Archive for the 'Maupassant, Guy de' Category

Une vie (extrait), Guy de Maupassant

Thursday, March 1st, 2007

I

1883

Jeanne, ayant fini ses malles, s’approcha de la fenêtre, mais la
pluie ne cessait pas.

L’averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les
toits. Le ciel, bas et chargé d’eau, semblait crevé, se vidant sur
la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des
rafales passaient, pleines d’une chaleur lourde. Le ronflement des
ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons,
comme des éponges, buvaient l’humidité qui pénétrait au-dedans et
faisait suer les murs de la cave au grenier.

Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours,
prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis
si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps
ne s’éclaircissait pas, et pour la centième fois depuis le matin
elle interrogeait l’horizon.

Puis, elle s’aperçut qu’elle avait oublié de mettre son calendrier
dans son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton
divisé par mois, et portant au milieu d’un dessin la date de
l’année courante, 1819, en chiffres d’or. Puis, elle biffa à coups
de crayon les quatre premières colonnes, rayant chaque nom de
saint jusqu’au 2 mai, jour de sa sortie du couvent.

Une voix, derrière la porte, appela:

– Jeannette!

Jeanne répondit:

– Entre, papa.

Et son père parut.

Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme
de l’autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J.
Rousseau, il avait des tendresses d’amant pour la nature, les
champs, les bois, les bêtes.

Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-
treize; mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation,
il exécrait la tyrannie d’une haine inoffensive et déclamatoire.

Sa grande force et sa grande faiblesse, c’était la bonté, une
bonté qui n’avait pas assez de bras pour caresser, pour donner,
pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance,
comme l’engourdissement d’un nerf de la volonté, une lacune dans
l’énergie, presque un vice.

Homme de théorie, il méditait tout un plan d’éducation pour sa
fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.

Elle était demeurée jusqu’à douze ans dans la maison, puis, malgré
les pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Coeur.

Il l’avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et
ignorante des choses humaines. Il voulait qu’on la lui rendît
chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de
bain de poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la
terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l’aspect
de l’amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois
sereines de la vie.

Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et
d’appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les
hasards charmants que, dans le désoeuvrement des jours, la
longueur des nuits, la solitude des espérances, son esprit avait
déjà parcourus.

Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d’un blond
luisant qu’on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair
d’aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d’un léger duvet,
d’une sorte de velours pâle qu’on apercevait un peu quand le
soleil la caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque
qu’ont ceux des bonshommes en faïence de Hollande.

Elle avait, sur l’aile gauche de la narine, un petit grain de
beauté, un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques
poils si semblables à sa peau qu’on les distinguait à peine. Elle
était grande, mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix
nette semblait parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de
la joie autour d’elle. Souvent, d’un geste familier, elle portait
ses deux mains à ses tempes comme pour lisser sa chevelure.

Elle courut à son père et l’embrassa, en l’étreignant:

– Eh bien, partons-nous? dit-elle.

Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs et qu’il portait assez
longs, et, tendant la main vers la fenêtre:

– Comment veux-tu voyager par un temps pareil?

Mais elle le priait, câline et tendre:

– Oh! papa, partons, je t’en supplie. Il fera beau dans l’après-
midi.

– Mais ta mère n’y consentira jamais.

– Si, je te le promets, je m’en charge.

– Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.

Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait
attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.

Depuis son entrée au Sacré-Coeur elle n’avait pas quitté Rouen,
son père ne permettant aucune distraction avant l’âge qu’il avait
fixé. Deux fois seulement on l’avait emmenée quinze jours à Paris,
mais c’était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.

Elle allait maintenant passer l’été dans leur propriété des
Peuples, vieux château de famille planté sur la falaise près
d’Yport; et elle se promettait une joie infinie de cette vie libre
au bord des flots. Puis, il était entendu qu’on lui faisait don de
ce manoir, qu’elle habiterait toujours lorsqu’elle serait mariée.

Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le
premier gros chagrin de son existence.

Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la
chambre de sa mère, criant par toute la maison:

– Papa, papa! maman veut bien; fais atteler.

Le déluge ne s’apaisait point; on eût dit même qu’il redoublait
quand la calèche s’avança devant la porte.

Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne
descendit l’escalier, soutenue d’un côté par son mari, et, de
l’autre, par une grande fille de chambre forte et bien découplée
comme un gars. C’était une Normande du pays de Caux, qui
paraissait au moins vingt ans, bien qu’elle en eût au plus dix-
huit. On la traitait dans la famille un peu comme une seconde
fille, car elle avait été la soeur de lait de Jeanne. Elle
s’appelait Rosalie.

Sa principale fonction consistait d’ailleurs à guider les pas de
sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d’une
hypertrophie du coeur dont elle se plaignait sans cesse.

La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil
hôtel, regarda la cour où l’eau ruisselait et murmura:

– Ce n’est vraiment pas raisonnable.

Son mari, toujours souriant, répondit:

– C’est vous qui l’avez voulu, madame Adélaïde.

Comme elle portait ce nom pompeux d’Adélaïde, il le faisait
toujours précéder de «madame» avec un certain air de respect un
peu moqueur.

Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture
dont tous les ressorts plièrent. Le baron s’assit à son côté,
Jeanne et Rosalie prirent place sur la banquette à reculons.

La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu’on
disposa sur les genoux, plus deux paniers qu’on dissimula sous les
jambes; puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et
s’enveloppa d’une grande couverture qui la coiffait entièrement.
Le concierge et sa femme vinrent saluer en fermant la portière;
ils reçurent les dernières recommandations pour les malles qui
devaient suivre dans une charrette; et on partit.

Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la
pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La
bourrasque gémissante battait les vitres, inondait la chaussée.

La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur
le quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les
vergues, les cordages se dressaient tristement dans le ciel
ruisselant, comme des arbres dépouillés; puis elle s’engagea sur
le long boulevard du mont Riboudet.

Bientôt, on traversa les prairies; et, de temps en temps, un saule
noyé, les branches tombantes, avec un abandonnement de cadavre, se
dessinait gravement à travers un brouillard d’eau. Les fers des
chevaux clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de
boue.

On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la
terre. Petite mère, se renversant, appuya sa tête et ferma les
paupières. Le baron considérait d’un oeil morne les campagnes
monotones et trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait
de cette songerie animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce
ruissellement tiède, se sentait revivre ainsi qu’une plante
enfermée qu’on vient de remettre à l’air; et l’épaisseur de sa
joie, comme un feuillage, abritait son coeur de la tristesse. Bien
qu’elle ne parlât pas, elle avait envie de chanter, de tendre au-
dehors sa main pour l’emplir d’eau qu’elle boirait; et elle
jouissait d’être emportée au grand trot des chevaux, de voir la
désolation des paysages, et de se sentir à l’abri au milieu de
cette inondation.

Et, sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes
exhalaient une buée d’eau bouillante.

La baronne, peu à peu, s’endormait. Sa figure, qu’encadraient six
boudins réguliers de cheveux pendillants, s’affaissa peu à peu,
mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou, dont
les dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa
poitrine. Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait
ensuite; les joues s’enflaient, tandis que, entre ses lèvres
entrouvertes, passait un ronflement sonore. Son mari se pencha sur
elle, et posa doucement, dans ses mains croisées sur l’ampleur de
son ventre, un petit portefeuille en cuir.

Ce toucher la réveilla; et elle considéra l’objet d’un regard
noyé, avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le
portefeuille tomba, s’ouvrit. De l’or et des billets de banque
s’éparpillèrent dans la calèche. Elle s’éveilla tout à fait; et la
gaieté de sa fille partit en une fusée de rires.

Le baron ramassa l’argent, et, le lui posant sur les genoux:

– Voici, ma chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d’Életot.
Je l’ai vendue pour faire réparer les Peuples où nous habiterons
souvent désormais.

Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit
tranquillement dans sa poche.

C’était la neuvième ferme vendue ainsi, sur trente et une que
leurs parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore
environ vingt mille livres de rentes en terres qui, bien
administrées, auraient facilement rendu trente mille francs par
an.

Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s’il n’y
avait eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la
bonté. Elle tarissait l’argent dans leurs mains comme le soleil
tarit l’eau des marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait.
Comment? Personne n’en savait rien. À tout moment l’un d’eux
disait:

– Je ne sais comment cela s’est fait, j’ai dépensé cent francs
aujourd’hui sans rien acheter de gros.

Cette facilité de donner était, du reste, un des grands bonheurs
de leur vie; et ils s’entendaient sur ce point d’une façon superbe
et touchante.

Jeanne demanda:

– Est-ce beau, maintenant, mon château?

Le baron répondit gaiement:

– Tu verras, fillette.

Mais peu à peu, la violence de l’averse diminuait; puis ce ne fut
plus qu’une sorte de brume, une très fine poussière de pluie
voltigeant. La voûte des nuées semblait s’élever, blanchir; et
soudain, par un trou qu’on ne voyait point, un long rayon de
soleil oblique descendit sur les prairies.

Et, les nuages s’étant fendus, le fond bleu du firmament parut;
puis la déchirure s’agrandit, comme un voile qui se déchire; et un
beau ciel pur, d’un azur net et profond, se développa sur le
monde.

Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la
terre; et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait
parfois le chant alerte d’un oiseau qui séchait ses plumes.

Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture,
excepté Jeanne. Deux fois on s’arrêta dans des auberges pour
laisser souffler les chevaux et leur donner un peu d’avoine avec
de l’eau.

Le soleil s’était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un
petit village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s’illumina
d’un fourmillement d’étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient
de place en place, traversant les ténèbres d’un point de feu; et
tout d’un coup, derrière une côte, à travers des branches de
sapins, la lune, rouge, énorme, et comme engourdie de sommeil,
surgit.

Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne,
épuisée de rêve, rassasiée de visions heureuses, se reposait
maintenant. Parfois l’engourdissement d’une position prolongée lui
faisait rouvrir les yeux; alors elle regardait au-dehors, voyait
dans la nuit lumineuse passer les arbres d’une ferme, ou bien
quelques vaches çà et là couchées en un champ, et qui relevaient
la tête. Puis elle cherchait une posture nouvelle, essayait de
ressaisir un songe ébauché; mais le roulement continu de la
voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa pensée et elle
refermait les yeux, se sentant l’esprit courbaturé comme le corps.

Cependant on s’arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout
devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait.
Jeanne, subitement réveillée, sauta bien vite. Père et Rosalie,
éclairés par un fermier, portèrent presque la baronne tout à fait
exténuée, geignant de détresse, et répétant sans cesse d’une
petite voix expirante:

– Ah! mon Dieu! mes pauvres enfants!

Elle ne voulut rien boire, rien manger, se coucha et tout aussitôt
dormit.

Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.

Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers
la table; et, saisis tous deux d’une joie enfantine, ils se mirent
à visiter le manoir réparé.

C’était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de
la ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues
grises, et spacieuses à loger une race.

Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait
de part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un
double escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le
centre, et joignant au premier ses deux montées à la façon d’un
pont.

Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré,
tendu de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux.
Tout le meuble, en tapisserie au petit point, n’était que
l’illustration des Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un
tressaillement de plaisir en retrouvant une chaise qu’elle avait
aimée, étant tout enfant, et qui représentait l’histoire du Renard
et de la Cigogne.

À côté du salon s’ouvraient la bibliothèque, pleine de livres
anciens, et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à
manger en boiseries neuves, la lingerie, l’office, la cuisine et
un petit appartement contenant une baignoire.

Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes
des dix chambres s’alignaient sur cette allée. Tout au fond, à
droite, était l’appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron
venait de le faire remettre à neuf, ayant employé simplement des
tentures et des meubles restés sans usage dans les greniers.

Des tapisseries d’origine flamande, et très vieilles, peuplaient
ce lieu de personnages singuliers.

Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de
joie. Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs
et luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être
les gardiens. Les côtés représentaient deux larges guirlandes de
fleurs et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement
cannelées, que terminaient des chapiteaux corinthiens, soulevaient
une corniche de roses et d’Amours enroulés.

Il se dressait, monumental, et tout gracieux cependant malgré la
sévérité du bois bruni par le temps.

Le couvre-pied et la tenture du ciel de lit scintillaient comme
deux firmaments. Ils étaient faits d’une soie antique d’un bleu
foncé qu’étoilaient, par places, de grandes fleurs de lis brodées
d’or.

Quand elle l’eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina
les tapisseries pour en comprendre le sujet.

Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et
en jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre
bleu où mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même
couleur broutait un peu d’herbe grise.

Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention,
on apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là-
haut, presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.

De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout
cela.

Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf
qu’on voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à
la façon des Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe
d’étonnement et de colère extrêmes.

Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui
broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune
dame, le regardant, se perçait le sein d’une épée, et les fruits
de l’arbre étaient devenus noirs.

Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin
une bestiole microscopique, que le lapin, s’il eût vécu, aurait pu
manger comme un brin d’herbe. Et cependant c’était un lion.

Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et,
quoiqu’elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit
heureuse d’être enfermée dans cette aventure d’amour qui parlerait
sans cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer chaque
nuit, sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire.

Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers.
C’étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille
et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se
mêle. Une commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres
éclatants, était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus
de leur soie à bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait
face à la cheminée qui présentait, sous un globe rond, une pendule
de l’Empire.

C’était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de
marbre au-dessus d’un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier
sortant de la ruche, par une fente allongée, promenait
éternellement sur ce parterre une petite abeille aux ailes
d’émail.

Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la
ruche.

Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et
se retira chez lui.

Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.

D’un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa
bougie. Mais le lit, dont la tête seule s’appuyait à la muraille,
avait une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune
qui répandait à terre une flaque de clarté.

Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant
faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.

Par l’autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un
grand arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le
côté, ferma les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.

Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture
dont le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d’abord
immobile, espérant que ce repos la ferait enfin s’endormir; mais
l’impatience de son esprit envahit bientôt tout son corps.

Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui
grandissait. Alors elle se leva, et, nu-pieds, nu-bras, avec sa
longue chemise qui lui donnait l’aspect d’un fantôme, elle
traversa la mare de lumière répandue sur son plancher, ouvrit sa
fenêtre et regarda.

La nuit était si claire qu’on y voyait comme en plein jour; et la
jeune fille reconnaissait tout ce pays, aimé jadis dans sa
première enfance.

C’était d’abord, en face d’elle, un large gazon, jaune comme du
beurre sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient
aux pointes, devant le château, un platane au nord, un tilleul au
sud.

Tout au bout de la grande étendue d’herbe, un petit bois en
bosquet terminait ce domaine, garanti des ouragans du large par
cinq rangs d’ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en
pente comme un toit par le vent de mer toujours déchaîné.

Cette espèce de parc était borné, à droite et à gauche, par deux
longues avenues de peupliers démesurés, appelés peuples en
Normandie, qui séparaient la résidence des maîtres des deux fermes
y attenant, occupées, l’une par la famille Couillard, l’autre par
la famille Martin.

Ces peuples avaient donné leur nom au château. Au-delà de cet
enclos, s’étendait une vaste plaine inculte, semée d’ajoncs, où la
brise sifflait et galopait jour et nuit. Puis, soudain, la côte
s’abattait en une falaise de cent mètres, droite et blanche,
baignant son pied dans les vagues.

Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui
semblaient dormir sous les étoiles.

Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la
terre se répandaient. Un jasmin, grimpé autour des fenêtres d’en
bas, exhalait continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait
à l’odeur, plus légère, des feuilles naissantes. De lentes rafales
passaient, apportant les saveurs fortes de l’air salin et de la
sueur visqueuse des varechs.

La jeune fille s’abandonna au bonheur de respirer; et le repos de
la campagne la calma comme un bain frais.

Toutes les bêtes qui s’éveillent quand vient le soir et cachent
leur existence obscure dans la tranquillité des nuits,
emplissaient les demi-ténèbres d’une agitation silencieuse. De
grands oiseaux, qui ne criaient point, fuyaient dans l’air comme
des taches, comme des ombres; des bourdonnements d’insectes
invisibles effleuraient l’oreille; des courses muettes
traversaient l’herbe pleine de rosée ou le sable des chemins
déserts.

Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur
note courte et monotone.

Il semblait à Jeanne que son coeur s’élargissait, plein de
murmures comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille
désirs rôdeurs, pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement
l’entourait. Une affinité l’unissait à cette poésie vivante; et
dans la molle blancheur de la nuit, elle sentait courir des
frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables, quelque
chose comme un souffle de bonheur.

Et elle se mit à rêver d’amour.

L’amour! Il l’emplissait depuis deux années de l’anxiété
croissante de son approche. Maintenant elle était libre d’aimer;
elle n’avait plus qu’à le rencontrer, lui!

Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le
demandait même pas. Il serait lui, voilà tout.

Elle savait seulement qu’elle l’adorerait de toute son âme et
qu’il la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les
soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des
étoiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l’un contre
l’autre, entendant battre leurs coeurs, sentant la chaleur de
leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits
d’été, tellement unis qu’ils pénétreraient aisément, par la seule
puissance de leur tendresse, jusqu’à leurs plus secrètes pensées.

Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d’une
affection indescriptible.

Et il lui sembla soudain qu’elle le sentait là, contre elle; et
brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à
la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d’un mouvement
inconscient, comme pour étreindre son rêve; et, sur sa lèvre
tendue vers l’inconnu, quelque chose passa qui la fit presque
défaillir, comme si l’haleine du printemps lui eût donné un baiser
d’amour.

Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route, elle
entendit marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée,
dans un transport de foi à l’impossible, aux hasards
providentiels, aux pressentiments divins, aux romanesques
combinaisons du sort, elle pensa: «Si c’était lui?» Elle écoutait
anxieusement le pas rythmé du marcheur, sûre qu’il allait
s’arrêter à la grille pour demander l’hospitalité.

Lorsqu’il fut passé, elle se sentit triste comme après une
déception. Mais elle comprit l’exaltation de son espoir et sourit
à sa démence.

Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant
d’une rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l’avenir,
échafaudant son existence.

Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la
mer. Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une
fille pour elle. Et elle les voyait courant sur l’herbe, entre le
platane et le tilleul, tandis que le père et la mère les
suivraient d’un oeil ravi, en échangeant par-dessus leurs têtes
des regards pleins de passion.

Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi, tandis que
la lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître
dans la mer.

L’air devenait plus frais. Vers l’orient, l’horizon pâlissait. Un
coq chanta dans la ferme de droite; d’autres répondirent dans la
ferme de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin
à travers la cloison des poulaillers; et dans l’immense voûte du
ciel, blanchie insensiblement, les étoiles disparaissaient.

Un petit cri d’oiseau s’éveilla quelque part. Des gazouillements,
timides d’abord, sortirent des feuilles; puis ils s’enhardirent,
devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d’arbre
en arbre.

Jeanne, soudain, se sentit dans une clarté; et, levant la tête
qu’elle avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie
par le resplendissement de l’aurore.

Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière une
grande allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre
réveillée.

Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les
arbres, les plaines, l’océan, tout l’horizon, l’immense globe
flamboyant parut.

Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante,
un attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son
coeur qui défaillait. C’était son soleil! son aurore! le
commencement de sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit
les bras vers l’espace rayonnant, avec une envie d’embrasser le
soleil; elle voulait parler, crier quelque chose de divin comme
cette éclosion du jour; mais elle demeurait paralysée dans un
enthousiasme impuissant. Alors, posant son front dans ses mains,
elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle pleura
délicieusement.

Lorsqu’elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant
avait déjà disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu
lasse, comme refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla
s’étendre sur son lit, rêva encore quelques minutes et s’endormit
si profondément qu’à huit heures elle n’entendit point les appels
de son père et se réveilla seulement lorsqu’il entra dans sa
chambre.

Il voulait lui montrer l’embellissement du château, de son
château.

La façade qui donnait sur l’intérieur des terres était séparée du
chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit
vicinal, courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-
lieue plus loin, la grande route du Havre à Fécamp.

Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu’au perron.
Les communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de
chaume, s’alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés
des deux fermes.

Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait
été restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout
l’intérieur repeint. Et le vieux manoir terni portait, comme des
taches, ses contrevents frais, d’un blanc d’argent, et ses
replâtrages récents sur sa grande façade grisâtre.

L’autre façade, celle où s’ouvrait une des fenêtres de Jeanne,
regardait au loin la mer, par-dessus le bosquet et la muraille
d’ormes rongés du vent.

Jeanne et le baron, bras dessus, bras dessous, visitèrent tout,
sans omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les
longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu’on appelait le
parc. L’herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis
vert. Le bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits
chemins tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre
partit brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta
le talus et détala dans les joncs marins vers la falaise.

Après le déjeuner, comme Mme Adélaïde, encore exténuée, déclarait
qu’elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu’à
Yport.

Ils partirent, traversant d’abord le hameau d’Étouvent, où se
trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s’ils
les eussent connus de tout temps.

Ils entrèrent dans les bois en pente qui s’abaissent jusqu’à la
mer en suivant une vallée tournante.

Bientôt apparut le village d’Yport. Des femmes qui raccommodaient
des hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les
regardaient passer. La rue inclinée, avec un ruisseau dans le
milieu et des tas de débris traînant devant les portes, exhalait
une odeur forte de saumure. Les filets bruns, où restaient, de
place en place, des écailles luisantes pareilles à des piécettes
d’argent, séchaient entre les portes des taudis d’où sortaient les
senteurs des familles nombreuses grouillant dans une seule pièce.

Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant
leur vie.

Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau
comme un décor de théâtre.

Mais, brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d’un
bleu opaque et lisse, s’étendant à perte de vue.

Ils s’arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles,
blanches comme des ailes d’oiseaux, passaient au large. À droite
comme à gauche, la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap
arrêtait le regard d’un côté, tandis que, de l’autre, la ligne des
côtes se prolongeait indéfiniment jusqu’à n’être plus qu’un trait
insaisissable.

Un port et des maisons apparaissaient dans une de ces déchirures
prochaines; et de tous petits flots, qui faisaient à la mer une
frange d’écume, roulaient sur le galet avec un bruit léger.

Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds,
reposaient sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes
vernies de goudron. Quelques pêcheurs les préparaient pour la
marée du soir.

Un matelot s’approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une
barbue qu’elle voulait rapporter elle-même aux Peuples.

Alors l’homme proposa ses services pour des promenades en mer,
répétant son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans
les mémoires: «Lastique, Joséphin Lastique.»

Le baron promit de ne pas l’oublier.

Ils reprirent le chemin du château.

Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les
ouïes la canne de son père, dont chacun d’eux prit un bout; et ils
allaient gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux
enfants, le front au vent et les yeux brillants, tandis que la
barbue, qui lassait peu à peu leurs bras, balayait l’herbe de sa
queue grasse.

Leer más en Project Gutenberg
Lire plus : Project Gutenberg

Jadis, Guy de Maupassant

Thursday, December 14th, 2006

Le château, de style ancien, est sur une colline boisée ; de grands arbres l’entourent d’une verdure sombre, et le parc infini étend ses perspectives tantôt sur des profondeurs de forêt, tantôt sur les pays environnants. A quelques mètres de la façade se creuse un bassin de pierre où se baignent des dames de marbre ; d’autres bassins étagés se succèdent jusqu’au pied du coteau, et une source emprisonnée fait des cascades de l’un à l’autre. Du manoir, qui fait des grâces comme une coquette surannée, jusqu’aux grottes incrustées de coquillages, et où sommeillent des Amours d’un autre siècle, tout en ce domaine antique a gardé la physionomie des vieux âges ; tout semble parler encore des coutumes anciennes, des moeurs d’autrefois, des galanteries passées et des élégances légères où s’exerçaient nos aïeules.

Dans un petit salon Louis XV, dont les murs sont couverts de bergers marivaudant avec des bergères, de belles dames en panier et des messieurs galants et frisés, une toute vieille femme, qui semble morte aussitôt qu’elle ne remue plus, est presque couchée dans un grand fauteuil et laisse pendre de chaque côté ses mains osseuses de momie. Son regard voile se perd au loin par la campagne comme pour suivre à travers le parc des visions de sa jeunesse. Un souffle d’air, parfois, arrive par la fenêtre ouverte, apporte des senteurs d’herbe et des parfums de fleurs, il fait voltiger ses cheveux blancs autour de son front ridé et des souvenirs vieux dans son coeur.

A ses côtés, sur un tabouret de velours, une jeune fille, aux longs cheveux blonds tressés sur le dos, brode un ornement d’autel.

Elle a des yeux rêveurs, et, pendant que travaillent ses doigts agiles, on voit qu’elle songe.

Mais l’aïeule a tourné la tête.

- Berthe, dit-elle, lis-moi donc un peu les gazettes, afin que je sache encore quelquefois ce qui se passe en ce monde. La jeune fille prit un journal et le parcourut du regard :

- Il y a beaucoup de politique, grand-mère, faut-il passer ?

