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Frases en francés con traducción (190)

Saturday, April 21st, 2007
Unas doscientas frases donde se utilizan diversas estructuras gramaticales y vocabulario de uso frecuente en francés.

Español Francés
Te amo / Te quiero Je t’aime
La tormenta llega a la playa La tempête atteint la plage
Estas personas oyen un ruido fuerte Ces gens entendent un grand bruit
Ella ve un pájaro pequeño Elle voit un petit oiseau
Encontramos un edificio viejo Nous trouvons un vieux bâtiment
Busco mis llaves Je cherche mes clés
Te toco la cabeza Je touche ta tête
Quiere un nuevo coche blanco Il veut une nouvelle voiture blanche
Ella abre la ventana rota Elle ouvre la fenêtre cassée
La chica fuerte cierra la pesada puerta negra La fille forte ferme la lourde porte noire
Él soluciona el terrible problema Il resoud le terrible problème
El criminal enfadado pierde mucho dinero Le criminel en colère perd beaucoup d’argent
Ellos prueban la rica comida Ils goûtent la délicieuse nourriture
El policía tiene una opinión distinta Le policier a une opinion différente
Los colegas toman café frío y té caliente Les collègues boivent du café froid et du thé chaud
La empresa rica vende verduras verdes La riche compagnie vend des légumes verts
Compran diez libros nuevos Ils achètent dix nouveaux livres
Le duele la oreja derecha Il a mal à l’oreille droite
Conozco a esa persona alta Je connais cette grande personne
La señora delgada sigue a su jefe gordo La dame mince suit son chef obèse
Ellos escogen la herramienta equivocada Il choisissent le mauvais outil
Mi familia invita a los vecinos amables Ma famille invite les gentils voisins
Damos las gracias a los estudiantes aburridos Nous remercions les étudiants ennuyeux
A su marido le gusta la tarde/noche Son mari apprécie la soirée
Ella lee el periódico diario Elle lit son quotidien
El pobre se viste con ropa sucia Le pauvre homme porte des habits sales
El fuerte animal se enfrente a un pez débil Le puissant animal rencontre un poisson faible
Pago 200 euros/dolares Je paye 200 euros/dollars
Le gusta el lindo idioma Elle aime la belle langue
La tormenta llega a la playa La tempête atteint la plage
Los hombres construyen una oficina baja Les hommes construisent un bureau bas
Tiene ojos azules Il a les yeux bleus
Nieva hoy Il neige aujourd’hui
Se volverá una persona importante Il deviendra quelqu’un d’important
Estoy dentro del aeropuerto internacional Je suis à l’aéroport international
Ella tiene las manos limpias Elle a les mains propres
Es un chico joven C’est un jeune garçon
Ella es médico Elle est médecin
Me quedo contento/a Je demeure heureux
Me mojo por la lluvia Je suis mouillé par la pluie
El caballo tiene miedo Le cheval a peur
El perro blanco fue sorprendido Le chien blanc a été surpris
La sociedad moderna está muy avanzada La société moderne est très avancée
La causa del choque es desconocida La cause de la collision est inconnue
Te doy un regalo Je te fais un cadeau
Me hace una pregunta difícil Il me pose une question difficile
Recibo un mensaje de mi madre Je reçois un message de ma mère
Escribo una carta a mi padre J’écris une lettre à mon père
Viven en un pequeño pueblo Ils habitent dans une petite ville
El perro se siente detrás de la televisión Le chien est assis derrière la télé
El gato se encuentraestá tumbado en el suelo Le chat est couché sur le sol
Los niños juegan fuera Les enfants jouent dehors
Habla a propósitio de su universidad Elle parle de son université
Salen del cuarto en silencio Ils quittent la pièce en silence
Responde al profesor Il répond au professeur
Camino delante de mi casa Je marche devant ma maison
Ella se duerme en su propia cama Elle dort dans son (propre) lit
El avión vuela por encima de las montañas L’avion vole au-dessus des montagnes
Corremos a través del gran jardín Nous courrons à travers le grand jardin
El libro está colocado encima de la mesa Le livre est sur la table
Entro a la tienda contigo J’entre dans la boutique avec toi
Voy a la ciudad en tren Je vais en ville en train
Los árboles crecen rápidamente Les arbres poussent vite
Trabaja en una pequeña fábrica Il travaille dans une petite usine
Claro que creemos en Diós Nous croyons certainement en Dieu
Me quejo del precio Je me plains du prix
Ella me lanza a mí la pelota Elle me lance la balle
El abuelo enfermo muere cerca del hospital Le grand-père malade meurt près de l’hôpital
Entiendo las frases de/en esta página Je comprends les phrases de cette page
La abuela cuenta al niño una historia interesante La grand-mère raconte à l’enfant une histoire intéressante
Esperamos que estudie duro Nous espérons qu’il travaille dur
Tiene un cuchillo en la mano izquierda Il tient un couteau dans sa main gauche
Nuestro destino se ubica entre los dos lagos Notre destination est entre les deux lacs
Cocina comida sencilla para su amiga Il cuisine quelque chose de simple pour son amie
Está muy bella por la tarde La fille est superbe dans la soir
El animal violento se fue de su jaula L’animal violent est sorti de sa cage
Comparo nuestras leyes a las suyas Je compare nos lois aux vôtres
Conduzco hacia la capital, al este Je conduis vers notre capitale dans l’est
La gente muerta está enterrada bajo la tierra Les morts sont enterrés profondément dans le sol
El cura está de pie bajo las nubes brillantes Le prêtre/imam/rabbin se tiens sous le nuage éclatant
El pájaro vuela cerca de sus padres, por encima de mí L’oisillon au-dessus de moi vole près de ses parents
Este agua viene de un lugar lejano Cette eau vient de loin
Pensaba mucho sobre la vida J’ai beaucoup réfléchi à la vie
¿Cuándo viene tu amigo? Quand ton ami vient-il ?
¿Cuánto recuerdas? De quoi te souviens-tu ?
¿Cuánta gente te ayuda? Combien de gens vont t’aider ?
¿Porqué robas estas cosas? Pourquoi voles-tu ces objets ?
¿Cuántos años tienes? Quel âge as-tu ?
¿Cómo se crea este producto? Comment fabrique-t-on ce produit ?
¿Quién es el hombre más inteligente en el mundo? Qui est l’homme le plus intelligent du monde ?
¿Qué descubres en el mar? Que découvres-tu dans la mer ?
¿Qué bocadillo prefieres? Quel sandwich préfères-tu ?
¿De dónde eres? D’où viens-tu ?
¿A dónde vas? Où vas-tu ?
¿Existe esa tienda? Ce magasin existe-t-il ?
¿Cuál es la razón de esta investigación Quel est la raison de cette enquête ?
¿Qué autobuses están listos para salir? Quels bus sont prêts à partir ?
Sólo quiero comer algo Je veux juste manger quelque chose
Nunca sueño Je ne rêve jamais
Siempre llega temprano Il est toujours en avance
Algunas veces tiene razón Il a parfois raison
No ganamos nada Nous ne gagnons rien
Solemos luchar conta nuestros enemigos Normalement, nous nous battons contre nos ennemis
A menudo pierden este juego Ils perdent souvent à ce jeu
Hay muchas estrellas en el espacio Il y a beaucoup d’étoiles dans l’espace
Frecuentamente, expone su cuerpo desnudo Il expose souvent son corps nu
Raramente escondemos nuestras ideas Nous dissimulons rarement nos idées
Se ríe de nuestras bromas Il rit à quelque blague
Busco por todas partes Je regarde partout
No teme a nadie Il ne craint personne
Ella baila con alguien en la calle Elle danse avec quelqu’un dans la rue
Escoge lo que quieras Tu peux prendre tout ce que tu veux
Anoche hice el amor con mi esposa J’ai fais l’amour avec ma femme hier soir
Te ofrezco dos flores gratuitas Je t’offre deux fleurs gratuites
Cantaba mientras sus padres escuchaba Il chantait tandis que ses parents écoutaient
Comimos después de haber ido al cine Nous avons mangé après être allés au cinéma
Vimos el hotel antes que ellos Nous avons vu l’hôtel avant eux
Deberías limpiar este cuarto antes de que el dueño vuelva Tu devrais nettoyer cette pièce avant que le propriétaire revienne
Intento interesarme por la política porque tengo que votar el próximo mes J’essaie de m’intéresser à la politique parce que je dois voter le mois prochain
Este vaso está vacío, pero el otro está lleno Ce verre est vide, mais cet autre verre est plein
Gritan para que todos les presten atención Ils crient pour que quelqu’un les entende
Permito que lo hagas, aunque mi hermano te lo haya prohibido Je te permets de faire ça, bien que mon frère te l’ait interdit
Estoy cansado, por lo tanto no voy a levantarme Je suis fatigué, je ne vais donc pas me lever
Quiero matar a los prisioneros malos, menos al rubio. J’ai envie de tuer les méchants prisonniers, sauf le blond
El asesino debería haber sido declarado culpable, pero, por el contrario, fue liberado L’assassin aurait dû être reconnu coupable, mais il a été libéré à la place
Hace mucho tiempo de la última vez que nos vimos Ca fait longtemps depuis la dernière fois où nous nous sommes vus
No he oído nada de ella desde esta manaña Je n’ai pas entendu parler d’elle depuis ce matin
A pesar del peligro, entró a la casa oscura al otro lado de la iglesia/la mezquita/el templo Malgré le danger, il est entré dans la sombre maison en face de l’église/la mosquée/le temple
El alcohol estaba prohibido, según mi padre. L’alcool était interdit, d’après mon père
Me gusta esta zona debido a su historia fascinante. J’aime cette région à cause de son histoire fascinante
Descansé durante las vacaciones Je me suis reposé pendant les vacances
Espero a que venga mi hermana J’attends que ma soeur vienne
El prueba que tiene razón Il prouve qu’il a raison
Creemos que no es posible Nous pensons que ce n’est pas possible
Ella se sonríe, y él la besa. Elle sourit, et il l’embrasse
No estamos de acuerdo con su solución Nous ne sommes toujours pas d’accord avec sa solution
Sé lo en que estás pensando Je sais à quoi tu penses
La mujer sabe cocer pan La femme sait comment faire du pain
Puedo ver varias palabras Je peux voir plusieurs mots
Soy más grande que tú Je suis plus grand que toi
Es tan pequeño como tú Il est aussi petit que toi
Empieza a odiar su escuela Il commence à détester son école
Acaba de estudiar este tema duro Elle a fini d’étudier ce sujet difficile
Han dejado de pensar en el gobierno Ils ont arrêté de penser au gouvernement
Seguimos trabajando Nous continuons notre travail
Se p reparan para abandonar el barco Ils se préparent à abandonner le navire
Debo olvidarme de lo que ví Il faut que j’oublie ce que j’ai vu
Si aceptas esta extraña explicación, eres tonto Si tu acceptes cette explication bizarre, tu es un imbécile
Vendré a tu país, a menos que llueva Je viendrai dans ton pays, à moins qu’il pleuve
La niña ciega tenía un gran sentido del olfato La fille aveugle avait un grand sens de l’odorat
Ayer todos mis problemas habían desaparecido. Hier, tout mes problèmes étaient bien loin
No lo he visto desde hace tres años Je ne l’ai pas vu depuis trois ans
Supongo que me visitará durante cinco horas Je m’attends à ce qu’il vienne me voir pendant cinq heures
Decido ignorar su decisión Je décide d’ignorer leur décision
Repito mi conclusión de nuevo Je répète une nouvelle fois ma conclusion
Enseño a los alumnos a contar hasta 10 J’apprends aux élèves à compter jusqu’à dix
¿Puedes traducir este texto al inglés? Pouvez vous traduire ce texte en anglais ?
Arreglaste el daño tú mismo cuando estuviste en un accidente la última vez Tu as réparé les dégâts toi-même la dernière fois tu as eu un accident
Pienso que es imposible encontrarle un significado Je trouve qu’il est il possible d’en extraire le sens
¿Me trajiste mi maleta, o tendré que traerla yo mismo? Est-ce que tu m’apportes ma valise ou dois-je la porter moi-même?
Todavía no he podido aprender esta lección Je n’ai pas encore réussi à apprendre cette leçon
Probablemente, éste es un error muy común C’est probablement une erreur très fréquente
Afortunadamente suelo tener una buena salud, sin embargo, me hice daño en el pie. Je suis heureusement généralement en bonne santé, je me suis cependant malheureusement fait mal au pied
Hace buen tiempo, además, el sol ha brillado todo el día Il fait beau, de plus, le soleil a brillé toute la journée
¿Sabes si puede ocuparse del vino para la fiesta? Savez-vous s’il peut s’occuper du vin pour la fête ?
Mi religión es la misma que antes Ma religion est toujours la même qu’avant
Una ejército es inútil si no hay ninguna guerra Une armée est inutile s’il n’y a aucune guerre
El soldado internacional dispara a un pasajero inocente Le soldat international tire sur un passager innocent
Sin duda, es muy poco probable que vaya a pasar Il est sans doute peu probable que ça arrive jamais
Parece que es la hora de irse Il semble qu’il est l’heure de partir
Mi edad se considera un secreto On pense que mon âge est un secret
Este curso exige que utilizemos un diccionario y una calculadora Dans ce cours, nous devons utiliser un dictionnaire et une calculatrice
No me atrevo terminar lo que empecé J’ai peur d’achever ce que j’ai commencé
No tengo oportunidad de comparar mi dibujo con el tuyo Je n’ai pas l’occasion de comparer mon dessin au tien
El aparato electrico da mucha energía L’appareil électrique créé beaucoup d’énergie
Sugiero no ir al norte, sino al sur Je suggère de na pas aller au nord, mais au sud
Me siento mal. De hecho, me siento peor que la semana pasada Je me sens mal. En fait, je me sens moins bien que la semaine dernière
Los bebés todavía no pueden hablar Les bébés ne peuvent effectivement pas encore parler
Las consecuencias deben ser reconocidas inmediatamente Il faut (en) tirer les conséquences immédiatement
Sabía perfectamente si hacía falta que actuase o no Je savais très bien s’il fallait que j’agisse ou non
Mis compañeros de clase jugaban juntos, pero yo me sentaba solo en un rincón Mes camarades de classes jouaient ensemble, tandis que j’étais assis dans un coin
El niño intentaba ser amable, pero no obstante no les caía bien. L’enfant voulait être gentil avec eux, mais malgré tout ils ne l’aimaient pas
Mi profesor dijo que no debía decir ese tipo de cosas Mon professeur a dit que je ne devrais pas dire de telles choses
Mi madre siempre creía que yo necesitaba atención extra Ma mère a toujours pensé que j’avais besoin de plus d’attention
Fuente: Corregido a partir de http://home.unilang.org .

