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Hérodias, Gustave Flaubert

Tuesday, December 26th, 2006

I

La citadelle de Machaerous se dressait à l’orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d’un cône. Quatre vallées profondes l’entouraient, deux vers les flancs, une en face, la quatrième au-delà. Des maisons se tassaient contre sa base, dans le cercle d’un mur qui ondulait suivant les inégalités du terrain ; et, par un chemin en zigzag tailladant le rocher, la ville se reliait à la forteresse, dont les murailles étaient hautes de cent vingt coudées, avec des angles nombreux, des créneaux sur le bord, et, çà et là, des tours, qui faisaient comme des fleurons à cette couronne de pierre, suspendue au-dessus de l’abîme.

Il y avait dans l’intérieur un palais orné de portiques, et couvert d’une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, où des mâts étaient disposés pour tendre un vélarium.

Un matin, avant le jour, le Tétrarque Hérode-Antipas vint s’y accouder, et regarda.

Les montagnes, immédiatement sous lui, commençaient à découvrir leurs crêtes, pendant que leur masse, jusqu’au fond des abîmes, était encore dans l’ombre. Un brouillard flottait, il se déchira, et les contours de la mer Morte apparurent. L’aube, qui se levait derrière Machaerous, épandait une rougeur. Elle illumina bientôt les sables de la grève, des collines, le désert, et, plus loin, tous les monts de la Judée, inclinant leurs surfaces raboteuses et grises. Engaddi au milieu, traçait une barre noire ; Hébron, dans l’enfoncement, s’arrondissait en dôme ; Esquol avait des grenadiers, Sorek des vignes, Karmel des champs de sésame ; et la tour Antonia, de son cube monstrueux, dominait Jérusalem. Le Tétrarque en détourna la vue pour contempler, à droite, les palmiers de Jéricho ; et il songea aux autres villes de sa Galilée : Capharnaüm, Endor, Nazareth, Tibérias où peut-être il ne reviendrait plus. Cependant le Jourdain coulait sur la plaine aride. Toute blanche, elle éblouissait comme une nappe de neige. Le lac, maintenant, semblait en lapis-lazuli ; et à sa pointe méridionale, du côté de l’Yémen, Antipas reconnut ce qu’il craignait d’apercevoir. Des tentes brunes étaient dispersées ; des hommes avec des lances circulaient entre les chevaux, et des feux s’éteignant brillaient comme des étincelles à ras du sol.

C’étaient les troupes du roi des Arabes, dont il avait répudié la fille pour prendre Hérodias, mariée à l’un de ses frères, qui vivait en Italie, sans prétentions au pouvoir.

Antipas attendait les secours des Romains ; et Vitelius, gouverneur de la Syrie, tardant à paraître, il se rongeait d’inquiétudes.

Agrippa, sans doute, l’avait ruiné chez l’Empereur ? Philippe, son troisième frère, souverain de la Batanée, s’armait clandestinement. Les Juifs ne voulaient plus de ses moeurs idolâtres, tous les autres de sa domination ; si bien qu’il hésitait entre deux projets : adoucir les Arabes ou conclure une alliance avec les Parthes ; et, sous le prétexte de fêter son anniversaire, il avait convié, pour ce jour même, à un grand festin, les chefs de ses troupes, les régisseurs de ses campagnes et les principaux de la Galilée.

Il fouilla d’un regard aigu toutes les routes. Elles étaient vides. Des aigles volaient au-dessus de sa tête ; les soldats, le long du rempart, dormaient contre les murs ; rien ne bougeait dans le château.

Tout à coup, une voix lointaine, comme échappée des profondeurs de la terre, fit pâlir le Tétrarque. Il se pencha pour écouter ; elle avait disparu. Elle reprit ; et en claquant dans ses mains, il cria :

- « Mannaëi ! Mannaëi ! »

Un homme se présenta, nu jusqu’à la ceinture, comme les masseurs des bains. Il était très grand, vieux, décharné, et portait sur la cuisse un coutelas dans une gaine de bronze. Sa chevelure, relevée par un peigne, exagérait la longueur de son front. Une somnolence décolorait ses yeux, mais ses dents brillaient, et ses orteils posaient légèrement sur les dalles, tout son corps ayant la souplesse d’un singe, et sa figure l’impassibilité d’une momie.

- « Où est-il ? demanda le Tétrarque.

