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Le Vase Étrusque, Prosper Merimée

Friday, January 12th, 2007
Auguste Saint-Clair n’était point aimé dans ce qu’on appelle le monde; la principale raison, c’est qu’il ne cherchait à plaire qu’aux gens qui lui plaisaient à lui-même. Il recherchait les uns et fuyait les autres.

D’ailleurs il était distrait et indolent. Un soir, comme il sortait du Théâtre-Italien, la marquise A*** lui demanda comment avait chanté Mlle Sontag. “ Oui, madame ”, répondit Saint-Clair en souriant agréablement, et pensant à tout autre chose. On ne pouvait attribuer cette réponse ridicule à la timidité ; car il parlait à un grand seigneur, à un grand homme et même à une femme à la mode, avec autant d’aplomb que s’il eût entretenu son égal. - La marquise décida que Saint-Clair était un prodige d’impertinence et de fatuité.

Mme B*** l’invita à dîner un lundi. Elle lui parla souvent ; et, en sortant de chez elle, il déclara que jamais il n’avait rencontré de femme plus aimable. Mme B*** amassait de l’esprit chez les autres pendant un mois, et le dépensait chez elle en une soirée. Saint-Clair la revit le jeudi de la même semaine. Cette fois, il s’ennuya quelque peu. Une autre visite le détermina à ne plus reparaître dans son salon. Mme B *** publia que Saint-Clair était un jeune homme sans manières et du plus mauvais ton.

Il était né avec un coeur tendre et aimant ; mais, à un âge où l’on prend trop facilement des impressions qui durent toute la vie, sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux ; il tenait à l’opinion comme y tiennent les enfants.

Dès lors, il se fit une étude de cacher tous les dehors de ce qu’il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il atteignit son but ; mais sa victoire lui coûta cher. Il put celer aux autres les émotions de son âme trop tendre; mais, en les renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde, il obtint la triste réputation d’insensible et d’insouciant et, dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments d’autant plus affreux qu’il n’aurait voulu en confier le secret à personne.

Il est vrai qu’il est difficile de trouver un ami !

“ Difficile ! Est-ce possible? Deux hommes ont-ils existé qui n’eussent pas de secret l’un pour l’autre ? ” Saint-Clair ne croyait guère à l’amitié, et l’on s’en apercevait. On le trouvait froid et réservé avec les jeunes gens de la société. Jamais il ne les questionnait sur leurs secrets; mais toutes ses pensées et la plupart de ses actions étaient des mystères pour eux. Les Français aiment à parler d’eux-mêmes ; aussi Saint-Clair était-il, malgré lui, le dépositaire de bien des confidences. Ses amis, et ce mot désigne les personnes que nous voyons deux fois par semaine, se plaignaient de sa méfiance à leur égard ; en effet, celui qui, sans qu’on l’interroge, nous fait part de son secret, s’offense ordinairement de ne pas apprendre le nôtre. On s’imagine qu’il doit y avoir réciprocité dans l’indiscrétion.

“ Il est boutonné jusqu’au menton, disait un jour le beau chef d’escadron Alphonse de Thémines ; jamais je ne pourrai avoir la moindre confiance dans ce diable de Saint-Clair - Je le crois un peu jésuite, reprit Jules Lambert; quelqu’un m’a juré sa parole qu’il l’avait rencontré deux fois sortant de Saint-Sulpice. Personne ne sait ce qu’il pense. Pour moi, je ne pourrai jamais être à mon aise avec lui. ” Ils se séparèrent. Alphonse rencontra Saint-Clair sur le boulevard Italien, marchant la tête baissée et sans voir personne. Alphonse l’arrêta, lui prit le bras, et, avant qu’ils fussent arrivés à la rue de la Paix, il lui avait raconté toute l’histoire de ses amours avec Mme ***, dont le mari est si jaloux et si brutal.

Le même soir, Jules Lambert perdit son argent à l’écarté. Il se mit à danser. En dansant, il coudoya un homme qui, ayant aussi perdu tout son argent, était de fort mauvaise humeur. De là quelques mots piquants :

rendez-vous pris. Jules pria Saint-Clair de lui servir de second et, par la même occasion, lui emprunta de l’argent, qu’il a toujours oublié de lui rendre.

Après tout, Saint-Clair était un homme assez facile à vivre. Ses défauts ne nuisaient qu’à lui seul. Il était obligeant, souvent aimable, rarement ennuyeux. Il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu, et ne parlait de ses voyages et de ses lectures que lorsqu’on l’exigeait.

D’ailleurs, il était grand, bien fait ; sa physionomie était noble et spirituelle, presque toujours trop grave ; mais son sourire était plein de grâce.

J’oubliais un point important. Saint-Clair était attentif auprès de toutes les femmes, et recherchait leur conversation plus que celle des hommes. Aimait-il ?

C’est ce qu’il était difficile de décider. Seulement, si cet être si froid ressentait de l’amour, on savait que la jolie comtesse Mathilde de Coursy devait être l’objet de sa préférence. C’était une jeune veuve chez laquelle on le voyait assidu. Pour conclure à leur intimité, on avait les présomptions suivantes : d’abord la politesse presque cérémonieuse de Saint-Clair pour la comtesse, et vice versa ; puis son affectation de ne jamais prononcer son nom dans le monde ; ou, s’il était obligé de parler d’elle, jamais le moindre éloge ; puis, avant que Saint-Clair lui fût présenté, il aimait passionnément la musique, et la comtesse avait autant de goût pour la peinture. Depuis qu’ils s’étaient vus, leurs goûts avaient changé. Enfin, la comtesse ayant été aux eaux l’année passée, Saint-Clair était parti six jours après elle.

Mon devoir d’historien m’oblige à déclarer qu’une nuit du mois de juillet, peu de moments avant le lever du soleil, la porte du parc d’une maison de campagne s’ouvrit, et qu’il en sortit un homme avec toutes les précautions d’un voleur qui craint d’être surpris. Cette maison de campagne appartenait à Mme de Coursy, et cet homme était Saint-Clair. Une femme, enveloppée dans une pelisse, l’accompagna jusqu’à la porte, et passa la tête en dehors pour le voir encore plus longtemps tandis qu’il s’éloignait en descendant le sentier qui longeait le mur du parc. Saint-Clair s’arrêta, jeta autour de lui un coup d’oeil circonspect, et de la main fit signe à cette femme de rentrer. La clarté d’une nuit d’été lui permettait de distinguer sa figure pâle, toujours immobile à la même place. Il revint sur ses pas, s’approcha d’elle et la serra tendrement dans ses bras. Il voulait l’engager à rentrer ; mais il avait encore cent choses à lui dire. Leur conversation durait depuis dix minutes, quand on entendit la voix d’un paysan qui sortait pour aller travailler aux champs. Un baiser est pris et rendu, la porte est fermée, et Saint-Clair d’un saut, est au bout du sentier.

Il suivait un chemin qui lui semblait bien connu. Tantôt il sautait presque de joie, et courait en frappant les buissons de sa canne ; tantôt il s’arrêtait ou marchait lentement, regardant le ciel qui se colorait de pourpre du côté de l’orient. Bref, à le voir, on eût dit un fou enchanté d’avoir brisé sa cage. Après une demi-heure de marche, il était à la porte d’une petite maison isolée qu’il avait louée pour la saison. Il avait une clef: il entra, puis il se jeta sur un grand canapé et là, les yeux fixes, la bouche courbée par un doux sourire, il pensait, il rêvait tout éveillé. Son imagination ne lui présentait alors que des pensées de bonheur “ Que je suis heureux! se disait-il à chaque instant. Enfin je l’ai rencontré ce coeur qui comprend le mien !… - Oui, c’est mon idéal que j’ai trouvé… J’ai tout à la fois un ami et une maîtresse…

Quel caractère !… quelle âme passionnée !… Non, elle n’a jamais aimé avant moi… ” Bientôt, comme la vanité se glisse toujours dans les affaires de ce monde : “ C’est la plus belle femme de Paris ”, pensait-il. Et son imagination lui retraçait à la fois tous ses charmes. - “ Elle m’a choisi entre tous. Elle avait pour admirateurs l’élite de la société. Ce colonel de hussards si beau, si brave, et pas trop fat ; - ce jeune auteur qui fait de si jolies aquarelles et qui joue si bien les proverbes ; - ce Lovelace russe qui a vu le Balkan et qui a servi sous Diébitch, - surtout Camille T***, qui a de l’esprit certainement, de belles manières, un beau coup de sabre sur le front… elle les a tous éconduits. Et moi !… ” Alors venait son refrain : “

Que je suis heureux ! que je suis heureux ! ” Et il se levait, ouvrait la fenêtre, car il ne pouvait respirer ; puis il se promenait, puis il se roulait sur son canapé.

Un amant heureux est presque aussi ennuyeux qu’un amant malheureux. Un de mes amis, qui se trouvait souvent dans l’une ou l’autre de ces deux positions, n’avait trouvé d’autre moyen de se faire écouter que de me donner un excellent déjeuner pendant lequel il avait la liberté de parler de ses amours ; le café pris, il fallait absolument changer de conversation.

Comme je ne puis donner à déjeuner à tous mes lecteurs, je leur ferai grâce des pensées d’amour de saint-Clair. D’ailleurs, on ne peut pas toujours rester dans la région des nuages. Saint-Clair était fatigué, il bâilla, étendit les bras, vit qu’il était grand jour ; il fallait enfin penser à dormir Lorsqu’il se réveilla, il vit à sa montre qu’il avait à peine le temps de s’habiller et de courir à Paris, où il était invité à un déjeuner-dîner avec plusieurs jeunes gens de sa connaissance.

On venait de déboucher une autre bouteille de vin de Champagne; je laisse au lecteur à en déterminer le numéro. Qu’il lui suffise de savoir qu’on en était venu à ce moment, qui arrive assez vite dans un déjeuner de garçons, où tout le monde veut parler à la fois, où les bonnes têtes commencent à concevoir des inquiétudes pour les mauvaises.

“ Je voudrais, dit Alphonse de Thémines, qui ne perdait jamais une occasion de parler de l’Angleterre, je voudrais que ce fût la mode à Paris comme à Londres de porter chacun un toast à sa maîtresse. De la sorte nous saurions au juste pour qui soupire notre ami Saint-Clair ” ; et, en parlant ainsi, il remplit son verre et ceux de ses voisins.

Saint-Clair, un peu embarrassé, se préparait à répondre ; mais Jules Lambert le prévint :

“ J’approuve fort cet usage, dit-il, et je l’adopte ” ; et, levant son verre : “À toutes ]es modistes de Paris ! J’en excepte celles qui ont trente ans, les borgnes et les boiteuses, etc.

- Hourra ! hourra ! ” crièrent les jeunes anglomanes.

Saint-Clair se leva, son verre à la main :

“ Messieurs, dit-il, je n’ai point un coeur aussi vaste que notre ami Jules, mais il est plus constant. Or ma constance est d’autant plus méritoire que, depuis longtemps, je suis séparé de la dame de mes pensées. Je suis sûr cependant que vous approuvez mon choix, si toutefois vous n’êtes pas déjà mes rivaux. À Judith Pasta, messieurs! Puissions-nous revoir bientôt la première tragédienne de l’Europe ! ”

Thémines voulait critiquer le toast ; mais les acclamations l’interrompirent. Saint-Clair ayant paré cette botte se croyait hors d’affaire pour la journée.

La conversation tomba d’abord sur les théâtres. La censure dramatique servit de transition pour parler de la politique. De Lord Wellington, on passa aux chevaux anglais, et, des chevaux anglais, aux femmes par une liaison d’idées facile à saisir ; car pour des jeunes gens, un beau cheval d’abord et une jolie maîtresse ensuite sont les deux objets les plus désirables.

Alors, on discuta les moyens d’acquérir ces objets si désirables. Les chevaux s’achètent, on achète aussi des femmes ; mais, de celles-là, n’en parlons point. Saint-Clair, après avoir modestement allégué son peu d’expérience sur ce sujet délicat, conclut que la première condition pour plaire à une femme, c’est de se singulariser, d’être différent des autres. Mais y a-t-il une formule générale de singularité ? Il ne le croyait pas.

“ Si bien qu’à votre sentiment, dit Jules, un boiteux ou un bossu sont plus en passe de plaire qu’un homme droit et fait comme tout le monde ?

- vous poussez les choses bien loin, répondit Saint-Clair mais j’accepte, s’il le faut, toutes les conséquences de ma proposition. Par exemple, si j’étais bossu, je ne me brûlerais pas la cervelle et je voudrais faire des conquêtes. D’abord, je ne m’adresserais qu’à deux sortes de femmes, soit à celles qui ont une véritable sensibilité, soit aux femmes, et le nombre en est grand, qui ont la prétention d’avoir un caractère original, eccentric, comme on dit en Angleterre. Aux premières, je peindrais l’horreur de ma position, la cruauté de la nature à mon égard. Je tâcherais de les apitoyer sur mon sort, je saurais leur faire soupçonner que je suis capable d’un amour passionné. Je tuerais en duel un de mes rivaux, et je m’empoisonnerais avec une faible dose de laudanum. Au bout de quelques mois on ne verrait plus ma bosse, et alors ce serait mon affaire d’épier le premier accès de sensibilité. Quant aux femmes qui prétendent à l’originalité, la conquête en est facile. Persuadez-leur seulement que c’est une règle bien et dûment établie qu’un bossu ne peut avoir de bonne fortune; elles voudront aussitôt donner le démenti à la règle générale.

- Quel don Juan ! s’écria Jules.

- Cassons-nous les jambes, messieurs, dit le colonel Beaujeu, puisque nous avons le malheur de n’être pas nés bossus.

- Je suis tout à fait de l’avis de Saint-Clair dit Hector Roquantin, qui n’avait pas plus de trois pieds et demi de haut ; on voit tous les jours les plus belles femmes et les plus à la mode se rendre à des gens dont vous autres beaux garçons vous ne vous méfieriez jamais…

- Hector, levez-vous, je vous en prie, et sonnez pour qu’on nous apporte du vin ”, dit Thémines de l’air du monde le plus naturel.

Le nain se leva, et chacun se rappela en souriant la fable du renard qui a la queue coupée.

“ Pour moi, dit Thémines reprenant la conversation, plus je vis, et plus je vois qu’une figure passable ”, et en même temps il jetait un coup d’oeil complaisant sur la glace qui lui était opposée, “ une figure passable et du goût dans la toilette sont la grande singularité qui séduit les plus cruelles” ; et, d’une chiquenaude, il fit sauter une petite miette de pain qui s’était attachée au revers de son habit.