Le jeu de l’amour et du hasard, Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux

Wednesday, March 7th, 2007
COMÉDIE EN TROIS ACTES

_Représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires
du Roi, le 23 janvier 1730._

ACTEURS.

M. ORGON.
MARIO.
SILVIA.[1]
DORANTE.
LISETTE, femme de chambre de Silvia.
ARLEQUIN,[2] valet de Dorante.
UN LAQUAIS.

* * * * *

_La scène est à Paris._

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

SILVIA, LISETTE.

SILVIA.

Mais, encore une fois, de quoi vous mêlez-vous? Pourquoi répondre de mes
sentiments?

LISETTE.

C’est que j’ai cru que, dans cette occasion-ci, vos sentiments
ressembleroient à ceux de tout le monde. Monsieur votre père me demande si
vous êtes bien aise qu’il vous marie, si vous en avez quelque joie. Moi,
je lui réponds qu’oui[3]; cela va tout de suite;[4] et il n’y a peut-être
que vous de fille[5] au monde pour qui ce _oui_-là ne soit pas vrai. Le
_non_ n’est pas naturel.

SILVIA.

Le non n’est pas naturel? Quelle sotte naïveté! Le mariage auroit donc de
grands charmes pour vous?

LISETTE.

Eh bien! c’est encore _oui_, par exemple.

SILVIA.

Taisez-vous; allez répondre vos impertinences ailleurs,[6] et sachez que
ce n’est pas à vous à juger[7] de mon coeur par le vôtre.

LISETTE.

Mon coeur est fait comme celui de tout le monde. De quoi le vôtre s’avise-
t-il de n’être fait comme celui de personne?

SILVIA.

Je vous dis que, si elle osoit, elle m’appellerait une originale.[8]

LISETTE.

Si j’étois votre égale, nous verrions.

SILVIA.

Vous travaillez à me fâcher. Lisette.

LISETTE.

Ce n’est pas mon dessein. Mais, dans le fond, voyons, quel mal ai-je fait
de dire à monsieur Orgon que vous étiez bien aise d’être mariée?

SILVIA.

Premièrement, c’est que tu n’as pas dit vrai: je ne m’ennuie pas d’être
fille.

LISETTE.

Cela est encore tout neuf.[9]

SILVIA.

C’est qu’il n’est pas nécessaire que mon père croie me faire tant de
plaisir en me mariant, parce que cela le fait agir avec une confiance qui
ne servira peut-être de rien.

LISETTE.

Quoi! vous n’épouserez pas celui qu’il vous destine?

SILVIA.

Que sais-je? Peut-être ne me conviendra-t-il point, et cela m’inquiète.

LISETTE.

On dit que votre futur est un des plus honnêtes hommes du monde; qu’il est
bien fait, aimable,[10] de bonne mine; qu’on ne peut pas avoir plus
d’esprit; qu’on ne sauroit être d’un meilleur caractère. Que voulez-vous
de plus? Peut-on se figurer de mariage plus doux, d’union[11] plus
délicieuse?[12]

SILVIA.

Délicieuse? Que tu es folle, avec tes expressions!

LISETTE.

Ma foi! Madame, c’est qu’il est heureux qu’un amant de cette espèce-là
veuille se marier dans les formes;[13] il n’y a presque point de fille,
s’il lui faisoit la cour, qui ne fût en danger de l’épouser sans
cérémonie. Aimable, bien fait, voilà de quoi vivre[14] pour l’amour;
sociable et spirituel, voilà pour l’entretien de la société. Pardi![15]
tout en sera bon[16] dans cet homme-là; l’utile et l’agréable, tout s’y
trouve.[17]

SILVIA.

Oui, dans le portrait que tu en fais, et on dit qu’il y ressemble; mais
c’est un on dit, et je pourrais bien n’être pas de ce sentiment-là, moi.
Il est bel homme, dit-on, et c’est presque tant pis.

LISETTE.

Tant pis! tant pis! mais voilà une pensée bien hétéroclite![18]

SILVIA.

C’est une pensée de très bon sens.[19] Volontiers un bel homme est fat; je
l’ai remarqué.

LISETTE.

Oh! il a tort d’être fat, mais il a raison d’être beau.

SILVIA.

On ajoute qu’il est bien fait; passe.[20]

LISETTE.

Oui-da,[21] cela est pardonnable.

SILVIA.

De beauté[22] et de bonne mine, je l’en dispense; ce sont là des agréments
superflus.

LISETTE.

Vertuchoux![23] si je me marie jamais, ce superflu-là sera mon
nécessaire.[24]

SILVIA.

Tu ne sais ce que tu dis. Dans le mariage, on a plus souvent affaire à
l’homme raisonnable qu’à l’aimable homme: en un mot, je ne lui demande
qu’un bon caractère, et cela est plus difficile à trouver qu’on ne pense.
On loue beaucoup le sien; mais qui est-ce qui a vécu avec lui? Les hommes
ne se contrefont-ils[25] pas, surtout quand ils ont de l’esprit? N’en ai-
je pas vu, moi, qui paroissoient, avec leurs amis, les meilleures gens du
monde? C’est la douceur, la raison, l’enjouement même; il n’y a pas
jusqu’à leur physionomie qui ne soit garante de toutes les bonnes qualités
qu’on leur trouve. Monsieur un tel a l’air d’un galant homme, d’un homme
bien raisonnable, disoit-on tous les jours d’Ergaste. Aussi l’est-il[26]
répondoit-on; je l’ai répondu moi-même. Sa physionomie ne vous ment pas
d’un mot.[27] Oui, fiez-vous y à cette physionomie si douce, si
prévenante, qui disparoit un quart d’heure après, pour faire place à un
visage sombre, brutal, farouche, qui devient l’effroi de toute une maison.
Ergaste s’est marié; sa femme, ses enfants, son domestique, ne lui
connoissent encore que ce visage-là, pendant qu’il promène partout
ailleurs cette physionomie si aimable que nous lui voyons, et qui n’est
qu’un masque qu’il prend au sortir de chez lui.

LISETTE.

Quel fantasque avec ses deux visages!

SILVIA.

N’est-on pas content de Léandre, quand on le voit? Eh bien! chez lui,
c’est un homme qui ne dit mot, qui ne rit ni qui ne gronde:[28] c’est une
âme[29] glacée, solitaire, inaccessible. Sa femme ne la connoît point, n’a
point de commerce avec elle; elle n’est mariée qu’avec une figure qui sort
d’un cabinet, qui vient à table, et qui fait expirer de langueur, de froid
et d’ennui tout ce qui l’environne. N’est-ce pas là un mari bien amusant?

LISETTE.

Je gèle au récit que vous m’en faites. Mais Tersandre, par exemple?

SILVIA.

Oui, Tersandre! il venoit l’autre jour de s’emporter contre sa femme.
J’arrive, on m’annonce: je vois un homme qui vient à moi les bras ouverts,
d’un air serein, dégagé; vous auriez dit qu’il sortait de la conversation
la plus badine; sa bouche et ses yeux rioient encore. Le fourbe! Voilà ce
que c’est que les hommes. Qui est-ce qui croit que sa femme est à plaindre
avec lui? Je la trouvai toute abattue, le teint plombé, avec des yeux qui
venoient de pleurer; je la trouvai comme je serai peut-être: voilà mon
portrait à venir; je vais du moins risquer d’en être une copie. Elle me
fit pitié, Lisette; si j’allois te faire pitié aussi? Cela est terrible!
qu’en dis-tu? Songe à ce que c’est qu’un mari.

LISETTE.

Un mari? c’est un mari. Vous ne deviez pas finir par ce mot-là; il me
raccommode avec tout le reste.[30]

SCÈNE II.

M, ORGON, SILVIA, LISETTE.

M. ORGON.

Eh! bonjour, ma fille. La nouvelle que je viens t’annoncer te fera-t-elle
plaisir? Ton prétendu arrive aujourd’hui; son père me l’apprend par cette
lettre-ci. Tu ne me réponds rien; tu me parois triste. Lisette de son côté
baisse les yeux. Qu’est-ce que cela signifie? Parle donc, toi; de quoi
s’agit-il?

LISETTE.

Monsieur, un visage qui fait trembler, un autre qui fait mourir de froid,
une âme gelée qui se tient à l’écart; et puis le portrait d’une femme qui
a le visage abattu, un teint plombé, des yeux bouffis et qui viennent de
pleurer; voilà, Monsieur, tout ce que nous considérons avec tant de
recueillement.

M. ORGON.

Que veut dire ce galimatias? Une âme, un portrait! Explique-toi donc: je
n’y entends rien.

SILVIA.

C’est que j’entretenois Lisette du malheur d’une femme maltraitée par son
mari; je lui citois celle de Tersandre, que je trouvai l’autre jour fort
abattue, parce que son mari venoit de la quereller; et je faisois là-
dessus mes réflexions.

LISETTE.

Oui, nous parlions d’une physionomie qui va et qui vient; nous disions
qu’un mari porte un masque avec le monde, et une grimace[31] avec sa
femme.

M. ORGON.

De tout cela,[32] ma fille, je comprends que le mariage t’alarme, d’autant
plus que tu ne connois point Dorante.

LISETTE.

Premièrement, il est beau; et c’est presque tant pis.

M. ORGON.

Tant pis! Rêves-tu, avec ton tant pis?

LISETTE.

Moi, je dis ce qu’on m’apprend: c’est la doctrine de Madame; j’étudie sous
elle.

M. ORGON.

Allons, allons, il n’est pas question de tout cela. Tiens, ma chère
enfant, tu sais combien je t’aime. Dorante vient pour t’épouser. Dans le
dernier voyage que je fis en province, j’arrêtai ce mariage-là avec son
père, qui est mon intime et mon ancien ami; mais ce fut à condition
que[33] vous vous plairiez à tous deux et que vous auriez entière liberté
de vous expliquer là-dessus. Je te défends toute complaisance à mon égard.
Si Dorante ne te convient point, tu n’as qu’à le dire, et il repart; si tu
ne lui convenois pas, il repart de même,

LISETTE.

Un _duo_ de tendresse en décidera, comme à l’Opéra: «Vous me voulez, je
vous veux; vite un notaire[34]!» ou bien: «M’aimez-vous? non; ni moi non
plus, vite à cheval!»

M. ORGON.

Pour moi, je n’ai jamais vu Dorante: il étoit absent quand j’étois chez
son père; mais, sur tout le bien[35] qu’on m’en a dit, je ne saurois
craindre que vous vous remerciiez[36] ni l’un ni l’autre.

