. Mon frère était soutenu par l’amour de la science, le Père Lazariste par l’enthousiasme religieux, et moi par le désir d’étudier des peuples inconnus; j’ajoutai que, pendant qu’il était encore temps d’effectuer facilement son retour, c’était à lui de bien voir s’il pourrait supporter ce nouveau genre de vie. Encouragé par mes paroles, il avoua être étonné d’un aussi rude début.

—Mais, nous marchons vers le danger, me dit-il, et je ne vous quitterai que lorsque vous serez en sûreté à Adwa.

Je remerciai ce bon compagnon de ses dispositions généreuses, mais le lendemain, je le décidai à profiter du retour des guides pour rejoindre mon frère. De Moussawa il se rendit à Djeddah, puis en Égypte, où, revenu à son premier dessein, il a fini par arriver à la dignité de Pacha.

Le chef de Halaïe trouva moyen de nous extorquer quelques talari; et trois jours après, le Père Lazariste et moi nous arrivâmes à Adwa.

En entrant en ville, nous rencontrâmes un des missionnaires protestants, abrité sous un large parasol et surveillant la construction d’une vaste maison, presque terminée. Il nous invita à nous rafraîchir chez lui, et je lui présentai mon compagnon comme missionnaire catholique, qualité qui parut ne pas lui être agréable. Il s’étonna de nous voir arriver sans bagages ni présents pour le Prince, sans même nous être assurés d’un patronage quelconque. Toutefois il voulut bien nous indiquer une maison où nous trouvâmes à nous loger; nous y passâmes trois jours, seuls, sans drogman, réduits à nous exprimer par signes avec quelques vieilles femmes dont nous partagions la demeure. Nous apprîmes alors à faire nous-mêmes notre pain, ce qui, avec de l’eau, formait depuis Halaïe notre seule nourriture. Mais ce dénûment eut cela de bon qu’il me permit d’apprécier les qualités aimables du Père Lazariste.

Le missionnaire allemand nous avait avoué que le Dedjadj Oubié était en froid avec sa mission, mais que son humeur ne manquerait pas de céder à un nouveau présent qu’il comptait lui faire; il nous avait assurés que les mauvais bruits qui couraient à la côte étaient sans fondement sérieux: que le Prince, campé à une heure de marche de la ville, ne voulait, il est vrai, recevoir la visite d’aucun Européen, mais qu’il faisait des démarches pour obtenir une audience, et que, sitôt admis, il nous en instruirait.

Deux jours après, nous vîmes, en nous promenant près de la ville, un rassemblement tumultueux autour de la maison des Allemands. Pensant que si on leur faisait violence, notre devoir était de nous trouver auprès d’eux, nous nous rendîmes armés à leur demeure, au milieu des menaces des habitants. Le chef des missionnaires nous dit d’une voix altérée:

—Les Européens vont être chassés, si toutefois on ne nous massacre tous. Je viens d’envoyer au Prince un messager; il ne reparaît pas: le tumulte s’accroît, et je ne sais en vérité ce que nous allons devenir.

Ses compagnons et lui nous remercièrent avec effusion de notre démarche. L’un d’eux était accompagné de sa femme, et elle était tout en larmes. Cependant, les attroupements s’étant dissipés, il fut convenu que ces messieurs nous feraient prévenir en cas d’un nouveau danger, et nous nous retirâmes.

Le surlendemain matin, deux soldats entrèrent chez nous et nous firent comprendre que nous étions mandés sur la place au nom du Dedjadj Oubié; mais comme le Prince s’y faisait représenter par l’abbé d’une église d’Adwa, je refusai de m’y rendre. Je fis observer toutefois au Père Sapeto que sa position différait de la mienne: j’étais un simple voyageur, tandis que lui était le représentant d’une religion qu’il cherchait à propager; que ce caractère le mettait au-dessus de mes susceptibilités, et que, dût-il séparer sa cause de la mienne, le mobile élevé qui l’animait devait l’engager à le faire sans hésiter. Je lui conseillai d’éviter de dire qu’il était prêtre et surtout de ne point toucher aux points qui séparent l’Église d’Éthiopie de celle de Rome.