“ Bah ! s’écria le nain, avec une jolie figure et un habit de Staub, on a des femmes que l’on garde huit jours et qui vous ennuient au second rendez-vous. Il faut autre chose peur se faire aimer, ce qui s’appelle aimer… Il faut…

- Tenez, interrompit Thémines, voulez-vous un exemple concluant ? vous avez tous connu Massigny, et vous savez quel homme c’était. Des manières comme un groom anglais, de la conversation comme son cheval… Mais il était beau comme Adonis et mettait sa cravate comme Brummel. Au total, c’était l’être le plus ennuyeux que j’aie connu.

- Il a pensé me tuer d’ennui, dit le colonel Beaujeu.

Figurez-vous que j’ai été obligé de faire deux cents lieues avec lui.

- Savez-vous, demanda Saint-Clair, qu’il a causé la mort de ce pauvre Richard Thornton, que vous avez tous connu ? - Mais, répondit Jules, ne savez-vous donc pas qu’il a été assassiné par les brigands auprès de Fondi?

- D’accord ; mais vous allez voir que Massigny a été au moins complice du crime. Plusieurs voyageurs, parmi lesquels se trouvait Thomton, avaient arrangé d’aller à Naples tous ensemble de peur des brigands.

Massigny voulut se joindre à la caravane. Aussitôt que Thomton le sut, il prit les devants, d’effroi, je pense, d’avoir à passer quelques jours avec lui. Il partit seul, et vous savez le reste.

- Thomton avait raison, dit Thémines ; et, de deux morts, il choisit la plus douce. Chacun à sa place en eût fait autant. ” Puis, après une pause :

“ Vous m’accordez donc, reprit-il, que Massigny était l’homme le plus ennuyeux de la terre ?

- Accordé ! s’écria-t-on par acclamation.

- Ne désespérons personne, dit Jules; faisons une exception en faveur de ***, surtout quand il développe ses plans politiques. - Vous m’accorderez présentement, poursuivit Thémines, que Mme de Coursy est une femme d’esprit s’il en fut. ” Il y eut un moment de silence. Saint-Clair baissait la tête et s’imaginait que tous les yeux étaient fixés sur lui.

“ Qui en doute ? dit-il enfin, toujours penché sur son assiette et paraissant observer avec beaucoup de curiosité les fleurs peintes sur la porcelaine.

- Je maintiens, dit Jules élevant la voix, je maintiens que c’est une des trois plus aimables femmes de Paris.

- J’ai connu son mari, dit le colonel. Il m’a souvent montré des lettres charmantes de sa femme.

- Auguste, interrompit Hector Roquantin, présentez-moi donc à la comtesse. On dit que vous faites chez elle la pluie et le beau temps.

- À la fin de l’automne, murmura Saint-Clair, quand elle sera de retour à Paris… Je… je crois qu’elle ne reçoit pas à la campagne.

- Voulez-vous m’écouter ? ” s’écria Thémines.

Le silence se rétablit. Saint-Clair s’agitait sur sa chaise comme un prévenu devant une cour d’assises.

“ vous n’avez pas vu la comtesse il y a trois ans, vous étiez alors en Allemagne, Saint-Clair, reprit Alphonse de Thémines avec un sang-froid désespérant. Vous ne pouvez vous faire une idée de ce qu’elle était alors : belle, fraîche comme une rose, vive surtout, et gaie comme un papillon. Eh bien, savez-vous, parmi ses nombreux adorateurs, lequel a été honoré de ses bontés ? Massigny !

Le plus bête des hommes et le plus sot a tourné la tête de la plus spirituelle des femmes. Croyez-vous qu’un bossu aurait pu en faire autant? Allez, croyez-moi, ayez une jolie figure, un bon tailleur et soyez hardi. ” Saint-Clair était dans une position atroce. Il allait donner un démenti formel au narrateur ; mais la peur de compromettre la comtesse le retint. Il aurait voulu pouvoir dire quelque chose en sa faveur ; mais sa langue était glacée. Ses lèvres tremblaient de fureur, et il cherchait en vain dans son esprit quelque moyen détourné d’engager une querelle.

“ Quoi ! s’écria Jules d’un air de surprise, Mme de Coursy s’est donnée à Massigny! Frailty thy naine is woman !

- C’est une chose si peu importante que la réputation d’une femme ! dit Saint-Clair d’un ton sec et méprisant.

Il est bien permis de la mettre en pièces pour faire un peu d’esprit, et… ” Comme il parlait il se rappela avec horreur un certain vase étrusque qu’il avait vu cent fois sur la cheminée de la comtesse à Paris. Il savait que c’était un présent de Massigny à son retour d’Italie ; et, circonstance accablante! ce vase avait été apporté de Paris à la campagne. Et tous les soirs, en ôtant son bouquet, Mathilde le posait dans le vase étrusque.

La parole expira sur ses lèvres ; il ne vit plus qu’une chose, il ne pensa plus qu’à une chose : le vase étrusque !

La belle preuve ! dira un critique : soupçonner sa maîtresse pour si peu de chose !

Avez-vous été amoureux, monsieur le critique ?

Thémines était en trop belle humeur pour s’offenser du ton que Saint-Clair avait pris en lui parlant. Il répondit d’un air de légèreté et de bonhomie :

“ Je ne fais que répéter ce que l’on a dit dans le monde. La chose passait pour certaine quand vous étiez en Allemagne. Au reste, je connais assez peu Mme de Coursy ; il y a dix-huit mois que je ne suis allé chez elle.

Il est possible qu’on se soit trompé et que Massigny m’ait fait un conte. Pour en revenir à ce qui nous occupe, quand l’exemple que je viens de citer serait faux, je n’en aurais pas moins raison. vous savez tous que la femme de France la plus spirituelle, celle dont les ouvrages… ” La porte s’ouvrit, et Théodore Néville entra. Il revenait d’Égypte.

Théodore ! sitôt de retour ! Il fut accablé de questions.

“ As-tu rapporté un véritable costume turc ? demanda Thémines. As-tu un cheval arabe et un groom égyptien ?

- Quel homme est le pacha ? dit Jules. Quand il se rendit indépendant ? As-tu vu couper une tête d’un seul coup de sabre ?

- Et les aimées ? dit Roquantin. Les femmes sont-elles belles au Caire ?

- Avez-vous vu le général L*** ? demanda le colonel Beaujeu. Comment a-t-il organisé l’armée du pacha ? Le colonel C*** vous a-t-il donné un sabre pour moi ?

- Et les pyramides ? et les cataractes du Nil ? et la statue de Memnon ? Ibrahim pacha ? etc. ” Tous parlaient à la fois ; Saint-Clair ne pensait qu’au vase étrusque.

Théodore s’étant assis les jambes croisées, car il avait pris cette habitude en Égypte et n’avait pu la perdre en France, attendit que les questionneurs se fussent lassés, et parla comme il suit, assez vite pour n’être pas facilement interrompu.

“ Les pyramides ! d’honneur c’est un regular humbug.

C’est bien moins haut qu’on ne croit. Le Munster à Strasbourg n’a que quatre mètres de moins. Les antiquités me sortent par les yeux. Ne m’en parlez pas. La seule vue d’un hiéroglyphe me ferait évanouir Il y a tant de voyageurs qui s’occupent de ces choses-là ! Moi, mon but a été d’étudier la physionomie et les moeurs de toute cette population bizarre qui se presse dans les rues d’Alexandrie et du Caire, comme des Turcs, des Bédouins, des Coptes, des Fellahs, des Môghrebins. J’ai rédigé quelques notes à la hâte pendant que j’étais au lazaret. Quelle infamie que ce lazaret ! J’espère que vous ne croyez pas à la contagion, vous autres ! Moi, j’ai fumé tranquillement ma pipe au milieu de trois cents pestiférés. Ah ! colonel, vous verriez là une belle cavalerie, bien montée. Je vous montrerai des armes superbes que j’ai rapportées. J’ai un djerid qui a appartenu au fameux Mourad bey Colonel, j’ai un yatagan pour vous et un khandjar pour Auguste. vous verrez mon metchlâ, mon burnous ; mon hhaïck. Savez-vous qu’il n’aurait tenu qu’à moi de rapporter des femmes? Ibrahim pacha en a tant envoyé de Grèce, qu’elles sont pour rien… Mais à cause de ma mère… J’ai beaucoup causé avec le pacha. C’est un homme d’esprit, parbleu ! sans préjugés. vous ne sauriez croire comme il entend bien nos affaires. D’honneur, il est informé des plus petits mystères de notre cabinet. J’ai puisé dans sa conversation des renseignements bien précieux sur l’état des partis en France. Il s’occupe beaucoup de statistique en ce moment. Il est abonné à tous nos journaux. Savez-vous qu’il est bonapartiste enragé ! Il ne parle que de Napoléon. Ah ! quel grand homme que Bounabardo! me disait-il. Bounabardo, c’est ainsi qu’ils appellent Bonaparte.

- Giourdina, c’est-à-dire Jourdain, murmura tout bas Thémines. - D’abord, continua Théodore, Mohamed Ali était fort réservé avec moi. vous savez que tous les Turcs sont très méfiants. Il me prenait pour un espion, le diable m’emporte ! ou pour un jésuite. - Il a les jésuites en horreur. Mais, au bout de quelques visites, il a reconnu que j’étais un voyageur sans préjugés, curieux de m’instruire à fond des coutumes, des moeurs et de la politique de l’Orient. Alors il s’est déboutonné et m’a parié à coeur ouvert. À ma dernière audience, c’était la troisième qu’il m’accordait, je pris la liberté de lui dire :

” Je ne conçois pas pourquoi Ton Altesse ne se rend pas indépendante de la Porte. - Mon Dieu ! me dit-il, je le voudrais bien, mais je crains que les journaux libéraux, qui gouvernent tout dans ton pays, ne me soutiennent pas quand une fois j’aurai proclamé l’indépendance de l’Égypte. ” C’est un beau vieillard, belle barbe blanche, ne riant jamais. Il m’a donné des confitures excellentes, mais de tout ce que je lui ai donné, ce qui lui a fait le plus de plaisir, c’est la collection des costumes de la garde impériale par Charlet.

- Le pacha est-il romantique ? demanda Thémines.

- Il s’occupe peu de littérature ; mais vous n’ignorez pas que la littérature arabe est toute romantique. Ils ont un poète nommé Melek AyataInefous-Ebn-Esraf, qui a publié dernièrement des Méditations auprès desquelles celles de Lamartine paraîtraient de la prose classique. À mon arrivée au Caire, j’ai pris un maître d’arabe, avec lequel je me suis mis à lire le Coran. Bien que je n’aie pris que peu de leçons, j’en ai assez vu pour comprendre les sublimes beautés du style du prophète, et combien sont mauvaises toutes nos traductions. Tenez, voulez-vous voir de l’écriture arabe ? Ce mot en lettres d’or c’est Allah, c’est-à-dire Dieu. ” En parlant ainsi, il montrait une lettre fort sale qu’il avait tirée d’une bourse de soie parfumée.

“ Combien de temps es-tu resté en Égypte ? demanda Thémines.

- Six semaines. ” Et le voyageur continua de tout décrire, depuis le cèdre jusqu’à l’hysope. Saint-Clair sortit presque aussitôt après son arrivée, et reprit le chemin de sa maison de campagne. Le galop impétueux de son cheval l’empêchait de suivre nettement ses idées. Mais il sentait vaguement que son bonheur en ce monde était détruit à jamais, et qu’il ne pouvait s’en prendre qu’à un mort et à un vase étrusque.

Arrivé chez lui, il se jeta sur le canapé où, la veille il avait si longuement et si délicieusement analysé son bonheur. L’idée qu’il avait caressée le plus amoureusement, c’était que sa maîtresse n’était pas une femme comme une autre, qu’elle n’avait aimé et ne pourrait jamais aimer que lui. Maintenant ce beau rêve disparaissait dans la triste et cruelle réalité. “Je possède une belle femme, et voilà tout. Elle a de l’esprit : elle en est plus coupable, elle a pu aimer Massigny !

- Il est vrai qu’elle m’aime maintenant… de toute son âme… comme elle peut aimer. être aimé comme Massigny l’a été !…

Elle s’est rendue à mes soins, à mes cajoleries, à mes importunités. Mais je me suis trompé. Il n’y avait pas de sympathie entre nos deux coeurs. Massigny ou moi, ce lui est tout un. Il est beau, elle l’aime pour sa beauté.

J’amuse quelquefois madame. “ Eh bien, aimons Saint-Clair s’est-elle dit, puisque l’autre est mort ! Et si Saint-Clair meurt ou m’ennuie, nous verrons. ”

Je crois fermement que le diable est aux écoutes invisible auprès d’un malheureux qui se torture ainsi lui-même. Le spectacle est amusant pour l’ennemi des hommes ; et, quand la victime sent ses blessures se fermer, le diable est là pour les rouvrir Saint-Clair crut entendre une voix qui murmurait à ses oreilles :

L’honneur singulier D’être le successeur..

Il se leva sur son séant et jeta un coup d’oeil farouche autour de lui. Qu’il eût été heureux de trouver quelqu’un dans sa chambre ! Sans doute il l’eût déchiré.

La pendule sonna huit heures. À huit heures et demie, la comtesse l’attend. - S’il manquait au rendez-vous ! “ Au fait, pourquoi revoir la maîtresse de Massigny ? ” Il se recoucha sur son canapé et ferma les yeux.

“ Je veux dormir ”, dit-il. Il resta immobile une demi-minute, puis sauta en pieds et courut à la pendule pour voir le progrès du temps. “ Que je voudrais qu’il fût huit heures et demie ! pensa-t-il. Alors il serait trop tard pour me mettre en route. ” Dans son coeur il ne se sentait pas le courage de rester chez lui ; il voulait avoir un prétexte. Il aurait voulu être bien malade. Il se promena dans la chambre, puis s’assit, prit un livre, et ne put lire une syllabe. Il se plaça devant son piano, et n’eut pas la force de l’ouvrir. Il siffla, il regarda les nuages et voulut compter les peupliers devant ses fenêtres. Enfin il retourna consulter la pendule, et, vit qu’il n’avait pu parvenir à passer trois minutes. “ Je ne puis m’empêcher de l’aimer, s’écria-t-il en grinçant des dents et frappant du pied ; elle me domine, et je suis son esclave, comme Massigny l’a été avant moi ! Eh bien, misérable, obéis, puisque tu n’as pas assez de coeur pour briser une chaîne que tu hais ! ” Il prit son chapeau et sortit précipitamment.

Quand une passion nous emporte, nous éprouvons quelque consolation d’amour-propre à contempler notre faiblesse du haut de notre orgueil. “ Il est vrai que je suis faible, se dit-on, mais si je voulais ! ” .