SILVIA.

Je suis pénétrée de vos bontés, mon père. Vous me défendez toute
complaisance, et je vous obéirai.

M. ORGON.

Je te l’ordonne.

SILVIA.

Mais, si j’osois, je vous proposerois, sur une idée qui me vient, de
m’accorder une grâce qui me tranquilliseroit tout à fait.

M. ORGON.

Parle … Si la chose est faisable, je te l’accorde.

SILVIA.

Elle est très faisable; mais je crains que ce ne soit abuser de vos
bontés.

M. ORGON.

Eh bien! abuse. Va, dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour
l’être assez.

LISETTE.

Il n’y a que le meilleur de tous les hommes qui puisse dire cela.

M. ORGON.

Explique-toi, ma fille.

SILVIA.

Dorante arrive ici aujourd’hui…. Si je pouvois le voir, l’examiner un
peu sans qu’il me connût! Lisette a de l’esprit, Monsieur; elle pourroit
prendre ma place pour un peu de temps, et je prendrois la sienne.

M. ORGON, _à part_.

Son idée est plaisante.[37] (_Haut_.) Laisse-moi rêver un peu à ce que tu
me dis là. (_A part_.) Si je la laisse faire, il doit arriver quelque
chose de bien singulier. Elle ne s’y attend pas elle-même…. (_Haut_.)
Soit, ma fille, je te permets le déguisement. Es-tu bien sûre de soutenir
le tien, Lisette?

LISETTE.

Moi, Monsieur? Vous savez qui je suis; essayez de m’en conter,[38] et
manquez de respect, si vous l’osez, à cette contenance-ci. Voilà un
échantillon des bons airs[39] avec lesquels je vous attends. Qu’en dites-
vous? Hem? retrouvez-vous Lisette?

M. ORGON.

Comment donc! je m’y trompe actuellement moi-même. Mais il n’y a point de
temps à perdre: va t’ajuster suivant ton rôle. Dorante peut nous
surprendre. Hâtez-vous, et qu’on donne le mot à toute la maison.

SILVIA.

Il ne me faut presque qu’un tablier.[40]

LISETTE.

Et moi, je vais à ma toilette. Venez m’y coiffer, Lisette, pour vous
accoutumer à vos fonctions…. Un peu d’attention à votre service, s’il
vous plaît.

SILVIA.

Vous serez contente, marquise. Marchons!

SCÈNE III.

MARIO, M. ORGON, SILVIA.

MARIO.

Ma soeur, je te félicite de la nouvelle que j’apprends…. Nous allons
voir ton amant, dit-on.

SILVIA.

Oui, mon frère, mais je n’ai pas le temps de m’arrêter: j’ai des affaires
sérieuses, et mon père vous les dira. Je vous quitte.

SCÈNE IV.

M. ORGON, MARIO.

M. ORGON.

Ne l’amusez pas,[41] Mario; venez, vous saurez de quoi il s’agit.

MARIO.

Qu’y a-t-il de nouveau, Monsieur?

M. ORGON.

Je commence par vous recommander d’être discret sur ce que je vais vous
dire, au moins.

MARIO.

Je suivrai vos ordres.

M. ORGON.

Nous verrons Dorante aujourd’hui; mais nous ne le verrons que déguisé.

MARIO.

Déguisé! Viendra-t-il en partie de masque?[42] lui donnerez-vous le bal?

M. ORGON.

Écoutez l’article[43] de la lettre du père. Hum!… _Je ne sais, au reste,
ce que vous penserez d’une imagination[44] qui est venue à mon fils: elle
est bizarre, il en convient lui-même; mais le motif est pardonnable et
même délicat: c’est qu’il m’a prié de lui permettre de n’arriver d’abord
chez vous que sous la figure[45] de son valet, qui, de son côté, fera le
personnage de son maître.

MARIO.

Ah! ah! cela sera plaisant.[46]

M. ORGON.

Écoutez le reste: _Mon fils sait combien l’engagement qu’il va prendre est
sérieux, et il espère, dit-il, sous ce déguisement de peu de durée, saisir
quelques traits du caractère de notre future[47] et la mieux connaître,
pour se régler ensuite sur ce qu’il doit faire, suivant la liberté que
nous sommes convenus de leur laisser. Pour moi, qui m’en fie bien à ce que
vous m’avez dit de votre aimable fille, j’ai consenti à tout, en prenant
la précaution de vous avertir, quoiqu’il m’ait demandé le secret de votre
côté. Vous en userez là-dessus avec la future comme vous le jugerez à
propos…._ Voilà ce que le père m’écrit. Ce n’est pas le tout;[48] voici
ce qui arrive: c’est que votre soeur, inquiète de son côté sur le
chapitre[49] de Dorante, dont elle ignore le secret, m’a demandé de jouer
ici la même comédie, et cela, précisément pour observer Dorante, comme
Dorante veut l’observer. Qu’en dites-vous? Savez-vous rien de plus
particulier que cela? Actuellement la maîtresse et la suivante se
travestissent. Que me conseillez-vous, Mario? Avertirai-je votre soeur, ou
non?

MARIO.

Ma foi, Monsieur, puisque les choses prennent ce train-là, je ne voudrois
pas les déranger, et je respecterois l’idée qui leur est inspirée[50] à
l’un et à l’autre. Il faudra bien qu’ils se parlent souvent tous deux sous
ce déguisement. Voyons si leur coeur ne les avertiroit[51] pas de ce
qu’ils valent. Peut-être que Dorante prendra du goût pour ma soeur, toute
soubrette qu’elle sera, et cela seroit charmant pour elle.

M. ORGON.

Nous verrons un peu comment elle se tirera d’intrigue.[52]

MARIO.

C’est une aventure qui ne sauroit manquer de nous divertir. Je veux me
trouver au début et les agacer[53] tous deux.

SCÈNE V.

SILVIA, M. ORGON, MARIO.

SILVIA.

Me voilà, Monsieur: ai-je mauvaise grâce en femme de chambre? Et vous, mon
frère, vous savez de quoi il s’agit, apparemment… Comment me trouvez-
vous?

MARIO.

Ma foi, ma soeur, c’est autant de pris que le valet;[54] mais tu pourrois
bien aussi escamoter Dorante à ta maîtresse.

SILVIA.

Franchement, je ne haïrois pas de lui plaire sous le personnage que je
joue; je ne serois pas fâchée de subjuguer sa raison, de l’étourdir[55] un
peu sur la distance qu’il y aura de lui à moi. Si mes charmes font ce
coup-là, ils me feront plaisir; je les estimerai. D’ailleurs, cela
m’aiderait à déméler Dorante. A l’égard de son valet, je ne crains pas ses
soupirs; ils n’oseront m’aborder; il y aura quelque chose dans ma
physionomie qui inspirera plus de respect que d’amour à ce faquin-là.

MARIO.

Allons, doucement, ma soeur: ce faquin-là sera votre égal…

M. ORGON.

Et ne manquera pas de t’aimer.

SILVIA.

Eh bien! l’honneur de lui plaire ne me sera pas inutile. Les valets sont
naturellement indiscrets; l’amour est babillard, et j’en ferai l’historien
de son maître.

UN VALET.

Monsieur, il vient d’arriver un domestique qui demande à vous parler; il
est suivi d’un crocheteur[56] qui porte une valise.

M. ORGON.

Qu’il entre: c’est sans doute le valet de Dorante. Son maître peut être
resté au bureau pour affaires. Où est Lisette?

SILVIA.

Lisette s’habille, et dans son miroir[57] nous trouve très imprudents
de lui livrer Dorante; elle aura bientôt fait.

M. ORGON.
Doucement! on vient.

SCENE VI.

DORANTE _en valet_, M. ORGON, SILVIA, MARIO.

DORANTE.

Je cherche M. Orgon: n’est-ce pas à lui que j’ai l’honneur de faire la
révérence?

M. ORGON.

Oui, mon ami, c’est à lui-même.

DORANTE.

Monsieur, vous avez sans doute reçu de nos nouvelles; j’appartiens à
monsieur Dorante, qui me suit, et qui m’envoie toujours[58] devant, vous
assurer de ses respects, en attendant qu’il vous en assure lui-même.

M. ORGON.

Tu fais ta commission de fort bonne grâce. Lisette, que dis-tu de ce
garçon-là?

SILVIA.

Moi, Monsieur, je dis qu’il est bien venu,[59] et qu’il promet.

DORANTE.

Vous avez bien de la bonté; je fais du mieux qu’il m’est possible.

MARIO.

Il n’est pas mal tourné, au moins: ton coeur n’a qu’à se bien tenir,[60]
Lisette.

SILVIA.

Mon coeur! c’est bien des affaires.[61]

DORANTE.

Ne vous fâchez pas, Mademoiselle; ce que dit Monsieur ne m’en fait point
accroire.[62]

SILVIA.

Cette modestie-là me plaît; continuez de même.

MARIO.

Fort bien! Mais il me semble que ce nom de Mademoiselle qu’il te donne est
bien sérieux.[63] Entre gens comme vous, le style des compliments ne doit
pas être si grave; vous seriez toujours sur le qui-vive:[64] allons,
traitez-vous plus commodément.[65] Tu as nom[66] Lisette; et toi, mon
garçon, comment t’appelles-tu?

DORANTE.

Bourguignon, Monsieur, pour vous servir.

SILVIA.

Eh bien! Bourguignon, soit.

DORANTE.

Va donc pour Lisette;[67] je n’en serai pas moins votre serviteur.

MARIO.

Votre serviteur! Ce n’est point encore là votre jargon: c’est «ton
serviteur» qu’il faut dire.

M. ORGON.

Ah! ah! ah! ah!

SILVIA, _bas à Mario_.

Vous me jouez, mon frère.

DORANTE.

A l’égard du tutoiement, j’attends les ordres de Lisette.

SILVIA.

Fais comme tu voudras, Bourguignon; voilà la glace rompue, puisque cela
divertit ces messieurs.

DORANTE.

Je t’en remercie, Lisette; et je réponds sur le champ à l’honneur que tu
me fais.

M. ORGON.

Courage, mes enfants! Si vous commencez à vous aimer vous voilà
débarrassés des cérémonies.

MARIO.

Oh! doucement! S’aimer, c’est une autre affaire: vous ne savez peut-être
pas que j’en veux au coeur de Lisette,[68] moi qui vous parle. 11 est vrai
qu’il m’est cruel; mais je ne veux pas que Bourguignon aille sur mes
brisées.[69]

SILVIA.

Oui! le prenez-vous sur ce ton-là? Et moi, je veux que Bourguignon m’aime.

DORANTE.

Tu te fais tort de dire «je veux,» belle Lisette; tu n’as pas besoin
d’ordonner pour être servie.

MARIO.

Monsieur Bourguignon, vous avez pillé cette galanterie-là quelque part.

DORANTE.

Vous avez raison, Monsieur, c’est dans ses yeux que je l’ai prise.

MARIO.

Tais-toi, c’est encore pis: je te défends d’avoir tant d’esprit.

SILVIA.

Il ne l’a pas à vos dépens, et, s’il en trouve dans mes yeux, il n’a qu’à
prendre.

M. ORGON.

Mon fils, vous perdrez votre procès;[70] retirons-nous. Dorante va venir,
allons le dire à ma fille; et vous, Lisette, montrez à ce garçon
l’appartement de son maître. Adieu, Bourguignon.

DORANTE.

Monsieur, vous me faites trop d’honneur.

SCÈNE VII.

SILVIA, DORANTE.

SILVIA, _à part_.

Ils se donnent la comédie;[71] n’importe, mettons tout à profit. Ce
garçon-ci n’est pas sot, et je ne plains pas la soubrette qui l’aura.[72]
II va m’en conter:[73] laissons-le dire, pourvu qu’il m’instruise.

DORANTE, _à part_.

Cette fille-ci m’étonne! Il n’y a point de femme au monde à qui sa
physionomie ne fît honneur: lions connoissance avec elle…. (_Haut_.)
Puisque nous sommes dans le style amical,[74] et que nous avons abjuré les
façons, dis-moi, Lisette, ta maîtresse te vaut-elle? Elle est bien hardie
d’oser avoir une femme de chambre comme toi!

SILVIA.

Bourguignon, cette question-là m’annonce que, suivant la coutume, tu
arrives avec l’intention de me dire des douceurs: n’est-il pas vrai?

DORANTE.