Mannaëi répondit, en indiquant avec son pouce un objet derrière eux :

- « Là ! toujours ! »

« J’avais cru l’entendre ! »

Et Antipas, quand il eut respiré largement, s’informa de Iaokanann, le même que les Latins appellent Saint Jean-Baptiste. Avait-on revu ces deux hommes, admis par indulgence, l’autre mois, dans son cachot, et savait-on, depuis lors, ce qu’ils étaient venus faire ?

Mannaëi répliqua :

- « Ils ont échangé avec lui des paroles mystérieuses, comme les voleurs, le soir, aux carrefours des routes. Ensuite, ils sont partis vers la Haute-Galilée, en annonçant qu’ils apporteraient une grande nouvelle. »

Antipas baissa la tête ; puis d’un air d’épouvante :

- « Garde-le ! garde-le ! - et ne laisse entrer personne ! Ferme bien la porte ! Couvre la fosse ! On ne doit pas même soupçonner qu’il vit ! »

Sans avoir reçu ces ordres, Mannaëi les accomplissait ; car Iaokanann était Juif, et il exécrait les Juifs comme tous les Samaritains.

Leur temple de Garizim, désigné par Moïse pour être le centre d’Israël, n’existait plus depuis le roi Hyrcan, et celui de Jérusalem les mettait dans la fureur d’un outrage, et d’une injustice permanente. Mannaëi s’y était introduit, afin d’en souiller l’autel avec des os de morts. Ses compagnons, moins rapides, avaient été décapités.

Il l’aperçut dans l’écartement de deux collines. Le soleil faisait resplendir ses murailles de marbre blanc et les lames d’or de sa toiture. C’était comme une montagne lumineuse, quelque chose de surhumain, écrasant tout de son opulence et de son orgueil.

Alors il étendit les bras du côté de Sion, et, la taille droite, le visage en arrière, les poings fermés, lui jeta un anathème, croyant que les mots avaient un pouvoir effectif.

Antipas écoutait sans paraître scandalisé.

Le Samaritain dit encore :

- « Par moments il s’agite, il voudrait fuir, il espère une délivrance. D’autres fois, il a l’air tranquille d’une bête malade ; ou bien je le vois qui marche dans les ténèbres, en répétant : « Qu’importe ! Pour qu’il grandisse, il faut que je diminue ! »

Antipas et Mannaëi se regardèrent. Mais le Tétrarque était las de réfléchir.

Tous ces monts autour de lui, comme des étages de grands flots pétrifiés, les gouffres noirs sur le flanc des falaises, l’immensité du ciel bleu, l’éclat violent du jour, la profondeur des abîmes le troublaient ; et une désolation l’envahissait au spectacle du désert, qui figure, dans le bouleversement de ses terrains, des amphithéâtres et des palais abattus. Le vent chaud apportait, avec l’odeur du soufre, comme l’exhalaison des villes maudites, ensevelies plus bas que le rivage sous les eaux pesantes. Ces marques d’une colère immortelle effrayaient sa pensée ; et il restait les deux coudes sur la balustrade, les yeux fixes et les tempes dans les mains. Quelqu’un l’avait touché. Il se retourna. Hérodias était devant lui.

Une simarre de pourpre légère l’enveloppait jusqu’aux sandales. Sortie précipitamment de sa chambre, elle n’avait ni collier, ni pendants d’oreilles ; une tresse de ses cheveux noirs lui tombait sur un bras, et s’enfonçait, par le bout, dans l’intervalle de ses deux seins. Ses narines trop remontées palpitaient ; la joie d’un triomphe éclairait sa figure ; et, d’une voix forte, secouant le Tétrarque :

- « César nous aime ! Agrippa est en prison ! »

- « Qui te l’a dit ? »,

- « Je le sais ! »

Elle ajouta :

- « C’est pour avoir souhaité l’empire à Caius ! »

Tout en vivant de leurs aumônes, il avait brigué le titre de roi, qu’ils ambitionnaient comme lui. Mais dans l’avenir plus de craintes ! - « Les cachots de Tibère s’ouvrent difficilement, et quelquefois l’existence n’y est pas sûre. »

Antipas la comprit ; et, bien qu’elle fût la soeur d’Agrippa, son intention atroce lui sembla justifiée. Ces meurtres étaient une conséquence des choses, une fatalité des maisons royales. Dans celle d’Hérode, on ne les comptait plus.