- Oui, oui, mignonne. N’y a-t-il pas d’histoires d’amour ? La galanterie est donc morte, en France, qu’on ne parle plus d’enlèvements, ni de combats pour les dames, ni d’aventures comme autrefois !

La jeune fille chercha longtemps.

- Voilà, dit-elle, c’est intitulé : “Drame d’amour.”

La vieille femme sourit dans ses rides.

- Lis-moi cela, dit-elle.

Et Berthe commença.

C’était une histoire de vitriol. Une dame, pour se venger de la maîtresse de son mari, lui avait brûlé les deux yeux. Elle était sortie des assises acquittée, innocentée, félicitée, aux applaudissements de la foule.

L’aïeule s’agitait sur son siège et répétait :

- C’est affreux, mais c’est affreux, cela ! Trouve-moi donc autre chose, mignonne.

Berthe chercha, et plus loin toujours aux tribunaux, se mit à lire : “Sombre drame.” Une jeune fille de vertu trop mûre s’était laissée choir tout à coup entre les bras d’un jeune homme, et, pour se venger de son amant dont le coeur était volage et la rente insuffisante, lui avait tiré à bout portant quatre coups de revolver.

Deux balles étaient demeurées dans la poitrine, une dans l’épaule, l’autre dans la hanche. Le monsieur resterait estropié toute sa vie. La jeune fille avait été acquittée aux applaudissements de la foule, et le journal maltraitait fort ce séducteur de vierges faciles.

Cette fois la vieille grand-mère se révolta tout à fait, et, la voix tremblante :

- Mais vous êtes donc fous aujourd’hui, vous êtes fous. Le bon Dieu vous a donné l’amour, la seule séduction de la vie ; l’homme y a mêlé la galanterie, la seule distraction de nos heures, et voilà que vous y mettez du vitriol et du revolver, comme on mettrait de la boue dans un flacon de vin d’Espagne !

Berthe ne paraissait pas comprendre l’indignation de son aïeule.

- Mais, grand-mère, cette femme s’est vengée. Songe donc, elle était mariée, et son mari la trompait.

La grand-mère eut un soubresaut.

- Quelles idées vous donne-t-on, à vous autres, jeunes filles d’aujourd’hui ?

Berthe répondit :

- Mais le mariage, c’est sacré, grand-mère.

L’aïeule tressaillit en son coeur de femme née encore au grand siècle galant.

- C’est l’amour qui est sacré, dit-elle. Écoute, fillette, une vieille qui a vécu trois générations et qui en sait long, bien long sur les hommes et sur les femmes. Le mariage et l’amour n’ont rien à voir ensemble. On se marie pour fonder une famille, et on forme une famille pour constituer la société. La société ne peut pas se passer du mariage. Si la société est une chaîne, chaque famille en est un anneau.

Pour souder ces anneaux-là, on cherche toujours les métaux pareils. Quand on se marie, il faut unir les convenances, combiner les fortunes, joindre les races semblables, travailler pour l’intérêt commun qui est la richesse et les enfants. On ne se marie qu’une fois, fillette, et parce que le monde l’exige ; mais on peut aimer vingt fois dans sa vie, parce que la nature nous a faits ainsi. Le mariage ! c’est une loi, vois-tu, et l’amour, c’est un instinct qui nous pousse tantôt à droite, tantôt à gauche. On a fait des lois qui combattent nos instincts, il le fallait ; mais les instincts toujours sont les plus forts, et on a tort de leur résister, puisqu’ils viennent de Dieu, tandis que les lois ne viennent que des hommes.

Si on ne poudrait pas la vie avec de l’amour, le plus d’amour possible, mignonne, comme on met du sucre dans les drogues pour les enfants, personne ne voudrait la prendre telle qu’elle est.

Berthe, effarée, ouvrait ses grands yeux ; elle murmura :

- Oh ! grand-mère, grand-mère, on ne peut aimer qu’une fois !

L’aïeule leva vers le ciel ses mains tremblantes comme pour invoquer encore le dieu défunt des galanteries.

Elle s’écria, indignée :

- Vous êtes devenus une race de vilains, une race du commun.

Depuis la Révolution, le monde n’est plus reconnaissable. Vous avez mis de grands mots partout ; vous croyez à l’égalité et à la passion éternelle. Des gens ont fait des vers pour vous dire qu’on mourait d’amour. De mon temps on faisait des vers pour nous apprendre à aimer beaucoup. Quand un gentilhomme nous plaisait, fillette, on lui envoyait un page. Et quand il nous venait au coeur un nouveau caprice, on congédiait son dernier amant, à moins qu’on ne les gardât tous les deux.

La jeune fille, toute pâle, balbutia :

- Alors les femmes n’avaient pas d’honneur ?

La vieille bondit :

- Pas d’honneur ! parce qu’on aimait, qu’on osait le dire et même s’en vanter ? Mais, fillette, si une de nous, parmi les plus grandes dames de France, était demeurée sans amant, toute la cour en aurait ri. Et vous vous imaginez que vos maris n’aimeront que vous toute leur vie ? Comme si ça se pouvait, vraiment !

Je te dis, moi, que le mariage est une chose nécessaire pour que la société vive, mais qu’il n’est pas dans la nature de notre race, entends-tu bien ? Il n’y a dans la vie qu’une bonne chose, c’est l’amour, et on veut nous en priver. On vous dit maintenant : “Il ne faut aimer qu’un homme”, comme si on voulait me forcer à ne manger toute ma vie que du dindon. Et cet homme-là aura autant de maîtresses qu’il y a de mois dans l’année !

Il suivra ses instincts galants, qui le poussent vers toutes les femmes, comme les papillons vont à toutes les fleurs ; et alors, moi, je sortirai par les rues, avec du vitriol dans une bouteille, et j’aveuglerai les pauvres filles qui auront obéi à la volonté de leur instinct ! Ce n’est pas sur lui que je me vengerai, mais sur elles ! Je ferai un monstre. Je ferai un monstre d’une créature que le bon Dieu a faite pour plaire, pour aimer et pour être aimée !

Et votre société d’aujourd’hui, votre société de manants, de bourgeois, de valets parvenus m’applaudira et m’acquittera. Je te dis que c’est infâme, que vous ne comprenez pas l’amour ; et je suis contente de mourir plutôt que de voir un monde sans galanteries et des femmes qui ne savent plus aimer.

Vous prenez tout au sérieux à présent ; la vengeance des drôlesses qui tuent leurs amants fait verser des larmes de pitié aux douze bourgeois réunis pour sonder les coeurs des criminels. Et voilà votre sagesse, votre raison ? Les femmes tirent sur les hommes et se plaignent qu’ils ne sont plus galants !

La jeune fille prit en ses mains tremblantes les mains ridées de la vieille :

- Tais-toi, grand-mère, je t’en supplie. Et à genoux, les larmes aux yeux, elle demandait au ciel une grande passion, une seule passion éternelle, selon le rêve nouveau des poètes romantiques, tandis que l’aïeule la baisant au front, toute pénétrée encore de cette charmante et saine raison dont les philosophes galants emplirent le dix-huitième siècle, murmura :

- Prends garde, pauvre mignonne, si tu crois à des folies pareilles, tu seras bien malheureuse.

13 septembre 1880.

Boule de Suif, Guy de Maupassant

Saturday, December 9th, 2006
1907

Pendant plusieurs jours de suite des lambeaux d’armée en déroute avaient traversé la ville. Ce n’était point de la troupe, mais des hordes débandées. Les hommes avaient la barbe longue et sale, des uniformes en guenilles, et ils avançaient d’une allure molle, sans drapeau, sans régiment. Tous semblaient accablés, éreintés, incapables d’une pensée ou d’une résolution, marchant seulement par habitude, et tombant de fatigue sitôt qu’ils s’arrêtaient. On voyait surtout des mobilisés, gens pacifiques, rentiers tranquilles, pliant sous le poids du fusil; des petits moblots alertes, faciles à l’épouvante et prompts à l’enthousiasme, prêts à l’attaque comme à la fuite; puis, au milieu d’eux, quelques culottes rouges, débris d’une division moulue dans une grande bataille; des artilleurs sombres alignés avec des fantassins divers; et, parfois, le casque brillant d’un dragon au pied pesant qui suivait avec peine la marche plus légère des lignards.

Des légions de francs-tireurs aux appellations héroïques: «les Vengeurs de la Défaite—les Citoyens de la Tombe—les Partageurs de la Mort«—passaient à leur tour, avec des airs de bandits.

Leurs chefs, anciens commerçants en draps ou en graines, ex-marchands de suif ou de savon, guerriers de circonstance, nommés officiers pour leurs écus ou la longueur de leurs moustaches, couverts d’armes, de flanelle et de galons, parlaient d’une voix retentissante, discutaient plans de campagne, et prétendaient soutenir seuls la France agonisante sur leurs épaules de fanfarons; mais ils redoutaient parfois leurs propres soldats, gens de sac et de corde, souvent braves à outrance, pillards et débauchés.

Les Prussiens allaient entrer dans Rouen, disait-on.

La Garde nationale qui, depuis deux mois, faisait des reconnaissances très prudentes dans les bois voisins, fusillant parfois ses propres sentinelles, et se préparant au combat quand un petit lapin remuait sous des broussailles, était rentrée dans ses foyers. Ses armes, ses uniformes, tout son attirail meurtrier, dont elle épouvantait naguère les bornes des routes nationales à trois lieues à la ronde, avaient subitement disparu.

Les derniers soldats français venaient enfin de traverser la Seine pour gagner Pont-Audemer par Saint-Sever et Bourg-Achard; et, marchant après tous, le général, désespéré, ne pouvant rien tenter avec ces loques disparates, éperdu lui-même dans la grande débâcle d’un peuple habitué à vaincre et désastreusement battu malgré sa bravoure légendaire, s’en allait à pied, entre deux officiers d’ordonnance.

Puis un calme profond, une attente épouvantée et silencieuse avaient plané sur la cité. Beaucoup de bourgeois bedonnants, émasculés par le commerce, attendaient anxieusement les vainqueurs, tremblant qu’on ne considérât comme une arme leurs broches à rôtir ou leurs grands couteaux de cuisine.

La vie semblait arrêtée; les boutiques étaient closes, la rue muette. Quelquefois un habitant, intimidé par ce silence, filait rapidement le long des murs.

L’angoisse de l’attente faisait désirer la venue de l’ennemi.

Dans l’après-midi du jour qui suivit le départ des troupes françaises, quelques uhlans, sortis on ne sait d’où, traversèrent la ville avec célérité. Puis, un peu plus tard, une masse noire descendit de la côte Sainte-Catherine, tandis que deux autres flots envahisseurs apparaissaient par les routes de Darnetal et de Boisguillaume. Les avant-gardes des trois corps, juste au même moment, se joignirent sur la place de l’Hôtel-de-Ville; et par toutes les rues voisines, l’armée allemande arrivait, déroulant ses bataillons qui faisaient sonner les pavés sous leur pas dur et rythmé.

Des commandements criés d’une voix inconnue et gutturale montaient le long des maisons qui semblaient mortes et désertes, tandis que, derrière les volets fermés, des yeux guettaient ces hommes victorieux, maîtres de la cité, des fortunes et des vies, de par le «droit de guerre». Les habitants, dans leurs chambres assombries, avaient l’affolement que donnent les cataclysmes, les grands bouleversements meurtriers de la terre, contre lesquels toute sagesse et toute force sont inutiles. Car la même sensation reparaît chaque fois que l’ordre établi des choses est renversé, que la sécurité n’existe plus, que tout ce que protégeaient les lois des hommes ou celles de la nature, se trouve à la merci d’une brutalité inconsciente et féroce. Le tremblement de terre écrasant sous les maisons croulantes un peuple entier; le fleuve débordé qui roule les paysans noyés avec les cadavres des boeufs et les poutres arrachées aux toits, ou l’armée glorieuse massacrant ceux qui se défendent, emmenant les autres prisonniers, pillant au nom du Sabre et remerciant un Dieu au son du canon, sont autant de fléaux effrayants qui déconcertent toute croyance à la justice éternelle, toute la confiance qu’on nous enseigne en la protection du Ciel et en la raison de l’homme.

Mais à chaque porte des petits détachements frappaient, puis disparaissaient dans les maisons. C’était l’occupation après l’invasion. Le devoir commençait pour les vaincus de se montrer gracieux envers les vainqueurs.