Ma foi, je n’étois pas venu dans ce dessein-là, je te l’avoue; tout valet
que je suis, je n’ai jamais eu de grande liaison avec les soubrettes: je
n’aime pas l’esprit domestique; mais, à ton égard, c’est une autre
affaire. Comment donc! tu me soumets; je suis presque timide; ma
familiarité n’oseroit s’apprivoiser avec toi; j’ai toujours envie d’ôter
mon chapeau[75] de dessus ma tête, et, quand je te tutoie, il me semble
que je joue:[76] enfin j’ai un penchant à te traiter avec des respects qui
te feroient rire. Quelle espèce de suivante es-tu donc, avec ton air de
princesse?

SILVIA.

Tiens, tout ce que tu dis avoir senti en me voyant est précisément
l’histoire de tous les valets qui m’ont vue.

DORANTE.

Ma foi, je ne serois pas surpris quand ce seroit aussi l’histoire de tous
les maîtres.

SILVIA.

Le trait est joli, assurément; mais, je te le répète encore, je ne suis
pas faite aux cajoleries de ceux dont la garde-robe ressemble à la tienne.

DORANTE.

C’est-à-dire que ma parure ne te plaît pas?

SILVIA.

Non, Bourguignon; laissons-la l’amour, et soyons bons amis.

DORANTE.

Rien que cela? Ton petit traité n’est composé que de deux clauses
impossibles.

SILVIA, _à part_.

Quel homme pour un valet! (_Haut_.) Il faut pourtant qu’il s’exécute; on
m’a prédit que je n’épouserai jamais qu’un homme de condition, et j’ai
juré depuis de n’en écouter jamais d’autres.

DORANTE.

Parbleu! cela est plaisant![77] Ce que tu as juré pour homme, je l’ai juré
pour femme, moi: j’ai fait serment de n’aimer sérieusement qu’une fille de
condition.

SILVIA.

Ne t’écarte donc pas de ton projet.

DORANTE.

Je ne m’en écarte peut-être pas tant que nous le croyons: tu as l’air bien
distingué, et l’on est quelquefois fille de condition sans le savoir.

SILVIA.

Ah! ha! ha! Je te remercierois de ton éloge si ma mère n’en faisoit pas
les frais.

DORANTE.

Eh bien! venge-t-en sur la mienne, si tu me trouves assez bonne mine pour
cela.

SILVIA, _à part_.

Il le mériteroit. (_Haut_.) Mais ce n’est pas là de quoi il est question:
trêve de badinage. C’est un homme de condition qui m’est prédit pour
époux, et je n’en rabattrai rien.

DORANTE.

Parbleu! si j’étois tel, la prédiction me menacerait; j’aurois peur de la
vérifier. Je n’ai pas de foi à l’astrologie, mais j’en ai beaucoup à ton
visage.

SILVIA, _à part_.

Il ne tarit point. (_Haut_.) Finiras-tu? Que t’importe la prédiction,
puisqu’elle t’exclut?

DORANTE.

Elle n’a pas prédit que je ne t’aimerois point.

SILVIA.

Non, mais elle a dit que tu n’y gagnerois rien; et moi, je te le confirme.

DORANTE.

Tu fais fort bien, Lisette: cette fierté-là te va à merveille, et,
quoiqu’elle me fasse mon procès,[78] je suis pourtant bien aise de te la
voir; je te l’ai souhaitée d’abord que[79] je t’ai vue: il te falloit
encore cette grâce-là, et je me console d’y perdre, parce que tu y gagnes.

SILVIA, _à part_.

Mais, en vérité, voilà un garçon qui me surprend, malgré que j’en
aie…[80] (_Haut._) Dis-moi, qui es-tu, toi qui me parles ainsi?

DORANTE.

Le fils d’honnêtes gens qui n’étoient pas riches.

SILVIA.

Va, je te souhaite de bon coeur une meilleure situation que la tienne, et
je voudrois pouvoir y contribuer; la fortune a tort avec toi.[81]

DORANTE.

Ma foi! l’amour a plus de tort[82] qu’elle: j’aimerois mieux qu’il me fût
permis de te demander ton coeur que d’avoir tous les biens du monde.

SILVIA, _à part_.

Nous voilà, grâce au Ciel, en conversation réglée. (_Haut_.) Bourguignon,
je ne saurois me fâcher des discours que tu me tiens; mais, je t’en prie,
changeons d’entretien. Venons à ton maître. Tu peux te passer de me parler
d’amour, je pense?

DORANTE.

Tu pourrais bien te passer de m’en faire sentir, toi.

SILVIA.

Ahi! je me fâcherai; tu m’impatientes. Encore une fois, laisse là ton
amour.

DORANTE.

Quitte donc ta figure.

SILVIA, _à part_.

A la fin, je crois qu’il m’amuse…[83] (_Haut_.) Eh bien! Bourguignon, tu
ne veux donc pas finir? Faudra-t-il que je te quitte? (_A part_.) Je
devrois déjà l’avoir fait.

DORANTE.

Attends, Lisette, je voulois moi-même te parler d’autre chose; mais je ne
sais plus ce que c’est.

SILVIA.

J’avois de mon côté quelque chose à te dire, mais tu m’as fait perdre mes
idées aussi, à moi.

DORANTE.

Je me rappelle de[84] t’avoir demandé si ta maîtresse te valoit.

SILVIA.

Tu reviens à ton chemin par un détour: adieu.

DORANTE.

Et non, te dis-je, Lisette; il ne s’agit ici que de mon maître.

SILVIA.

Eh bien! soit: je voulois te parler de lui aussi, et j’espère que tu
voudras bien me dire confidemment[85] ce qu’il est. Ton attachement pour
lui m’en donne bonne opinion: il faut qu’il ait du mérite, puisque tu le
sers.

DORANTE.

Tu me permettras peut-être bien de te remercier de ce que tu me dis là,
par exemple?

SILVIA.

Veux-tu bien ne prendre pas garde[86] à l’imprudence que j’ai eue de le
dire?

DORANTE.

Voilà encore de ces réponses qui m’emportent! Fais comme tu voudras, je
n’y résiste point, et je suis bien malheureux de me trouver arrêté par
tout ce qu’il y a de plus aimable au monde.

SILVIA.

Et moi je voudrois bien savoir comment il se fait que j’ai la bonté de
t’écouter, car, assurément, cela est singulier!

DORANTE.

Tu as raison, notre aventure est unique.

SILVIA, _à part_.

Malgré tout ce qu’il m’a dit, je ne suis point partie, je ne pars point,
me voilà encore, et je réponds! En vérité, cela passe la raillerie.
(_Haut_.) Adieu.

DORANTE.

Achevons donc ce que nous voulions dire.

SILVIA.

Adieu, te dis-je; plus de quartier. Quand ton maître sera venu, je
tâcherai, en faveur de[87] ma maîtresse, de le connoître par moi-même,
s’il en vaut la peine. En attendant, tu vois cet appartement: c’est le
vôtre.

DORANTE.

Tiens! voici mon maître.

SCÈNE VIII.

DORANTE, SILVIA, ARLEQUIN.

ARLEQUIN.

Ah! te voilà, Bourguignon? Mon porte-manteau[88] et toi, avez-vous été
bien reçus ici?

DORANTE.

Il n’étoit pas possible qu’on nous reçût mal, Monsieur.

ARLEQUIN.

Un domestique là-bas m’a dit d’entrer ici, et qu’on alloit avertir mon
beau-père, qui étoit avec ma femme.

SILVIA.

Vous voulez dire monsieur Orgon et sa fille, sans doute, Monsieur?

ARLEQUIN.

Et oui, mon beau-père et ma femme, autant vaut.[89] Je viens pour épouser,
et ils m’attendent pour être mariés; cela est convenu; il ne manque plus
que la cérémonie, qui est une bagatelle.

SILVIA.

C’est une bagatelle qui vaut bien la peine qu’on y pense.

ARLEQUIN.

Oui; mais, quand on y a pensé, on n’y pense plus.

SILVIA, _bas à Dorante_.

Bourguignon, on est homme de mérite à bon marché chez vous, ce me semble.

ARLEQUIN.

Que dites-vous là à mon valet, la belle?[90]

SILVIA.

Rien: je lui dis seulement que je vais faire descendre[91] monsieur Orgon.

ARLEQUIN.

Et pourquoi ne pas dire mon beau-père, comme moi?

SILVIA.

C’est qu’il ne l’est pas encore.

DORANTE.

Elle a raison, Monsieur: le mariage n’est pas fait.

ARLEQUIN.

Eh bien! me voilà pour le faire.

DORANTE.

Attendez donc qu’il soit fait.

ARLEQUIN.

Pardi! voilà bien des façons pour un beau-père de la veille ou du
lendemain![92]

SILVIA.

En effet, quelle si grande différence y a-t-il entre être mariée ou ne
l’être pas? Oui, Monsieur, nous avons tort, et je cours informer votre
beau-père de votre arrivée.

ARLEQUIN.

Et ma femme aussi, je vous prie. Mais, avant que de[93] partir, dites-moi
une chose: vous qui êtes si jolie, n’êtes-vous pas la soubrette de
l’hôtel?[94]

SILVIA.

Vous l’avez dit.

ARLEQUIN.

C’est fort bien fait; je m’en réjouis. Croyez-vous que je plaise ici?
Comment me trouvez-vous?

SILVIA.

Je vous trouve … plaisant[95].

ARLEQUIN.

Bon, tant mieux; entretenez-vous dans ce sentiment-là, il pourra trouver
sa place.

SILVIA.

Vous êtes bien modeste de vous en contenter. Mais je vous quitte; il faut
qu’on ait oublié d’avertir votre beau-père, car assurément il seroit venu;
et j’y vais.

ARLEQUIN.

Dites-lui que je l’attends avec affection.

SILVIA, _à part_.

Que le sort est bizarre! Aucun de ces deux hommes n’est à sa place.

SCÈNE IX.

DORANTE, ARLEQUIN.

ARLEQUIN.

Eh bien! Monsieur, mon commencement va bien: je plais déjà à la soubrette.

DORANTE.

Butor que tu es!

ARLEQUIN.

Pourquoi donc? Mon entrée est si gentille!

DORANTE.

Tu m’avois tant promis de laisser là tes façons de parler sottes et
triviales! Je t’avois donné de si bonnes instructions! Je ne t’avois
recommandé que d’être sérieux. Va, je vois bien que je suis un étourdi de
m’en être fié à toi.[96]

ARLEQUIN.

Je ferai encore mieux dans les suites,[97] et, puisque le sérieux n’est
pas suffisant, je donnerai du mélancolique;[98] je pleurerai, s’il le
faut.

DORANTE.

Je ne sais plus où j’en suis; cette aventure-ci m’étourdit. Que faut-il
que je fasse?

ARLEQUIN.

Est-ce que la fille n’est pas plaisante?[99]

DORANTE.

Tais-toi; voici monsieur Orgon qui vient.

SCÈNE X.

M. ORGON, DORANTE, ARLEQUIN.

M. ORGON.

Mon cher Monsieur, je vous demande mille pardons de vous avoir fait
attendre; mais ce n’est que de cet instant[100] que j’apprends que vous
êtes ici.

ARLEQUIN.

Monsieur, mille pardons, c’est beaucoup trop, et il n’en faut qu’un quand
on n’a fait qu’une faute: au surplus, tous mes pardons sont à votre
service.

M. ORGON.

Je tâcherai de n’en avoir pas besoin.

ARLEQUIN.

Vous êtes le maître, et moi votre serviteur.

M. ORGON.

Je suis, je vous assure, charmé de vous voir, et je vous attendois avec
impatience.

ARLEQUIN.

Je serois d’abord venu ici avec Bourguignon; mais, quand on arrive de
voyage, vous savez qu’on est si mal bâti![101] et j’étois bien aise de me
présenter dans un état plus ragoûtant.[102]

M. ORGON.

Vous y avez fort bien réussi. Ma fille s’habille; elle a été un peu
indisposée. En attendant qu’elle descende, voulez-vous vous rafraîchir?

ARLEQUIN.

Oh! je n’ai jamais refusé de trinquer[103] avec personne.

M. ORGON.

Bourguignon, ayez soin de vous, mon garçon.

ARLEQUIN.

Le gaillard est gourmet: il boira du meilleur.

M. ORGON.

Qu’il ne l’épargne pas.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

LISETTE, M. ORGON.

M. ORGON.

Eh bien! que me veux-tu, Lisette?

LISETTE.

J’ai à vous entretenir un moment.

M. ORGON.

De quoi s’agit-il?

LISETTE.

De vous dire l’état où sont les choses, parce qu’il est important
que vous en soyez éclairci, afin que vous n’ayez point à vous plaindre de
moi.

M. ORGON.

Ceci est donc bien sérieux?

LISETTE.

Oui, très sérieux. Vous avez consenti au déguisement de mademoiselle
Silvia; moi-même je l’ai trouvé d’abord sans conséquence, mais je me suis
trompée.