Il montait à pas lents le sentier qui conduisait à la porte du parc, et de loin il voyait une figure blanche qui se détachait sur la teinte foncée des arbres. De sa main, elle agitait un mouchoir comme pour lui faire signe.

Son coeur battait avec violence, ses genoux tremblaient ; il n’avait pas la force de parler, et il était devenu si timide, qu’il craignait que la comtesse ne lût sa mauvaise humeur sur sa physionomie.

Il prit la main qu’elle lui tendait, lui baisa le front, parce qu’elle se jeta sur son sein, et il la suivit jusque dans son appartement, muet, et étouffant avec peine des soupirs qui semblaient devoir faire éclater sa poitrine. Une seule bougie éclairait le boudoir de la comtesse.

Tous deux s’assirent. Saint-Clair remarqua la coiffure de son amie ; une seule rose dans ses cheveux. La veille, il lui avait apporté une belle gravure anglaise, la duchesse de Portland d’après Lesly (elle est coiffée de cette manière), et Saint-Clair n’avait dit que ces mots :

“ J’aime mieux cette rose toute simple que vos coiffures compliquées. ” Il n’aimait pas les bijoux, et il pensait comme ce lord qui disait brutalement.: “ À femmes parées, à chevaux caparaçonnés, le diable ne connaîtrait rien. ” La nuit dernière en jouant avec un collier de perles de la comtesse (car en parlant, il fallait toujours qu’il eût quelque chose entre les mains), il avait dit :

“ Les bijoux ne sont bons que pour cacher des défauts.

vous êtes trop jolie, Mathilde, pour en porter ” Ce soir, la comtesse, qui retenait jusqu’à ses paroles les plus indifférentes, avait ôté bagues, colliers, boucles d’oreilles et bracelets. - Dans la toilette d’une femme il remarquait, avant tout, la chaussure, et, comme bien d’autres, il avait ses manies sur ce chapitre. Une grosse averse était tombée avant le coucher du soleil. L’herbe était encore toute mouillée; cependant la comtesse avait marché sur le gazon humide avec des bas de soie et des souliers de satin noir… Si elle allait être malade ?

“ Elle m’aime ”, se dit Saint-Clair .

Et il soupira sur lui-même et sur sa folie, et il regardait Mathilde en souriant malgré lui, partagé entre sa mauvaise humeur et le plaisir de voir une jolie femme qui cherchait à lui plaire par tous ces petits riens qui ont tant de prix pour les amants.

Pour la comtesse, sa physionomie radieuse exprimait un mélange d’amour et de malice enjouée qui la rendait encore plus aimable. Elle prit quelque chose dans un coffre en laque du Japon, et, présentant sa petite main fermée et cachant l’objet qu’elle tenait :

“ L’autre soir dit-elle, j’ai cassé votre montre. La voici raccommodée. ” Elle lui remit la montre, et le regardait d’un air à la fois tendre et espiègle, en se mordant la lèvre inférieure, comme pour s’empêcher de rire. vive Dieu ! que ses dents étaient belles ! comme elles brillaient blanches sur le rose ardent de ses lèvres ! (Un homme a l’air bien sot quand il reçoit froidement les cajoleries d’une jolie femme. ) Saint-Clair la remercia, prit la montre et allait la mettre dans sa poche :

“ Regardez donc, continua-t-elle, ouvrez-la, et voyez si elle est bien raccommodée. vous qui êtes si savant, vous qui avez été à l’École polytechnique, vous devez voir cela.

- Oh ! je m’y connais fort peu ”, dit Saint-Clair Et il ouvrit la boîte de la montre d’un air distrait.

Quelle fut sa surprise ! le portrait en miniature de Mme de Coursy était peint sur le fond de la boîte. Le moyen de bouder encore ? Son front s’éclaircit ; il ne pensa plus à Massigny; il se souvint seulement qu’il était auprès d’une femme charmante, et que cette femme l’adorait.

L’alouette, cette messagère de l’aurore, commençait à chanter, et de longues bandes de lumière pâle sillonnaient les nuages à l’orient. C’est alors que Roméo dit adieu à Juliette; c’est l’heure classique où tous les amants doivent se séparer Saint-Clair était debout devant une cheminée, la clef du parc à la main, les yeux attentivement fixés sur le vase étrusque dont nous avons déjà parlé. Il lui gardait encore rancune au fond de son âme. Cependant il était en belle humeur, et l’idée bien simple que Thémines avait pu mentir commençait à se présenter à son esprit.

Pendant que la comtesse, qui voulait le reconduire jusqu’à la porte du parc, s’enveloppait la tête d’un châle, il frappait doucement de sa clef le vase odieux, augmentant progressivement la force de ses coups, de manière à faire croire qu’il allait bientôt le faire voler en éclats.

“ Ah ! Dieu ! prenez garde ! s’écria Mathilde ; vous allez casser mon beau vase étrusque. ” Et elle lui arracha la clef des mains.

Saint-Clair était très mécontent, mais il était résigné.

Il tourna le dos à la cheminée pour ne pas succomber à la tentation, et, ouvrant sa montre, il se mit à considérer le portrait qu’il venait de recevoir “ Quel est le peintre ? demanda-t-il.

-M. R… Tenez, c’est Massigny qui me l’a fait connaître. (Massigny, depuis son voyage à Rome, avait découvert qu’il avait un goût exquis pour les beaux-arts, et s’était fait le Mécène de tous les jeunes artistes. ) vraiment, je trouve que ce portrait me ressemble, quoique un peu flatté. ” Saint-Clair avait envie de jeter la montre contre la muraille, ce qui l’aurait rendue bien difficile à raccommoder Il se contint pourtant et la remit dans sa poche ; puis, remarquant qu’il était déjà jour il sortit de la maison, supplia Mathilde de ne pas l’accompagner traversa le parc à grands pas, et, dans un moment, il fut seul dans la campagne.

“ Massigny ! Massigny ! s’écriait-il avec une rage concentrée, te trouverai-je donc toujours !… Sans doute, le peintre qui a fait ce portrait en a peint un autre pour Massigny !… Imbécile que j’étais ! J’ai pu croire un instant que j’étais aimé d’un amour égal au mien… et cela parce qu’elle se coiffe avec une rose et qu’elle ne porte pas de bijoux !… elle en a plein un secrétaire… Massigny, qui ne regardait que la toilette des femmes, aimait tant les bijoux!… Oui, elle a un bon caractère il faut en convenir. Elle sait se conformer aux goûts de ses amants. Morbleu ! j’aimerais mieux cent fois qu’elle fût une courtisane et qu’elle se fût donnée pour de l’argent.

Au moins pourrais-je croire qu’elle m’aime, puisqu’elle est ma maîtresse et que je ne la paie pas. ” Bientôt une autre idée encore plus affligeante vint s’offrir à son esprit. Dans quelques semaines, le deuil de la comtesse allait finir Saint-Clair devait l’épouser aussitôt que l’année de son veuvage serait révolue. Il l’avait promis. Promis ? Non. Jamais il n’en avait parlé. Mais telle avait été son intention, et la comtesse l’avait comprise. Pour lui, cela valait un serment. La veille, il aurait donné un trône pour hâter le moment où il pourrait avouer publiquement son amour ; maintenant il frémissait à la seule idée de lier son sort à l’ancienne maîtresse de Massigny.

“ Et pourtant JE LE Dois ! se disait-il, et cela sera. Elle a cru sans doute, pauvre femme, que je connaissais son intrigue passée. Ils disent que la chose a été publique.

Et puis, d’ailleurs, elle ne me connaît pas… Elle ne peut me comprendre. Elle pense que je ne l’aime que comme Massigny l’aimait. ” Alors il se dit non sans orgueil :

“Trois mois elle m’a rendu le plus heureux des hommes. Ce bonheur vaut bien le sacrifice de ma vie entière. ” Il ne se coucha pas, et se promena à cheval dans les bois pendant toute la matinée. Dans une allée du bois de verrières, il vit un homme monté sur un beau cheval anglais qui de très loin l’appela par son nom et l’accosta sur-le-champ. C’était Alphonse de Thémines. Dans la situation d’esprit où se trouvait Saint-Clair, la solitude est particulièrement agréable: aussi la rencontre de Thémines changea-t-elle sa mauvaise humeur en une colère étouffée. Thémines ne s’en apercevait pas, ou bien se faisait un malin plaisir de le contrarier, Il parlait, il riait, il plaisantait sans s’apercevoir qu’on ne lui répondait pas. Saint-Clair voyant une allée étroite y fit entrer son cheval aussitôt, espérant que le fâcheux ne l’y suivrait pas ; mais il se trompait ; un fâcheux ne lâche pas facilement sa proie. Thémines tourna bride et doubla le pas pour se mettre en ligne avec Saint-Clair et continuer la conversation plus commodément.

J’ai dit que l’allée était étroite. À toute peine les deux chevaux pouvaient y marcher de front ; aussi n’est-il pas extraordinaire que Thémines, bien que très bon cavalier effleurât le pied de Saint-Clair en passant à côté de lui. Celui-ci, dont la colère était arrivée à son dernier période, ne put se contraindre plus longtemps. Il se leva sur ses étriers et frappa fortement de sa badine le nez du cheval de Thémines.

“ Que diable avez-vous, Auguste ? s’écria Thémines.

Pourquoi battez-vous mon cheval ?

-Pourquoi me suivez-vous ? répondit Saint-Clair d’une voix terrible.

- Perdez-vous le sens, Saint-Clair ? Oubliez-vous que vous me parlez ?

- Je sais bien que je parle à un fat.

- Saint-Clair !… vous êtes fou, je pense… Écoutez:

demain, vous me ferez des excuses, ou bien vous me rendrez raison de votre impertinence.

- À demain donc, monsieur ” Thémines arrêta son cheval; Saint-Clair poussa le sien ; bientôt il disparut dans le bois.

Dans ce moment, il se sentit plus calme. Il avait la faiblesse de croire aux pressentiments. Il pensait qu’il serait tué le lendemain, et alors c’était un dénouement tout trouvé à sa position. Encore un jour à passer; demain, plus d’inquiétudes, plus de tourments. Il rentra chez lui, envoya son domestique avec un billet au colonel Beaujeu, écrivit quelques lettres, puis il dîna de bon appétit, et fut exact à se trouver à huit heures et demie à la petite porte du parc.

“ Qu’avez-vous donc aujourd’hui, Auguste? dit la comtesse. vous êtes d’une gaieté étrange, et pourtant vous ne pouvez me faire rire avec toutes vos plaisanteries. Hier vous étiez tant soit peu maussade, et, moi, j’étais si gaie ! Aujourd’hui, nous avons changé de rôle. Moi, j’ai un mal de tête affreux.

-Belle amie, je l’avoue, oui, j’étais bien ennuyeux hier. Mais, aujourd’hui, je me suis promené, j’ai fait de l’exercice ; je me porte à ravir.

- Pour moi, je me suis levée tard, j’ai dormi longtemps ce matin, et j’ai fait des rêves fatigants.

- Ah ! des rêves ? Croyez-vous aux rêves ?

- Quelle folie !

- Moi, j’y crois ; je parie que vous avez fait un rêve qui annonce quelque événement tragique.

- Mon Dieu, jamais je ne me souviens de mes rêves.

Pourtant, je me rappelle… dans mon rêve j’ai vu Massigny ; ainsi vous voyez que ce n’était rien de bien amusant.

- Massigny? J’aurais cru, au contraire, que vous auriez beaucoup de plaisir à le revoir ?

- Pauvre Massigny !

- Pauvre Massigny ?

- Auguste, dites-moi, je vous en prie, ce que vous avez ce soir Il y a dans votre sourire quelque chose de diabolique. vous avez l’air de vous moquer de vous-même.

- Ah ! voilà que vous me traitez aussi mal que me traitent les vieilles douairières, vos amies.

- Oui, Auguste, vous avez aujourd’hui la figure que vous avez avec les gens que vous n’aimez pas.

- Méchante ! allons, donnez-moi votre main. ” Il lui baisa la main avec une galanterie ironique et ils se regardèrent fixement pendant une minute. Saint-Clair baissa les yeux le premier et s’écria : .

“ Qu’il est difficile de vivre en ce monde sans passer pour méchant! Il faudrait ne jamais parler d’autre chose que du temps ou de la chasse, ou bien discuter avec vos vieilles amies le budget de leurs comités de bienfaisance. ” Il prit un papier sur une table :

“ Tenez, voici le mémoire de votre blanchisseuse de fin. Causons là-dessus, mon ange : comme cela, vous ne direz pas que je suis méchant.

- En vérité, Auguste, vous m’étonnez…

- Cette orthographe me fait penser à une lettre que j’ai trouvée ce matin. Il faut vous dire que j’ai rangé mes papiers, car j’ai de l’ordre de temps en temps. Or donc, j’ai retrouvé une lettre d’amour que m’écrivait une couturière dont j’étais amoureux quand j’avais seize ans.

Elle a une manière à elle d’écrire chaque mot, et toujours la plus compliquée. Son style est digne de son orthographe. Eh bien, comme j’étais alors tant soit peu fat, je trouvai indigne de moi d’avoir une maîtresse qui n’écrivît pas comme Sévigné. Je la quittai brusquement.

Aujourd’hui, en relisant cette lettre, j’ai reconnu que cette couturière devait avoir un amour véritable pour moi.

- Bon ! une femme que vous entreteniez ?…

- Très magnifiquement : à cinquante francs par mois.

Mais mon tuteur ne me faisait pas une pension trop forte, car il disait qu’un jeune homme qui a de l’argent se perd et perd les autres.

- Et cette femme, qu’est-elle devenue ?

- Que sais-je ?… Probablement elle est morte à l’hôpital.

- Auguste… si cela était vrai, vous n’auriez pas cet air insouciant.

- S’il faut dire la vérité, elle s’est mariée à un honnête homme ; et, quand on m’a émancipé, je lui ai donné une petite dot.

- Que vous êtes bon !… Mais pourquoi voulez-vous paraître méchant ?

- Oh ! je suis très bon… Plus j’y songe, plus je me persuade que cette femme m’aimait réellement… Mais alors je ne savais pas distinguer un sentiment vrai sous une forme ridicule.

- vous auriez dû m’apporter votre lettre. Je n’aurais pas été jalouse… Nous autres femmes, nous avons plus de tact que vous, et nous voyons tout de suite au style d’une lettre, si l’auteur est de bonne foi, ou s’il feint une passion qu’il n’éprouve pas.

- Et cependant combien de fois vous laissez-vous attraper par des sots ou des fats ! ” En parlant il regardait le vase étrusque, et il y avait dans ses yeux et dans sa voix une expression sinistre que Mathilde ne remarqua point.