Au bout de quelque temps, une fois la première terreur disparue, un calme nouveau s’établit. Dans beaucoup de familles, l’officier prussien mangeait à table. Il était parfois bien élevé, et, par politesse, plaignait la France, disait sa répugnance en prenant part à cette guerre. On lui était reconnaissant de ce sentiment; puis on pouvait, un jour ou l’autre, avoir besoin de sa protection. En le ménageant on obtiendrait peut-être quelques hommes de moins à nourrir. Et pourquoi blesser quelqu’un dont on dépendait tout à fait? Agir ainsi serait moins de la bravoure que de la témérité.—Et la témérité n’est plus un défaut des bourgeois de Rouen, comme au temps des défenses héroïques où s’illustra leur cité.—On se disait enfin, raison suprême tirée de l’urbanité française, qu’il demeurait bien permis d’être poli dans son intérieur pourvu qu’on ne se montrât pas familier, en public, avec le soldat étranger. Au dehors on ne se connaissait plus, mais dans la maison on causait volontiers, et l’Allemand demeurait plus longtemps, chaque soir, à se chauffer au foyer commun.

La ville même reprenait peu à peu de son aspect ordinaire. Les Français ne sortaient guère encore, mais les soldats prussiens grouillaient dans les rues. Du reste, les officiers de hussards bleus, qui traînaient avec arrogance leurs grands outils de mort sur le pavé, ne semblaient pas avoir pour les simples citoyens énormément plus de mépris que les officiers de chasseurs, qui, l’année d’avant, buvaient aux mêmes cafés.

Il y avait cependant quelque chose dans l’air, quelque chose de subtil et d’inconnu, une atmosphère étrangère intolérable, comme une odeur répandue, l’odeur de l’invasion. Elle emplissait les demeures et les places publiques, changeait le goût des aliments, donnait l’impression d’être en voyage, très loin, chez des tribus barbares et dangereuses.

Les vainqueurs exigeaient de l’argent, beaucoup d’argent. Les habitants payaient toujours; ils étaient riches d’ailleurs. Mais plus un négociant normand devient opulent et plus il souffre de tout sacrifice, de toute parcelle de sa fortune qu’il voit passer aux mains d’un autre.

Cependant, à deux ou trois lieues sous la ville, en suivant le cours de la rivière, vers Croisset, Dieppedalle ou Biessart, les mariniers et les pêcheurs ramenaient souvent du fond de l’eau quelque cadavre d’Allemand gonflé dans son uniforme, tué d’un coup de couteau ou de savate, la tête écrasée par une pierre, ou jeté à l’eau d’une poussée du haut d’un pont. Les vases du fleuve ensevelissaient ces vengeances obscures, sauvages et légitimes, héroïsmes inconnus, attaques muettes, plus périlleuses que les batailles au grand jour et sans le retentissement de la gloire.

Car la haine de l’Étranger arme toujours quelques Intrépides prêts à mourir pour une Idée.

Enfin, comme les envahisseurs, bien qu’assujétissant la ville à leur inflexible discipline, n’avaient accompli aucune des horreurs que la renommée leur faisait commettre tout le long de leur marche triomphale, on s’enhardit, et le besoin du négoce travailla de nouveau le coeur des commerçants du pays. Quelques-uns avaient de gros intérêts engagés au Havre que l’armée française occupait, et ils voulurent tenter de gagner ce port en allant par terre à Dieppe où ils s’embarqueraient.

On employa l’influence des officiers allemands dont on avait fait la connaissance, et une autorisation de départ fut obtenue du général en chef.

Donc, une grande diligence à quatre chevaux ayant été retenue pour ce voyage, et dix personnes s’étant fait inscrire chez le voiturier, on résolut de partir un mardi matin, avant le jour, pour éviter tout rassemblement.

Depuis quelque temps déjà la gelée avait durci la terre, et le lundi, vers trois heures, de gros nuages noirs venant du Nord apportèrent la neige qui tomba sans interruption pendant toute la soirée et toute la nuit.

A quatre heures et demie du matin, les voyageurs se réunirent dans la cour de l’Hôtel de Normandie, où l’on devait monter en voiture.

Ils étaient encore pleins de sommeil, et grelottaient de froid sous leurs couvertures. On se voyait mal dans l’obscurité; et l’entassement des lourds vêtements d’hiver faisait ressembler tous ces corps à des curés obèses avec leurs longues soutanes. Mais deux hommes se reconnurent, un troisième les aborda, ils causèrent:—«J’emmène ma femme,»—dit l’un.—«J’en fais autant.»—«Et moi aussi.»—Le premier ajouta:—«Nous ne reviendrons pas à Rouen, et si les Prussiens approchent du Havre nous gagnerons l’Angleterre.»—Tous avaient les mêmes projets, étant de complexion semblable.

Cependant on n’attelait pas la voiture. Une petite lanterne, que portait un valet d’écurie, sortait de temps à autre d’une porte obscure pour disparaître immédiatement dans une autre. Des pieds de chevaux frappaient la terre, amortis par le fumier des litières, et une voix d’homme parlant aux bêtes et jurant s’entendait au fond du bâtiment. Un léger murmure de grelots annonça qu’on maniait les harnais; ce murmure devint bientôt un frémissement clair et continu, rythmé par le mouvement de l’animal, s’arrêtant parfois, puis reprenant dans une brusque secousse qu’accompagnait le bruit mat d’un sabot ferré battant le sol.

La porte subitement se ferma. Tout bruit cessa. Les bourgeois gelés s’étaient tus; ils demeuraient immobiles et roidis.

Un rideau de flocons blancs ininterrompu miroitait sans cesse en descendant vers la terre; il effaçait les formes, poudrait les choses d’une mousse de glace; et l’on n’entendait plus, dans le grand silence de la ville calme et ensevelie sous l’hiver, que ce froissement vague, innommable et flottant, de la neige qui tombe, plutôt sensation que bruit, entremêlement d’atomes légers qui semblaient emplir l’espace, couvrir le monde.

L’homme reparut, avec sa lanterne, tirant au bout d’une corde un cheval triste qui ne venait pas volontiers. Il le plaça contre le timon, attacha les traits, tourna longtemps autour pour assurer les harnais, car il ne pouvait se servir que d’une main, l’autre portant sa lumière. Comme il allait chercher la seconde bête, il remarqua tous ces voyageurs immobiles, déjà blancs de neige, et leur dit:—«Pourquoi ne montez-vous pas dans la voiture, vous serez à l’abri, au moins.»

Ils n’y avaient pas songé, sans doute, et ils se précipitèrent. Les trois hommes installèrent leurs femmes dans le fond, montèrent ensuite; puis les autres formes indécises et voilées prirent à leur tour les dernières places sans échanger une parole.

Le plancher était couvert de paille où les pieds s’enfoncèrent. Les dames du fond, ayant apporté des petites chaufferettes en cuivre avec un charbon chimique, allumèrent ces appareils, et, pendant quelque temps, à voix basse, elles en énumérèrent les avantages, se répétant des choses qu’elles savaient déjà depuis longtemps.

Enfin, la diligence étant attelée, avec six chevaux au lieu de quatre à cause du tirage plus pénible, une voix du dehors demanda:—«Tout le monde est-il monté?»—Une voix du dedans répondit:—«Oui.»—On partit.

La voiture avançait lentement, lentement, à tout petits pas. Les roues s’enfonçaient dans la neige; le coffre entier geignait avec des craquements sourds; les bêtes glissaient, soufflaient, fumaient; et le fouet gigantesque du cocher claquait sans repos, voltigeait de tous les côtés, se nouant et se déroulant comme un serpent mince, et cinglant brusquement quelque croupe rebondie qui se tendait alors sous un effort plus violent.

Mais le jour imperceptiblement grandissait. Ces flocons légers qu’un voyageur, Rouennais pur sang, avait comparés à une pluie de coton, ne tombaient plus. Une lueur sale filtrait à travers de gros nuages obscurs et lourds qui rendaient plus éclatante la blancheur de la campagne où apparaissaient tantôt une ligne de grands arbres vêtus de givre, tantôt une chaumière avec un capuchon de neige.

Dans la voiture, on se regardait curieusement, à la triste clarté de cette aurore.

Tout au fond, aux meilleures places, sommeillaient, en face l’un de l’autre, M. et Mme Loiseau, des marchands de vins en gros de la rue Grand-Pont.

Ancien commis d’un patron ruiné dans les affaires, Loiseau avait acheté le fonds et fait fortune. Il vendait à très bon marché de très mauvais vin aux petits débitants des campagnes et passait parmi ses connaissances et ses amis pour un fripon madré, un vrai Normand plein de ruses et de jovialité.

Sa réputation de filou était si bien établie, qu’un soir, à la préfecture, M. Tournel, auteur de fables et de chansons, esprit mordant et fin, une gloire locale, ayant proposé aux dames qu’il voyait un peu somnolentes de faire une partie de «Loiseau vole», le mot lui-même vola à travers les salons du préfet, puis, gagnant ceux de la ville, avait fait rire pendant un mois toutes les mâchoires de la province.

Loiseau était en outre célèbre par ses farces de toute nature, ses plaisanteries bonnes ou mauvaises; et personne ne pouvait parler de lui sans ajouter immédiatement:—«Il est impayable, ce Loiseau.»

De taille exiguë, il présentait un ventre en ballon surmonté d’une face rougeaude entre deux favoris grisonnants.

Sa femme, grande, forte, résolue, avec la voix haute et la décision rapide, était l’ordre et l’arithmétique de la maison de commerce, qu’il animait par son activité joyeuse.

A côté d’eux se tenait, plus digne, appartenant à une caste supérieure, M. Carré-Lamadon, homme considérable, posé dans les cotons, propriétaire de trois filatures, officier de la Légion d’honneur et membre du Conseil général. Il était resté, tout le temps de l’Empire, chef de l’opposition bienveillante, uniquement pour se faire payer plus cher son ralliement à la cause qu’il combattait avec des armes courtoises, selon sa propre expression. Mme Carré-Lamadon, beaucoup plus jeune que son mari, demeurait la consolation des officiers de bonne famille envoyés à Rouen en garnison.

Elle faisait vis-à-vis à son époux, toute petite, toute mignonne, toute jolie, pelotonnée dans ses fourrures, et regardait d’un oeil navré l’intérieur lamentable de la voiture.

Ses voisins, le comte et la comtesse Hubert de Bréville, portaient un des noms les plus anciens et les plus nobles de Normandie. Le comte, vieux gentilhomme de grande tournure, s’efforçait d’accentuer, par les artifices de sa toilette, sa ressemblance naturelle avec le roy Henri IV qui, suivant une légende glorieuse pour la famille, avait rendu grosse une dame de Bréville dont le mari, pour ce fait, était devenu comte et gouverneur de province.

Collègue de M. Carré-Lamadon au Conseil général, le comte Hubert représentait le parti orléaniste dans le département. L’histoire de son mariage avec la fille d’un petit armateur de Nantes était toujours demeurée mystérieuse. Mais comme la comtesse avait grand air, recevait mieux que personne, passait même pour avoir été aimée par un des fils de Louis-Philippe, toute la noblesse lui faisait fête, et son salon demeurait le premier du pays, le seul où se conservât la vieille galanterie, et dont l’entrée fût difficile.

La fortune des Bréville, toute en biens-fonds, atteignait, disait-on, cinq cent mille livres de revenu.

Ces six personnes formaient le fond de la voiture, le côté de la société rentée, sereine et forte, des honnêtes gens autorisés qui ont de la Religion et des Principes.

Par un hasard étrange, toutes les femmes se trouvaient sur le même banc; et la comtesse avait encore pour voisines deux bonnes soeurs qui égrenaient de longs chapelets en marmottant des Pater et des Ave. L’une était vieille avec une face défoncée par la petite vérole comme si elle eût reçu à bout portant une bordée de mitraille en pleine figure. L’autre, très chétive, avait une tête jolie et maladive sur une poitrine de phtisique rongée par cette foi dévorante qui fait les martyrs et les illuminés.

En face des deux religieuses, un homme et une femme attiraient les regards de tous.