M. ORGON.

Et de quelle conséquence est-il donc?

LISETTE.

Monsieur, on a de la peine à se louer soi-même; mais, malgré toutes les
règles de la modestie, il faut pourtant que je vous dise que, si vous ne
mettez ordre[104] à ce qui arrive, votre prétendu gendre[105] n’aura plus
de coeur à donner à mademoiselle votre fille. Il est temps qu’elle se
déclare, cela presse: car, un jour plus tard, je n’en réponds plus.

M. ORGON.

Eh! d’où vient qu’il ne voudra plus de ma fille? Quand il la connoîtra, te
défies-tu de ses charmes?

LISETTE.

Non; mais vous ne vous méfiez pas assez des miens. Je vous avertis qu’ils
vont leur train,[106] et que je ne vous conseille pas de les laisser
faire.

M. ORGON.

Je vous en fais mes compliments Lisette. (_Il rit_.) Ah! ah! ah!

LISETTE.

Nous y voilà:[107] vous plaisantez, Monsieur, vous vous moquez de moi.
J’en suis fâchée, car vous y serez pris.

M. ORGON.

Ne t’en embarrasse pas, Lisette; va ton chemin.

LISETTE.

Je vous le répète encore, le coeur de Dorante va bien vite. Tenez,
actuellement je lui plais beaucoup, ce soir il m’aimera, il m’adorera
demain. Je ne le mérite pas, il est de mauvais goût,[108] vous en direz ce
qu’il vous plaira; mais cela ne laissera pas que d’être.[109] Voyez-vous,
demain je me garantis adorée.

M. ORGON.

Eh bien! que vous importe? S’il vous aime tant, qu’il vous épouse.

LISETTE.

Quoi! vous ne l’en empêcheriez pas?

M. ORGON.

Non, d’homme d’honneur,[110] si tu le mènes jusque là.

LISETTE.

Monsieur, prenez-y garde. Jusqu’ici je n’ai pas aidé à mes appâts, je les
ai laissé faire tout seuls, j’ai ménagé sa tête:[111] si je m’en mêle, je
la renverse, il n’y aura plus de remède.

M. ORGON.

Renverse, ravage, brûle, enfin épouse, je te le permets, si tu le peux.

LISETTE.

Sur ce pied-là, je compte ma fortune faite.

M. ORGON.

Mais, dis-moi, ma fille t’a-t-elle parlé? Que pense-t-elle de son
prétendu?

LISETTE.

Nous n’avons encore guère trouvé le moment[112] de nous parler, car ce
prétendu m’obsède; mais, à vue de pays,[113] je ne la crois pas contente;
je la trouve triste, rêveuse, et je m’attends bien qu’elle me priera de le
rebuter.

M. ORGON.

Et moi, je te le défends. J’évite de m’expliquer avec elle; j’ai mes
raisons pour faire durer ce déguisement: je veux qu’elle examine son futur
plus à loisir. Mais le valet, comment se gouberne-t-il? ne se mêle-t-il
pas d’aimer ma fille?

LISETTE.

C’est un original: j’ai remarqué qu’il fait l’homme de conséquence avec
elle, parce qu’il est bien fait;[114] il la regarde, et soupire.

M. ORGON.

Et cela la fâche.

LISETTE.

Mais… elle rougit.

M. ORGON.

Bon, tu te trompes: les regards d’un valet ne l’embarrassent pas jusque
là.[115]

LISETTE.

Monsieur, elle rougit.

M. ORGON.

C’est donc d’indignation.

LISETTE.

A la bonne heure.[116]

M. ORGON.

Eh bien! quand tu lui parleras, dis-lui que tu soupçonnes ce valet de la
prévenir contre son maître; et, si elle se fâche, ne t’en inquiète point:
ce sont mes affaires. Mais voici Dorante, qui te cherche apparemment.

SCENE II.

LISETTE, ARLEQUIN, M. ORGON.

ARLEQUIN.

Ah! je vous trouve, merveilleuse dame! je vous demandois à tout le monde.
Serviteur, cher beau-père, ou peu s’en faut.

M. ORGON.

Serviteur. Adieu, mes enfants: je vous laisse ensemble; il est bon que
vous vous aimiez un peu avant que de[117] vous marier.

ARLEQUIN.

Je ferois bien ces deux besognes-là à la fois, moi.

M. ORGON.

Point d’impatience. Adieu.

SCÈNE III.

LISETTE, ARLEQUIN.

ARLEQUIN.

Madame, il dit que je ne m’impatiente pas; il en parle bien à son aise, le
bonhomme!

LISETTE.

J’ai de la peine à croire qu’il vous en coûte tant d’attendre, Monsieur;
c’est par galanterie que vous faites l’impatient: à peine êtes-vous
arrivé. Votre amour ne sauroit être bien fort: ce n’est tout au plus qu’un
amour naissant.

ARLEQUIN.

Vous vous trompez, prodige de nos jours: un amour de votre façon[118] ne
reste pas longtemps au berceau; votre premier coup d’oeil a fait naître le
mien, le second lui a donné des forces, et le troisième l’a rendu grand
garçon. Tâchons de l’établir au plus vite; ayez soin de lui, puisque vous
êtes sa mère.

LISETTE.

Trouvez-vous qu’on le maltraite? est-il si abandonné?

ARLEQUIN.

En attendant qu’il soit pourvu, donnez-lui seulement votre belle main
blanche pour l’amuser un peu.

LISETTE.

Tenez donc, petit importun, puisqu’on ne sauroit avoir la paix qu’en vous
amusant.

ARLEQUIN, _lui baisant la main_.

Cher joujou de mon âme! cela me réjouit comme du vin délicieux. Quel
dommage de n’en avoir que roquille![119]

LISETTE.

Allons, arrêtez-vous; vous êtes trop avide.

ARLEQUIN.

Je ne demande qu’à me soutenir, en attendant que je vive.

LISETTE.

Ne faut-il pas avoir de la raison?

ARLEQUIN.

De la raison! Hélas! je l’ai perdue; vos beaux yeux sont les filous qui me
l’ont volée.

LISETTE.

Mais est-il possible que vous m’aimiez tant? Je ne saurois me le
persuader.

ARLEQUIN.

Je ne me soucie pas de ce qui est possible, moi, mais je vous aime comme
un perdu,[120] et vous verrez bien dans votre miroir que cela est juste.

LISETTE.

Mon miroir ne servirait qu’à me rendre plus incrédule.

ARLEQUIN.

Ah! mignonne, adorable! votre humilité ne seroit donc qu’une hypocrite!

LISETTE.

Quelqu’un vient à nous: c’est votre valet.

SCÈNE IV.

DORANTE, ARLEQUIN, LISETTE.

DORANTE.

Monsieur, pourrois-je vous entretenir un moment?

ARLEQUIN.

Non: maudite soit la valetaille[121] qui ne sauroit nous laisser en repos!

LISETTE.

Voyez ce qu’il vous veut, Monsieur.

DORANTE.

Je n’ai qu’un mot à vous dire.

ARLEQUIN.

Madame, s’il en dit deux, son congé sera[122] le troisième. Voyons!

DORANTE, _bas à Arlequin_.

Viens donc, impertinent![123]

ARLEQUIN, _bas à Dorante_.

Ce sont des injures, et non pas des mots, cela… (_A Lisette_) Ma reine,
excusez.

LISETTE.

Faites, faites.

DORANTE.

Débarrasse-moi de tout ceci.[124] Ne te livre point;[125] parois sérieux
et rêveur, et même mécontent: entends-tu?

ARLEQUIN.

Oui, mon ami; ne vous inquiétez pas, et retirez-vous.

SCÈNE V.

ARLEQUIN, LISETTE.

ARLEQUIN.

Ah! Madame! sans lui j’allois vous dire de belles choses, et je n’en
trouverai plus que de communes à cette heure, hormis mon amour, qui est
extraordinaire. Mais, à propos de mon amour, quand est-ce que le vôtre lui
tiendra compagnie?

LISETTE.

Il faut espérer que cela viendra.

ARLEQUIN.

Et croyez-vous que cela vienne?

LISETTE.

La question est vive:[126] savez-vous bien que vous m’embarrassez?

ARLEQUIN.

Que voulez-vous? je brûle, et je crie au feu.

LISETTE.

S’il m’étoit permis de m’expliquer si vite…

ARLEQUIN.

Je suis du sentiment que vous le pouvez en conscience.

LISETTE.

La retenue de mon sexe ne le veut pas.

ARLEQUIN.

Ce n’est donc pas la retenue d’à présent, qui donne bien
d’autres permissions.

LISETTE.

Mais que me demandez-vous?

ARLEQUIN.

Dites-moi un petit brin[127] que vous m’aimez. Tenez, je vous aime, moi.
Faites l’écho: répétez, Princesse.

LISETTE.

Quel insatiable! Eh bien! Monsieur, je vous aime.

ARLEQUIN.

Eh bien! Madame, je me meurs, mon bonheur me confond, j’ai peur d’en
courir les champs.[128] Vous m’aimez! cela est admirable!

LISETTE.

J’aurois lieu, à mon tour, d’être étonnée de la promptitude de votre
hommage. Peut-être m’aimerez-vous moins quand nous nous connoîtrons mieux.

ARLEQUIN.

Ah! Madame, quand nous en serons là, j’y perdrai beaucoup, il y aura bien
à décompter.[129]

LISETTE.

Vous me croyez plus de qualités que je n’en ai.

ARLEQUIN.

Et vous, Madame, vous ne savez pas les miennes, et je ne devrois vous
parler qu’à genoux.

LISETTE.

Souvenez-vous qu’on n’est pas les maîtres[130] de son sort.

ARLEQUIN.

Les pères et mères font tout à leur tête.[131]

LISETTE.

Pour moi, mon coeur vous auroit choisi, dans quelque état que vous eussiez
été.

ARLEQUIN.

Il a beau jeu[132] pour me choisir encore.

LISETTE.

Puis-je me flatter que vous êtes de même à mon égard?

ARLEQUIN.

Hélas! quand vous ne seriez que Perrette ou Margot,[133] quand je vous
aurois vue, le martinet à la main, descendre à la cave, vous auriez
toujours été ma princesse.

LISETTE.

Puissent de si beaux sentiments être durables!

ARLEQUIN.

Pour les fortifier de part et d’autre, jurons-nous de nous aimer toujours,
en dépit de toutes les fautes d’orthographe[134] que vous aurez faites sur
mon compte.

LISETTE.

J’ai plus d’intérêt à ce serment-là que vous, et je le fais de tout mon
coeur.

ARLEQUIN _se met à genoux_.

Votre bonté m’éblouit, et je me prosterne devant elle.

LISETTE.

Arrêtez-vous! Je ne saurais vous souffrir dans cette posture-là; je serois
ridicule de vous y laisser: levez-vous. Voilà encore quelqu’un.

SCÈNE VI.

LISETTE, ARLEQUIN, SILVIA.

LISETTE.

Que voulez-vous, Lisette?

SILVIA.

J’aurois à vous parler, Madame.

ARLEQUIN.

Ne voilà-t-il pas![135] Hé! ma mie,[136] revenez dans un quart d’heure,
allez: les femmes de chambre de mon pays n’entrent point qu’on ne les
appelle.[137]

SILVIA.

Monsieur, il faut que je parle à Madame.

ARLEQUIN.

Mais voyez l’opiniâtre soubrette! Reine de ma vie, renvoyez-la. Retournez-
vous en, ma fille; nous avons ordre de nous aimer avant qu’on nous marie;
n’interrompez point nos fonctions.

LISETTE.

Ne pouvez-vous pas revenir dans un moment, Lisette?

SILVIA.

Mais, Madame…

ARLEQUIN.

Mais, ce mais-là n’est bon qu’à me donner la fièvre.

SILVIA, _à part_.

Ah! le vilain homme! (_Haut_.) Madame, je vous assure que cela est pressé.

LISETTE.

Permettez donc que je m’en défasse, Monsieur.

ARLEQUIN.

Puisque le diable le veut,[138] et elle aussi… Patience… je me
promènerai en attendant qu’elle ait fait. Ah! Les sottes gens que nos
gens!

SCÈNE VII.

SILVIA, LISETTE.

SILVIA.

Je vous trouve admirable[139] de ne pas le renvoyer tout d’un coup et de
me faire essuyer les brutalités de cet animal-là!

LISETTE.

Pardi! Madame, je ne puis pas jouer deux rôles à la fois: il faut que je
paroisse ou la maîtresse ou la suivante, que j’obéisse ou que j’ordonne.

SILVIA.