L’alaka ou abbé, avec tout son clergé, siégeait sur la place du marché, au milieu d’environ 600 soldats du Prince. Il était chargé de décider de l’expulsion des Européens dont les croyances religieuses lui paraîtraient porter atteinte à celles du pays. L’interrogatoire du Père Sapeto eut lieu au moyen d’un drogman arabe; et par une coïncidence heureuse, les réponses que je lui avais conseillées s’adaptèrent aux questions qu’on lui fit. En terminant, on lui demanda le nom de son compagnon.

—Il se nomme Michaël.

—Et toi?

—Youssef.

—Deux noms de bon augure, dit l’abbé: ces noms seuls prouvent que vous appartenez à une autre race que celle des Européens qui sont en ville, et dont les noms sont anti-chrétiens comme leurs croyances et leurs mœurs. Allez; le Prince décidera relativement à vous. Nous n’avons affaire qu’avec ceux qui insultent notre Foi.

Le Père Sapeto revint et se jetant à mon cou:

—Dieu vous a inspiré, me dit-il; nous sommes sauvés; toutes mes réponses ont été acclamées!

Mais ce qu’il ne me dit pas, c’est qu’il était jeune, confiant, de façons séduisantes, et que, lorsqu’on doit réussir, tout, jusqu’à l’imprudence, semble y concourir.

Les missionnaires allemands comparurent à leur tour: leurs réponses furent, à ce qu’il paraît, d’une acrimonie déplacée: l’un de ces messieurs injuria le culte des Éthiopiens pour la Sainte Vierge et les traita d’idolâtres. L’exaspération de l’assemblée fut à son comble: l’abbé dut contenir les soldats, qui voulaient châtier sur l’heure les détracteurs de leur foi, et il congédia les missionnaires allemands, leur enjoignant de quitter le pays dans les vingt-quatre heures.

Nous nous rendîmes chez ces messieurs. Ils redoutaient surtout le moment de leur sortie de la ville; nous leur promîmes de les accompagner durant la première journée de route, dussions-nous, par cette démarche, provoquer contre nous-mêmes l’expulsion qui les frappait. Ils obtinrent un sursis de quarante-huit heures pour faire leurs préparatifs de départ. Comptant sur un établissement durable, ils s’étaient munis d’approvisionnements en tous genres: une bibliothèque, des caisses d’armes, d’outils et de poudre, quantité de choses pour présents, des vins, de la bière, des liqueurs, des conserves alimentaires, une batterie de cuisine: autant d’embarras dans un pays où tout se transporte à dos d’homme ou à dos de mulet. Jamais, disait-on, il n’était sorti d’Adwa une caravane aussi nombreuse que celle qu’allait former la suite des missionnaires. La ville, ordinairement si tranquille, fut mise en émoi par les rassemblements bruyants des porteurs et des muletiers qui, profitant de l’occasion, exigèrent un salaire plus que double. Le prince envoya des soldats pour protéger le départ; néanmoins nous accompagnâmes ces messieurs assez loin d’Adwa.