L’homme, bien connu, était Cornudet le démoc, la terreur des gens respectables. Depuis vingt ans, il trempait sa grande barbe rousse dans les bocks de tous les cafés démocratiques. Il avait mangé avec les frères et amis une assez belle fortune qu’il tenait de son père, ancien confiseur, et il attendait impatiemment la République pour obtenir enfin la place méritée par tant de consommations révolutionnaires. Au Quatre Septembre, par suite d’une farce peut-être, il s’était cru nommé préfet, mais quand il voulut entrer en fonctions, les garçons de bureau, demeurés seuls maîtres de la place, refusèrent de le reconnaître, ce qui le contraignit à la retraite. Fort bon garçon, du reste, inoffensif et serviable, il s’était occupé avec une ardeur incomparable d’organiser la défense. Il avait fait creuser des trous dans les plaines, coucher tous les jeunes arbres des forêts voisines, semé des pièges sur toutes les routes, et, à l’approche de l’ennemi, satisfait de ses préparatifs, il s’était vivement replié vers la ville.

Il pensait maintenant se rendre encore plus utile au Havre, où de nouveaux retranchements allaient être nécessaires.

La femme, une de celles appelées galantes, était célèbre par son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif. Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses; avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait plaisir à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir; et là-dedans s’ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils épais qui mettaient une ombre dedans; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques.

Elle était de plus, disait-on, pleine de qualités inappréciables.

Aussitôt qu’elle fut reconnue, des chuchotements coururent parmi les femmes honnêtes, et les mots de «prostituée», de «honte publique» furent chuchotés si haut qu’elle leva la tête. Alors elle promena sur ses voisins un regard tellement provocant et hardi qu’un grand silence aussitôt régna, et tout le monde baissa les yeux à l’exception de Loiseau, qui la guettait d’un air émoustillé.

Mais bientôt la conversation reprit entre les trois dames, que la présence de cette fille avait rendues subitement amies, presque intimes. Elles devaient faire, leur semblait-il, comme un faisceau de leurs dignités d’épouses en face de cette vendue sans vergogne; car l’amour légal le prend toujours de haut avec son libre confrère.

Les trois hommes aussi, rapprochés par un instinct de conservateurs à l’aspect de Cornudet, parlaient argent d’un certain ton dédaigneux pour les pauvres. Le comte Hubert disait les dégâts que lui avaient fait subir les Prussiens, les pertes qui résulteraient du bétail volé et des récoltes perdues, avec une assurance de grand seigneur dix fois millionnaire que ces ravages gêneraient à peine une année. M. Carré-Lamadon, fort éprouvé dans l’industrie cotonnière, avait eu soin d’envoyer six cent mille francs en Angleterre, une poire pour la soif qu’il se ménageait à toute occasion. Quant à Loiseau, il s’était arrangé pour vendre à l’Intendance française tous les vins communs qui lui restaient en cave, de sorte que l’État lui devait une somme formidable qu’il comptait bien toucher au Havre.

Et tous les trois se jetaient des coups d’oeil rapides et amicaux. Bien que de conditions différentes, ils se sentaient frères par l’argent, de la grande franc-maçonnerie de ceux qui possèdent, qui font sonner de l’or en mettant la main dans la poche de leur culotte.

La voiture allait si lentement qu’à dix heures du matin on n’avait pas fait quatre lieues. Les hommes descendirent trois fois pour monter des côtes à pied. On commençait à s’inquiéter, car on devait déjeuner à Tôtes et l’on désespérait maintenant d’y parvenir avant la nuit. Chacun guettait pour apercevoir un cabaret sur la route, quand la diligence sombra dans un amoncellement de neige et il fallut deux heures pour la dégager.

L’appétit grandissait, troublait les esprits; et aucune gargote, aucun marchand de vin ne se montraient, l’approche des Prussiens et le passage des troupes françaises affamées ayant effrayé toutes les industries.

Les messieurs coururent aux provisions dans les fermes au bord du chemin, mais ils n’y trouvèrent pas même de pain, car le paysan défiant cachait ses réserves dans la crainte d’être pillé par les soldats qui, n’ayant rien à se mettre sous la dent, prenaient par force ce qu’ils découvraient.

Vers une heure de l’après-midi, Loiseau annonça que décidément il se sentait un rude creux dans l’estomac. Tout le monde souffrait comme lui depuis longtemps; et le violent besoin de manger, augmentant toujours, avait tué les conversations.

De temps en temps, quelqu’un bâillait; un autre presque aussitôt l’imitait; et chacun, à tour de rôle, suivant son caractère, son savoir-vivre et sa position sociale, ouvrait la bouche avec fracas ou modestement en portant vite sa main devant le trou béant d’où sortait une vapeur.

Boule de Suif, à plusieurs reprises, se pencha comme si elle cherchait quelque chose sous ses jupons. Elle hésitait une seconde, regardait ses voisins, puis se redressait tranquillement. Les figures étaient pâles et crispées. Loiseau affirma qu’il payerait mille francs un jambonneau. Sa femme fit un geste comme pour protester; puis elle se calma. Elle souffrait toujours en entendant parler d’argent gaspillé, et ne comprenait même pas les plaisanteries sur ce sujet. «Le fait est que je ne me sens pas bien, dit le comte, comment n’ai-je pas songé à apporter des provisions?»—Chacun se faisait le même reproche.

Cependant, Cornudet avait une gourde pleine de rhum; il en offrit; on refusa froidement. Loiseau seul en accepta deux gouttes, et, lorsqu’il rendit la gourde, il remercia: «C’est bon tout de même, ça réchauffe, et ça trompe l’appétit.»—L’alcool le mit en belle humeur et il proposa de faire comme sur le petit navire de la chanson: de manger le plus gras des voyageurs. Cette allusion indirecte à Boule de Suif choqua les gens bien élevés. On ne répondit pas; Cornudet seul eut un sourire. Les deux bonnes soeurs avaient cessé de marmotter leur rosaire, et, les mains enfoncées dans leurs grandes manches, elles se tenaient immobiles, baissant obstinément les yeux, offrant sans doute au Ciel la souffrance qu’il leur envoyait.

Enfin, à trois heures, comme on se trouvait au milieu d’une plaine interminable, sans un seul village en vue, Boule de Suif se baissant vivement, retira de sous la banquette un large panier couvert d’une serviette blanche.

Elle en sortit d’abord une petite assiette de faïence, une fine timbale en argent, puis une vaste terrine dans laquelle deux poulets entiers, tout découpés, avaient confi sous leur gelée; et l’on apercevait encore dans le panier d’autres bonnes choses enveloppées, des pâtés, des fruits, des friandises, les provisions préparées pour un voyage de trois jours, afin de ne point toucher à la cuisine des auberges. Quatre goulots de bouteilles passaient entre les paquets de nourriture. Elle prit une aile de poulet et, délicatement, se mit à la manger avec un de ces petits pains qu’on appelle «Régence» en Normandie.

Tous les regards étaient tendus vers elle. Puis l’odeur se répandit, élargissant les narines, faisant venir aux bouches une salive abondante avec une contraction douloureuse de la mâchoire sous les oreilles. Le mépris des dames pour cette fille devenait féroce, comme une envie de la tuer ou de la jeter en bas de la voiture, dans la neige, elle, sa timbale, son panier et ses provisions.

Mais Loiseau dévorait des yeux la terrine de poulet. Il dit: «A la bonne heure, madame a eu plus de précaution que nous. Il y a des personnes qui savent toujours penser à tout.» Elle leva la tête vers lui: «Si vous en désirez, monsieur? C’est dur de jeûner depuis le matin.» Il salua: «Ma foi, franchement, je ne refuse pas, je n’en peux plus. A la guerre comme à la guerre, n’est-ce pas, madame?» Et, jetant un regard circulaire, il ajouta: «Dans des moments comme celui-ci, on est bien aise de trouver des gens qui vous obligent.»—Il avait un journal qu’il étendit pour ne point tacher son pantalon, et sur la pointe d’un couteau toujours logé dans sa poche, il enleva une cuisse toute vernie de gelée, la dépeça des dents, puis la mâcha avec une satisfaction si évidente qu’il y eut dans la voiture un grand soupir de détresse.

Mais Boule de Suif, d’une voix humble et douce, proposa aux bonnes soeurs de partager sa collation. Elles acceptèrent toutes les deux instantanément, et, sans lever les yeux, se mirent à manger très vite après avoir balbutié des remerciements. Cornudet ne refusa pas non plus les offres de sa voisine, et l’on forma avec les religieuses une sorte de table en développant des journaux sur les genoux.

Les bouches s’ouvraient et se fermaient sans cesse, avalaient, mastiquaient, engloutissaient férocement. Loiseau, dans son coin, travaillait dur, et, à voix basse, il engageait sa femme à l’imiter. Elle résista longtemps, puis, après une crispation qui lui parcourut les entrailles, elle céda. Alors son mari, arrondissant sa phrase, demanda à leur «charmante compagne» si elle lui permettait d’offrir un petit morceau à Mme Loiseau. Elle dit: «Mais oui, certainement, monsieur,» avec un sourire aimable, et tendit la terrine.

Un embarras se produisit lorsqu’on eût débouché la première bouteille de bordeaux: il n’y avait qu’une timbale. On se la passa après l’avoir essuyée. Cornudet seul, par galanterie sans doute, posa ses lèvres à la place humide encore des lèvres de sa voisine.

Alors, entourés de gens qui mangeaient, suffoqués par les émanations des nourritures, le comte et la comtesse de Bréville, ainsi que M. et Mme Carré-Lamadon souffrirent ce supplice odieux qui a gardé le nom de Tantale. Tout d’un coup la jeune femme du manufacturier poussa un soupir qui fit retourner les têtes; elle était aussi blanche que la neige du dehors; ses yeux se fermèrent, son front tomba: elle avait perdu connaissance. Son mari, affolé, implorait le secours de tout le monde. Chacun perdait l’esprit, quand la plus âgée des bonnes soeurs, soutenant la tête de la malade, glissa entre ses lèvres la timbale de Boule de Suif et lui fit avaler quelques gouttes de vin. La jolie dame remua, ouvrit les yeux, sourit et déclara d’une voix mourante qu’elle se sentait fort bien maintenant. Mais, afin que cela ne se renouvelât plus, la religieuse la contraignit à boire un plein verre de bordeaux, et elle ajouta:—«C’est la faim, pas autre chose.» Alors Boule de Suif, rougissante et embarrassée, balbutia en regardant les quatre voyageurs restés à jeun: «Mon Dieu, si j’osais offrir à ces messieurs et à ces dames …» Elle se tut, craignant un outrage. Loiseau prit la parole: «Eh, parbleu, dans des cas pareils tout le monde est frère et doit s’aider. Allons, mesdames, pas de cérémonie, acceptez, que diable! Savons-nous si nous trouverons seulement une maison où passer la nuit? Du train dont nous allons nous ne serons pas à Tôtes avant demain midi.»—On hésitait, personne n’osant assumer la responsabilité du «oui».

Mais le comte trancha la question. Il se tourna vers la grosse fille intimidée, et, prenant son grand air de gentilhomme, il lui dit: «Nous acceptons avec reconnaissance, madame.»

Le premier pas seul coûtait. Une fois le Rubicon passé, on s’en donna carrément. Le panier fut vidé. Il contenait encore un pâté de foie gras, un pâté de mauviettes, un morceau de langue fumée, des poires de Crassane, un pavé de Pont-l’Evêque, des petits-fours et une tasse pleine de cornichons et d’oignons au vinaigre, Boule de Suif, comme toutes les femmes, adorant les crudités.

On ne pouvait manger les provisions de cette fille sans lui parler. Donc on causa, avec réserve d’abord, puis, comme elle se tenait fort bien, on s’abandonna davantage. Mmes de Bréville et Carré-Lamadon, qui avaient un grand savoir-vivre, se firent gracieuses avec délicatesse. La comtesse surtout montra cette condescendance aimable des très nobles dames qu’aucun contact ne peut salir, et fut charmante. Mais la forte Mme Loiseau, qui avait une âme de gendarme, resta revêche, parlant peu et mangeant beaucoup.

On s’entretint de la guerre, naturellement. On raconta des faits horribles des Prussiens, des traits de bravoure des Français; et tous ces gens qui fuyaient rendirent hommage au courage des autres. Les histoires personnelles commencèrent bientôt, et Boule de Suif raconta, avec une émotion vraie, avec cette chaleur de parole qu’ont parfois les filles pour exprimer leurs emportements naturels, comment elle avait quitté Rouen: «J’ai cru d’abord que je pourrais rester, dit-elle. J’avais ma maison pleine de provisions, et j’aimais mieux nourrir quelques soldats que m’expatrier je ne sais où. Mais quand je les ai vus, ces Prussiens, ce fut plus fort que moi! Ils m’ont tourné le sang de colère; et j’ai pleuré de honte toute la journée. Oh! si j’étais un homme, allez! Je les regardais de ma fenêtre, ces gros porcs avec leur casque à pointe, et ma bonne me tenait les mains pour m’empêcher de leur jeter mon mobilier sur le dos. Puis il en est venu pour loger chez moi; alors j’ai sauté à la gorge du premier. Ils ne sont pas plus difficiles à étrangler que d’autres! Et je l’aurais terminé, celui-là, si l’on ne m’avait pas tirée par les cheveux. Il a fallu me cacher après ça. Enfin, quand j’ai trouvé une occasion, je suis partie, et me voici.»