“ Allons donc ! vous autres hommes, vous voulez tous passer pour des don Juan. vous vous imaginez que vous faites des dupes, tandis que souvent vous ne trouvez que des dofla Juana, encore plus rouées que vous.

- Je conçois qu’avec votre esprit supérieur mesdames, vous sentez un sot d’une lieue. Aussi je ne doute pas que votre ami Massigny qui était sot et fat, ne soit mort vierge et martyr..

- Massigny ? Mais il n’était pas trop sot, et puis il y a des femmes sottes. Il faut que je vous conte une histoire sur Massigny… Mais ne vous l’ai-je pas déjà contée, dites-moi ?

- Jamais, répondit Saint-Clair d’une voix tremblante.

- Massigny, à son retour d’Italie, devint amoureux de moi. Mon mari le connaissait ; il me le présenta comme un homme d’esprit et de goût. Ils étaient faits l’un pour l’autre. Massigny fut d’abord très assidu ; il me donnait comme de lui des aquarelles qu’il achetait chez Schroth, et me parlait musique et peinture avec un ton de supériorité tout à fait divertissant. Un jour il m’envoya une lettre incroyable. Il me disait, entre autres choses, que j’étais la plus honnête, femme de Paris ; c’est pourquoi il voulait être mon amant. Je montrai la lettre à ma cousine Julie. Nous étions deux folles alors, et nous résolûmes de lui jouer un tour. Un soir, nous avions quelques visites, entre autres Massigny. Ma cousine me dit : “Je vais vous lire une déclaration d’amour que j’ai reçue ce matin. ” Elle prend la lettre et la lit au milieu des éclats de rire… Le pauvre Massigny. ” Saint-Clair tomba à genoux en poussant un cri de joie. Il saisit la main de la comtesse, et la couvrit de baisers et de larmes. Mathilde était dans la dernière surprise, et crut d’abord qu’il se trouvait mal. Saint-Clair ne pouvait dire que ces mots : “ Pardonnez-moi ! pardonnez-moi ! ” Enfin il se releva. Il était radieux.

Dans ce moment, il était plus heureux que le jour où Mathilde lui dit pour la première fois : “ Je vous aime. ” “ Je suis le plus fou et le plus coupable des hommes, s’écria-t-il ; depuis deux jours, je te soupçonnais… et je n’ai pas cherché une explication avec toi…

- Tu me soupçonnais !… Et de quoi ?

- Oh ! je suis un misérable !… On m’a dit que tu avais aimé Massigny, et…

-Massigny! ” et elle se mit à rire; puis, reprenant aussitôt son sérieux: “Auguste, dit-elle, pouvez-vous être assez fou pour avoir de pareils soupçons, et assez hypocrite pour me les cacher ! ” Une larme roulait dans ses yeux.

“ Je t’en supplie, pardonne-moi.

- Comment ne te pardonnerais-je pas, cher ami ?…

Mais d’abord laisse-moi te jurer..

- Oh ! je te crois, je te crois, ne me dis rien.

- Mais au nom du Ciel, quel motif a pu te faire soupçonner une chose aussi improbable ?

- Rien, rien au monde que ma mauvaise tête… et…

vois-tu, ce vase étrusque, je savais qu’il t’avait été donné par Massigny… ” La comtesse joignit les mains d’un air d’étonnement ; puis elle s’écria, en riant aux éclats :

“ Mon vase étrusque ! mon vase étrusque ! ” Saint-Clair ne put s’empêcher de rire lui-même, et cependant de grosses larmes coulaient le long de ses joues. Il saisit Mathilde dans ses bras, et lui dit :

“ Je ne te lâche pas que tu ne m’aies pardonné.

- Oui, je te pardonne, fou que tu es ! dit-elle en l’embrassant tendrement. Tu me rends bien heureuse aujourd’hui ; voici la première fois que je te vois pleurer et je croyais que tu ne pleurais pas. ” Puis, se dégageant de ses bras, elle saisit le vase étrusque et le brisa en mille pièces sur le plancher.

(C’était une pièce rare et inédite. On y voyait peint, avec trois couleurs, le combat d’un Lapithe contre un Centaure. ) Saint-Clair fut, pendant quelques heures, le plus honteux et le plus heureux des hommes.

“ Eh bien, dit Roquantin, au colonel Beaujeu qu’il rencontra le soir chez Tortoni, la nouvelle est-elle vraie ?

- Trop vraie, mon cher, répondit le colonel d’un air triste.

- Contez-moi donc comment cela s’est passé.

- Oh ! fort bien, Saint-Clair a commencé par me dire qu’il avait tort, mais qu’il voulait essuyer le feu de Thémines avant de lui faire des excuses. Je ne pouvais que l’approuver Thémines voulait que le sort décidât lequel tirerait le premier. Saint-Clair a exigé que ce fût Thémines. Thémines a tiré : j’ai vu Saint-Clair tourner une fois sur lui-même, et il est tombé raide mort. J’ai déjà remarqué, dans bien des soldats frappés de coups de feu, ce tournoiement étrange qui précède la mort.

- C’est fort extraordinaire, dit Roquantin. Et Thémines, qu’a-t-il fait ?

- Oh ! ce qu’il faut faire en pareille occasion. Il a jeté son pistolet à terre d’un air de regret. Il l’a jeté si fort, qu’il en a cassé le chien. C’est un pistolet anglais de Manton ; je ne sais s’il pourra trouver à Paris un arquebusier qui soit capable de lui en refaire un. ”

La comtesse fut trois ans entiers sans voir personne ; hiver comme été, elle demeurait dans sa maison de campagne, sortant à peine de sa chambre, et servie par une mulâtresse qui connaissait sa liaison avec Saint-Clair, et à laquelle elle ne disait pas deux mots par jour.

Au bout de trois ans, sa cousine Julie revint d’un long voyage ; elle força la porte et trouva la pauvre Mathilde si maigre et si pâle, qu’elle crut voir le cadavre de cette femme qu’elle avait laissée belle et pleine de vie. Elle parvint avec peine à la tirer de sa retraite, et à l’emmener à Hyères. La comtesse y languit encore trois ou quatre mois, puis elle mourut d’une maladie de poitrine causée par des chagrins domestiques, comme dit le docteur M… qui lui donna des soins.

1830

Vie quotidienne à Paris du Moyen Âge au XVIIIe siècle

Monday, January 1st, 2007

Les maisons ordinaires, aux murs à colombage, sont assez étroites, avec une ou deux fenêtres par étage. Constituées d’un rez-de-chaussée de pierre et de trois ou quatre étages de bois et de torchis (terre argileuse + paille ou foin), elles sont desservies par un escalier à vis. Seules les demeures de nobles et de bourgeois possèdent une cuisine et une cheminée. Ces étages, en encorbellement, permettent aux passants de s’abriter mais laissent peu de place à la lumière.

Dans une même rue, on peut passer devant une maison, un hôtel, un couvent, une boutique, etc… Les modestes dimensions des rues (5 m de large maxi et 7 m pour les grands axes) sont encore réduites par le ruisseau central dans lequel on jette les détritus ; ces égouts à ciel ouvert coulent vers la Seine. Le sol est boueux et il faut attendre Philippe Auguste pour les artères principales soient pavées. On repère les maisons par leur enseigne en fer forgé ou de bois peint. Les enseignes peuvent être d’ordre religieux, astral, botanique, animal, fantastique… les tavernes préféreront les armes (l’Ecu de France, Arquebuse…). Cette tradition demeure encore de nos jours.

Les rues médiévales sont inadaptées à la circulation ; les encombrements sont très fréquents ; Les chariots, déséquilibrés par les trous se heurtent et perdent une partie de leur chargement, provoquant fréquemment des incidents corporels. Mais le danger peut également venir des échafaudages que les roues arrachent au passage ! Même un cheval peut devenir dangereux s’il est effrayé par la foule (Le fils de Louis VI le Gros mourut écrasé par son cheval dans une rue de Paris). Du à l’affluence des provinciaux, des institutions charitables se multiplient. Le plus ancien est l’Hôtel-Dieu, destiné aussi bien à accueillir les pauvres que les malades ; mais les conditions d’hygiène et de promiscuité sont telles que les chances de survie sont peu nombreuses. Des édifices pour lépreux sont également construits mais à l’extérieur de Paris (St-Lazare, au débouché de la rue St-Denis….). Louis IX, Roi très charitable, crée l’hôpital des Quinze-vingt, près du Louvre, destiné à accueillir 300 aveugles (15×20).


Hygiène

La consommation de l’eau de Seine commence à poser un réel problème. Non potable à cause des rigoles de sang des abattoirs, des égouts, des latrines des maisons des ponts et la pollution causée par les tanneries. On met donc en place un système d’acheminement par aqueducs d’eaux de source. Philippe Auguste fait installer deux fontaines (St-Lazare et les Halles). Dès le XIIIè siècle, on creuse des puits ; mais l’eau puisée de la nappe phréatique est corrompue par des infiltrations. Quant aux bains ou étuves publics, on y dénote un véritable souci d’hygiène qui disparaîtra à la Renaissance.

En l’absence d’un service régulier de ramassage d’ordures et de l’inexistence des commodités, les habitants font où ils peuvent, dans une ruelle, sous un porche, dans une encoignure de porte… Les rues servent de poubelle : ordures ménagères, résidus d’ateliers et boutiques, tripes jetées par les bouchers, agents colorants des teinturiers, suif des ciergiers…. Les mauvaises odeurs dégagées par ces détritus se répandent dans toute la ville et deviennent insupportables lors des beaux jours ! Hommes et animaux se partagent la rue à Paris: volailles, porcs fouinant dans les déchets et puis semant leurs défections sur leur passage, des chevaux, ânes et chèvres…. Le nom de certaines rues témoignent de la saleté : rue Merdière, Pipi, Merderon…. Les habitants d’une même rue se cotisent pour louer un tombereau qui les débarrasse des ordures.



La Population à Paris

Les plus démunis vagabondent dans les rues de Paris: sans abris, infirmes, malades hideux, vieillards impotents, sans famille et démunis de tout. Parmi cette foule se glisse des escrocs à la charité, difficiles à démasque derrière leur maquillage. Des femmes, un coussin ficelé sur leur ventre, exhibent une grossesse avancée pour apitoyer les passants. Malgré les interdits, les lépreux s’aventurent dans la ville en quête de nourriture. Leur silhouette encapuchonnée provoque la frayeur. Dans les périodes d’épidémie, on les rend responsable de tous les maux ; on fait courir le bruit qu’ils empoisonnent les puits… Ces accusations ont mené plus d’un lépreux au bûcher. Quant aux fous, on les tolèrent s’ils sont originaires de la citée ou issus de famille connue ; les plus dangereux sont internés ou expulsés.

Quant aux juifs, leurs conditions commencent à se détériorer sous Philippe Auguste, s’aggravent sous Louis IX et deviennent dramatiques sous Philippe IV le Bel. On regroupe alors ces populations dans des quartiers assignés ou enclos, entassés dans un espace limité. . Leur conditions d’hygiène sont lamentables. On entretient la haine en colportant des propos médisants : meurtres rituels d’enfants chrétiens, profanations d’hosties… Le point culminant de l’antisémitisme est atteint pendant la peste noire 1348-49. On les interdit de sortir de leur ghetto la nuit et à certaines heures de la journée à condition de porter un signe distinctif ; on leur fait payer un droit d’entrée et de droit de la citée, doublé pour les femmes enceintes. Un juif seul devint facilement victime d’agression nocturne.

Chaque ville possède des rues chaudes où des filles publiques exercent leur activité. On leur impose le port d’un ruban de couleur à la manche droite et d’un bonnet à pointe. L’usage de fourrure comme l’hermine leur est strictement interdit. La rue est le royaume des professionnels du crime. Gare aux crocheteurs de serrures, de coupeurs de bourses, aux vendeurs de « foin de la crèche de Betléhem »… Prudence dans les ruelles malfamées qui se transforment en de véritables coupe-gorge. La violence est à son paroxysme pendant la guerre de Cent Ans.



Artisans

Les magasins sont ouverts sur la rue mais, faute de place, les artisans doivent exposer leurs produits sur la chaussée. Certaines activités ont tendance à se regrouper par spécialité : rue de la Savaterie, Draperie, Tannerie, Boucherie…Les artisans d’objets pieux, de cierges, d’orfèvres, les libraires s’installent près des églises. Les jours de marché, les rues se remplissent de colporteurs, camelots et artisans itinérants peu appréciés des artisans riverains qui leur font concurrence.



Jeux et distractions à Paris

Bien qu’étroite et constamment encombrée, la rue reste le seul endroit où l’on peur jouer. Devant leur porte, les enfant jouent à la toupie, au ballon, aux osselets, sautent à la marelle…Le passage des charrettes interrompe souvent la partie. Le dimanche et les jours de fête, ce sont les adultes qui occupent le pavé pour s’amuser aux quilles, au jeu de paume (=tennis), la soule (balles replie de sable, son ou filasse) ancêtre du rugby quand il est joué à la main, du football au pied et du hoquet avec un bâton. Les adversaires sont bien choisis : célibataires contre jeunes mariés, paroisse contre paroisse, quartier conter quartier. Ces jeux violents permettent d’assouvir les haines, de régler des comptes et provoquent de très graves blessures.

Le tir à l’arc ou à l’arbalète est une distraction très prisée. Il s’agit de viser un oiseau accroché à un mât ou au clocher d’une église… le vainqueur des compétitions est élu pour l’année Roi et jouit d’une exemption d’impôts, du service du guet, acheter ou vendre de l’alcool sans payer de taxe….

La quintaine, à l’origine exercice militaire, est devenu un jeu d’adresse populaire. Les cavaliers doivent renverser à la lance un mannequin. Certaines courses de chevaux sont organisées dans les rues dégagées des étalages pour la circonstance.


Événements

Les habitants de Paris participent allègrement aux manifestations : victoires de batailles, naissance d’un Prince, avènement d’un nouveau Roi au trône… les rues sont recouvertes de sable et de fleurs, les murs des maisons sont cachés par des draps colorés ou des feuillages… lanternes et flambeaux brûlent toute la nuit. Les funérailles sont également célébrées. Les murs des maisons sont recouverts de draps sombres, ornés d’écussons aux armes du défunt. Les chevaux du cortèges sont également caparaçonnés de deuil. Le peuple, vêtu de noir, portant une lanterne est précédé des ecclésiastiques et notables tenant un cierge à la main.

Paris accueille fréquemment des bateleurs qui rompent la monotonie quotidienne ; ils sont à la fois diseurs de bonne aventure, montreurs de bêtes étranges, chanteurs, musiciens…. Mais le jongleur reste le plus populaire. Il est capable de monter un divertissement complet à lui tout seul. : acrobate, mimeur, conteur, musicien, poète, chanteur… Les étudiants donnent eux aussi des représentations théâtrales aux alentours de Noël et pendant la fête des Fous qui se déroule dans la Cathédrale.