Comme nous l’avons dit déjà, ils avaient été bien reçus d’abord en Tigraïe. Un de leurs compatriotes, M. Samuel Gobat, aujourd’hui évêque protestant en Orient, les avait précédés en Éthiopie, où il avait voyagé en se conformant modestement aux usages du pays et en laissant adroitement dans l’ombre son caractère de pasteur protestant. Le rapport qu’il fit à ses supérieurs motiva l’envoi de ses successeurs; mais ceux-ci, moins heureusement inspirés, ne tardèrent pas à se rendre hostiles ceux des indigènes qui ne tiraient d’eux aucun profit. Trompés par des complaisants intéressés, ils firent venir à grands frais l’attirail volumineux du bien-être d’Europe, sans s’apercevoir que la supériorité matérielle qu’ils affichaient ainsi humiliait les habitants d’un pays pauvre, mais fier. Leur conduite hautaine et irréfléchie faisait dire aux Éthiopiens: «L’esprit de ces étrangers est troublé par l’excès du bien-être.» Le clergé les vit d’abord avec indifférence; mais, blessé par leurs critiques immodérées, il se ligua bientôt contre eux. À mesure que leur disgrâce approchait, la rapacité des courtisans du prince s’accrut; les missionnaires voulant la contenir, ne surent qu’aigrir davantage les esprits; un des deux généraux d’avant-garde, qu’ils offensèrent jusqu’à lui refuser leur porte, monta immédiatement à cheval, se rendit auprès de son maître, et, se disant l’écho de la voix publique, exposa énergiquement, avec les torts réels qu’on pouvait reprocher à ces étrangers, des griefs imaginaires, et le prince décida l’expulsion des Européens. Quelque despotique que soit un pouvoir, il tient à l’approbation de ses subordonnés, et, si elle lui échappe, il fait tout pour en avoir au moins l’apparence. Le prince et les courtisans firent valoir que les principes de la religion protestante étaient subversifs de la foi nationale; l’esprit public s’émut alors, appuya les imputations les plus absurdes, et les mesures rigoureuses reçurent la sanction de tous.

Les habitants d’Adwa nous regardaient d’assez bon œil, mais j’étais inquiet de ne pouvoir être admis chez le Dedjadj Oubié. Mes démarches aboutirent enfin. Je me procurai un drogman parlant arabe et amarigna, et je me rendis au camp.

Comblé de présents par les Allemands, le prince n’avait rien à attendre de voyageurs sans bagages et pauvres en apparence; néanmoins, par l’effet d’un caprice peut-être, il me reçut poliment, et me demanda ce que je venais faire dans son pays.

—Je viens, dis-je, respirer l’air de vos montagnes, boire l’eau de vos sources et chercher à contracter des amitiés parmi vous.

—Et que viennent faire tes compagnons, celui resté à Adwa et ceux que tu as laissés à Moussawa?

—Un de nos compagnons, lui dis-je, m’a quitté à Halaïe pour s’en retourner au-delà de la mer; mon frère étudie les airs, les eaux, et les étoiles; il est à Moussawa avec un domestique français et tous nos bagages, attendant votre agrément pour entrer dans votre pays; quant à mon compagnon d’Adwa, il est venu comme moi pour fraterniser avec vos sujets. Si vous le trouvez bon, je vais retourner à Moussawa pour annoncer à mon frère votre accueil bienveillant, et l’amener devant vous.

—Vis en sécurité, me dit le prince, après m’avoir considéré quelques instants; j’accueille volontiers les étrangers, pourvu qu’ils ne tentent pas d’altérer la foi et les coutumes de nos pères.

Et il me promit, en me congédiant, de donner des ordres pour faire protéger notre caravane dès qu’elle serait sur son territoire.

Je fus d’autant plus satisfait de cette première visite au prince, qu’il avait résolu, à ce qu’il paraît, de ne plus permettre à aucun Européen de séjourner dans le Tigraïe. L’officier allemand et le naturaliste ne tardèrent pas, en effet, à recevoir l’ordre de quitter le pays; à force d’instances, ce dernier obtint un sursis; il abjura ensuite le protestantisme, pour adopter la croyance eutychienne, et il vit encore dans le pays, où il s’est marié.

Je laissai le Père Sapeto à Adwa, et en trois jours, j’arrivai à Halaïe, où je fus rejoint par mon frère.