Puis, elle étala son entreprise : les clients achetés, les lettres découvertes, des espions à toutes les portes, et comment elle était parvenue à séduire Eutychès le dénonciateur. - « Rien ne me coûtait ! Pour toi, n’ai-je pas fait plus ?… J’ai abandonné ma fille ! »

Après son divorce, elle avait laissé dans Rome cet enfant, espérant bien en avoir d’autres du Tétrarque. Jamais elle n’en parlait. Il se demanda pourquoi son accès de tendresse.

On avait déplié le vélarium, et apporté vivement de larges coussins auprès d’eux. Hérodias s’y affaissa, et pleurait, en tournant le dos. Puis, elle se passa la main sur les paupières, dit qu’elle n’y voulait plus songer, qu’elle se trouvait heureuse ; et elle lui rappela leurs causeries là-bas, dans l’atrium, les rencontres aux étuves, leurs promenades le long de la voie Sacrée, et les soirs, dans les grandes villas, au murmure des jets d’eau, sous des arcs de fleurs, devant la campagne romaine. Elle le regardait comme autrefois, en se frôlant contre sa poitrine, avec des gestes câlins. - Il la repoussa. L’amour qu’elle tâchait de ranimer était si loin, maintenant ! Et tous ses malheurs en découlaient ; car, depuis douze ans bientôt, la guerre continuait. Elle avait vieilli le Tétrarque. Ses épaules se voûtaient dans une toge sombre, à bordure violette ; ses cheveux blancs se mêlaient à sa barbe, et le soleil, qui traversait le voile baignait de lumière son front chagrin. Celui d’Hérodias également avait des plis ; et l’un en face de l’autre, ils se considéraient d’une manière farouche

Les chemins dans la montagne commencèrent à se peupler. Des pasteurs piquaient des boeufs, des enfants tiraient des ânes, des palefreniers conduisaient des chevaux. Ceux qui descendaient les hauteurs au-delà de Machaerous disparaissaient derrière le château ; d’autres montaient le ravin en face, et, parvenus, à la ville, déchargeaient leurs bagages dans les cours. C’étaient les pourvoyeurs du Tétrarque, et des valets, précédant ses convives.

Mais au fond de la terrasse, à gauche, un Essénien parut, en robe blanche, nu-pieds, l’air stoïque. Mannaëi du côté droit, se précipitait en levant son coutelas.

Hérodias lui cria : - « Tue-le ! »

- « Arrête » dit le Tétrarque.

Il devint immobile ; l’autre aussi.

Puis ils se retirèrent, chacun par un escalier différent, à reculons, sans se perdre des yeux.

- « Je le connais ! » dit Hérodias « il se nomme Phanuel, et cherche à voir Iaokanann, puisque tu as l’aveuglement de le conserver ! »

Antipas objecta qu’il pouvait un jour servir. Ses attaques contre Jérusalem gagnaient à eux le reste des Juifs.

- « Non ! » reprit-elle, « ils acceptent tous les maîtres, et ne sont pas capables de faire une patrie ! » Quant à celui qui remuait le peuple avec des espérances conservées depuis Néhémias, la meilleure politique était de le supprimer.

Rien ne pressait, selon le Tétrarque. Iaokanann dangereux ! Allons donc ! il affectait d’en rire.

- « Tais-toi ! » Et elle redit son humiliation, un jour qu’elle allait vers Galaad, pour la récolte du beaume. « Des gens, au bord du fleuve, remettaient leurs habits. Sur un monticule, à côté, un homme parlait. Il avait une peau de chameau autour des reins, et sa tête ressemblait à celle d’un lion. Dès qu’il m’aperçut, il cracha sur moi toutes les malédictions des prophètes. Ses prunelles flamboyaient ; sa voix rugissait ; il levait les bras, comme pour arracher le tonnerre. Impossible de fuir ! les roues de mon char avaient du sable jusqu’aux essieux ; et je m’éloignais lentement, m’abritant sous mon manteau, glacée par ces injures qui tombaient comme une pluie d’orage ».

Iaokanann l’empêchait de vivre. Quand on l’avait pris et lié avec des cordes, les soldats devaient le poignarder s’il résistait. Il s’était montré doux. On avait mis des serpents dans sa prison. Ils étaient morts.