Les grandes fêtes se préparent plusieurs jours à l’avance. Il faut nettoyer les rues, dresser des estrades, décorer les murs des maisons, ériger des arcs de triomphe, aménager des fontaines de vin, liqueur et lait. La veille des festivités, les riverains déguisés font un grand feu de joie autour duquel ils dansent la farandole et poussent des cris de joie. Le jour J, les rues deviennent multicolores et bruyantes.

Une fois par an, un cortège se forme sous la conduite du « Prince des sots » la tête coiffée d’un bonnet à grelots, chevauchant un âne à l’envers. Sa suite se déplace dans un vacarme de casseroles, tambours, trompettes et cris.

Le carnaval annuel (carne vale = bonne chaire) annonce le début du Carême ; on s’amuse une dernière fois avant d’entre dans un période d’austérité et de pénitence. Ce jour là, tout est permis. Les cérémonies importantes sont religieuses, dont la plus importante : la Passion, Pâques…

L’art d’être grand-père (II), Victor Hugo

Wednesday, December 27th, 2006

VIII

MARIÉE ET MÈRE

Voir la Jeanne de Jeanne! oh ! ce serait mon rêve!
Il est dans l’ombre sainte un ciel vierge où se lève
Pour on ne sait quels yeux on ne sait quel soleil;
Les âmes à venir sont là; l’azur vermeil
Les berce, et Dieu les garde, en attendant la vie;
Car, pour l’âme aux destins ignorés asservie,
Il est deux horizons d’attente, sans combats,
L’un avant, l’autre après le passage ici-bas;
Le berceau cache l’un, la tombe cache l’autre.
Je pense à cette sphère inconnue à la nôtre
Où, comme un pâle essaim confusément joyeux,
Des flots d’âmes en foule ouvrent leurs vagues yeux;
Puis, je regarde Jeanne, ange que Dieu pénètre,
Et les petits garçons jouant sous ma fenêtre,
Toute cette gaîté de l’âge sans douleur,
Tous ces amours dans l’œuf, tous ces époux en fleur;
Et je médite; et Jeanne entre, sort, court, appelle,
Traîne son petit char, tient sa petite pelle,
Fouille dans mes papiers, creuse dans le gazon,
Saute et jase, et remplit de clarté la maison;
Son rire est le rayon, ses pleurs sont la rosée.
Et dans vingt ans d’ici je jette ma pensée,
Et de ce qui sera je me fais le témoin,
Comme on jette une pierre avec la fronde au loin.

Une aurore n’est pas faite pour rester seule.

Mon âme de cette âme enfantine est l’aïeule,
Et dans son jeune sort mon cœur pensif descend.

Un jour, un frais matin quelconque, éblouissant,
Épousera cette aube encor pleine d’étoiles;
Et quelque âme, à cette heure errante sous les voiles
Où l’on sent l’avenir en Dieu se reposer,
Profitera pour naître ici-bas d’un baiser
Que se donneront l’une à l’autre ces aurores.
Ô tendre oiseau des bois qui dans ton nid pérores,
Voix éparse au milieu des arbres palpitants
Qui chantes la chanson sonore du printemps
Ô mésange, ô fauvette, ô tourterelle blanche,
Sorte de rêve ailé fuyant de branche en branche,
Doux murmure envolé dans les champs embaumés,
Je t’écoute et je suis plein de songes. Aimez,
Vous qui vivrez! Hymen ! chaste hymen! O nature!
Jeanne aura devant elle alors son aventure,
L’être en qui notre sort s’accroît et s’interrompt;
Elle sera la mère au jeune et grave front;
La gardienne d’une aube à qui la vie est due,
Épouse responsable et nourrice éperdue,
La tendre âme sévère, et ce sera son tour
De se pencher, avec un inquiet amour,
Sur le frêle berceau, céleste et diaphane;
Ma Jeanne, ô rêve ! azur! contemplera sa Jeanne;
Elle l’empêchera de pleurer, de crier,
Et lui joindra les mains, et la fera prier,
Et sentira sa vie à ce souffle mêlée.
Elle redoutera pour elle une gelée,
Le vent, tout, rien. O fleur fragile du pêcher!
Et, quand le doux petit ange pourra marcher,
Elle le mènera jouer aux Tuileries;
Beaucoup d’enfants courront sous les branches fleuries,
Mêlant l’avril de l’homme au grand avril de Dieu;
D’autres femmes, gaîment, sous le même ciel bleu,
Seront là comme Jeanne, heureuses, réjouies
Par cette éclosion d’âmes épanouies;
Et, sur cette jeunesse inclinant leur beau front,
Toutes ces mères, sœurs devant Dieu, souriront
Dans l’éblouissement de ces roses sans nombre.

Moi je ne serai plus qu’un œil profond dans l’ombre.

IX

Que voulez-vous? L’enfant me tient en sa puissance;
Je finis par ne plus aimer que l’innocence;
Tous les hommes sont cuivre et plomb, l’enfance est or.
J’adore Astyanax et je gourmande Hector.
Es-tu sûr d’avoir fait ton devoir envers Troie ?
Mon ciel est un azur, qui, par instants, foudroie.
Bonté, fureur, c’est là mon flux et mon reflux,
Et je ne suis borné d’aucun côté, pas plus
Quand ma bouche sourit que lorsque ma voix gronde;
Je me sens plein d’une âme étoilée et profonde;
Mon cœur est sans frontière, et je n’ai pas d’endroit
Où finisse l’amour des petits, et le droit
Des faibles, et l’appui qu’on doit aux misérables;
Si c’est un mal, il faut me mettre aux Incurables.
Je ne vois pas qu’allant du ciel au genre humain,
Un rayon de soleil s’arrête à mi-chemin;
La modération du vrai m’est inconnue;
Je veux le rire franc, je veux l’étoile nue.
Je suis vieux, vous passez, et moi, triste ou content,
J’ai la paternité du siècle sur l’instant.
Trouvez-moi quelque chose, et quoi que ce puisse être
D’extrême, appartenant à mon emploi d’ancêtre,
Blâme aux uns ou secours aux autres, je le fais.
Un jour, je fus parmi les vainqueurs, j’étouffais;
Je sentais à quel point vaincre est impitoyable;
Je pris la fuite. Un roc, une plage de sable
M’accueillirent. La Mort vint me parler. ” Proscrit,
Me dit-elle, salut! ” Et quelqu’un me sourit,
Quelqu’un de grand qui rêve en moi, ma conscience.
Et j’aimai les enfants, ne voyant que l’enfance,
Ô ciel mystérieux, qui valût mieux que moi.
L’enfant, c’est de l’amour et de la bonne foi.
Le seul être qui soit dans cette sombre vie
Petit avec grandeur puisqu’il l’est sans envie,
C’est l’enfant.

C’est pourquoi j’aime ces passereaux.

*

Pourtant, ces myrmidons je les rêve héros.
France, j’attends qu’ils soient au devoir saisissables.
Dès que nos fils sont grands, je les sens responsables;
Je cesse de sourire; et je me dis qu’il faut
Livrer une bataille immense à l’échafaud,
Au trône, au sceptre, au glaive, aux Louvres, aux repaires.
Je suis tendre aux petits, mais rude pour les pères.
C’est ma façon d’aimer les hommes faits; je veux
Qu’on pense à la patrie, empoignée aux cheveux
Et par les pieds traînée autour du camp vandale;
Lorsqu’à Rome, à Berlin, la bête féodale
Renaît et rouvre, affront pour le soleil levant,
Deux gueules qui d’ailleurs s’entremordent souvent,
Je m’indigne. Je sens, ô suprême souffrance,
La diminution tragique de la France,
Et j’accuse quiconque a la barbe au menton;
Quoi ! ce grand imbécile a l’âge de Danton!
Quoi! ce drôle est Jocrisse et pourrait être Hoche!
Alors l’aube à mes yeux surgit comme un reproche,
Tout s’éclipse, et je suis de la tombe envieux.
Morne, je me souviens de ce qu’ont fait les vieux;
Je songe à l’océan assiégeant les falaises,
Au vaste écroulement qui suit les Marseillaises,
Aux portes de la nuit, aux Hydres, aux dragons,
A tout ce que ces preux ont jeté hors des gonds!
Je les revois mêlant aux éclairs leur bannière;
Je songe à la joyeuse et farouche manière
Dont ils tordaient l’Europe entre leurs poings d’airain;
Oh! ces soldats du Nil, de l’Argonne et du Rhin,
Ces lutteurs, ces vengeurs, je veux qu’on les imite!
Je vous le dis, je suis un aïeul sans limite;
Après l’ange je veux l’archange au firmament;
Moi grand-père indulgent, mais ancêtre inclément,
Aussi doux d’un côté que sévère de l’autre,
J’aime la gloire énorme et je veux qu’on s’y vautre
Quand cette gloire est sainte et sauve mon pays!
Dans les Herculanums et dans les Pompéïs
Je ne veux pas qu’on puisse un jour compter nos villes;
Je ne vois pas pourquoi les âmes seraient viles;
Je ne vois pas pourquoi l’on n’égalerait pas
Dans l’audace, l’effort, l’espoir, dans le trépas,
Les hommes d’Iéna, d’Ulm et des Pyramides;
Les vaillants ont-ils donc engendré les timides ?
Non, vous avez du sang aux veines, jeunes gens!
Nos aïeux ont été des héros outrageants
Pour le vieux monde infâme; il reste de la place
Dans l’avenir; soyez peuple et non populace;
Soyez comme eux géants! Je n’ai pas de raisons
Pour ne point souhaiter les mêmes horizons,
Les mêmes nations en chantant délivrées,
Le même arrachement des fers et des livrées,
Et la même grandeur sans tache et sans remords
À nos enfants vivants qu’à nos ancêtres morts!

XVI

DEUX CHANSONS

I

CHANSON DE GRAND-PÈRE

Dansez, les petites filles,
Toutes en rond.
En vous voyant si gentilles,
Les bois riront.

Dansez, les petites reines,
Toutes en rond.
Les amoureux sous les frênes
S’embrasseront.

Dansez, les petites belles,
Toutes en rond.
Les bouquins dans les écoles
Bougonneront.

Dansez, les petites belles,
Toutes en rond.
Les oiseaux avec leurs ailes
Applaudiront.

Dansez, les petites fées,
Toutes en rond.
Dansez, de bleuets coiffées,
L’aurore au front.

Dansez, les petites femmes,
Toutes en rond.
Les messieurs diront aux dames
Ce qu’ils voudront.

II

CHANSON D’ANCÊTRE

Parlons de nos aïeux sous la verte feuillée.
Parlons de nos pères, fils!-Ils ont rompu leurs fers,
Et vaincu; leur armure est aujourd’hui rouillée.
Comme il tombe de l’eau d’une éponge mouillée,
De leur âme dans l’ombre il tombait des éclairs,
Comme si dans la foudre on les avait trempées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.

Ils craignaient le vin sombre et les pâles ménades;
Ils étaient indignés, ces vieux fils de Brennus,
De voir les rois passer fiers sous les colonnades,
Les cortèges des rois étant des promenades
De prêtres, de soldats, de femmes aux seins nus,
D’hymnes et d’encensoirs, et de têtes coupées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.

Ils ont voulu, couvé, créé la délivrance;
Ils étaient les titans, nous sommes les fourmis;
Ils savaient que la Gaule enfanterait la France;
Quand on a la hauteur, on a la confiance;
Les montagnes, à qui le rayon est promis,
Songent, et ne sont point par l’aurore trompées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.

Quand une ligue était par les princes construite,
Ils grondaient, et, pour peu que la chose en valût
La peine, et que leur chef leur criât: Tout de suite !
Ils accouraient; alors les rois prenaient la fuite
En hâte, et les chansons d’un vil joueur de luth
Ne sont pas dans les airs plus vite dissipées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.

Lutteurs du gouffre, ils ont découronné le crime,
Brisé les autels noirs, détruit les dieux brigands;
C’est pourquoi, moi vieillard, penché sur leur abîme,
Je les déclare grands, car rien n’est plus sublime
Que l’océan avec ses profonds ouragans,
Si ce n’est l’homme avec ses sombres épopées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.

Hélas! sur leur flambeau, nous leurs fils, nous soufflâmes.
Fiers aïeux! ils disaient au faux prêtre: Va-t’en !
Du bûcher misérable ils éteignaient les flammes,
Et c’est par leur secours que plusieurs grandes âmes,
Mises injustement au bagne par Satan,
Tu le sais, Dieu! se sont de l’enfer échappées.
Frappez, écoliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.

Levez vos fronts; voyez ce pur sommet, la gloire,
Ils étaient là; voyez cette cime, l’honneur,
Ils étaient là; voyez ce hautain promontoire,
La liberté; mourir libres fut leur victoire;
Il faudra, car l’orgie est un lâche bonheur,
Se remettre à gravir ces pentes escarpées.
Frappez, chevaliers,
Avec les épées
Sur les boucliers.

XVII

JEANNE ENDORMIE.-IV

L’oiseau chante; je suis au fond des rêveries.

Rose, elle est là qui dort sous les branches fleuries,
Dans son berceau tremblant comme un nid d’alcyon,
Douce, les yeux fermés, sans faire attention
Au glissement de l’ombre et du soleil sur elle.
Elle est toute petite, elle est surnaturelle.
Ô suprême beauté de l’enfant innocent!
Moi je pense, elle rêve; et sur son front descend
Un entrelacement de visions sereines;
Des femmes de l’azur qu’on prendrait pour des reines,
Des anges, des lions ayant des airs bénins,
De pauvres bons géants protégés par des nains,
Des triomphes de fleurs dans les bois, des trophées
D’arbres célestes, pleins de la lueur des fées,
Un nuage où l’éden apparaît à demi,
Voilà ce qui s’abat sur l’enfant endormi.
Le berceau des enfants est le palais des songes;
Dieu se met à leur faire un tas de doux mensonges;
De là leur frais sourire et leur profonde paix.
Plus d’un dira plus tard: Bon Dieu, tu me trompais.

Mais le bon Dieu répond dans la profondeur sombre:
-Non. Ton rêve est le ciel. Je t’en ai donné l’ombre.
Mais ce ciel, tu l’auras. Attends l’autre berceau;
La tombe.-
Ainsi je songe. Ô printemps! Chante, oiseau!