Le transport des marchandises et bagages se fait à dos de chameau dans le pays bas et plat qui s’étend depuis Moussawa jusqu’au pied du plateau où est situé Halaïe; à partir de ce point, l’escarpement des rampes rendant les services du chameau impossibles, on emploie des porteurs ou des bœufs. Dans le Tigraïe et dans tout le haut pays les transports se font à dos d’homme, à dos de mule ou à dos d’âne, et l’usage du chameau est inconnu. Nous n’avançâmes désormais qu’en relevant la route à la boussole; mon frère se chargeait de ce soin durant la matinée, et moi pendant l’après-midi; celui qui faisait ce travail suivait la caravane à pied. Nous ne pouvions aller qu’à petites journées, car nos porteurs souffraient de la chaleur: la saison d’hiver régnait à Moussawa, mais depuis Halaïe, nous étions en plein été. Il pleut très-rarement à Moussawa et dans les environs peu élevés au-dessus du niveau de la mer, si ce n’est dans les mois correspondants à l’hiver de France; s’il ne pleut pas en janvier et en février, le temps est ordinairement couvert, ce qui tempère les ardeurs du soleil; d’ailleurs, lors même que le ciel est sans nuages, il fait bien moins chaud, car à cette époque le soleil est plus loin du zénith, et le vent frais du nord prédomine sur toute l’étendue de la mer Rouge. Dès que le terrain s’élève à environ 1,800 mètres (et la chaîne qui supporte Halaïe a une élévation bien plus grande), l’ordre des saisons est brusquement interverti; en d’autres termes, dès qu’on atteint ce premier plateau de l’Éthiopie, les mois de décembre, janvier et février sont les plus chauds de l’année, tandis que ceux de juin, juillet et août amènent des pluies, qui deviennent plus abondantes et moins incertaines à mesure qu’on s’éloigne du littoral de la mer. Entre les tropiques, où il fait toujours chaud, on donne le nom d’hiver à la saison des pluies. Il résulte de cet antagonisme des saisons, que le voyageur peut quitter Moussawa, qu’il laisse en plein hiver, pour atteindre, au besoin, en 24 heures, le plateau de Halaïe, où il se trouve en plein été; et à mesure qu’il suit les vallées qui relient les hautes plaines aux basses terres, les plantes et les arbustes décèlent, par leur variété, leur abondance et aussi, par l’intensité plus ou moins grande de leur verdure, le passage graduel d’un régime de pluies à un autre.

En outre de nos bagages, nous avions à transporter la nourriture de nos gens, au nombre d’une trentaine. Cette nourriture consiste en farine; la ration ordinaire, pour les deux repas de chaque jour, est d’environ, deux jointées par homme; chaque homme fournit le sel et fait son pain: il prépare la pâte, la façonne en forme de boule creuse, et, avant de la mettre cuire sur la braise, introduit dans l’intérieur une pierre préalablement rougie au feu.

Le 29 mars 1838, nous arrivâmes dans un district nommé Igr-Zabo, et nous fîmes halte près d’une source qui jaillit au pied de grands rochers. Depuis Halaïe, nous étions sur le territoire du Dedjadj Kassa, fils du Dedjadj Sabagadis, prince célèbre en Éthiopie, et ancien allié de l’Angleterre. Le Dedjadj Oubié avait épousé la sœur de Kassa, mais ces princes n’entretenaient que des rapports équivoques qui devaient les conduire à une rupture violente. Le lieu de séjour habituel du Dedjadj Kassa était à deux journées, au sud, de notre route, mais nous savions que le Dedjadj Oubié concevrait de la jalousie si nous faisions des présents ou même une visite à son beau-frère.

Le district d’Igr-Zabo appartenait en fief à un des principaux vassaux du Dedjadj Kassa, nommé Gabraïe. Ce chef envoya un soldat pour réclamer de nous un droit de passage sur ses terres.