On la félicita beaucoup. Elle grandissait dans l’estime de ses compagnons qui ne s’étaient pas montrés si crânes; et Cornudet, en l’écoutant, gardait un sourire approbateur et bienveillant d’apôtre; de même un prêtre entend un dévot louer Dieu, car les démocrates à longue barbe ont le monopole du patriotisme comme les hommes en soutane ont celui de la religion. Il parla à son tour d’un ton doctrinaire, avec l’emphase apprise dans les proclamations qu’on collait chaque jour aux murs, et il finit par un morceau d’éloquence où il étrillait magistralement cette «crapule de Badinguet».

Mais Boule de Suif aussitôt se fâcha, car elle était bonapartiste. Elle devenait plus rouge qu’une guigne, et, bégayant d’indignation: «J’aurais bien voulu vous voir à sa place, vous autres. Ça aurait été du propre, ah oui! C’est vous qui l’avez trahi, cet homme! On n’aurait plus qu’à quitter la France si l’on était gouverné par des polissons comme vous!» Cornudet, impassible, gardait un sourire dédaigneux et supérieur, mais on sentait que les gros mots allaient arriver quand le comte s’interposa et calma, non sans peine, la fille exaspérée, en proclamant avec autorité que toutes les opinions sincères étaient respectables. Cependant la comtesse et la manufacturière, qui avaient dans l’âme la haine irraisonnée des gens comme il faut pour la République, et cette instinctive tendresse que nourrissent toutes les femmes pour les gouvernements à panache et despotiques, se sentaient, malgré elles, attirées vers cette prostituée pleine de dignité, dont les sentiments ressemblaient si fort aux leurs.

Le panier était vide. A dix on l’avait tari sans peine, en regrettant qu’il ne fût pas plus grand. La conversation continua quelque temps, un peu refroidie néanmoins depuis qu’on avait fini de manger.

La nuit tombait, l’obscurité peu à peu devint profonde, et le froid, plus sensible pendant les digestions, faisait frissonner Boule de Suif, malgré sa graisse. Alors Mme de Bréville lui proposa sa chaufferette dont le charbon, depuis le matin, avait été plusieurs fois renouvelé, et l’autre accepta tout de suite, car elle se sentait les pieds gelés. Mmes Carré-Lamadon et Loiseau donnèrent les leurs aux religieuses.

Le cocher avait allumé ses lanternes. Elles éclairaient d’une lueur vive un nuage de buée au-dessus de la croupe en sueur des timoniers, et, des deux côtés de la route, la neige qui semblait se dérouler sous le reflet mobile des lumières.

On ne distinguait plus rien dans la voiture; mais tout à coup un mouvement se fit entre Boule de Suif et Cornudet; et Loiseau, dont l’oeil fouillait l’ombre, crut voir l’homme à la grande barbe s’écarter vivement comme s’il eût reçu quelque bon coup lancé sans bruit.

Des petits points de feu parurent en avant sur la route. C’était Tôtes. On avait marché onze heures, ce qui, avec les deux heures de repos laissées en quatre fois aux chevaux pour manger l’avoine et souffler, faisait quatorze. On entra dans le bourg et devant l’Hôtel du Commerce on s’arrêta.

La portière s’ouvrit! Un bruit bien connu fit tressaillir tous les voyageurs; c’étaient les heurts d’un fourreau de sabre sur le sol. Aussitôt la voix d’un Allemand cria quelque chose.

Bien que la diligence fût immobile, personne ne descendait, comme si l’on se fût attendu à être massacré à la sortie. Alors le conducteur apparut, tenant à la main une de ses lanternes qui éclaira subitement jusqu’au fond de la voiture les deux rangs de têtes effarées, dont les bouches étaient ouvertes et les yeux écarquillés de surprise et d’épouvante.

A côté du cocher se tenait, en pleine lumière, un officier allemand, un grand jeune homme excessivement mince et blond, serré dans son uniforme comme une fille en son corset, et portant sur le côté sa casquette plate et cirée qui le faisait ressembler au chasseur d’un hôtel anglais. Sa moustache démesurée, à longs poils droits, s’amincissant indéfiniment de chaque côté et terminée par un seul fil blond, si mince qu’on n’en apercevait pas la fin, semblait peser sur les coins de sa bouche, et, tirant la joue, imprimait aux lèvres un pli tombant.

Il invita en français d’Alsacien les voyageurs à sortir, disant d’un ton raide:«—Foulez-vous tescentre, messieurs et tames?»

Les deux bonnes soeurs obéirent les premières avec une docilité de saintes filles habituées à toutes les soumissions. Le comte et la comtesse parurent ensuite, suivis du manufacturier et de sa femme, puis de Loiseau poussant devant lui sa grande moitié. Celui-ci, en mettant pied à terre, dit à l’officier: «Bonjour monsieur», par un sentiment de prudence bien plus que par politesse. L’autre insolent comme les gens tout-puissants, le regarda sans répondre.

Boule de Suif et Cornudet, bien que près de la portière, descendirent les derniers, graves et hautains devant l’ennemi. La grosse fille tâchait de se dominer et d’être calme: le démoc tourmentait d’une main tragique et un peu tremblante sa longue barbe roussâtre. Ils voulaient garder de la dignité, comprenant qu’en ces rencontres-là chacun représente un peu son pays; et pareillement révoltés par la souplesse de leurs compagnons, elle, tâchait de se montrer plus fière que ses voisines, les femmes honnêtes, tandis que lui, sentant bien qu’il devait l’exemple, continuait en toute son attitude sa mission de résistance commencée au défoncement des routes.

On entra dans la vaste cuisine de l’auberge, et l’Allemand, s’étant fait présenter l’autorisation de départ signée par le général en chef et où étaient mentionnés les noms, le signalement et la profession de chaque voyageur, examina longuement tout ce monde, comparant les personnes aux renseignements écrits.

Puis il dit brusquement:—«C’est pien», et il disparut.

Alors on respira. On avait faim encore; le souper fut commandé. Une demi-heure était nécessaire pour l’apprêter; et, pendant que deux servantes avaient l’air de s’en occuper, on alla visiter les chambres. Elles se trouvaient toutes dans un long couloir que terminait une porte vitrée marquée d’un numéro parlant.

Enfin on allait se mettre à table, quand le patron de l’auberge parut lui-même. C’était un ancien marchand de chevaux, un gros homme asthmatique, qui avait toujours des sifflements, des enrouements, des chants de glaires dans le larynx. Son père lui avait transmis le nom de Follenvie.

Il demanda:

—Mademoiselle Élisabeth Rousset?

Boule de Suif tressaillit, se retourna:

—C’est moi.

—Mademoiselle, l’officier prussien veut vous parler immédiatement.

—A moi?

—Oui, si vous êtes bien mademoiselle Élisabeth Rousset.

Elle se troubla, réfléchit une seconde, puis déclara carrément:

—C’est possible, mais je n’irai pas.

Un mouvement se fit autour d’elle; chacun discutait, cherchait la cause de cet ordre. Le comte s’approcha:

—Vous avez tort, madame, car votre refus peut amener des difficultés considérables, non seulement pour vous, mais même pour tous vos compagnons. Il ne faut jamais résister aux gens qui sont les plus forts. Cette démarche assurément ne peut présenter aucun danger; c’est sans doute pour quelque formalité oubliée.

Tout le monde se joignit à lui, on la pria, on la pressa, on la sermonna, et l’on finit par la convaincre; car tous redoutaient les complications qui pourraient résulter d’un coup de tête. Elle dit enfin:

—C’est pour vous que je le fais, bien sûr!

La comtesse lui prit la main:

—Et nous vous remercions.

Elle sortit. On l’attendit pour se mettre à table.

Chacun se désolait de n’avoir pas été demandé à la place de cette fille violente et irascible, et préparait mentalement des platitudes pour le cas où on l’appellerait à son tour.

Mais, au bout de dix minutes, elle reparut, soufflant, rouge à suffoquer, exaspérée. Elle balbutiait: «Oh! la canaille! la canaille!»

Tous s’empressaient pour savoir, mais elle ne dit rien; et comme le comte insistait, elle répondit avec une grande dignité: «Non, cela ne vous regarde pas, je ne peux pas parler.»

Alors on s’assit autour d’une haute soupière d’où sortait un parfum de choux. Malgré cette alerte, le souper fut gai. Le cidre était bon, le ménage Loiseau et les bonnes soeurs en prirent, par économie. Les autres demandèrent du vin; Cornudet réclama de la bière. Il avait une façon particulière de déboucher la bouteille, de faire mousser le liquide, de le considérer en penchant le verre, qu’il élevait ensuite entre la lampe et son oeil pour bien apprécier la couleur. Quand il buvait, sa grande barbe, qui avait gardé la nuance de son breuvage aimé, semblait tressaillir de tendresse; ses yeux louchaient pour ne point perdre de vue sa chope, et il avait l’air de remplir l’unique fonction pour laquelle il était né. On eût dit qu’il établissait en son esprit un rapprochement et comme une affinité entre les deux grandes passions qui occupaient toute sa vie: le Pale Ale et la Révolution; et assurément il ne pouvait déguster l’un sans songer à l’autre.

M. et Mme Follenvie dînaient tout au bout de la table. L’homme, râlant comme une locomotive crevée, avait trop de tirage dans la poitrine pour pouvoir parler en mangeant; mais la femme ne se taisait jamais. Elle raconta toutes ses impressions à l’arrivée des Prussiens, ce qu’ils faisaient, ce qu’ils disaient, les exécrant, d’abord, parce qu’ils lui coûtaient de l’argent, et, ensuite, parce qu’elle avait deux fils à l’armée. Elle s’adressait surtout à la comtesse, flattée de causer avec une dame de qualité.

Puis elle baissait la voix pour dire des choses délicates, et son mari, de temps en temps, l’interrompait:

—Tu ferais mieux de te taire, madame Follenvie. Mais elle n’en tenait aucun compte, et continuait:

—Oui, madame, ces gens-là ça ne fait que manger des pommes de terre et du cochon, et puis du cochon et des pommes de terre. Et il ne faut pas croire qu’ils sont propres.—Oh non!—Ils ordurent partout, sauf le respect que je vous dois. Et si vous les voyiez faire l’exercice pendant des heures et des jours; ils sont là tous dans un champ:—et marche en avant, et marche en arrière, et tourne par-ci, et tourne par-là.—S’ils cultivaient la terre au moins, ou s’ils travaillaient aux routes dans leur pays!—Mais non, madame, ces militaires, ça n’est profitable à personne! Faut-il que le pauvre peuple les nourrisse pour n’apprendre rien qu’à massacrer!—Je ne suis qu’une vieille femme sans éducation, c’est vrai, mais en les voyant qui s’esquintent le tempérament à piétiner du matin au soir, je me dis:—Quand il y a des gens qui font tant de découvertes pour être utiles, faut il que d’autres se donnent tant de mal pour être nuisibles! Vraiment, n’est-ce pas une abomination de tuer des gens qu’ils soient Prussiens, ou bien Anglais, ou bien Polonais, ou bien Français?—Si l’on se revenge sur quelqu’un qui vous a fait tort, c’est mal, puisqu’on vous condamne; mais quand on extermine nos garçons comme du gibier, avec des fusils, c’est donc bien, puisqu’on donne des décorations à celui qui en détruit le plus?—Non, voyez-vous, je ne comprendrai jamais ça!

Cornudet éleva la voix:

—La guerre est une barbarie quand on attaque un voisin paisible; c’est un devoir sacré quand on défend la patrie.

La vieille femme baissa la tête:

—Oui, quand on se défend, c’est autre chose; mais si l’on ne devrait pas plutôt tuer tous les rois qui font ça pour leur plaisir?

L’oeil de Cornudet s’enflamma:

—Bravo, citoyenne! dit-il.

M. Carré-Lamadon réfléchissait profondément. Bien qu’il fût fanatique des illustres capitaines, le bon sens de cette paysanne le faisait songer à l’opulence qu’apporteraient dans un pays tant de bras inoccupés et par conséquent ruineux, tant de forces qu’on entretient improductives, si on les employait aux grands travaux industriels qu’il faudra des siècles pour achever.