XVIII

QUE LES PETITS LIRONT
QUAND ILS SERONT GRANDS

I

PATRIE

Ô France, ton malheur m’indigne et m’est sacré.
Je l’ai dit, et jamais je ne me lasserai
De le redire, et c’est le grand cri de mon âme,
Quiconque fait du mal à ma mère est infâme.
En quelque lieu qu’il soit caché, tous mes souhaits
Le menacent; sur terre ou là-haut, je le hais.
César, je le flétris; destin, je le secoue.
Je questionne l’ombre et je fouille la boue;
L’empereur, ce brigand, le hasard, ce bandit,
Eveillent ma colère; et ma strophe maudit
Avec des pleurs sanglants, avec des cris funèbres,
Le sort, ce mauvais drôle errant dans les ténèbres;
Je rappelle la nuit, le gouffre, le ciel noir,
Et les événements farouches, au devoir.
Je n’admets pas qu’il soit permis aux sombres causes
Qui mêlent aux droits vrais l’aveuglement des choses
De faire rebrousser chemin à la raison;
Je dénonce un revers qui vient par trahison;
Quand la gloire et l’honneur tombent dans une embûche,
J’affirme que c’est Dieu lui-même qui trébuche;
J’interpelle les faits tortueux et rampants,
La victoire, l’hiver, l’ombre et ses guet-apens;
Je dis à ces passants quelconques de l’abîme
Que je les vois, qu’ils sont en train de faire un crime,
Que nous ne sommes point des femmes à genoux,
Que nous réfléchissons, qu’ils prennent garde à nous,
Que ce n’est pas ainsi qu’on doit traiter la France,
Et que, même tombée au fond de la souffrance,
Même dans le sépulcre, elle a l’étoile au front.
Je voudrais bien savoir ce qu’ils me répondront.
Je suis un curieux, et je gênerai, certes,
Le destin qu’un regard sévère déconcerte,
Car on est responsable au ciel plus qu’on ne croit.
Quand le progrès devient boiteux, quand Dieu décroît
En apparence, ayant sur lui la nuit barbare,
Quand l’homme est un esquif dont Satan prend la barre,
Il est certain que l’âme humaine est au cachot,
Et qu’on a dérangé quelque chose là-haut.
C’est pourquoi je demande à l’ombre la parole.
Je ne suis pas de ceux dont la fierté s’envole,
Et qui, pour avoir vu régner des ruffians
Et des gueux, cessent d’être à leur droit confiants;
Je lave ma sandale et je poursuis ma route;
Personne n’a jamais vu mon âme en déroute;
Je ne me trouble point parce qu’en ses reflux
Le vil destin sur nous jette un Rosbach de plus;
La défaite me fait songer à la victoire;
J’ai l’obstination de l’altière mémoire;
Notre linceul toujours eut la vie en ses plis;
Quand je lis Waterloo, je prononce Austerlitz.
Le deuil donne un peu plus de hauteur à ma tête.
Mais ce n’est pas assez, je veux qu’on soit honnête
Là-haut, et je veux voir ce que les destins font
Chez eux, dans la forêt du mystère profond,
Car ce qu’ils font chez eux, c’est chez nous qu’on le souffre.
Je prétends regarder face à face le gouffre.
Je sais que l’ombre doit rendre compte aux esprits.
Je désire savoir pourquoi l’on nous a pris
Nos villes, notre armée, et notre force utile;
Et pourquoi l’on filoute et pourquoi l’on mutile
L’immense peuple aimant d’où sortent les clartés;
Je veux savoir le fond de nos calamités,
Voir le dedans du sort misérable, et connaître
Ces recoins où trop peu de lumière pénètre;
Pourquoi l’assassinat du Midi par le Nord,
Pourquoi Paris vivant vaincu par Berlin mort,
Pourquoi le bagne à l’ange et le trône au squelette;
Ô France, je prétends mettre sur la sellette
La guerre, les combats, nos affronts, nos malheurs,
Et je ferai vider leur poche à ces voleurs,
Car juger le hasard, c’est le droit du prophète.
J’affirme que la loi morale n’est pas faite
Pour qu’on souffle dessus là-haut, dans la hauteur,
Et qu’un événement peut être un malfaiteur.
J’avertis l’inconnu que je perds patience;
Et c’est là la grandeur de notre conscience
Que, seule et triste, ayant pour appui le berceau,
L’innocence, le droit des faibles, le roseau,
Elle est terrible; elle a, par ce seul mot: Justice,
Entrée au ciel; et, si la comète au solstice
S’égare, elle pourrait lui montrer son chemin;
Elle requiert Dieu même au nom du genre humain;
Elle est la vérité, blanche, pâle, immortelle;
Pas une force n’est la force devant elle;
Les lois qu’on ne voit pas penchent de son côté;
Oui, c’est là la puissance et c’est là la beauté
De notre conscience,-écoute ceci, prêtre,-
Qu’elle ne comprend pas qu’un attentat puisse être
Par quelqu’un qui serait juste, prémédité;
Oui, sans armes, n’ayant que cette nudité,
Le vrai, quand un éclair tombe mal sur la terre,
Quand un des coups obscurs qui sortent du mystère
Frappe à tâtons, et met les peuples en danger,
S’il lui plaisait d’aller là-haut l’interroger
Au milieu de cette ombre énorme qu’on vénère,
Tranquille, elle ferait bégayer le tonnerre.

II

PERSÉVÉRANCE

N’importe. Allons au but, continuons. Les choses,
Quand l’homme tient la clef, ne sont pas longtemps closes.
Peut-être qu’elle-même, ouvrant ses pâles yeux,
La nuit, lasse du mal, ne demande pas mieux
Que de trouver celui qui saura la convaincre.
Le devoir de l’obstacle est de se laisser vaincre.

L’obscurité nous craint et recule en grondant
Regardons les penseurs de l’âge précédent,
Ces héros, ces géants qu’une même âme anime,
Détachés par la mort de leur travail sublime,
Passer, les pieds poudreux et le front étoilé;
Saluons la sueur du relais dételé;
Et marchons. Nous aussi, nous avons notre étape.
Le pied de l’avenir sur notre pavé frappe;
En route! Poursuivons le chemin commencé;
Augmentons l’épaisseur de l’ombre du passé;
Laissons derrière nous, et le plus loin possible,
Toute l’antique horreur de moins en moins visible.
Déjà le précurseur dans ces brumes brilla;
Platon vint jusqu’ici, Luther a monté là;
Voyez, de grands rayons marquent de grands passages;
L’ombre est pleine partout du flamboiement des sages;
Voici l’endroit profond où Pascal s’est penché.
Criant: gouffre! Jean-Jacque où je marche a marché;
C’est là que, s’envolant lui-même aux cieux, Voltaire,
Se sentant devenir sublime, a perdu terre,
Disant: Je vois! ainsi qu’un prophète ébloui.
Luttons, comme eux; luttons, le front épanoui;
Marchons! un pas qu’on fait, c’est un champ révèle;
Déchiffrons dans les temps nouveaux la loi nouvelle;
Le cœur n’est jamais sourd, l’esprit n’est jamais las,
Et la route est ouverte aux fiers apostolats.

Ô tous ! vivez, marchez, croyez! soyez tranquilles.
-Mais quoi! le râle sourd des discordes civiles,
Ces siècles de douleurs, de pleurs, d’adversités,
Hélas! tous ces souffrants, tous ces déshérités,
Tous ces proscrits, le deuil, la haine universelle,
Tout ce qui dans le fond des âmes s’amoncelle,
Cela ne va-t-il pas éclater tout à coup ?
La colère est partout, la fureur est partout;
Les cieux sont noirs; voyez, regardez; il éclaire !-
Qu’est-ce que la fureur ? qu’importe la colère ?
La vengeance sera surprise de son fruit;
Dieu nous transforme; il a pour tâche en notre nuit
L’auguste avortement de la foudre en aurore.

Dieu prend dans notre cœur la haine et la dévore;
Il se jette sur nous des profondeurs du jour,
Et nous arrache tout de l’âme, hors l’amour;
Avec ce bec d’acier, la conscience, il plonge
Jusqu’à notre pensée et jusqu’à notre songe,
Fouille notre poitrine et, quoi que nous fassions,
Jusqu’aux vils intestins qu’on nomme passions;
Il pille nos instincts mauvais, il nous dépouille
De ce qui nous tourmente et de ce qui nous souille;
Et, quand il nous a faits pareils au ciel béni,
Bons et purs, il s’envole, et rentre à l’infini;
Et, lorsqu’il a passé sur nous, l’âme plus grande
Sent qu’elle ne hait plus, et rend grâce, et demande:
Qui donc m’a prise ainsi dans ses serres de feu ?
Et croit que c’est un aigle, et comprend que c’est Dieu.

III

PROGRÈS

En avant, grande marche humaine!
Peuple, change de région.
Ô larve, deviens phénomène;
Ô troupeau, deviens légion.
Cours, aigle, où tu vois l’aube éclore.
L’acceptation de l’aurore
N’est interdite qu’aux hiboux.
Dans le soleil Dieu se devine;
Le rayon a l’âme divine
Et l’âme humaine à ses deux bouts.

Il vient de l’une et vole à l’autre;
Il est pensée, étant clarté;
En haut archange, en bas apôtre,
En haut flamme, en bas liberté.
Il crée Horace ainsi que Dante,
Dore la rose au vent pendante,
Et le chaos où nous voguons;
De la même émeraude il touche
L’humble plume de l’oiseau-mouche
Et l’âpre écaille des dragons48.
Prenez les routes lumineuses,
Prenez les chemins étoilés.
Esprits semeurs, âmes glaneuses,
Allez, allez, allez, allez!
Esclaves d’hier, tristes hommes,
Hors des bagnes, hors des sodomes,
Marchez, soyez vaillants, montez;
Ayez pour triomphe la gloire
Où vous entrez, ô foule noire,
Et l’opprobre dont vous sortez!

Homme, franchis les mers. Secoue
Dans l’écume tout le passé;
Allume en étoupe à ta proue
Le chanvre du gibet brisé.
Gravis les montagnes. Écrase
Tous les vieux monstres dans la vase;
Ressemble aux anciens Apollons;
Quand l’épée est juste, elle est pure;
Va donc! car l’homme a pour parure
Le sang de l’hydre à ses talons.

IV

FRATERNITÉ

Je rêve l’équité, la vérité profonde,
L’amour qui veut, l’espoir qui luit, la foi qui fonde,
Et le peuple éclairé plutôt que châtié.
Je rêve la douceur, la bonté, la pitié,
Et le vaste pardon. De là ma solitude.

*

La vieille barbarie humaine a l’habitude
De s’absoudre, et de croire, hélas, que ce qu’on veut,
Prêtre ou juge, on a droit de le faire, et qu’on peut
Ôter sa conscience en mettant une robe.
Elle prend l’équité céleste, elle y dérobe
Ce qui la gêne, y met ce qui lui plaît; biffant
Tout ce qu’on doit au faible, à la femme, à l’enfant,
Elle change le chiffre, elle change la somme,
Et du droit selon Dieu fait la loi selon l’homme.
De là les hommes-dieux, de là les rois-soleils;
De là sur les pavés tant de ruisseaux vermeils;
De là les Laffemas, les Vouglans, les Bâvilles;
De là l’effroi des champs et la terreur des villes,
Les lapidations, les deuils, les cruautés,
Et le front sérieux des sages insultés.

*

Jésus paraît; qui donc s’écrie: Il faut qu’il meure!
C’est le prêtre. Ô douleur! À jamais, à demeure,
Et quoi que nous disions, et quoi que nous songions,
Les euménides sont dans les religions;
Mégère est catholique; Alecton est chrétienne;
Clotho, nonne sanglante, accompagnait l’antienne
D’Arbuez, et l’on entend dans l’église sa voix;
Ces bacchantes du meurtre encourageaient Louvois;
Et les monts étaient pleins du cri de ces ménades
Quand Bossuet poussait Boufflers aux dragonnades.

*

Ne vous figurez pas, si Dieu lui-même accourt,
Que l’antique fureur de l’homme reste court,
Et recule devant la lumière céleste.
Au plus pur vent d’en haut elle mêle sa peste,
Elle mêle sa rage aux plus doux chants d’amour,
S’enfuit avec la nuit, mais rentre avec le jour.
Le progrès le plus vrai, le plus beau, le plus sage,
Le plus juste, subit son monstrueux passage.
L’aube ne peut chasser l’affreux spectre importun.
Cromwell frappe un tyran, Charles; il en reste un,
Cromwell. L’atroce meurt, l’atrocité subsiste.
Le bon sens, souriant et sévère exorciste,
Attaque ce vampire et n’en a pas raison.
Comme une sombre aïeule habitant la maison,
La barbarie a fait de nos cœurs ses repaires,
Et tient les fils après avoir tenu les pères.
L’idéal un jour naît sur l’ancien continent,
Tout un peuple ébloui se lève rayonnant,
Le quatorze juillet jette au vent les bastilles,
Les révolutions, ô Liberté, tes filles,
Se dressent sur les monts et sur les océans,
Et gagnent la bataille énorme des géants,
Toute la terre assiste à la fuite inouïe
Du passé, néant, nuit, larve, ombre évanouie !
L’inepte barbarie attente à ce laurier,
Et perd Torquemada, mais retrouve Carrier.
Elle se trouble peu de toute cette aurore.
La vaste ruche humaine, éveillée et sonore,
S’envole dans l’azur, travaille aux jours meilleurs,
Chante, et fait tous les miels avec toutes les fleurs;
La vieille âme du vieux Caïn, l’antique Haine
Est là, voit notre éden et songe à sa géhenne,
Ne veut pas s’interrompre et ne veut pas finir,
Rattache au vil passé l’éclatant avenir,
Et remplace, s’il manque un chaînon à sa chaîne,
Le père Letellier par le Père Duchêne;
De sorte que Satan peut, avec les maudits,
Rire de notre essai manqué de paradis.
Eh bien, moi, je dis: Non! tu n’es pas en démence,
Mon cœur, pour vouloir l’homme indulgent, bon, immense;
Pour crier: Sois clément! sois clément! sois clément!
Et parce que ta voix n’a pas d’autre enrouement!

*

Tu n’es pas furieux parce que tu souhaites
Plus d’aube au cygne et moins de nuit pour les chouettes;
Parce que tu gémis sur tous les opprimés;
Non, ce n’est pas un fou celui qui dit: Aimez!
Non, ce n’est pas errer et rêver que de croire
Que l’homme ne naît point avec une âme noire,
Que le bon est latent dans le pire, et qu’au fond
Peu de fautes vraiment sont de ceux qui les font.
L’homme est au mal ce qu’est à l’air le baromètre;
Il marque les degrés du froid, sans rien omettre,
Mais sans rien ajouter, et, s’il monte ou descend,
Hélas! la faute en est au vent, ce noir passant.
L’homme est le vain drapeau d’un sinistre édifice;
Tout souffle qui frémit, flotte, serpente, glisse
Et passe, il le subit, et le pardon est dû
À ce haillon vivant dans les cieux éperdu.
Hommes, pardonnez-vous. Ô mes frères, vous êtes
Dans le vent, dans le gouffre obscur, dans les tempêtes;
Pardonnez-vous. Les cœurs saignent, les ans sont courts;
Ah ! donnez-vous les uns aux autres ce secours!
Oui, même quand j’ai fait le mal, quand je trébuche
Et tombe, l’ombre étant la cause de l’embûche,
La nuit faisant l’erreur, l’hiver faisant le froid,
Être absous, pardonné, plaint, aimé, c’est mon droit.