L’inanité de ces embûches exaspérait Hérodias. D’ailleurs, pourquoi sa guerre contre elle ? Quel intérêt le poussait ? Ses discours, criés à des foules, s’étaient répandus, circulaient ; elle les entendait partout, ils emplissaient l’air. Contre des légions elle aurait eu de la bravoure. Mais cette force plus pernicieuse que les glaives, et qu’on ne pouvait saisir, était stupéfiante ; et elle parcourait la terrasse, blêmie par sa colère, manquant de mots pour exprimer ce qui l’étouffait.

Elle songeait aussi, que le Tétrarque, cédant à l’opinion, s’aviserait peut-être de la répudier. Alors tout serait perdu ! Depuis son enfance, elle nourrissait le rêve d’un grand empire. C’était pour y atteindre que, délaissant son premier époux, elle s’était jointe à celui-là, qui l’avait dupée, pensait-elle.

- « J’ai pris un bon soutien, en entrant dans ta famille ! »

- « Elle vaut la tienne ! » dit simplement le Tétrarque

Hérodias sentit bouillonner dans ses veines le sang des prêtres et des rois ses aïeux.

- « Mais ton grand-père balayait le temple d’Ascalon ! Les autres étaient bergers, bandits, conducteurs de caravanes, une horde, tributaire de Juda, depuis le roi David ! Tous mes ancêtres ont battu les tiens ! Le premier des Makkabi vous a chassés d’Hébron, Hyrcan forcés à vous circoncire ! » Et, exhalant le mépris de la patricienne pour le plébéien, la haine de Jacob contre Edom, elle lui reprocha son indifférence aux outrages, sa mollesse envers les Pharisiens qui le trahissaient, sa lâcheté pour le peuple qui la détestait. « Tu es comme lui, avoue-le ! et tu regrettes la fille arabe qui danse autour des pierres ! Reprends-la. Va-t’en vivre avec elle, dans sa maison de toile ! dévore son pain cuit sous la cendre ! avale le lait caillé de ses brebis ! baise ses joues bleues et oublie-moi ! »

Le Tétrarque n’écoutait plus. Il regardait la plate-forme d’une maison, où il y avait une jeune fille, et une vieille femme tenant un parasol à manche de roseau, long comme la ligne d’un pêcheur. Au milieu du tapis, un grand panier de voyage restait ouvert. Des ceintures, des voiles, des pendeloques d’orfèvrerie en débordaient confusément. La jeune fille, par intervalles, se penchaient vers ces choses, et les secouait à l’air. Elle était vêtue, comme les Romaines, d’une tunique calamistrée avec un péplum à glands d’émeraude ; et des lanières bleues enfermaient sa chevelure, trop lourde, sans doute, car, de temps à autre, elle y portait la main. L’ombre du parasol se promenait au-dessus d’elle, en la cachant à demi. Antipas aperçut deux ou trois fois son col délicat, l’angle d’un oeil, le coin d’une petite bouche. Mais il voyait, des hanches à la nuque, toute sa taille qui s’inclinait pour se redresser d’une manière élastique. Il épiait le retour de ce mouvement, et sa respiration devenait plus forte ; des flammes s’allumaient dans ses yeux. Hérodias l’observait.

Il demanda : - « Qui est-ce ? »

Elle répondit n’en rien savoir - et s’en alla soudainement apaisée.

Le Tétrarque était attendu sous les portiques par des Galiléens, le maître des écritures, le chef des pâturages, l’administrateur des salines et un Juif de Babylone commandant ses cavaliers. Tous le saluèrent d’une acclamation. Puis il disparut vers les chambres intérieures.

Phanuel surgit à l’angle d’un couloir.

- « Ah ! encore ? Tu viens pour Iaokanann, sans doute ? »

- « Et pour toi ! j’ai à t’apprendre une chose considérable. »

Et, sans quitter Antipas, il pénétra, derrière lui, dans un appartement obscur.

Le jour tombait par un grillage, se développant tout du long sous la corniche. Les murailles étaient peintes d’une couleur grenat, presque noire. Dans le fond, s’étalait un lit d’ébène, avec des sangles en peau de boeuf. Un bouclier d’or, au-dessus, luisait comme un soleil.

Antipas traversa toute la salle, se coucha sur le lit.

Phanuel était debout. Il leva son bras, et dans une attitude inspirée :

- « Le Très-Haut envoie par moments un de ses fils. Iaokanann en est un. Si tu l’opprimes, tu seras châtié.»