En Éthiopie, les douanes sont établies dans les centres de population; le prince les afferme annuellement; mais en outre, et dans le Tigraïe surtout, certains districts, en vertu d’anciens priviléges, perçoivent des droits de passage pour leur propre compte. Les péagers guettent nuit et jour et arrêtent les passants, afin de s’assurer s’ils ne sont pas trafiquants, car l’usage veut que ces derniers seuls soient imposés. Les droits ne sont nulle part fixés par un tarif, et varient selon l’adresse des intéressés. Dans la langue du pays, ces postes se nomment portes. Malheureusement pour nous, les voyageurs européens, et surtout les Allemands, avaient consenti à payer ces droits, quoiqu’aucun d’eux n’eût voyagé pour faire le commerce; leur facilité à payer une fois connue, les péagers d’abord, et bientôt les paysans, se postaient sur leur route, et alléguant des droits imaginaires, leur extorquaient de l’argent. J’ignorais alors, mais je pressentais qu’il ne convenait pas de nous laisser assimiler à des trafiquants, et mon instinct me guidait sûrement, car dans cette partie de l’Afrique, où tout est féodal, la considération s’accorde d’après la classe à laquelle on appartient. Les nobles et les hommes de guerre sont placés au premier rang, ensuite les hommes d’église, puis les riches cultivateurs, les propriétaires de grands troupeaux, les paysans, enfin les trafiquants, et, en dernier lieu, ceux qui exercent quelque métier manuel; parmi les marchands, ceux qui font trafic d’esclaves sont méprisés. Je ne me suis jamais soumis, en Éthiopie, à payer un droit de douane ou de passage; dans cette circonstance et dans celles du même genre où je me suis trouvé depuis, jusqu’au moment où, en changeant ma manière de voyager, je me suis affranchi ces sortes d’ennuis, le seul mobile de ma résistance a été de relever la considération due à mes compatriotes. Pour arriver à ce but, j’ai dépensé bien plus de temps, d’argent et de fatigues que si j’eusse consenti à subir ces avanies, et si mes efforts et ceux de mon frère ne les ont pas fait disparaître complétement, du moins les ont-ils rendues bien plus rares. La notoriété de notre résistance a servi de précédent, et a permis à quelques voyageurs européens, venus après nous, de suivre notre exemple et d’établir ainsi nos droits.

Ayant opposé un refus motivé à l’émissaire de Gabraïe, nous voulûmes nous remettre en marche; mais notre rusé drogman, pour se rendre agréable à Gabraïe, s’y prit si bien qu’il nous décida à passer la nuit où nous étions. On chercha à débaucher nos porteurs; le lendemain, quatre ou cinq d’entre eux nous quittèrent; nous perdîmes une journée à les remplacer, et notre provision de farine tirant à sa fin, il fallut encore une demi-journée pour s’en procurer; enfin, j’ordonnai à nos gens de se mettre en route; mais un étranger que j’avais remarqué parmi les paysans qui badaudaient autour de notre campement, donna un contre-ordre. Cet étranger, de haute taille et aux larges épaules, balançait d’un air important son javelot et son long sabre passé dans une ceinture d’un volume démesuré.

Je demandai à mon drogman ce qu’était cet homme.

—C’est, me répondit-il d’un air contrit, le principal huissier du seigneur Blata-Gabraïe; il est envoyé pour nous empêcher d’aller plus loin.

J’ordonnai de nouveau de brider les mules, et à cet effet, je fis passer un muletier devant moi. L’huissier s’avança sur nous, la main levée: je le mis bientôt hors d’état de nous nuire. Aussitôt apparurent une quarantaine de soldats qu’il avait postés aux alentours de notre bivouac. Soldats et paysans s’empressèrent auprès de l’huissier qui, malgré mon peu de ménagement pour sa personne, montra, quoiqu’en force désormais, la plus grande modération. Il chargea les plus âgés d’entre les paysans de nous garder jusqu’à l’arrivée de Gabraïe; puis quelques soldats l’emmenèrent, et il ne reparut plus. Nous apprîmes dans la suite qu’il ne passait pas pour méchant homme et qu’il était renommé pour sa voracité: il pouvait consommer en un seul repas un quartier de bœuf cru, une vingtaine de pains et une cruche d’hydromel d’environ dix litres.