Un jour, je vis passer une femme inconnue.
Cette femme semblait descendre de la nue;
Elle avait sur le dos des ailes, et du miel
Sur sa bouche entr’ouverte, et dans ses yeux le ciel.
À des voyageurs las, à des errants sans nombre,
Elle montrait du doigt une route dans l’ombre,
Et semblait dire: On peut se tromper de chemin.
Son regard faisait grâce à tout le genre humain;
Elle était radieuse et douce; et, derrière elle,
Des monstres attendris venaient, baisant son aile,
Des lions graciés, des tigres repentants,
Nemrod sauvé, Néron en pleurs; et par instants
À force d’être bonne elle paraissait folle.
Et, tombant à genoux, sans dire une parole,
Je l’adorai, croyant deviner qui c’était.
Mais elle,-devant l’ange en vain l’homme se tait,-
Vit ma pensée, et dit: Faut-il qu’on t’avertisse ?
Tu me crois la pitié; fils, je suis la justice.

V

L’ÂME À LA POURSUITE DU VRAI

I

Je m’en irai dans les chars sombres
Du songe et de la vision;
Dans la blême cité des ombres
Je passerai comme un rayon;
J’entendrai leurs vagues huées;
Je semblerai dans les nuées
Le grand échevelé de l’air;
J’aurai sous mes pieds le vertige,
Et dans les yeux plus de prodige
Que le météore et l’éclair.

Je rentrerai dans ma demeure,
Dans le noir monde illimité.
Jetant à l’éternité l’heure
Et la terre à l’immensité,
Repoussant du pied nos misères,
Je prendrai le vrai dans mes serres
Et je me transfigurerai,
Et l’on ne verra plus qu’à peine
Un reste de lueur humaine
Trembler sous mon sourcil sacré.

Car je ne serai plus un homme;
Je serai l’esprit ébloui
À qui le sépulcre se nomme,
À qui l’énigme répond: Oui.
L’ombre aura beau se faire horrible;
Je m’épanouirai terrible,
Comme Élie à Gethsémani,
Comme le vieux Thalès de Grèce,
Dans la formidable allégresse
De l’abîme et de l’infini.

Je questionnerai le gouffre
Sur le secret universel,
Et le volcan, l’urne de soufre,
Et l’océan, l’urne de sel;
Tout ce que les profondeurs savent,
Tout ce que les tourmentes lavent,
Je sonderai tout; et j’irai
Jusqu’à ce que, dans les ténèbres,
Je heurte mes ailes funèbres
À quelqu’un de démesuré.

Parfois m’envolant jusqu’au faîte,
Parfois tombant de tout mon poids,
J’entendrai crier sur ma tête
Tous les cris de l’ombre à la fois,
Tous les noirs oiseaux de l’abîme,
L’orage, la foudre sublime,
L’âpre aquilon séditieux,
Tous les effrois qui, pêle-mêle,
Tourbillonnent, battant de l’aile,
Dans le précipice des cieux.

La Nuit pâle, immense fantôme
Dans l’espace insondable épars,
Du haut du redoutable dôme,
Se penchera de toutes parts;
Je la verrai lugubre et vaine,
Telle que la vit Antisthène
Qui demandait aux vents: Pourquoi ?
Telle que la vit Épicure,
Avec des plis de robe obscure
Flottant dans l’ombre autour de moi.

-Homme! la démence t’emporte,
Dira le nuage irrité.
-Prends-tu la nuit pour une porte ?
Murmurera l’obscurité.
L’espace dira:-Qui t’égare ?
Passeras-tu, barde, où Pindare
Et David ne sont point passés ?
-C’est ici, criera la tempête,
Qu’Hésiode a dit: Je m’arrête!
Qu’Ézéchiel a dit: Assez !

Mais tous les efforts des ténèbres
Sur mon essor s’épuiseront
Sans faire fléchir mes vertèbres
Et sans faire pâlir mon front;
Au sphinx, au prodige, au problème,
J’apparaîtrai, monstre moi-même,
Être pour deux destins construit,
Ayant, dans la céleste sphère,
Trop de l’homme pour la lumière,
Et trop de l’ange pour la nuit.

II

L’ombre dit au poète:-Imite
Ceux que retient l’effroi divin;
N’enfreins pas l’étrange limite
Que nul n’a violée en vain;
Ne franchis pas l’obscure grève
Où la nuit, la tombe et le rêve
Mêlent leurs souffles inouïs,
Où l’abîme sans fond, sans forme,
Rapporte dans sa houle énorme
Les prophètes évanouis.

Tous les essais que tu peux faire
Sont inutiles et perdus.
Prends un culte; choisis; préfère;
Tes vœux ne sont pas entendus;
Jamais le mystère ne s’ouvre;
La tranquille immensité couvre
Celui qui devant Dieu s’enfuit
Et celui qui vers Dieu s’élance
D’une égalité de silence
Et d’une égalité de nuit.

Va sur l’Olympe où Stésichore,
Cherchant Jupiter, le trouva;
Va sur l’Horeb qui fume encore
Du passage de Jéhovah;
Ô songeur, ce sont là des cimes,
De grands buts, des courses sublimes…
On en revient désespéré,
Honteux, au fond de l’ombre noire,
D’avoir abdiqué jusqu’à croire!
Indigné d’avoir adoré!

L’Olympien est de la brume;
Le Sinaïque est de la nuit.
Nulle part l’astre ne s’allume,
Nulle part l’ombre ne bleuit.
Que l’homme vive et s’en contente;
Qu’il reste l’homme; qu’il ne tente
Ni l’obscurité, ni l’éther;
Sa flamme à la fange est unie,
L’homme est pour le ciel un génie,
Mais l’homme est pour la terre un ver.

L’homme a Dante, Shakespeare, Homère;
Ses arts sont un trépied fumant;
Mais prétend-il de sa chimère
Illuminer le firmament ?
C’est toujours quelque ancienne idée
De l’Élide ou de la Chaldée
Que l’âge nouveau rajeunit.
Parce que tu luis dans ta sphère,
Esprit humain, crois-tu donc faire
De la flamme jusqu’au Zénith!

Après Socrate et le Portique,
Sans t’en douter, tu mets le feu
À la même chimère antique
Dont l’Inde ou Rome ont fait un dieu;
Comme cet Éson de la fable,
Tu retrempes dans l’ineffable,
Dans l’absolu, dans l’infini,
Quelque Ammon d’Égypte ou de Grèce,
Ce qu’avant toi maudit Lucrèce,
Ce qu’avant toi Job a béni.

Tu prends quelque être imaginaire,
Vieux songe de l’humanité,
Et tu lui donnes le tonnerre,
L’auréole, l’éternité.
Tu le fais, tu le renouvelles;
Puis, tremblant, tu te le révèles,
Et tu frémis en le créant;
Et, lui prêtant vie, abondance,
Sagesse, bonté, providence,
Tu te chauffes à ce néant!

Sous quelque mythe qu’il s’enferme,
Songeur, il n’est point de Baal
Qui ne contienne en lui le germe
D’un éblouissant idéal;
De même qu’il n’est pas d’épine,
Pas d’arbre mort dans la ruine.
Pas d’impur chardon dans l’égout,
Qui, si l’étincelle le touche,
Ne puisse, dans l’âtre farouche,
Faire une aurore tout à coup!

Vois dans les forêts la broussaille,
Culture abjecte du hasard;
Déguenillée, elle tressaille
Au glissement froid du lézard;
Jette un charbon, ce houx sordide
Va s’épanouir plus splendide
Que la tunique d’or des rois;
L’éclair sort de la ronce infâme;
Toutes les pourpres de la flamme
Dorment dans ce haillon des bois.

Comme un enfant qui s’émerveille
De tirer, à travers son jeu,
Une splendeur gaie et vermeille
Du vil sarment qu’il jette au feu,
Tu concentres toute la flamme
De ce que peut rêver ton âme
Sur le premier venu des dieux,
Puis tu t’étonnes, ô poussière,
De voir sortir une lumière
De cet Irmensul monstrueux.

À la vague étincelle obscure
Que tu tires d’un Dieu pervers,
Tu crois raviver la nature,
Tu crois réchauffer l’univers;
Ô nain, ton orgueil s’imagine
Avoir retrouvé l’origine,
Que tous vont s’aimer désormais,
Qu’on va vaincre les nuits immondes,
Et tu dis: La lueur des mondes
Va flamboyer sur les sommets!

Tu crois voir une aube agrandie
S’élargir sous le firmament
Parce que ton rêve incendie
Un Dieu, qui rayonne un moment.
Non. Tout est froid. L’horreur t’enlace.
Tout est l’affreux temple de glace,
Morne à Delphes, sombre à Béthel.
Tu fais à peine, esprit frivole,
En brûlant le bois de l’idole,
Tiédir la pierre de l’autel.

III

Je laisse ces paroles sombres
Passer sur moi sans m’émouvoir
Comme on laisse dans les décombres
Frissonner les branches le soir;
J’irai, moi le curieux triste;
J’ai la volonté qui persiste;
L’énigme traître a beau gronder;
Je serai, dans les brumes louches,
Dans les crépuscules farouches,
La face qui vient regarder.

Vie et mort! ô gouffre! Est-ce un piège
La fleur qui s’ouvre et se flétrit,
L’atome qui se désagrège,
Le néant qui se repétrit ?
Quoi! rien ne marche ! rien n’avance!
Pas de moi ! Pas de survivance !
Pas de lien! Pas d’avenir!
C’est pour rien, ô tombes ouvertes,
Qu’on entend vers les découvertes
Les chevaux du rêve hennir !

Est-ce que la nature enferme
Pour des avortements bâtards
L’élément, l’atome, le germe,
Dans le cercle des avatars ?
Que serait donc ce monde immense,
S’il n’avait pas la conscience
Pour lumière et pour attribut ?
Épouvantable échelle noire
De renaissances sans mémoire
Dans une ascension sans but!

La larve du spectre suivie,
Ce serait tout! Quoi donc! ô sort,
J’aurais un devoir dans la vie
Sans avoir un droit dans la mort!
Depuis la pierre jusqu’à l’ange,
Qu’est-ce alors que ce vain mélange
D’êtres dans l’obscur tourbillon ?
L’aube est-elle sincère ou fausse ?
Naître, est-ce vivre ? En quoi la fosse
Diffère-t-elle du sillon ?

-Mange le pain, je mange l’homme,
Dit Tibère. A-t-il donc raison ?
Satan la femme, Ève la pomme,
Est-ce donc la même moisson ?
Nemrod souffle comme la bise;
Gengis le sabre au poing, Cambyse
Avec un flot d’hommes démons,
Tue, extermine, écrase, opprime,
Et ne commet pas plus de crime
Qu’un roc roulant du haut des monts!

Oh non! la vie au noir registre,
Parmi le genre humain troublé,
Passe, inexplicable et sinistre,
Ainsi qu’un espion voilé;
Grands et petits, les fous, les sages,
S’en vont, nommés dans les messages
Qu’elle jette au ciel triste ou bleu;
Malheur aux méchants! et la tombe
Est la bouche de bronze où tombe
Tout ce qu’elle dénonce à Dieu.

-Mais ce Dieu même, je le nie;
Car il aurait, ô vain croyant,
Créé sa propre calomnie
En créant ce monde effrayant.-
Ainsi parle, calme et funèbre,
Le doute appuyé sur l’algèbre;
Et moi qui sens frémir mes os,
Allant des langes aux suaires,
Je regarde les ossuaires
Et je regarde les berceaux.

Mort et vie ! énigmes austères!
Dessous est la réalité.
C’est là que les Kants, les Voltaires,
Les Euclides ont hésité.
Eh bien! j’irai, moi qui contemple,
Jusqu’à ce que, perçant le temple,
Et le dogme, ce double mur,
Mon esprit découvre et dévoile
Derrière Jupiter l’étoile,
Derrière Jéhovah l’azur!

Car il faut qu’enfin on rencontre
L’indestructible vérité,
Et qu’un front de splendeur se montre
Sous ces masques d’obscurité;
La nuit tâche, en sa noire envie,
D’étouffer le germe de vie,
De toute-puissance et de jour,
Mais moi, le croyant de l’aurore,
Je forcerai bien Dieu d’éclore
À force de joie et d’amour!

Est-ce que vous croyez que l’ombre
A quelque chose à refuser
Au dompteur du temps et du nombre,
À celui qui veut tout oser,
Au poète qu’emporte l’âme,
Qui combat dans leur culte infâme
Les payens comme les hébreux,
Et qui, la tête la première,
Plonge, éperdu, dans la lumière,
À travers leur dieu téne crains rien, mon enfant. Je me nomme
Juvénal. Je suis bon. Je ne fais peur qu’aux grands.-
Charles lève ses yeux pleins de pleurs transparents,
Et dit:-Je n’ai pas peur.-L’homme, pareil aux marbres,
Reprend, tandis qu’au loin on entend sous les arbres
Jouer les écoliers, gais et de bonne foi:
-Enfant, je fus jadis exilé comme toi,
Pour avoir comme toi barbouillé des figures.
Comme toi les pédants, j’ai fâché les augures.
Élève de Jauffret que jalouse Massin,
Voyons ton livre.-Il dit, et regarde un dessin
Qui n’a pas trop de queue et pas beaucoup de tête.
-Qu’est-ce que c’est que ça!-Monsieur, c’est une bête.
-Ah! tu mets dans mes vers des bêtes! Après tout,
Pourquoi pas ? puisque Dieu, qui dans l’ombre est debout,
En met dans les grands bois et dans les mers sacrées.
Il tourne une autre page, et se penche:-Tu crées.
Qu’est ceci ? Ca m’a l’air fort beau, quoique tortu.
-Monsieur, c’est un bonhomme.-Un bonhomme, dis-tu ?
Eh bien, il en manquait justement un. Mon livre
Est rempli de méchants. Voir un bonhomme vivre
Parmi tous ces gens-là me plaît. Césars bouffis,
Rangez-vous! ce bonhomme est dieu. Merci, mon fils.-
Et, d’un doigt souverain, le voilà qui feuillette
Nisard, l’âne, le nez du maître, la belette
Qui peut-être est un bœuf, les dragons, les griffons,
Les pâtés d’encre ailés, mêlés aux vers profonds,
Toute cette gaîté sur son courroux éparse,
Et Juvénal s’écrie ébloui:-C’est très farce!