- « C’est lui qui me persécute ! » s’écria Antipas. « Il a voulu de moi une action impossible. Depuis ce temps-là, il me déchire. Et je n’étais pas dur, au commencement ! Il a même dépêché de Machaerous des hommes qui bouleversent mes provinces. Malheur à sa vie ! Puisqu’il m’attaque, je me défends ! »

- « Ses colères ont trop de violence », répliqua Phanuel. « N’importe ! Il faut le délivrer. »

- « On ne relâche pas les bêtes furieuses ! » dit le Tétrarque.

L’Essénien répondit :

- « Ne t’inquiète plus ! Il ira chez les Arabes, les Gaulois, les Scythes. Son oeuvre doit s’étendre jusqu’au bout de la terre ! »

Antipas semblait perdu dans une vision.

- « Sa puissance est forte !… Malgré moi, je l’aime. »

- « Alors, qu’il soit libre ? »

Le Tétrarque hocha la tête. Il craignait Hérodias, Mannaëi, et l’inconnu.

Phanuel tâcha de le persuader, en alléguant, pour garantie de ses projets, la soumission des Esséniens aux rois. On respectait ces hommes pauvres, indomptables par les supplices, vêtus de lin, et qui lisaient l’avenir dans les étoiles.

Antipas se rappela un mot de lui, tout à l’heure.

- « Quelle est cette chose que tu m’annonçais comme importante ? »

Un nègre survint. Son corps était blanc de poussière. Il râlait et ne put que dire :

- « Vitellius ! »

- « Comment ? il arrive ? »

- « Je l’ai vu ! Avant trois heures, il est ici ! »

Les portières des corridors furent agitées comme par le vent. Une rumeur emplit le château, un vacarme de gens qui couraient, de meubles qu’on traînait, d’argenteries s’écroulant ; et, du haut des tours, des buccins sonnaient pour avertir les esclaves dispersés.

II

Les remparts étaient couverts de monde quand Vitellius entra dans la cour. Il s’appuyait sur le bras de son interprète, suivi d’une grande litière rouge ornée de panaches et de miroirs, ayant la toge, le laticlave, les brodequins d’un consul et des licteurs autour de sa personne.

Ils plantèrent contre la porte leurs douze faisceaux, des baguettes reliées par une courroie avec une hache dans le milieu. Alors, tous frémirent devant la majesté du peuple romain.

La litière, que huit hommes manoeuvraient, s’arrêta. Il en sortit un adolescent, le ventre gros, la face bourgeonnée, des perles le long des doigts. On lui offrit une coupe pleine de vin et d’aromates. Il la but, et en réclama une seconde.

Le Tétrarque était tombé aux genoux du Proconsul, chagrin, disait-il, de n’avoir pas connu plus tôt la faveur de sa présence. Autrement, il eût ordonné sur les routes tout ce qu’il fallait pour les Vitellius. Ils descendaient de la déesse Vitellia. Une voie, menant du Janicule à la mer, portait encore leur nom. Les questures, les consulats étaient innombrables dans la famille ; et quant à Lucius, maintenant son hôte, on devait le remercier comme vainqueur des Clites et père de ce jeune Aulus, qui semblait revenir dans son domaine, puisque l’Orient était la patrie des dieux. Ces hyperboles furent exprimées en latin. Vitellius les accepta impassiblement.

Il répondit que le grand Hérode suffisait à la gloire d’une nation. Les Athéniens lui avaient donné la surintendance des jeux Olympiques. Il avait bâti des temples en l’honneur d’Auguste, été patient, ingénieux, terrible, et fidèle toujours aux Césars.

Entre les colonnes à chapiteaux d’airain, on aperçut Hérodias qui s’avançait d’un air d’impératrice, au milieu de femmes et d’eunuques tenant sur des plateaux de vermeil des parfums allumés.

Le Proconsul fit trois pas à sa rencontre ; et l’ayant saluée d’une inclinaison de tête :

- « Quel bonheur ! » s’écria-t-elle, « que désormais Agrippa, l’ennemi de Tibère, fût dans l’impossibilité de nuire !… »

Il ignorait l’événement, elle lui parut dangereuse ; et comme Antipas jurait qu’il ferait tout pour l’Empereur, Vitellius ajouta : - « Même au détriment des autres. »

Il avait tiré des otages du roi des Parthes ; et l’Empereur n’y songeait plus ; car Antipas, présent à la conférence, pour se faire valoir, en avait tout de suite expédié la nouvelle. De là, une haine profonde, et les retards à fournir des secours.