Paysans et soldats nous supplièrent d’attendre leur seigneur; ils devenaient, disaient-ils, responsables de notre présence. Je m’emportai et j’affirmai que, dans ce lieu, je ne goûterais plus ni à pain ni à sel. Vers le soir, ces braves gens voyant que je prenais mon engagement au sérieux, consentirent à nous laisser continuer notre route: mais après environ une demi-heure de marche, nous les retrouvâmes arrêtés de nouveau. L’un d’eux me dit:

—Maintenant tu peux prendre de la nourriture, puisque nous avons changé de campement; nous sommes obligés, tu le sais, de vous retenir jusqu’au moment où notre maître s’entendra avec vous.

Je ne pus m’empêcher de reconnaître ce qu’il y avait de bonté dans cette concession imaginée par de simples paysans et des soldats indisciplinés.

Le lendemain, vers midi, Gabraïe, suivi de quelques soldats, vint à notre bivouac. C’était un homme d’une quarantaine d’années, maigre, avare de paroles, à l’air distingué, froid et intelligent. S’asseyant au pied d’un arbuste, il nous fit dire de lui donner trente talari et deux bons fusils.

Nous répondîmes qu’en d’autres circonstances nous lui aurions peut-être fait un présent avec plaisir, mais que retenus injustement et comme des trafiquants qui se regimbent contre les péagers, nous étions d’autant plus décidés à refuser, que l’endroit était franc de tout droit; qu’au surplus, il était le plus fort et pouvait prendre tout ce qu’il voudrait.

—À votre aise, dit-il en souriant dédaigneusement, restez où vous êtes.

Il remonta à mule et partit pour son habitation située à sept heures de marche.

Persuadés que notre volumineux attirail de voyage nous valait cette avanie, puisque je venais de faire deux fois cette même route sans rencontrer d’obstacle, nous décidâmes de détruire nos bagages. Mon frère se réserva quelques instruments d’astronomie, et nous commençâmes à tout jeter dans les grands feux allumés pour cuire le pain de nos gens. Mais paysans, soldats, porteurs, tous se précipitèrent, arrachèrent nos bagages du feu et dispersèrent les tisons et la braise. Un des porteurs me dit ensuite:

—Pourquoi en user ainsi? Ces valeurs que vous cherchez à détruire ne sont-elles pas votre seule ressource dans un pays étranger? Dieu confie les richesses à l’homme pour les utiliser et non pour les anéantir sans profit pour personne. Ne craignez-vous pas qu’il ne vous punisse d’abuser ainsi de ses dons? Les contrariétés sont éphémères; quelque occurrence peut vous rouvrir le chemin d’Adwa; vous regretteriez alors d’avoir obéi à votre impatience, et nous, qui mangeons votre pain, nous regretterions de vous avoir laissés faire.

Malgré ces sages conseils, nous persistâmes dans notre dessein. Donnant aux esprits le temps de se calmer, nous fîmes entasser nos bagages dans notre tente, comme par mesure d’ordre, et j’allumai une mèche communiquant à une caisse de poudre; mais Domingo, que j’avais chargé de voir si personne n’approchait, attira l’attention par sa frayeur; on se rua sur la tente: en un tour de main elle fut déplantée, enlevée comme par un coup de vent, et les effets furent dispersés. Je compris enfin que je jouais le rôle d’un enfant gâté qui, pour se venger de parents trop indulgents, alarme leur sollicitude en tournant sa colère contre lui-même.