Fort bien; mais, puisqu’il n’y est plus, écoutez-moi comme votre
maîtresse. Vous voyez bien que cet homme-là ne me convient point.

LISETTE.

Vous n’avez pas eu le temps de l’examiner beaucoup.

SILVIA.

Etes-vous folle, avec votre examen? Est-il nécessaire de le voir deux fois
pour juger du peu de convenance? En un mot, je n’en veux point.
Apparemment que mon père n’approuve pas la répugnance qu’il me voit, car
il me fuit et ne me dit mot. Dans cette conjoncture, c’est à vous à me
tirer tout doucement d’affaire en témoignant adroitement à ce jeune homme
que vous n’êtes pas dans le goût de l’épouser.

LISETTE.

Je ne saurois, Madame.

SILVIA.

Vous ne sauriez? Et qu’est-ce qui vous en empêche?

LISETTE.

Monsieur Orgon me l’a défendu.

SILVIA.

Il vous l’a défendu! Mais je ne reconnois point mon père à ce procédé-là!

LISETTE.

Positivement défendu.

SILVIA.

Eh bien! je vous charge de lui dire mes dégoûts et de l’assurer qu’ils
sont invincibles. Je ne saurois me persuader qu’après cela il veuille
pousser les choses plus loin.

LISETTE.

Mais, Madame, le futur, qu’a-t-il donc de si désagréable, de si rebutant?

SILVIA.

Il me déplaît, vous dis-je, et votre peu de zèle aussi.

LISETTE.

Donnez-vous le temps de voir ce qu’il est: voilà tout ce qu’on vous
demande.

SILVIA.

Je le hais assez sans prendre du temps pour le haïr davantage.

LISETTE.

Son valet, qui fait l’important, ne vous auroit-il point gâté l’esprit sur
son compte?[140]

SILVIA.

Hum! la sotte! son valet a bien affaire ici!

LISETTE.

C’est que je me méfie de lui, car il est raisonneur.

SILVIA.

Finissez vos portraits, on n’en a que faire.[141] J’ai soin que ce valet
me parle peu, et, dans le peu qu’il m’a dit, il ne m’a jamais rien dit que
de très sage.

LISETTE.

Je crois qu’il est homme à vous avoir conté des histoires maladroites pour
faire briller son bel esprit.

SILVIA.

Mon déguisement ne m’expose-t-il pas à m’entendre dire de jolies choses! A
qui en avez-vous? D’où vous vient la manie d’imputer à ce garçon une
répugnance à laquelle il n’a point de part? Car enfin vous m’obligez à le
justifier: il n’est pas question de le brouiller avec son maître, ni d’en
faire un fourbe pour me faire une imbécile, moi qui écoute ses histoires.

LISETTE.

Oh! Madame, dès que vous le défendez sur ce ton-là, et que cela va jusqu’à
vous fâcher, je n’ai plus rien à dire.

SILVIA.

Dès que je le défends sur ce ton-là! Qu’est-ce que c’est que le ton dont
vous dites cela vous-même? Qu’entendez-vous par ce discours? Que se
passe-t-il dans votre esprit?

LISETTE.

Je dis, Madame, que je ne vous ai jamais vue comme vous êtes, et que je ne
conçois rien à votre aigreur. Eh bien! si ce valet n’a rien dit, à la
bonne heure; il ne faut pas vous emporter pour le justifier; je vous
crois, voilà qui est fini; je ne m’oppose pas à la bonne opinion que vous
en avez, moi.

SILVIA.

Voyez-vous le mauvais esprit! comme elle tourne les choses! Je me sens
dans une indignation… qui… va jusqu’aux larmes.

LISETTE,

En quoi donc,[142] Madame? Quelle finesse entendez-vous à ce que je dis?

SILVIA.

Moi, j’y entends finesse! moi, je vous querelle pour lui! j’ai bonne
opinion de lui! Vous me manquez de respect jusque là! Bonne opinion, juste
Ciel! bonne opinion! Que faut-il que je réponde à cela? Qu’est-ce que cela
veut dire? A qui parlez-vous? Qui est-ce qui est à l’abri de ce qui
m’arrive? Où en sommes-nous?

LISETTE.

Je n’en sais rien; mais je ne reviendrai de longtemps de la surprise où
vous me jetez.

SILVIA.

Elle a des façons de parler qui me mettent hors de moi. Retirez-vous, vous
m’êtes insupportable; laissez-moi, je prendrai d’autres mesures.

SCÈNE VIII.

SILVIA.

Je frissonne encore de ce que je lui ai entendu dire. Avec quelle
impudence les domestiques ne nous traitent-ils pas dans leur esprit! Comme
ces gens-là vous dégradent! Je ne saurois m’en remettre; je n’oserois
songer aux termes dont elle s’est servie: ils me font toujours[143] peur.
Il s’agit d’un valet! Ah! l’étrange chose! Écartons l’idée dont cette
insolente est venue me noircir l’imagination.[144] Voici Bourguignon,
voilà cet objet[145] en question pour lequel je m’emporte; mais ce n’est
pas sa faute, le pauvre garçon! et je ne dois pas m’en prendre à lui.

SCÈNE IX.

DORANTE. SILVIA.

DORANTE.

Lisette, quelque éloignement que tu aies pour moi, je suis forcé de te
parler; je crois que j’ai à me plaindre de toi.

SILVIA.

Bourguignon, ne nous tutoyons plus, je t’en prie.

DORANTE.

Comme tu voudras.

SILVIA.

Tu n’en fais pourtant rien.

DORANTE.

Ni toi non plus; tu me dis: «Je t’en prie.»

SILVIA.

C’est que cela m’est échappé.

DORANTE.

Eh bien! crois-moi, parlons comme nous pourrons: ce n’est pas la peine de
nous gêner pour le peu de temps que nous avons à nous voir.

SILVIA.

Est-ce que ton maître s’en va? Il n’y auroit pas grande perte.

DORANTE.

Ni à moi[146] non plus, n’est-il pas vrai? J’achève ta pensée.

SILVIA.

Je l’achèverois bien moi-même, si j’en avois envie; mais je ne songe pas à
toi.

DORANTE.

Et moi, je ne te perds point de vue.

SILVIA.

Tiens, Bourguignon, une bonne fois pour toutes, demeure, va-t-en, reviens,
tout cela doit m’être indifférent, et me l’est en effet: je ne te veux ni
bien ni mal; je ne te hais, ni ne t’aime, ni ne t’aimerai, à moins que
l’esprit ne me tourne, Voilà mes dispositions; ma raison ne m’en permet
point d’autres, et je devrois me dispenser de te le dire.

DORANTE.

Mon malheur est inconcevable: tu m’ôtes peut-être tout le repos de ma vie.

SILVIA.

Quelle fantaisie il s’est allé mettre dans l’esprit! Il me fait de la
peine. Reviens à toi. Tu me parles, je te réponds: c’est beaucoup, c’est
trop même, tu peux m’en croire, et, si tu étois instruit, en vérité, tu
serois content de moi; tu me trouverais d’une bonté sans exemple, d’une
bonté que je blâmerois dans une autre. Je ne me la reproche pourtant pas;
le fond de mon coeur me rassure: ce que je fais est louable, c’est par
générosité que je te parle; mais il ne faut pas que cela dure: ces
générosités-là ne sont bonnes qu’en passant,[147] et je ne suis pas faite
pour me rassurer toujours[148] sur l’innocence de mes intentions. A la
fin, cela ne ressembleroit plus à rien.[149] Ainsi, finissons,
Bourguignon; finissons, je t’en prie. Qu’est-ce que cela signifie? C’est
se moquer. Allons, qu’il n’en soit plus parlé.

DORANTE.

Ah! ma chère Lisette, que je souffre!

SILVIA.

Venons à ce que te voulois me dire. Tu te plaignois de moi quand tu es
entré: de quoi étoit-il question?

DORANTE.

De rien, d’une bagatelle; j’avois envie de te voir, et je crois que je
n’ai pris qu’un prétexte.

SILVIA, _à part_.

Que dire à cela? Quand je m’en fâcherois, il n’en seroit ni plus ni
moins.[150]

DORANTE.

Ta maîtresse, en partant, a paru m’accuser de t’avoir parlé au désavantage
de mon maître.

SILVIA.

Elle se l’imagine, et, si elle t’en parle encore, tu peux le nier
hardiment; je me charge du reste.

DORANTE.

Eh! ce n’est pas cela qui m’occupe.

SILVIA.

Si tu n’as que cela à me dire, nous n’avons plus que faire ensemble.

DORANTE.

Laisse-moi du moins le plaisir de te voir.

SILVIA.

Le beau motif qu’il me fournit là! J’amuserai[151] la passion de
Bourguignon! Le souvenir de tout ceci me fera bien rire un jour.

DORANTE.

Tu me railles, tu as raison: je ne sais ce que je dis ni ce que je te
demande. Adieu.

SILVIA.

Adieu; tu prends le bon parti… Mais, à propos de tes adieux, il me reste
encore une chose à savoir. Vous partez, m’as-tu dit… Cela est-il
sérieux?

DORANTE.

Pour moi, il faut que je parte, ou que la tête me tourne.

SILVIA.

Je ne t’arrêtois pas pour cette réponse-là, par exemple.

DORANTE.

Et je n’ai fait qu’une faute: c’est de n’être pas parti dès que je t’ai
vue.

SILVIA, _à part_.

J’ai besoin à tout moment d’oublier que je l’écoute.

DORANTE.

Si tu savois, Lisette, l’état où je me trouve…

SILVIA.

Oh! il n’est pas si curieux à savoir que le mien, je t’en assure.[152]

DORANTE.

Que peux-tu me reprocher? Je ne me propose pas de te rendre sensible.[153]

SILVIA, _à part_.

I1 ne faudroit pas s’y fier.

DORANTE.

Et que pourrois-je espérer en tâchant de me faire aimer? Hélas! quand même
j’aurois ton coeur.

SILVIA.

Que le Ciel m’en préserve! Quand tu l’aurois, tu ne le saurois pas, et je
ferois si bien que je ne le saurois pas moi-même. Tenez, quelle idée il
lui vient là!

DORANTE.

Il est donc bien vrai que tu ne me hais, ni ne m’aimes, ni ne m’aimeras?

SILVIA.

Sans difficulté.[154]

DORANTE.

Sans difficulté! Qu’ai-je donc de si affreux?

SILVIA.

Rien: ce n’est pas là ce qui te nuit.

DORANTE.

Eh bien! chère Lisette, dis-le moi cent fois, que tu ne m’aimeras point.

SILVIA.

Oh! je te l’ai assez dit! Tâche de me croire.

DORANTE.

Il faut que je le croie! Désespère une passion dangereuse, sauve-moi des
effets que j’en crains; tu ne me hais, ni ne m’aimes, ni ne m’aimeras!
Accable mon coeur de cette certitude-là! J’agis de bonne foi, donne-moi du
secours contre moi-même: il m’est nécessaire, je te le demande à genoux.

(_Il se jette à genoux. Dans ce moment, M. Orgon et Mario entrent, et ne
disent mot_.)

SCÈNE X.

M. ORGON, MARIO, SILVIA, DORANTE.

SILVIA.

Ah! nous y voilà! il ne manquoit plus que cette façon-là[155] à mon
aventure! Que je suis malheureuse! C’est ma facilité qui le place là.
Lève-toi donc, Bourguignon, je t’en conjure: il peut venir quelqu’un. Je
dirai ce qu’il te plaira. Que me veux-tu? Je ne te hais point. Lève-toi;
je t’aimerois si je pouvois; tu ne me déplais point, cela doit te suffire.

DORANTE.

Quoi! Lisette, si je n’étois pas ce que je suis, si j’étois riche, d’une
condition honnête, et que je t’aimasse autant que je t’aime, ton coeur
n’auroit point de répugnance pour moï?

SILVIA.

Assurément.

DORANTE.

Tu ne me haïrois pas? tu me souffrirois?

SILVIA.

Volontiers…. Mais lève-toi.

DORANTE.

Tu parois le dire sérieusement, et, si cela est, ma raison est perdue,

SILVIA.

Je dis ce que tu veux, et tu ne te lèves point!

M. ORGON, _s’approchant_.

C’est bien dommage de vous interrompre: cela, va à merveille, mes enfants;
courage.

SILVIA.

Je ne saurois empêcher ce garçon de se mettre à genoux, Monsieur; je ne
suis pas en état de lui en imposer, je pense?

M. ORGON.

Vous vous convenez parfaitement bien tous deux; mais j’ai à te dire un
mot, Lisette, et vous reprendrez votre conversation quand nous serons
partis. Vous le voulez bien, Bourguignon?

DORANTE.

Je me retire, Monsieur.