Le Tétrarque balbutia. Mais Aulus dit en riant :

- « Calme-toi, je te protège ! »

Le Proconsul feignit de n’avoir pas entendu. La fortune du père dépendait de la souillure du fils, et cette fleur des fanges de Caprée lui procurait des bénéfices tellement considérables qu’il l’entourait d’égards, tout en se méfiant, parce qu’elle était vénéneuse.

Un tumulte s’éleva sous la porte. On introduisait une file de mules blanches, montées par des personnages en costume de prêtres. C’étaient des Sadducéens et des Pharisiens que la même ambition poussait à Machaerous, les premiers voulant obtenir la sacrificature, et les autres la conserver. Leurs visages étaient sombres, ceux des Pharisiens, surtout ennemis de Rome et du Tétrarque. Les pans de leur tunique les embarrassaient dans la cohue ; et leur tiare chancelait à leur front, par-dessus des bandelettes de parchemin, où des écritures étaient tracées.

Presque en même temps, arrivèrent des soldats de l’avant-garde. Ils avaient mis leurs boucliers dans des sacs, par précaution contre la poussière ; et derrière eux était Marcellus, lieutenant du Proconsul, avec des Publicains, serrant sous leurs aisselles des tablettes de bois.

Antipas nomma les principaux de son entourage :Tolmaï, Kanthera, Sehon, Ammonius d’Alexandrie, qui lui achetait de l’asphalte, Naâmann capitaine de ses vélites, Iaçim le Babylonien.

Vitellius avait remarqué Mannaëi.

- « Celui-là, qu’est-ce donc ? »

Le Tétrarque fit comprendre d’un geste que c’était le bourreau.

Puis il présenta les Sadducéens.

Jonathas, un petit homme libre d’allures et parlant grec, supplia le maître de les honorer d’une visite à Jérusalem. Il s’y rendrait probablement.

Eléazar, le nez crochu et la barbe longue, réclama pour les Pharisiens le manteau du grand prêtre détenu dans la tour Antonia par l’autorité civile.

Ensuite les Galiléens dénoncèrent Ponce-Pilate. A l’occasion d’un fou qui cherchait les vases d’or de David dans une caverne, près de Samarie, il avait tué des habitants ; et tous parlaient à la fois, Mannaëi plus violemment que les autres. Vitellius affirma que les criminels seraient punis.

Des vociférations éclatèrent en face d’un portique, où les soldats avaient suspendu leurs boucliers. Les housses étant défaites, on voyait sur les umbo la figure de César. C’était pour les Juifs une idolâtrie. Antipas les harangua, pendant que Vitellius, dans la colonnade, sur un siège élevé, s’étonnait de leur fureur. Tibère avait eu raison d’en exiler quatre cents en Sardaigne. Mais chez eux, ils étaient forts ; et il commanda de retirer les boucliers.

Alors, ils entourèrent le Proconsul, en implorant des réparations d’injustice, des privilèges, des aumônes. Les vêtements étaient déchirés, on s’écrasait ; et pour faire de la place, des esclaves avec des bâtons frappaient de droite et de gauche, Les plus voisins de la porte descendirent sur le sentier, d’autres le montaient ; ils refluèrent ; deux courants se croisaient dans cette masse d’hommes qui oscillait, comprimés par l’enceinte des murs.

Vitellius demanda pourquoi tant de monde. Antipas en dit la cause : le festin de son anniversaire ; et il montra plusieurs de ses gens qui, penchés sur les créneaux, halaient d’immenses corbeilles de viandes, de fruits, de légumes, des antilopes et des cigognes, de larges poissons couleur d’azur, des raisins, des pastèques, des grenades élevées en pyramides. Aulus n’y tint pas. Il se précipita vers les cuisines, emporté par cette goinfrerie qui devait surprendre l’Univers.

En passant près d’un caveau, il aperçut des marmites pareilles à des cuirasses. Vitellius vint les regarder et exigea qu’on lui ouvrît les chambres souterraines de la forteresse.