Au bout de quelques jours, la plupart de nos porteurs, considérant l’expédition comme infructueuse, désertèrent les uns après les autres. Ces porteurs sont ordinairement de petits cultivateurs qui, lorsque la récolte a été mauvaise, se louent aux trafiquants pour une somme très-modique. Leur départ soulagea d’autant plus notre bourse que les sauterelles ayant dévasté plusieurs provinces du Tigraïe, le blé était hors de prix. Nous avions rencontré de longues files d’hommes tristes et amaigris, réduits par la famine à émigrer vers l’intérieur, avec leurs enfants, leurs femmes et leurs vieillards. Le paysan tigraïen passe pour être très-attaché au sol, peut-être parce que ses champs exigent plus de labeur que ceux du reste de l’Éthiopie; en temps de disette, avant de se résoudre à émigrer, il épuise sa dernière ressource, il immole son dernier bœuf de labour, sa dernière chèvre, sa dernière volaille, il sustente sa famille de feuilles ou d’herbes cuites dans de l’eau, et ce n’est qu’au dernier degré de misère, qu’il se décide à abandonner son champ pour aller louer ses services dans quelque province moins éprouvée. C’était avec la plus grande difficulté que nous nous procurions la farine nécessaire, et notre infidèle drogman, surenchérissant sur la disette, nous la faisait payer vingt-et-une fois plus cher qu’en temps ordinaire. Nos provisions personnelles étant finies, nous fûmes réduits au régime de nos porteurs.

Parmi ces derniers se trouvait un nommé Habtaïe: nous ne pouvions nous comprendre que par signes, mais nous nous étions attachés l’un à l’autre, et quand porteurs et muletiers nous abandonnèrent, il resta seul auprès de nous avec le drogman et un garçon de seize ans, natif d’Adwa, nommé Samson.

Trop peu nombreux désormais pour demeurer campés la nuit, à cause des éléphants, des animaux carnassiers et des voleurs des environs, nous dûmes aller nous établir à 600 ou 800 mètres de là, dans le village de Maïe-Ouraïe. Ce village, situé sur une éminence accotée à une montagne qui s’élève perpendiculairement comme un mur, domine la longue et étroite vallée où nous avions campé et que le typhus rend inhabitable en automne et au printemps; par bonheur l’été durait encore. En face du village, se dressent isolément dans la vallée deux gigantesques aiguilles de rocher, au pied desquelles se tient un marché hebdomadaire. À Maïe-Ouraïe, notre détention nous apparut sous des formes plus réelles; nos bagages furent mis dans une maison dont on gardait la porte, car depuis nos deux tentatives de les détruire, on surveillait nos moindres actions. Gabraïe nous envoya dire que nous ferions bien d’en finir, pendant qu’il en avait encore envie. Mais nous persistâmes dans notre refus. Le Dedjadj Kassa passait pour être équitable et, comme son père, favorable aux Européens; nous lui expédiâmes successivement deux messagers, mais ils ne reparurent pas; nous gagnâmes un paysan: il partit, fut pris, maltraité et ramené chez lui. Il ne nous restait plus qu’à essayer de communiquer avec le Dedjadj Oubié, et comme nous n’avions personne à lui envoyer, il fut décidé que je tenterais moi-même l’aventure.

Les soldats de Gabraïe, fatigués sans doute de la maigre chère qu’ils faisaient chez les paysans, avaient obtenu d’être rappelés: deux ou trois d’entre eux, avec les paysans, furent jugés suffisants pour nous surveiller. En m’appliquant à attirer les enfants du village, j’avais gagné le cœur des parents, et grâce à la familiarité qui s’établit entre nous, je m’aperçus qu’ils compatissaient à notre position. Les hommes sont honnêtes au fond, et leur appui moral au moins est acquis aux victimes de l’injustice. Au moment d’une démarche hasardeuse, on est bien aise d’un pareil appui, ne fût-ce que pour se réconforter contre les possibilités d’insuccès. Le sage n’a que faire peut-être d’un tel soutien, il se suffit à lui-même; mais je n’étais pas un sage.