M. ORGON.

Allez, et tâchez de parler de votre maître avec un peu plus de ménagement
que vous ne faites.

DORANTE.

Moi, Monsieur?

MARIO.

Vous-même, monsieur Bourguignon; vous ne brillez pas trop dans le
respect[156] que vous avez pour votre maître, dit-on.

DORANTE.

Je ne sais ce qu’on veut dire.

M. ORGON.

Adieu, adieu; vous vous justifierez une autre fois.

Une vie (extrait), Guy de Maupassant

Thursday, March 1st, 2007

I

1883

Jeanne, ayant fini ses malles, s’approcha de la fenêtre, mais la
pluie ne cessait pas.

L’averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les
toits. Le ciel, bas et chargé d’eau, semblait crevé, se vidant sur
la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des
rafales passaient, pleines d’une chaleur lourde. Le ronflement des
ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons,
comme des éponges, buvaient l’humidité qui pénétrait au-dedans et
faisait suer les murs de la cave au grenier.

Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours,
prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis
si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps
ne s’éclaircissait pas, et pour la centième fois depuis le matin
elle interrogeait l’horizon.

Puis, elle s’aperçut qu’elle avait oublié de mettre son calendrier
dans son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton
divisé par mois, et portant au milieu d’un dessin la date de
l’année courante, 1819, en chiffres d’or. Puis, elle biffa à coups
de crayon les quatre premières colonnes, rayant chaque nom de
saint jusqu’au 2 mai, jour de sa sortie du couvent.

Une voix, derrière la porte, appela:

– Jeannette!

Jeanne répondit:

– Entre, papa.

Et son père parut.

Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme
de l’autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J.
Rousseau, il avait des tendresses d’amant pour la nature, les
champs, les bois, les bêtes.

Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-
treize; mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation,
il exécrait la tyrannie d’une haine inoffensive et déclamatoire.

Sa grande force et sa grande faiblesse, c’était la bonté, une
bonté qui n’avait pas assez de bras pour caresser, pour donner,
pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance,
comme l’engourdissement d’un nerf de la volonté, une lacune dans
l’énergie, presque un vice.

Homme de théorie, il méditait tout un plan d’éducation pour sa
fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.

Elle était demeurée jusqu’à douze ans dans la maison, puis, malgré
les pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Coeur.

Il l’avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et
ignorante des choses humaines. Il voulait qu’on la lui rendît
chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de
bain de poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la
terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l’aspect
de l’amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois
sereines de la vie.

Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et
d’appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les
hasards charmants que, dans le désoeuvrement des jours, la
longueur des nuits, la solitude des espérances, son esprit avait
déjà parcourus.

Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d’un blond
luisant qu’on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair
d’aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d’un léger duvet,
d’une sorte de velours pâle qu’on apercevait un peu quand le
soleil la caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque
qu’ont ceux des bonshommes en faïence de Hollande.

Elle avait, sur l’aile gauche de la narine, un petit grain de
beauté, un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques
poils si semblables à sa peau qu’on les distinguait à peine. Elle
était grande, mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix
nette semblait parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de
la joie autour d’elle. Souvent, d’un geste familier, elle portait
ses deux mains à ses tempes comme pour lisser sa chevelure.

Elle courut à son père et l’embrassa, en l’étreignant:

– Eh bien, partons-nous? dit-elle.

Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs et qu’il portait assez
longs, et, tendant la main vers la fenêtre:

– Comment veux-tu voyager par un temps pareil?

Mais elle le priait, câline et tendre:

– Oh! papa, partons, je t’en supplie. Il fera beau dans l’après-
midi.

– Mais ta mère n’y consentira jamais.

– Si, je te le promets, je m’en charge.

– Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.

Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait
attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.

Depuis son entrée au Sacré-Coeur elle n’avait pas quitté Rouen,
son père ne permettant aucune distraction avant l’âge qu’il avait
fixé. Deux fois seulement on l’avait emmenée quinze jours à Paris,
mais c’était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.

Elle allait maintenant passer l’été dans leur propriété des
Peuples, vieux château de famille planté sur la falaise près
d’Yport; et elle se promettait une joie infinie de cette vie libre
au bord des flots. Puis, il était entendu qu’on lui faisait don de
ce manoir, qu’elle habiterait toujours lorsqu’elle serait mariée.

Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le
premier gros chagrin de son existence.

Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la
chambre de sa mère, criant par toute la maison:

– Papa, papa! maman veut bien; fais atteler.

Le déluge ne s’apaisait point; on eût dit même qu’il redoublait
quand la calèche s’avança devant la porte.

Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne
descendit l’escalier, soutenue d’un côté par son mari, et, de
l’autre, par une grande fille de chambre forte et bien découplée
comme un gars. C’était une Normande du pays de Caux, qui
paraissait au moins vingt ans, bien qu’elle en eût au plus dix-
huit. On la traitait dans la famille un peu comme une seconde
fille, car elle avait été la soeur de lait de Jeanne. Elle
s’appelait Rosalie.

Sa principale fonction consistait d’ailleurs à guider les pas de
sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d’une
hypertrophie du coeur dont elle se plaignait sans cesse.

La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil
hôtel, regarda la cour où l’eau ruisselait et murmura:

– Ce n’est vraiment pas raisonnable.

Son mari, toujours souriant, répondit:

– C’est vous qui l’avez voulu, madame Adélaïde.

Comme elle portait ce nom pompeux d’Adélaïde, il le faisait
toujours précéder de «madame» avec un certain air de respect un
peu moqueur.

Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture
dont tous les ressorts plièrent. Le baron s’assit à son côté,
Jeanne et Rosalie prirent place sur la banquette à reculons.

La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu’on
disposa sur les genoux, plus deux paniers qu’on dissimula sous les
jambes; puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et
s’enveloppa d’une grande couverture qui la coiffait entièrement.
Le concierge et sa femme vinrent saluer en fermant la portière;
ils reçurent les dernières recommandations pour les malles qui
devaient suivre dans une charrette; et on partit.

Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la
pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La
bourrasque gémissante battait les vitres, inondait la chaussée.

La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur
le quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les
vergues, les cordages se dressaient tristement dans le ciel
ruisselant, comme des arbres dépouillés; puis elle s’engagea sur
le long boulevard du mont Riboudet.

Bientôt, on traversa les prairies; et, de temps en temps, un saule
noyé, les branches tombantes, avec un abandonnement de cadavre, se
dessinait gravement à travers un brouillard d’eau. Les fers des
chevaux clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de
boue.

On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la
terre. Petite mère, se renversant, appuya sa tête et ferma les
paupières. Le baron considérait d’un oeil morne les campagnes
monotones et trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait
de cette songerie animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce
ruissellement tiède, se sentait revivre ainsi qu’une plante
enfermée qu’on vient de remettre à l’air; et l’épaisseur de sa
joie, comme un feuillage, abritait son coeur de la tristesse. Bien
qu’elle ne parlât pas, elle avait envie de chanter, de tendre au-
dehors sa main pour l’emplir d’eau qu’elle boirait; et elle
jouissait d’être emportée au grand trot des chevaux, de voir la
désolation des paysages, et de se sentir à l’abri au milieu de
cette inondation.

Et, sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes
exhalaient une buée d’eau bouillante.

La baronne, peu à peu, s’endormait. Sa figure, qu’encadraient six
boudins réguliers de cheveux pendillants, s’affaissa peu à peu,
mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou, dont
les dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa
poitrine. Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait
ensuite; les joues s’enflaient, tandis que, entre ses lèvres
entrouvertes, passait un ronflement sonore. Son mari se pencha sur
elle, et posa doucement, dans ses mains croisées sur l’ampleur de
son ventre, un petit portefeuille en cuir.

Ce toucher la réveilla; et elle considéra l’objet d’un regard
noyé, avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le
portefeuille tomba, s’ouvrit. De l’or et des billets de banque
s’éparpillèrent dans la calèche. Elle s’éveilla tout à fait; et la
gaieté de sa fille partit en une fusée de rires.

Le baron ramassa l’argent, et, le lui posant sur les genoux:

– Voici, ma chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d’Életot.
Je l’ai vendue pour faire réparer les Peuples où nous habiterons
souvent désormais.

Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit
tranquillement dans sa poche.

C’était la neuvième ferme vendue ainsi, sur trente et une que
leurs parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore
environ vingt mille livres de rentes en terres qui, bien
administrées, auraient facilement rendu trente mille francs par
an.

Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s’il n’y
avait eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la
bonté. Elle tarissait l’argent dans leurs mains comme le soleil
tarit l’eau des marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait.
Comment? Personne n’en savait rien. À tout moment l’un d’eux
disait:

– Je ne sais comment cela s’est fait, j’ai dépensé cent francs
aujourd’hui sans rien acheter de gros.

Cette facilité de donner était, du reste, un des grands bonheurs
de leur vie; et ils s’entendaient sur ce point d’une façon superbe
et touchante.

Jeanne demanda:

– Est-ce beau, maintenant, mon château?

Le baron répondit gaiement:

– Tu verras, fillette.

Mais peu à peu, la violence de l’averse diminuait; puis ce ne fut
plus qu’une sorte de brume, une très fine poussière de pluie
voltigeant. La voûte des nuées semblait s’élever, blanchir; et
soudain, par un trou qu’on ne voyait point, un long rayon de
soleil oblique descendit sur les prairies.

Et, les nuages s’étant fendus, le fond bleu du firmament parut;
puis la déchirure s’agrandit, comme un voile qui se déchire; et un
beau ciel pur, d’un azur net et profond, se développa sur le
monde.

Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la
terre; et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait
parfois le chant alerte d’un oiseau qui séchait ses plumes.

Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture,
excepté Jeanne. Deux fois on s’arrêta dans des auberges pour
laisser souffler les chevaux et leur donner un peu d’avoine avec
de l’eau.

Le soleil s’était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un
petit village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s’illumina
d’un fourmillement d’étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient
de place en place, traversant les ténèbres d’un point de feu; et
tout d’un coup, derrière une côte, à travers des branches de
sapins, la lune, rouge, énorme, et comme engourdie de sommeil,
surgit.

Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne,
épuisée de rêve, rassasiée de visions heureuses, se reposait
maintenant. Parfois l’engourdissement d’une position prolongée lui
faisait rouvrir les yeux; alors elle regardait au-dehors, voyait
dans la nuit lumineuse passer les arbres d’une ferme, ou bien
quelques vaches çà et là couchées en un champ, et qui relevaient
la tête. Puis elle cherchait une posture nouvelle, essayait de
ressaisir un songe ébauché; mais le roulement continu de la
voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa pensée et elle
refermait les yeux, se sentant l’esprit courbaturé comme le corps.

Cependant on s’arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout
devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait.
Jeanne, subitement réveillée, sauta bien vite. Père et Rosalie,
éclairés par un fermier, portèrent presque la baronne tout à fait
exténuée, geignant de détresse, et répétant sans cesse d’une
petite voix expirante:

– Ah! mon Dieu! mes pauvres enfants!

Elle ne voulut rien boire, rien manger, se coucha et tout aussitôt
dormit.

Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.

Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers
la table; et, saisis tous deux d’une joie enfantine, ils se mirent
à visiter le manoir réparé.

C’était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de
la ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues
grises, et spacieuses à loger une race.

Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait
de part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un
double escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le
centre, et joignant au premier ses deux montées à la façon d’un
pont.

Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré,
tendu de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux.
Tout le meuble, en tapisserie au petit point, n’était que
l’illustration des Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un
tressaillement de plaisir en retrouvant une chaise qu’elle avait
aimée, étant tout enfant, et qui représentait l’histoire du Renard
et de la Cigogne.

À côté du salon s’ouvraient la bibliothèque, pleine de livres
anciens, et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à
manger en boiseries neuves, la lingerie, l’office, la cuisine et
un petit appartement contenant une baignoire.

Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes
des dix chambres s’alignaient sur cette allée. Tout au fond, à
droite, était l’appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron
venait de le faire remettre à neuf, ayant employé simplement des
tentures et des meubles restés sans usage dans les greniers.

Des tapisseries d’origine flamande, et très vieilles, peuplaient
ce lieu de personnages singuliers.

Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de
joie. Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs
et luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être
les gardiens. Les côtés représentaient deux larges guirlandes de
fleurs et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement
cannelées, que terminaient des chapiteaux corinthiens, soulevaient
une corniche de roses et d’Amours enroulés.

Il se dressait, monumental, et tout gracieux cependant malgré la
sévérité du bois bruni par le temps.