Elles étaient taillées dans le roc en hautes voûtes, avec des piliers de distance en distance. La première contenait de vieilles armures ; mais la seconde regorgeait de piques, et qui allongeaient toutes leurs pointes, émergeant d’un bouquet de plumes. La troisième semblait tapissée en nattes de roseaux, tant les flèches minces étaient perpendiculairement, les unes à côté des autres. Des lames de cimeterres couvraient les parois de la quatrième. Au milieu de la cinquième, des rangs de casques faisaient, avec leurs crêtes, comme un bataillon de serpents rouges. On ne voyait dans la sixième que des carquois ; dans la septième, que des cnémides ; dans la huitième, que des brassards ; dans les suivantes, des fourches, des grappins, des échelles, des cordages, jusqu’à des mâts pour les catapultes, jusqu’à des grelots pour le poitrail des dromadaires ! et comme la montagne allait en s’élargissant vers sa base, évidée à l’intérieur telle qu’une ruche d’abeilles, au-dessous de ces chambres, il y en avait de plus nombreuses, et d’encore plus profondes.

Vitellius, Phinées son interprète, et Sisenna le chef des Publicains, les parcouraient à la lumière des flambeaux, que portaient trois eunuques.

On distinguait dans l’ombre des choses hideuses inventées par les barbares : casse-tête garnis de clous, javelots empoisonnant les blessures, tenailles qui ressemblaient à des mâchoires de crocodiles ; enfin le Tétrarque possédait dans Machaerous des munitions de guerre pour quarante mille hommes.

Il les avait rassemblées en prévision d’une alliance de ses ennemis. Mais le Proconsul pouvait croire, ou dire, que c’était pour combattre les Romains, et il cherchait des explications.

Elles n’étaient pas à lui ; beaucoup servaient à se défendre des brigands ; d’ailleurs, il en fallait contre les Arabes ; ou bien tout cela avait appartenu à son père. Et, au lieu de marcher derrière le Proconsul, il allait devant, à pas rapides. Puis il se rangea le long du mur, qu’il masquait de sa toge, avec ses deux coudes écartés ; mais le haut d’une porte dépassait sa tête. Vitellius la remarqua, et voulut savoir ce qu’elle enfermait.

Le Babylonien pouvait seul l’ouvrir.

- « Appelle le Babylonien ! »

On l’attendit.

Son père était venu des bords de l’Euphrate s’offrir au grand Hérode avec cinq cents cavaliers, pour défendre les frontières orientales. Après le partage du royaume, Iaçim était demeuré chez Philippe, et maintenant servait Antipas.

Il se présenta, un arc sur l’épaule, un fouet à la main. Des cordons multicolores serraient étroitement ses jambes torses. Ses gros bras sortaient d’une tunique sans manches, et un bonnet de fourrure ombrageait sa mine, dont la barbe était frisée en anneaux.

D’abord il eut l’air de ne pas comprendre l’interprète. Mais Vitellius lança un coup d’oeil à Antipas, qui répéta tout de suite son commandement. Alors Iaçim appliqua ses deux mains contre la porte. Elle glissa dans le mur.

Un souffle d’air chaud s’exhala des ténèbres. Une allée descendait en tournant. Ils la prirent et arrivèrent au seuil d’une grotte, plus étendue que les autres souterrains.

Une arcade s’ouvrait au fond, sur le précipice, qui de ce côté-là défendait la citadelle. Un chèvrefeuille, se cramponnant à la voûte, laissait retomber ses fleurs en pleine lumière. A ras du sol, un filet d’eau murmurait.

Des chevaux blancs étaient là, une centaine peut-être, et qui mangeaient de l’orge sur une planche au niveau de leur bouche. Ils avaient tous la crinière peinte de bleu, les sabots dans des mitaines de sparterie, et les poils d’entre les oreilles bouffant sur le frontal comme une perruque. Avec leur queue très longue, ils se battaient mollement les jarrets. Le Proconsul en resta muet d’admiration.

C’étaient de merveilleuses bêtes, souples comme des serpents, légères comme des oiseaux. Elles partaient avec la flèche du cavalier, renversaient les hommes en les mordant au ventre, se tiraient de l’embarras des rochers, sautaient par-dessus des abîmes, et pendant tout un jour continuaient dans les plaines leur galop frénétique ; un mot les arrêtait. Dès que Iaçim entra, elles vinrent à lui, comme des moutons quand paraît le berger ; et, avançant leur encolure, elles le regardaient inquiètes avec leurs yeux d’enfant. Par habitude, il lança du fond de sa gorge un cri rauque qui les mit en gaieté ; et elles se cabraient, affamées d’espace, demandant à courir.

Antipas, de peur que Vitellius. les enlevât, les avait emprisonnées dans cet endroit, spécial pour les animaux, en cas de siège.