Après notre frugal repas du soir, nous nous étendîmes, mon frère et moi, sur nos nattes comme d’habitude, et nous conversâmes longtemps, afin de laisser à nos gardiens le temps de désirer le sommeil. Mon frère continua à parler seul, pendant que je me glissais furtivement dehors avec Samson: en rampant avec précaution, nous pûmes sortir du village sans faire aboyer les chiens.

Samson me suivait aveuglément, car, chez les Éthiopiens, le serviteur se regarde comme le compagnon inféodé à la fortune de son maître, dont il accroît en quelque sorte la famille, et dont il doit partager l’heur et le malheur.

Nous commencions à cheminer, lorsque voyant se dessiner sur le ciel la silhouette d’un homme armé, puis d’un deuxième, nous nous remîmes à plat ventre. Plus de doute, la route était gardée. Samson me fit signe de retourner sur nos pas; je lui répondis de la même façon qu’il pouvait le faire; mais rapprochant ses deux index l’un contre l’autre, et les tournant dans la direction d’Adwa, il me fit comprendre par sa pantomime qu’il ne se séparerait pas de moi. Je me relevai alors en faisant résonner les batteries de mon fusil, et nous marchâmes résolument. Soit indécision de la part des factionnaires, soit tout autre motif, ils disparurent dans l’ombre, et nous passâmes.

Nous avions à traverser la plaine déserte de Tsam-a, qui court nord et sud, et qui, dans cet endroit, a environ onze milles géographiques de large; elle est infestée de lions, de léopards et d’éléphants, et parcourue par de petites bandes de malfaiteurs cherchant à enlever des bestiaux, à tuer les bouviers attardés ou à piller quelque compagnie de hardis trafiquants qui, pour se soustraire au péage, se hasardent à voyager de nuit. Cette plaine, dont le nom signifie soif, est dépourvue d’eau et hérissée de broussailles épineuses et d’arbres peu élevés formant d’épais fourrés où les bêtes fauves se retirent le jour. De temps à autre, nous nous arrêtions pour sonder de l’oreille le silence de la nuit; et, malgré la rapidité de notre marche, la rosée abondante, particulière aux basses terres de l’Éthiopie, glaçait nos membres. Après quelques heures de marche, nous luttions contre cette somnolence qui prend à l’avant-jour, lorsque nous arrivâmes au pied du plateau où se trouvait la frontière des États d’Oubié. Pendant que nous gravissions la montée, le panorama qui se déployait derrière nous s’éclaira: à nos pieds, une couche épaisse de vapeurs d’un blanc d’argent cachait la plaine; on apercevait seulement les pointes des deux aiguilles de rocher, près desquelles mon frère songeait sans doute avec inquiétude aux chances de ma tentative. Au-delà, on voyait les plans heurtés et majestueux de la chaîne où se trouve le village de Halaïe, derrière lequel montait un soleil radieux. Nous nous assîmes pour jouir de ce spectacle et nous détendre un peu à la chaleur des premiers rayons. Le manteau de vapeurs qui couvrait la plaine se morcela bientôt, entra en mouvement et se fondit dans l’espace; nous restâmes quelque temps à goûter le plaisir d’avoir échappé aux chances contraires de la nuit, car à l’issue heureuse d’une entreprise qui présente quelque danger, la vie semble reprendre une saveur plus douce. Après une montée d’environ deux heures, nous reçûmes l’hospitalité dans le village de Kaï-Bahri, relevant du Dedjadj Oubié, et habité presque exclusivement par des musulmans, trafiquants d’esclaves.

Depuis quelques jours, je commençais à m’exprimer en arabe. Durant mon court séjour en Égypte et jusqu’à mon arrivée à Moussawa, mes oreilles s’étaient accoutumées aux sons de cette langue; dépourvu de drogman à Halaïe, je rencontrai un Musulman qui, comme quelques-uns de ceux du Tigraïe, parlait couramment l’arabe, et, à ma grande surprise, je me trouvai tout-à-coup capable de le comprendre un peu et d’exprimer