Le couvre-pied et la tenture du ciel de lit scintillaient comme
deux firmaments. Ils étaient faits d’une soie antique d’un bleu
foncé qu’étoilaient, par places, de grandes fleurs de lis brodées
d’or.

Quand elle l’eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina
les tapisseries pour en comprendre le sujet.

Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et
en jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre
bleu où mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même
couleur broutait un peu d’herbe grise.

Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention,
on apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là-
haut, presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.

De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout
cela.

Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf
qu’on voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à
la façon des Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe
d’étonnement et de colère extrêmes.

Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui
broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune
dame, le regardant, se perçait le sein d’une épée, et les fruits
de l’arbre étaient devenus noirs.

Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin
une bestiole microscopique, que le lapin, s’il eût vécu, aurait pu
manger comme un brin d’herbe. Et cependant c’était un lion.

Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et,
quoiqu’elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit
heureuse d’être enfermée dans cette aventure d’amour qui parlerait
sans cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer chaque
nuit, sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire.

Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers.
C’étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille
et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se
mêle. Une commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres
éclatants, était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus
de leur soie à bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait
face à la cheminée qui présentait, sous un globe rond, une pendule
de l’Empire.

C’était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de
marbre au-dessus d’un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier
sortant de la ruche, par une fente allongée, promenait
éternellement sur ce parterre une petite abeille aux ailes
d’émail.

Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la
ruche.

Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et
se retira chez lui.

Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.

D’un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa
bougie. Mais le lit, dont la tête seule s’appuyait à la muraille,
avait une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune
qui répandait à terre une flaque de clarté.

Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant
faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.

Par l’autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un
grand arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le
côté, ferma les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.

Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture
dont le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d’abord
immobile, espérant que ce repos la ferait enfin s’endormir; mais
l’impatience de son esprit envahit bientôt tout son corps.

Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui
grandissait. Alors elle se leva, et, nu-pieds, nu-bras, avec sa
longue chemise qui lui donnait l’aspect d’un fantôme, elle
traversa la mare de lumière répandue sur son plancher, ouvrit sa
fenêtre et regarda.

La nuit était si claire qu’on y voyait comme en plein jour; et la
jeune fille reconnaissait tout ce pays, aimé jadis dans sa
première enfance.

C’était d’abord, en face d’elle, un large gazon, jaune comme du
beurre sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient
aux pointes, devant le château, un platane au nord, un tilleul au
sud.

Tout au bout de la grande étendue d’herbe, un petit bois en
bosquet terminait ce domaine, garanti des ouragans du large par
cinq rangs d’ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en
pente comme un toit par le vent de mer toujours déchaîné.

Cette espèce de parc était borné, à droite et à gauche, par deux
longues avenues de peupliers démesurés, appelés peuples en
Normandie, qui séparaient la résidence des maîtres des deux fermes
y attenant, occupées, l’une par la famille Couillard, l’autre par
la famille Martin.

Ces peuples avaient donné leur nom au château. Au-delà de cet
enclos, s’étendait une vaste plaine inculte, semée d’ajoncs, où la
brise sifflait et galopait jour et nuit. Puis, soudain, la côte
s’abattait en une falaise de cent mètres, droite et blanche,
baignant son pied dans les vagues.

Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui
semblaient dormir sous les étoiles.

Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la
terre se répandaient. Un jasmin, grimpé autour des fenêtres d’en
bas, exhalait continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait
à l’odeur, plus légère, des feuilles naissantes. De lentes rafales
passaient, apportant les saveurs fortes de l’air salin et de la
sueur visqueuse des varechs.

La jeune fille s’abandonna au bonheur de respirer; et le repos de
la campagne la calma comme un bain frais.

Toutes les bêtes qui s’éveillent quand vient le soir et cachent
leur existence obscure dans la tranquillité des nuits,
emplissaient les demi-ténèbres d’une agitation silencieuse. De
grands oiseaux, qui ne criaient point, fuyaient dans l’air comme
des taches, comme des ombres; des bourdonnements d’insectes
invisibles effleuraient l’oreille; des courses muettes
traversaient l’herbe pleine de rosée ou le sable des chemins
déserts.

Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur
note courte et monotone.

Il semblait à Jeanne que son coeur s’élargissait, plein de
murmures comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille
désirs rôdeurs, pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement
l’entourait. Une affinité l’unissait à cette poésie vivante; et
dans la molle blancheur de la nuit, elle sentait courir des
frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables, quelque
chose comme un souffle de bonheur.

Et elle se mit à rêver d’amour.

L’amour! Il l’emplissait depuis deux années de l’anxiété
croissante de son approche. Maintenant elle était libre d’aimer;
elle n’avait plus qu’à le rencontrer, lui!

Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le
demandait même pas. Il serait lui, voilà tout.

Elle savait seulement qu’elle l’adorerait de toute son âme et
qu’il la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les
soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des
étoiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l’un contre
l’autre, entendant battre leurs coeurs, sentant la chaleur de
leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits
d’été, tellement unis qu’ils pénétreraient aisément, par la seule
puissance de leur tendresse, jusqu’à leurs plus secrètes pensées.

Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d’une
affection indescriptible.

Et il lui sembla soudain qu’elle le sentait là, contre elle; et
brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à
la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d’un mouvement
inconscient, comme pour étreindre son rêve; et, sur sa lèvre
tendue vers l’inconnu, quelque chose passa qui la fit presque
défaillir, comme si l’haleine du printemps lui eût donné un baiser
d’amour.

Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route, elle
entendit marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée,
dans un transport de foi à l’impossible, aux hasards
providentiels, aux pressentiments divins, aux romanesques
combinaisons du sort, elle pensa: «Si c’était lui?» Elle écoutait
anxieusement le pas rythmé du marcheur, sûre qu’il allait
s’arrêter à la grille pour demander l’hospitalité.

Lorsqu’il fut passé, elle se sentit triste comme après une
déception. Mais elle comprit l’exaltation de son espoir et sourit
à sa démence.

Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant
d’une rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l’avenir,
échafaudant son existence.

Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la
mer. Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une
fille pour elle. Et elle les voyait courant sur l’herbe, entre le
platane et le tilleul, tandis que le père et la mère les
suivraient d’un oeil ravi, en échangeant par-dessus leurs têtes
des regards pleins de passion.

Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi, tandis que
la lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître
dans la mer.

L’air devenait plus frais. Vers l’orient, l’horizon pâlissait. Un
coq chanta dans la ferme de droite; d’autres répondirent dans la
ferme de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin
à travers la cloison des poulaillers; et dans l’immense voûte du
ciel, blanchie insensiblement, les étoiles disparaissaient.

Un petit cri d’oiseau s’éveilla quelque part. Des gazouillements,
timides d’abord, sortirent des feuilles; puis ils s’enhardirent,
devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d’arbre
en arbre.

Jeanne, soudain, se sentit dans une clarté; et, levant la tête
qu’elle avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie
par le resplendissement de l’aurore.

Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière une
grande allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre
réveillée.

Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les
arbres, les plaines, l’océan, tout l’horizon, l’immense globe
flamboyant parut.

Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante,
un attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son
coeur qui défaillait. C’était son soleil! son aurore! le
commencement de sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit
les bras vers l’espace rayonnant, avec une envie d’embrasser le
soleil; elle voulait parler, crier quelque chose de divin comme
cette éclosion du jour; mais elle demeurait paralysée dans un
enthousiasme impuissant. Alors, posant son front dans ses mains,
elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle pleura
délicieusement.

Lorsqu’elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant
avait déjà disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu
lasse, comme refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla
s’étendre sur son lit, rêva encore quelques minutes et s’endormit
si profondément qu’à huit heures elle n’entendit point les appels
de son père et se réveilla seulement lorsqu’il entra dans sa
chambre.

Il voulait lui montrer l’embellissement du château, de son
château.

La façade qui donnait sur l’intérieur des terres était séparée du
chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit
vicinal, courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-
lieue plus loin, la grande route du Havre à Fécamp.

Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu’au perron.
Les communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de
chaume, s’alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés
des deux fermes.

Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait
été restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout
l’intérieur repeint. Et le vieux manoir terni portait, comme des
taches, ses contrevents frais, d’un blanc d’argent, et ses
replâtrages récents sur sa grande façade grisâtre.

L’autre façade, celle où s’ouvrait une des fenêtres de Jeanne,
regardait au loin la mer, par-dessus le bosquet et la muraille
d’ormes rongés du vent.

Jeanne et le baron, bras dessus, bras dessous, visitèrent tout,
sans omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les
longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu’on appelait le
parc. L’herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis
vert. Le bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits
chemins tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre
partit brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta
le talus et détala dans les joncs marins vers la falaise.

Après le déjeuner, comme Mme Adélaïde, encore exténuée, déclarait
qu’elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu’à
Yport.

Ils partirent, traversant d’abord le hameau d’Étouvent, où se
trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s’ils
les eussent connus de tout temps.

Ils entrèrent dans les bois en pente qui s’abaissent jusqu’à la
mer en suivant une vallée tournante.

Bientôt apparut le village d’Yport. Des femmes qui raccommodaient
des hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les
regardaient passer. La rue inclinée, avec un ruisseau dans le
milieu et des tas de débris traînant devant les portes, exhalait
une odeur forte de saumure. Les filets bruns, où restaient, de
place en place, des écailles luisantes pareilles à des piécettes
d’argent, séchaient entre les portes des taudis d’où sortaient les
senteurs des familles nombreuses grouillant dans une seule pièce.

Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant
leur vie.

Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau
comme un décor de théâtre.

Mais, brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d’un
bleu opaque et lisse, s’étendant à perte de vue.

Ils s’arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles,
blanches comme des ailes d’oiseaux, passaient au large. À droite
comme à gauche, la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap
arrêtait le regard d’un côté, tandis que, de l’autre, la ligne des
côtes se prolongeait indéfiniment jusqu’à n’être plus qu’un trait
insaisissable.

Un port et des maisons apparaissaient dans une de ces déchirures
prochaines; et de tous petits flots, qui faisaient à la mer une
frange d’écume, roulaient sur le galet avec un bruit léger.

Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds,
reposaient sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes
vernies de goudron. Quelques pêcheurs les préparaient pour la
marée du soir.

Un matelot s’approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une
barbue qu’elle voulait rapporter elle-même aux Peuples.

Alors l’homme proposa ses services pour des promenades en mer,
répétant son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans
les mémoires: «Lastique, Joséphin Lastique.»

Le baron promit de ne pas l’oublier.

Ils reprirent le chemin du château.

Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les
ouïes la canne de son père, dont chacun d’eux prit un bout; et ils
allaient gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux
enfants, le front au vent et les yeux brillants, tandis que la
barbue, qui lassait peu à peu leurs bras, balayait l’herbe de sa
queue grasse.

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Les Trois Mousquetaires (extrait), Alexandre Dumas

Sunday, February 25th, 2007

Chapitre I

LES TROIS PRÉSENTS DE M. D’ARTAGNAN PÈRE

Le premier lundi du mois d’avril 1625, le bourg de Meung, où naquit l’auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes du côté de la Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se hâtaient d’endosser la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers l’hôtellerie du Franc Meunier, devant laquelle s’empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosité.

En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses archives quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ; il y avait le roi qui faisait la guerre au cardinal ; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais, - souvent contre les seigneurs et les huguenots, - quelquefois contre le roi, - mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il résulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d’avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se précipitèrent du côté de l’hôtel du Franc Meunier.

Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette rumeur.

Un jeune homme… - traçons son portrait d’un seul trait de plume : figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte décorcelé, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu d’un pourpoint de laine dont la couleur bleue s’était transformée en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d’azur céleste. Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d’astuce ; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné d’une espèce de plume ; l’oeil ouvert et intelligent ; le nez crochu, mais finement dessiné ; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu’un oeil peu exercé eût pris pour un fils de fermier en voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.

Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si remarquable, qu’elle fut remarquée : c’était un bidet du Béarn, âgé de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile l’application de la martingale, faisait encore également ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait en chevaux, l’apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il y avait un quart d’heure à peu près par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu’à son cavalier.

Et cette sensation avait été d’autant plus pénible au jeune d’Artagnan (ainsi s’appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu’il ne se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu’il fût, une pareille monture ; aussi avait-il fort soupiré en acceptant le don que lui en avait fait M. d’Artagnan père. Il n’ignorait pas qu’une pareille bête valait au moins vingt livres : il est vrai que les paroles dont le présent avait été accompagné n’avaient pas de prix.

“Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon - dans ce pur patois de Béarn dont Henri IV n’avait jamais pu parvenir à se défaire -, mon fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a tantôt treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter à l’aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites campagne avec lui, ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. À l