Ainsi, la grande sœur et la petite sœur,
Ces deux âmes, sont là, jasant; et le censeur,
Obscur comme minuit et froid comme décembre, serait
bien étonné, s’il entrait dans la chambre,
De voir sous le plafond du collège étouffant,
Le vieux poète rire avec le doux enfant.

IX

LES FREDAINES
DU GRAND-PÈRE ENFANT
(1811)

PEPITA

Comme elle avait la résille,
D’abord la rime hésita.
Ce devait être Inésille…-
Mais non, c’était Pepita.

Seize ans. Belle et grande fille…-
(Ici la rime insista:
Rimeur, c’était Inésille.
Rime, c’était Pepita.)

Pepita…-Je me rappelle!
Oh! le doux passé vainqueur,
Tout le passé, pêle-mêle
Revient à flots dans mon cœur;

Mer, ton flux roule et rapporte
Les varechs et les galets.
Mon père avait une escorte;
Nous habitions un palais;

Dans cette Espagne que j’aime,
Au point du jour, au printemps,

Quand je n’existais pas même,
Pepita-j’avais huit ans-

Me disait:-Fils, je me nomme
Pepa; mon père est marquis.-
Moi, je me croyais un homme,
Étant en pays conquis.

Dans sa résille de soie
Pepa mettait des doublons;
De la flamme et de la joie
Sortaient de ses cheveux blonds.

Tout cela, jupe de moire,
Veste de toréador,
Velours bleu, dentelle noire,
Dansait dans un rayon d’or.

Et c’était presque une femme
Que Pepita mes amours.
L’indolente avait mon âme
Sous son coude de velours.

Je palpitais dans sa chambre
Comme un nid près du faucon,
Elle avait un collier d’ambre,
Un rosier sur son balcon.

Tous les jours un vieux qui pleure
Venait demander un sou;
Un dragon à la même heure
Arrivait je ne sais d’où.

Il piaffait sous la croisée,
Tandis que le vieux râlait
De sa vieille voix brisée:
La charité, s’il vous plaît !

Et la belle au collier jaune,
Se penchant sur son rosier,
Faisait au pauvre l’aumône
Pour la faire à l’officier.

L’un plus fier, l’autre moins sombre,
Ils partaient, le vieux hagard
Emportant un sou dans l’ombre,
Et le dragon un regard.

J’étais près de la fenêtre,
Tremblant, trop petit pour voir,
Amoureux sans m’y connaître,
Et bête sans le savoir.

Elle disait avec charme:
Marions-nous! choisissant
Pour amoureux le gendarme
Et pour mari l’innocent.

Je disais quelque sottise;
Pepa répondait: Plus bas!
M’éteignant comme on attise;
Et, pendant ces doux ébats,

Les soldats buvaient des pintes
Et jouaient au domino
Dans les grandes chambres peintes
Du palais Masserano.

x

ENFANTS, OISEAUX ET FLEURS

I

J’aime un groupe d’enfants qui rit et qui s’assemble;
J’ai remarqué qu’ils sont presque tous blonds, il semble
Qu’un doux soleil levant leur dore les cheveux.
Lorsque Roland, rempli de projets et de vœux,
Était petit, après l’escrime et les parades,
Il jouait dans les champs avec ses camarades
Raymond le paresseux et Jean de Pau; tous trois
Joyeux; un moine un jour, passant avec sa croix,
Leur demanda, c’était l’abbé de la contrée:
-Quelle est la chose, enfants, qui vous plaît déchirée ?
-La chair d’un bœuf saignant, répondit Jean de Pau.
-Un livre, dit Raymond.-Roland dit: Un drapeau.

II

Je suis des bois l’hôte fidèle,
Le jardinier des sauvageons.
Quand l’automne vient, l’hirondelle
Me dit tout bas: Déménageons.

Après frimaire, après nivôse,
Je vais voir si les bourgeons frais
N’ont pas besoin de quelque chose
Et si rien ne manque aux forêts.

Je dis aux ronces: Croissez, vierges !
Je dis: Embaume! au serpolet;
Je dis aux fleurs bordant les berges:
Faites avec soin votre ourlet.

Je surveille, entr’ouvrant la porte,
Le vent soufflant sur la hauteur;
Car tromper sur ce qu’il apporte
C’est l’usage de ce menteur.

Je viens dès l’aube, en diligence,
Voir si rien ne fait dévier
Toutes les mesures d’urgence
Que prend avril contre janvier.

Tout finit, mais tout recommence,
Je m’intéresse au procédé
De rajeunissement immense,
Vainement par l’ombre éludé.

J’aime la broussaille mouvante,
Le lierre, le lichen vermeil,
Toutes les coiffures qu’invente
Pour les ruines le soleil.

Quand mai fleuri met des panaches
Aux sombres donjons mécontents,
Je crie à ces vieilles ganaches:
Laissez donc faire le printemps!

III

DANS LE JARDIN

Jeanne et Georges sont là. Le noir ciel orageux
Devient rose, et répand l’aurore sur leurs jeux;
Ô beaux jours! Le printemps auprès de moi s’empresse;
Tout verdit; la forêt est une enchanteresse;
L’horizon change, ainsi qu’un décor d’opéra;
Appelez ce doux mois du nom qu’il vous plaira,
C’est mai, c’est floréal; c’est l’hyménée auguste
De la chose tremblante et de la chose juste,
Du nid et de l’azur, du brin d’herbe et du ciel;
C’est l’heure où tout se sent vaguement éternel;
C’est l’éblouissement, c’est l’espoir, c’est l’ivresse;
La plante est une femme, et mon vers la caresse;
C’est, grâce aux frais glaïeuls, grâce aux purs liserons,
La vengeance que nous poètes nous tirons
De cet affreux janvier, si laid; c’est la revanche
Qu’avril contre l’hiver prend avec la pervenche;
Courage, avril! Courage, ô mois de mai! Ciel bleu,
Réchauffe, resplendis, sois beau ! Bravo, bon Dieu !
Ah! jamais la saison ne nous fait banqueroute.
L’aube passe en semant des roses sur sa route.
Flamme! ombre! tout est plein de ténèbres et d’yeux;
Tout est mystérieux et tout est radieux;
Qu’est-ce que l’alcyon cherche dans les tempêtes ?
L’amour; l’antre et le nid ayant les mêmes fêtes,
Je ne vois pas pourquoi l’homme serait honteux
De ce que les lions pensifs ont devant eux,
De l’amour, de l’hymen sacré, de toi, nature!
Tout cachot aboutit à la même ouverture,
La vie; et toute chaîne, à travers nos douleurs,
Commence par l’airain et finit par les fleurs.
C’est pourquoi nous avons d’abord la haine infâme,
La guerre, les tourments, les fléaux, puis la femme,
La nuit n’ayant pour but que d’amener le jour.
Dieu n’a fait l’univers que pour faire l’amour.
Toujours, comme un poète aime, comme les sages
N’ont pas deux vérités et n’ont pas deux visages,
J’ai laissé la beauté, fier et suprême attrait,
Vaincre, et faire de moi tout ce qu’elle voudrait;
Je n’ai pas plus caché devant la femme nue
Mes transports, que devant l’étoile sous la nue
Et devant la blancheur du cygne sur les eaux.
Car dans l’azur sans fond les plus profonds oiseaux
Chantent le même chant, et ce chant, c’est la vie.
Sois puissant, je te plains; sois aimé, je t’envie.

IV

LE TROUBLE-FÊTE

Les belles filles sont en fuite
Et ne savent où se cacher.
Brune et blonde, grande et petite,
Elles dansaient près du clocher;

Une chantait, pour la cadence;
Les garçons aux fraîches couleurs
Accouraient au bruit de la danse,
Mettant à leurs chapeaux des fleurs;

En revenant de la fontaine,
Elles dansaient près du clocher.
J’aime Toinon, disait le chêne;
Moi, Suzon, disait le rocher.

Mais l’homme noir du clocher sombre
Leur a crié:-Laides! fuyez!-
Et son souffle brusque a dans l’ombre
Éparpillé ces petits pieds.

Toute la danse s’est enfuie,
Les yeux noirs avec les yeux bleus,
Comme s’envole sous la pluie
Une troupe d’oiseaux frileux.

Et cette déroute a fait taire
Les grands arbres tout soucieux,
Car les filles dansant sur terre
Font chanter les nids dans les cieux.

-Qu’a donc l’homme noir ? disent-elles.-
Plus de chants; car le noir témoin
A fait bien loin enfuir les belles,
Et les chansons encor plus loin.

Qu’a donc l’homme noir ?-Je l’ignore,
Répond le moineau, gai bandit;
Elles pleurent comme l’aurore.
Mais un myosotis leur dit:

-Je vais vous expliquer ces choses.
Vous n’avez point pour lui d’appas;
Les papillons aiment les roses,
Les hiboux ne les aiment pas.

V

ORA, AMA

Le long des berges court la perdrix au pied leste.

Comme pour l’entraîner dans leur danse céleste,
Les nuages ont pris la lune au milieu d’eux.
Petit Georges, veux-tu ? nous allons tous les deux
Nous en aller jouer là-bas sous le vieux saule.

La nuit tombe; on se baigne; et, la faulx sur l’épaule,
Le faucheur rentre au gîte, essuyant sa sueur.
Le crépuscule jette une vague lueur
Sur des formes qu’on voit rire dans la rivière.

Monsieur le curé passe et ferme son bréviaire;
Il est trop tard pour lire, et ce reste de jour
Conseille la prière à qui n’a plus l’amour.
Aimer, prier, c’est l’aube et c’est le soir de l’âme.

Et c’est la même chose au fond; aimer la femme,
C’est prier Dieu; pour elle on s’agenouille aussi.
Un jour tu seras homme et tu liras ceci.
En attendant, tes yeux sont grands, et je te parle,

Mon Georges, comme si je parlais à mon Charle.
Quand l’aile rose meurt, l’aile bleue a son tour.
La prière a la même audace que l’amour,
Et l’amour a le même effroi que la prière.

Il fait presque grand jour encor dans la clairière.
L’angélus sonne au fond de l’horizon bruni.
Ô ciel sublime ! sombre édifice infini!
Muraille inexprimable, obscure et rayonnante!

Oh ! comment pénétrer dans la maison tonnante ?
Le jeune homme est pensif, le vieillard est troublé,
Et devant l’inconnu, vaguement étoilé,
Le soir tremblant ressemble à l’aube frissonnante.

La prière est la porte et l’amour est la clé.

VI

LA MISE EN LIBERTÉ

Après ce rude hiver, un seul oiseau restait
Dans la cage où jadis tout un monde chantait.
Le vide s’était fait dans la grande volière.
Une douce mésange, autrefois familière,
Était là seule avec ses souvenirs d’oiseau.
N’être jamais sans grain, sans biscuit et sans eau,
Voir entrer quelquefois dans sa cage une mouche,
C’était tout son bonheur. Elle en était farouche.
Rien, pas même un serin, et pas même un pierrot.
La cage, c’est beaucoup; mais le désert, c’est trop.
Triste oiseau! dormir seul, et, quand l’aube s’allume,
Être seul à fouiller de son bec sous sa plume!
Le pauvre petit être était redevenu
Sauvage, à faire ainsi tourner ce perchoir nu.
Il semblait par moments s’être donné la tâche
De grimper d’un bâton à l’autre sans relâche;
Son vol paraissait fou; puis soudain le reclus
Se taisait, et, caché, morne, ne bougeait plus.
À voir son gonflement lugubre, sa prunelle,
Et sa tête ployée en plein jour sous son aile,
On devinait son deuil, son veuvage, et l’ennui
Du joyeux chant de tous dans l’ombre évanoui.
Ce matin j’ai poussé la porte de la cage.
J’y suis entré.

Deux mâts, une grotte, un bocage,
Meublent cette prison où frissonne un jet d’eau;
Et l’hiver on la couvre avec un grand rideau.

Le pauvre oiseau, voyant entrer ce géant sombre,
A pris la fuite en haut, puis en bas, cherchant l’ombre,
Dans une anxiété d’inexprimable horreur;
L’effroi du faible est plein d’impuissante fureur;
Il voletait devant ma main épouvantable.
Je suis, pour le saisir, monté sur une table.
Alors, terrifié, vaincu, jetant des cris,
Il est allé tomber dans un coin; je l’ai pris.
Contre le monstre immense, hélas, que peut l’atome ?
À quoi bon résister quand l’énorme fantôme
Vous tient, captif hagard, fragile et désarmé ?
Il était dans mes doigts inerte, l’œil fermé,
Le bec ouvert, laissant pendre son cou débile,
L’aile morte, muet, sans regard, immobile,
Et je sentais bondir son petit cœur tremblant.

Avril est de l’aurore un frère ressemblant;
Il est éblouissant ainsi qu’elle est vermeille.
Il a l’air de quelqu’un qui rit et qui s’éveille.
Or, nous sommes au mois d’avril, et mon gazon,
Mon jardin, les jardins d’à côté, l’horizon,
Tout, du ciel à la terre, est plein de cette joie
Qui dans la fleur embaume et dans l’astre flamboie:
Les ajoncs sont en fête, et dorent les ravins
Où les abeilles font des murmures divins;
Penché sur les cressons, le myosotis goûte
À la source, tombant dans les fleurs goutte à goutte;
Le brin d’herbe est heureux; l’âcre hiver se dissout;
La nature parait contente d’avoir tout,
Parfums, chansons, rayons, et d’être hospitalière.
L’espace aime.

Je suis sorti de la volière,
Tenant toujours l’oiseau; je me suis approché
Du vieux balcon de bois par le lierre caché;
Ô renouveau! Soleil ! tout palpite, tout vibre,
Tout rayonne; et j’ai dit, ouvrant la main: Sois libre!

L’oiseau s’est évadé dans les rameaux flottants,
Et dans l’immensité splendide du printemps;
Et j’ai vu s’en aller au loin la petite âme
Dans cette clarté rose où se mêle une flamme,
Dans l’air profond, parmi les arbres infinis,
Volant au vague appel des amours et des nids,
Planant éperdument vers d’autres ailes blanches,
Ne sachant quel palais choisir, courant aux branches,
Aux fleurs, aux flots, aux bois fraîchement reverdis,
Avec l’effarement d’entrer au paradis.

Alors, dans la lumière et dans la transparence,
Regardant cette faite et cette délivra