Mais Loiseau, quittant sa place, alla causer tout bas avec l’aubergiste. Le gros homme riait, toussait, crachait; son énorme ventre sautillait de joie aux plaisanteries de son voisin, et il lui acheta six feuillettes de bordeaux pour le printemps, quand les Prussiens seraient partis.

Le souper à peine achevé, comme on était brisé de fatigue, on se coucha.

Cependant Loiseau, qui avait observé les choses, fit mettre au lit son épouse, puis colla tantôt son oreille et tantôt son oeil au trou de la serrure, pour tâcher de découvrir ce qu’il appelait: «les mystères du corridor ». Au bout d’une heure environ, il entendit un frôlement, regarda bien vite, et aperçut Boule de Suif qui paraissait plus replète encore sous un peignoir de cachemire bleu, brodé de dentelles blanches. Elle tenait un bougeoir à la main et se dirigeait vers le gros numéro tout au fond du couloir. Mais une porte, à côté, s’entr’ouvrit, et, quand elle revint au bout de quelques minutes, Cornudet, en bretelles, la suivait. Ils parlaient bas, puis ils s’arrêtèrent. Boule de Suif semblait défendre l’entrée de sa chambre avec énergie. Loiseau, malheureusement, n’entendait pas les paroles, mais, à la fin, comme ils élevaient la voix, il put en saisir quelques-unes. Cornudet insistait avec vivacité. Il disait:

—Voyons, vous êtes bête, qu’est-ce que ça vous fait?

Elle avait l’air indigné et répondit:

—Non, mon cher, il y a des moments où ces choses-là ne se font pas; et puis, ici, ce serait une honte.

Il ne comprenait point, sans doute, et demanda pourquoi. Alors elle s’emporta, élevant encore le ton:

—Pourquoi? Vous ne comprenez pas pourquoi? Quand il y a des Prussiens dans la maison, dans la chambre à côté, peut-être?

Il se tut. Cette pudeur patriotique de catin qui ne se laissait point caresser près de l’ennemi, dut réveiller en son coeur sa dignité défaillante, car, après l’avoir seulement embrassée, il regagna sa porte à pas de loup.

Loiseau, très allumé, quitta la serrure, battit un entrechat dans sa chambre, mit son madras, souleva le drap sous lequel gisait la dure carcasse de sa compagne qu’il réveilla d’un baiser en murmurant: «M’aimes-tu, chérie?»

Alors toute la maison devint silencieuse. Mais bientôt s’éleva quelque part, dans une direction indéterminée qui pouvait être la cave aussi bien que le grenier, un ronflement puissant, monotone, régulier, un bruit sourd et prolongé, avec des tremblements de chaudière sous pression. M. Follenvie dormait.

Comme on avait décidé qu’on partirait à huit heures le lendemain, tout le monde se trouva dans la cuisine; mais la voiture, dont la bâche avait un toit de neige, se dressait solitaire au milieu de la cour, sans chevaux et sans conducteur. On chercha en vain celui-ci dans les écuries, dans les fourrages, dans les remises. Alors tous les hommes se résolurent à battre le pays et ils sortirent. Ils se trouvèrent sur la place, avec l’église au fond, et, des deux côtés, des maisons basses où l’on apercevait des soldats prussiens. Le premier qu’ils virent épluchait des pommes de terre. Le second, plus loin, lavait la boutique du coiffeur. Un autre, barbu jusqu’aux yeux, embrassait un mioche qui pleurait et le berçait sur ses genoux pour tâcher de l’apaiser; et les grosses paysannes dont les hommes étaient à «l’armée de la guerre», indiquaient par signes à leurs vainqueurs obéissants le travail qu’il fallait entreprendre: fendre du bois, tremper la soupe, moudre le café; un d’eux même lavait le linge de son hôtesse, une aïeule tout impotente.

Le comte, étonné, interrogea le bedeau qui sortait du presbytère. Le vieux rat d’église lui répondit: «Oh! ceux-là ne sont pas méchants; c’est pas des Prussiens à ce qu’on dit. Ils sont de plus loin; je ne sais pas bien d’où; et ils ont tous laissé une femme et des enfants au pays; ça ne les amuse pas, la guerre, allez! Je suis sûr qu’on pleure bien aussi là-bas après les hommes; et ça fournira une fameuse misère chez eux comme chez nous. Ici, encore, on n’est pas trop malheureux pour le moment, parce qu’ils ne font pas de mal et qu’ils travaillent comme s’ils étaient dans leurs maisons. Voyez-vous, monsieur, entre pauvres gens, faut bien qu’on s’aide … C’est les grands qui font la guerre.»

Cornudet, indigné de l’entente cordiale établie entre les vainqueurs et les vaincus, se retira, préférant s’enfermer dans l’auberge. Loiseau eut un mot pour rire: «Ils repeuplent.» M. Carré-Lamadon eut un mot grave: «Ils réparent.» Mais on ne trouvait pas le cocher. A la fin on le découvrit dans le café du village, attablé fraternellement avec l’ordonnance de l’officier. Le comte l’interpella:

—Ne vous avait-on pas donné l’ordre d’atteler pour huit heures?

—Ah! bien oui, mais on m’en a donné un autre depuis.

—Lequel?

—De ne pas atteler du tout.

—Qui vous a donné cet ordre?

—Ma foi! le commandant prussien.

—Pourquoi?

—Je n’en sais rien. Allez lui demander. On me défend d’atteler, moi je n’attelle pas.—Voilà.

—C’est lui-même qui vous a dit cela?

—Non, monsieur, c’est l’aubergiste qui m’a donné l’ordre de sa part.

—Quand ça?

—Hier soir, comme j’allais me coucher. Les trois hommes rentrèrent fort inquiets.

On demanda M. Follenvie, mais la servante répondit que Monsieur, à cause de son asthme, ne se levait jamais avant dix heures. Il avait même formellement défendu de le réveiller plus tôt, excepté en cas d’incendie.

On voulut voir l’officier, mais cela était impossible absolument, bien qu’il logeât dans l’auberge, M. Follenvie seul était autorisé à lui parler pour les affaires civiles. Alors on attendit. Les femmes remontèrent dans leurs chambres, et des futilités les occupèrent.

Cornudet s’installa sous la haute cheminée de la cuisine où flambait un grand feu. Il se fit apporter là une des petites tables du café, une canette, et il tira sa pipe qui jouissait parmi les démocrates d’une considération presque égale à la sienne, comme si elle avait servi la patrie en servant à Cornudet. C’était une superbe pipe en écume admirablement culottée, aussi noire que les dents de son maître, mais parfumée, recourbée, luisante, familière à sa main, et complétant sa physionomie. Et il demeura immobile, les yeux tantôt fixés sur la flamme du foyer, tantôt sur la mousse qui couronnait sa chope; et chaque fois qu’il avait bu, il passait d’un air satisfait ses longs doigts maigres dans ses longs cheveux gras pendant qu’il humait sa moustache frangée d’écume.

Loiseau, sous prétexte de se dégourdir les jambes, alla placer du vin aux débitants du pays. Le comte et le manufacturier se mirent à causer politique. Ils prévoyaient l’avenir de la France. L’un croyait aux d’Orléans, l’autre à un sauveur inconnu, un héros qui se révèlerait quand tout serait désespéré: un du Guesclin, une Jeanne d’Arc peut-être? ou un autre Napoléon Ier? Ah! si le prince impérial n’était pas si jeune! Cornudet, les écoutant, souriait en homme qui sait le mot des destinées. Sa pipe embaumait la cuisine.

Comme dix heures sonnaient, M. Follenvie parut. On l’interrogea bien vite; mais il ne put que répéter deux ou trois fois, sans une variante, ces paroles: L’officier m’a dit comme ça: «Monsieur Follenvie, vous défendrez qu’on attelle demain la voiture de ces voyageurs. Je ne veux pas qu’ils partent sans mon ordre. Vous entendez. Ça suffit.»

Alors on voulut voir l’officier. Le comte lui envoya sa carte où M. Carré-Lamadon ajouta son nom et tous ses titres. Le Prussien fit répondre qu’il admettrait ces deux hommes à lui parler quand il aurait déjeuné, c’est-à-dire vers une heure.

Les dames reparurent et l’on mangea quelque peu, malgré l’inquiétude. Boule de Suif semblait malade et prodigieusement troublée.

On achevait le café quand l’ordonnance vint chercher ces messieurs.

Loiseau se joignit aux deux premiers; mais comme on essayait d’entraîner Cornudet pour donner plus de solennité à leur démarche, il déclara fièrement qu’il entendait n’avoir jamais aucun rapport avec les Allemands; et il se remit dans sa cheminée, demandant une autre canette. Les trois hommes montèrent et furent introduits dans la plus belle chambre de l’auberge où l’officier les reçut, étendu dans un fauteuil, les pieds sur la cheminée, fumant une longue pipe de porcelaine, et enveloppé par une robe de chambre flamboyante, dérobée sans doute dans la demeure abandonnée de quelques bourgeois de mauvais goût. Il ne se leva pas, ne les salua pas, ne les regarda pas. Il présentait un magnifique échantillon de la goujaterie naturelle au militaire victorieux.

Au bout de quelques instants il dit enfin:

—Qu’est-ce que fous foulez?

Le comte prit la parole:

—Nous désirons partir, Monsieur.

—Non.

—Oserai-je vous demander la cause de ce refus?

—Parce que che ne feux pas.

—Je vous ferai respectueusement observer, Monsieur, que votre général en chef nous a délivré une permission de départ pour gagner Dieppe; et je ne pense pas que nous ayons rien fait pour mériter vos rigueurs.

—Che ne feux pas … foilà tout … Fous poufez tescentre.

S’étant inclinés tous les trois, ils se retirèrent.

L’après-midi fut lamentable. On ne comprenait rien à ce caprice d’Allemand; et les idées les plus singulières troublaient les têtes. Tout le monde se tenait dans la cuisine et l’on discutait sans fin, imaginant des choses invraisemblables. On voulait peut-être les garder comme otages—mais dans quel but?—ou les emmener prisonniers? ou, plutôt, leur demander une rançon considérable? A cette pensée, une panique les affola. Les plus riches étaient les plus épouvantés, se voyant déjà contraints, pour racheter leur vie, de verser des sacs pleins d’or entre les mains de ce soldat insolent. Ils se creusaient la cervelle pour découvrir des mensonges acceptables, dissimuler leurs richesses, se faire passer pour pauvres, très pauvres. Loiseau enleva sa chaîne de montre et la cacha dans sa poche. La nuit qui tombait augmenta les appréhensions. La lampe fut allumée, et comme on avait encore deux heures avant le dîner, Mme Loiseau proposa une partie de trente-et-un. Ce serait une distraction. On accepta. Cornudet lui-même, ayant éteint sa pipe par politesse, y prit part.

Le comte battit les cartes—donna—Boule de Suif avait trente-et-un d’emblée; et bientôt l’intérêt de la partie apaisa la crainte qui hantait les esprits. Mais Cornudet s’aperçut que le ménage Loiseau s’entendait pour tricher.

Comme on allait se mettre à table, M. Follenvie reparut; et, de sa voix graillonnante, il prononça: «L’officier prussien fait demander à Mlle Elisabeth Rousset si elle n’a pas encore changé d’avis.»

Boule de Suif resta debout, toute pâle; puis, devenant subitement cramoisie, elle eut un tel étouffement de colère qu’elle ne pouvait plus parler. Enfin elle éclata: «Vous lui direz à cette crapule, à ce saligaud, à cette Charogne de Prussien, que jamais je ne voudrai; vous entendez bien, jamais, jamais, jamais.»

Le gros aubergiste sortit. Alors Boule de Suif fut entourée, interrogée, sollicitée par tout le monde de dévoiler le mystère de sa visite. Elle résista d’abord; mais l’exaspération domina bientôt: «Ce qu’il veut?… ce qu’il veut? Il veut coucher avec moi!» cria-t-elle. Personne ne se choqua du mot, tant l’indignation fut vive. Cornudet brisa sa chope en la reposant violemment sur la table. C’était une clameur de réprobation contre ce soudard ignoble, un souffle de colère, une union de tous pour la résistance, comme si l’on eût demandé à chacun une partie du sacrifice exigé d’elle. Le comte déclara avec dégoût que ces gens-là se conduisaient à la façon des anciens barbares. Les femmes surtout témoignèrent à Boule de Suif une commisération énergique et caressante. Les bonnes soeurs, qui ne se montraient qu’aux repas, avaient baissé la tête et ne disaient rien.

On dîna néanmoins lorsque la première fureur fut apaisée; mais on parla peu: on songeait.

Les dames se retirèrent de bonne heure; et les hommes, tout en fumant, organisèrent un écarté auquel fut convié M. Follenvie qu’on avait l’intention d’interroger habilement sur les moyens à employer pour vaincre la résistance de l’officier. Mais il ne songeait qu’à ses cartes, sans rien écouter, sans rien répondre; et il répétait sans cesse: «Au jeu, messieurs, au jeu.» Son attention était si tendue qu’il en oubliait de cracher, ce qui lui mettait parfois des points d’orgue dans la poitrine. Ses poumons sifflants donnaient toute la gamme de l’asthme, depuis les notes graves et profondes jusqu’aux enrouements aigus des jeunes coqs essayant de chanter.

Il refusa même de monter, quand sa femme, qui tombait de sommeil, vint le chercher. Alors elle partit toute seule, car elle était «du matin», toujours levée avec le soleil, tandis que son homme était «du soir», toujours prêt à passer la nuit avec des amis. Il lui cria: «Tu placeras mon lait de poule devant le feu,» et se remit à sa partie. Quand on vit bien qu’on n’en pouvait rien tirer, on déclara qu’il était temps de s’en aller, et chacun gagna son lit.

On se leva encore d’assez bonne heure le lendemain avez un espoir indéterminé, un désir plus grand de s’en aller, une terreur du jour à passer dans cette horrible petite auberge.

Hélas! les chevaux restaient à l’écurie, le cocher demeurait invisible. On alla, par désoeuvrement, tourner autour de la voiture.

Le déjeuner fut bien triste; et il s’était produit comme un refroidissement vis-à-vis de Boule de Suif, car la nuit, qui porte conseil, avait un peu modifié les jugements. On en voulait presque à cette fille, maintenant, de n’avoir pas été trouver secrètement le Prussien, afin de ménager, au réveil, une bonne surprise à ses compagnons. Quoi de plus simple? Qui l’eût su, d’ailleurs? Elle aurait pu sauver les apparences en faisant dire à l’officier qu’elle prenait en pitié leur détresse. Pour elle, ça avait si peu d’importance!

Mais personne n’avouait encore ces pensées.

Dans l’après-midi, comme on s’ennuyait à périr, le comte proposa de faire une promenade aux alentours du village. Chacun s’enveloppa avec soin et la petite société partit, à l’exception de Cornudet, qui préférait rester près du feu, et des bonnes soeurs, qui passaient leurs journées dans l’église ou chez le curé.

Le froid, plus intense de jour en jour, piquait cruellement le nez et les oreilles; les pieds devenaient si douloureux que chaque pas était une souffrance; et lorsque la campagne se découvrit, elle leur apparut si effroyablement lugubre sous cette blancheur illimitée que tout le monde aussitôt retourna, l’âme glacée et le coeur serré.

Les quatre femmes marchaient devant, les trois hommes suivaient, un peu derrière.

Loiseau, qui comprenait la situation, demanda tout à coup si cette« garce-là» allait les faire rester longtemps encore dans un pareil endroit. Le comte, toujours courtois, dit qu’on ne pouvait exiger d’une femme un sacrifice aussi pénible, et qu’il devait venir d’elle-même. M. Carré-Lamadon remarqua que si les Français faisaient, comme il en était question, un retour offensif par Dieppe, la rencontre ne pourrait avoir lieu qu’à Tôtes. Cette réflexion rendit les deux autres soucieux.—« Si l’on se sauvait à pied, »—dit Loiseau. Le comte haussa les épaules:— «Y songez-vous, dans cette neige? avec nos femmes? Et puis nous serions tout de suite poursuivis, rattrapés en dix minutes, et ramenés prisonniers à la merci des soldats.»—C’était vrai; on se tut.

Les dames parlaient toilette; mais une certaine contrainte semblait les désunir.

Tout a coup, au bout de la rue, l’officier parut. Sur la neige qui fermait l’horizon, il profilait sa grande taille de guêpe en uniforme, et marchait, les genoux écartés, de ce mouvement particulier aux militaires qui s’efforcent de ne point maculer leurs bottes soigneusement cirées.

Il s’inclina en passant près des dames, et regarda dédaigneusement les hommes qui eurent, du reste, la dignité de ne point se découvrir, bien que Loiseau ébauchât un geste pour retirer sa coiffure.

Boule de Suif était devenue rouge jusqu’aux oreilles; et les trois femmes mariées ressentaient une grande humiliation d’être ainsi rencontrées par ce soldat, dans la compagnie de cette fille qu’il avait si cavalièrement traitée.

Alors on parla de lui, de sa tournure, de son visage. Mme Carré-Lamadon, qui avait connu beaucoup d’officiers et qui les jugeait en connaisseur, trouvait celui-là pas mal du tout; elle regrettait même qu’il ne fût pas Français, parce qu’il ferait un fort joli hussard dont toutes les femmes assurément raffoleraient.

Une fois rentrés, on ne sut plus que faire. Des paroles aigres furent même échangées à propos de choses insignifiantes. Le dîner, silencieux, dura peu, et chacun monta se coucher, espérant dormir pour tuer le temps.

On descendit le lendemain avec des visages fatigués et des coeurs exaspérés. Les femmes parlaient à peine à Boule de Suif.

Une cloche tinta. C’était pour un baptême. La grosse fille avait un enfant élevé chez des paysans d’Yvetot. Elle ne le voyait pas une fois l’an, et n’y songeait jamais; mais la pensée de celui qu’on allait baptiser lui jeta au coeur une tendresse subite et violente pour le sien, et elle voulut absolument assister à la cérémonie.

Aussitôt qu’elle fut partie, tout le monde se regarda, puis on rapprocha les chaises, car on sentait bien qu’à la fin il fallait décider quelque chose. Loiseau eut une inspiration: il était d’avis de proposer à l’officier de garder Boule de Suif toute seule, et de laisser partir les autres. M. Follenvie se chargea encore de la commission, mais il redescendit presque aussitôt. L’Allemand, qui connaissait la nature humaine, l’avait mis à la porte. Il prétendait retenir tout le monde tant que son désir ne serait pas satisfait.

Alors le tempérament populacier de Mme Loiseau éclata:—« Nous n’allons pourtant pas mourir de vieillesse ici. Puisque c’est son métier, à cette gueuse, de faire ça avec tous les hommes, je trouve qu’elle n’a pas le droit de refuser l’un plutôt que l’autre. Je vous demande un peu, ça a pris tout ce qu’elle a trouvé dans Rouen, même des cochers! oui, madame, le cocher de la préfecture! Je le sais bien, moi, il achète son vin à la maison. Et aujourd’hui qu’il s’agit de nous tirer d’embarras, elle fait la mijaurée, cette morveuse!… Moi, je trouve qu’il se conduit très bien, cet officier. Il est peut-être privé depuis longtemps; et nous étions là trois qu’il aurait sans doute préférées. Mais non, il se contente de celle à tout le monde. Il respecte les femmes mariées. Songez donc, il est le maître. Il n’avait qu’à dire: «Je veux», et il pouvait nous prendre de force avec ses soldats.»

Les deux femmes eurent un petit frisson. Les yeux de la jolie Mme Carré-Lamadon brillaient, et elle était un peu pâle, comme si elle se sentait déjà prise de force par l’officier.

Les hommes, qui discutaient à l’écart, se rapprochèrent. Loiseau, furibond, voulait livrer «cette misérable» pieds et poings liés, à l’ennemi. Mais le comte, issu de trois générations d’ambassadeurs, et doué d’un physique de diplomate, était partisan de l’habileté: «Il faudrait la décider »,—dit-il.

Alors on conspira.

Les femmes se serrèrent, le ton de la voix fut baissé, et la discussion devint générale, chacun donnant son avis. C’était fort convenable du reste. Ces dames surtout trouvaient des délicatesses de tournures, des subtilités d’expression charmantes, pour dire les choses les plus scabreuses. Un étranger n’aurait rien compris, tant les précautions du langage étaient observées. Mais la légère tranche de pudeur dont est bardée toute femme du monde ne recouvrant que la surface, elles s’épanouissaient dans cette aventure polissonne, s’amusaient follement au fond, se sentant dans leur élément, tripotant de l’amour avec la sensualité d’un cuisinier gourmand qui prépare le souper d’un autre.

La gaieté revenait d’elle-même, tant l’histoire leur semblait drôle à la fin. Le comte trouva des plaisanteries un peu risquées, mais si bien dites qu’elles faisaient sourire. A son tour Loiseau lâcha quelques grivoiseries plus raides dont on ne se blessa point; et la pensée brutalement exprimée par sa femme dominait tous les esprits: «Puisque c’est son métier à cette fille, pourquoi refuserait-elle celui-là plus qu’un autre?» La gentille Mme Carré-Lamadon semblait même penser qu’à sa place elle refuserait celui-là moins qu’un autre.

On prépara longuement le blocus, comme pour une forteresse investie. Chacun convint du rôle qu’il jouerait, des arguments dont il s’appuierait, des manoeuvres qu’il devrait exécuter. On régla le plan des attaques, les ruses à employer, et les surprises de l’assaut, pour forcer cette citadelle vivante à recevoir l’ennemi dans la place.

Cornudet cependant restait à l’écart, complètement étranger à cette affaire.

Une attention si profonde tendait les esprits, qu’on n’entendit point rentrer Boule de Suif. Mais le comte souffla un léger: «Chut!» qui fit relever tous les yeux. Elle était là. On se tut brusquement et un certain embarras empêcha d’abord de lui parler. La comtesse, plus assouplie que les autres aux duplicités des salons, l’interrogea: «Etait-ce amusant, ce baptême?»

La grosse fille, encore émue, raconta tout, et les figures, et les attitudes, et l’aspect même de l’église. Elle ajouta: «C’est si bon de prier quelquefois.»

Cependant, jusqu’au déjeuner, ces dames se contentèrent d’être aimables avec elle, pour augmenter sa confiance et sa docilité à leurs conseils.

Aussitôt à table, on commença les approches. Ce fut d’abord une conversation vague sur le dévouement. On cita des exemples anciens: Judith et Holopherne, puis, sans aucune raison, Lucrèce avec Sextus, Cléopâtre faisant passer par sa couche tous les généraux ennemis, et les réduisant à des servilités d’esclave. Alors se déroula une histoire fantaisiste, éclose dans l’imagination de ces millionnaires ignorants, où les citoyennes de Rome allaient endormir à Capoue Annibal entre leurs bras, et, avec lui, ses lieutenants, et les phalanges des mercenaires. On cita toutes les femmes qui ont arrêté des conquérants, fait de leur corps un champ de bataille, un moyen de dominer, une arme, qui ont vaincu par leurs caresses héroïques des êtres hideux ou détestés, et sacrifié leur chasteté à la vengeance et au dévouement.

On parla même en termes voilés de cette Anglaise de grande famille qui s’était laissé inoculer une horrible et contagieuse maladie pour la transmettre à Bonaparte sauvé miraculeusement, par une faiblesse subite, à l’heure du rendez-vous fatal.

Et tout cela s’était raconté d’une façon convenable et modérée, où parfois éclatait un enthousiasme voulu propre à exciter l’émulation.

On aurait pu croire, à la fin, que le seul rôle de la femme, ici-bas, était un perpétuel sacrifice de sa personne, un abandon continu aux caprices des soldatesques. Les deux bonnes soeurs ne semblaient point entendre, perdues en des pensées profondes, Boule de Suif ne disait rien.

Pendant tout l’après-midi, on la laissa réfléchir. Mais, au lieu de l’appeler «madame» comme on avait fait jusque-là, on lui disait simplement «mademoiselle», sans que personne sût bien pourquoi, comme si l’on avait voulu la faire descendre d’un degré dans l’estime qu’elle avait escaladée, lui faire sentir sa situation honteuse.

Au moment où l’on servit le potage, M. Follenvie reparut, répétant sa phrase de la veille: «L’officier prussien fait demander à Mlle Elisabeth Rousset si elle n’a point encore changé d’avis.»

Boule de Suif répondit sèchement: «Non, monsieur.» Mais au dîner la coalition faiblit. Loiseau eut trois phrases malheureuses. Chacun se battait les flancs pour découvrir des exemples nouveaux et ne trouvait rien, quand la comtesse, sans préméditation peut-être, éprouvant un vague besoin de rendre hommage à la Religion, interrogea la plus â