- « L’écurie est mauvaise », dit le Proconsul, « et tu risques de les perdre ! Fais l’inventaire, Sisenna ! »

Le Publicain retira une tablette de sa ceinture, compta les chevaux et les inscrivit.

Les agents des compagnies fiscales corrompaient les gouverneurs, pour piller les provinces. Celui-là flairait partout, avec sa mâchoire de fouine et ses paupières clignotantes.

Enfin, on remonta dans la cour.

Des rondelles de bronze au milieu des pavés, çà et là, couvraient les citernes. Il en observa une, plus grande que les autres, et qui n’avait pas sous les talons leur sonorité. Il les frappa toutes, alternativement, puis hurla, en piétinant :

- « Je l’ai ! je l’ai ! C’est ici, le trésor d’Hérode ! »

La recherche de ses trésors était une folie des Romains.

Ils n’existaient pas, jura le Tétrarque.

Cependant qu’y avait-il là-dessous ?

- « Rien ! un homme, un prisonnier. »

- « Montre-le ! » dit Vitellius.

Le Tétrarque n’obéit pas ; les Juifs auraient connu son secret. Sa répugnance à ouvrir la rondelle impatientait Vitellius.

- « Enfoncez-la ! » cria-t-il aux licteurs.

Mannaëi avait deviné ce qui les occupait. Il crut, en voyant une hache, qu’on allait décapiter Iaokanann ; et il arrêta le licteur au premier coup sur la plaque, insinua entre elle et les pavés une manière de crochet, puis roidissant ses longs bras maigres, la souleva doucement, elle s’abattit ; tous admirèrent la force de ce vieillard. Sous le couvercle doublé de bois, s’étendait une trappe de même dimension. D’un coup de poing, elle se replia en deux panneaux ; on vit alors un trou, une fosse énorme que contournait un escalier sans rampe ; - et ceux qui se penchèrent sur le bord aperçurent au fond quelque chose de vague et d’effrayant.

Un être humain était couché par terre, sous de longs cheveux se confondant avec les poils de bête qui garnissaient son dos. Il se leva. Son front touchait à une grille horizontalement scellée ; et ,de temps à autre il disparaissait dans les profondeurs de son antre.

Le soleil faisait briller la pointe des tiares, le pommeau des glaives, chauffait à outrance les dalles ; et des colombes, s’envolant des frises, tournoyaient au-dessus de la cour. C’était l’heure où Mannaëi, ordinairement, leur jetait du grain. Il se tenait accroupi devant le Tétrarque, qui était debout près de Vitellius. Les Galiléens, les prêtres, les soldats, formaient un cercle par-derrière, et tous se taisaient, dans l’angoisse de ce qui allait arriver.

Ce fut d’abord un grand soupir, poussé d’une voix caverneuse.

Hérodias l’entendit à l’autre bout du palais. Vaincue par une fascination, elle traversa la foule ; et elle écoutait, une main sur l’épaule de Mannaëi, le corps incliné.

La Voix s’éleva :

- « Malheur à vous, Pharisiens et Sadducéens, race de vipères, outres gonflées, cymbales retentissantes ! »

On avait reconnu Iaokanann. Son nom circulait. D’autres accoururent.

« Malheur à toi, ô Peuple ! et aux traîtres de Juda, aux ivrognes d’Ephraïm, à ceux qui habitent la vallée grasse, et que les vapeurs du vin font chanceler !

Qu’ils se dissipent comme l’eau qui s’écoule, comme la limace qui se fond en marchant, comme l’avorton d’une femme qui ne voit pas le soleil.

Il faudra, Moab, te réfugier dans les cyprès comme les passereaux, dans les cavernes comme les gerboises. Les portes des forteresses seront plus vite brisées que des écailles de noix, les murs crouleront, les villes brûleront ; et le fléau de l’Eternel ne s’arrêtera pas. Il retournera vos membres dans votre sang, comme de la laine dans la cuve d’un teinturier. Il vous pilera comme du grain. Il vous déchirera comme une herse neuve ; il répanda sur les montagnes tous les morceaux de votre chair. »

De quel conquérant parlait-il ? Etait-ce de Vitellius ? Les Romains seuls pouvaient produire cette extermination. Des plaintes s’échappaient. - « Assez ! assez ! qu’il finisse ! »

Il continua, plus haut :

- « Auprès du cadavre de leurs mères, les petits enfants se traîneront sur les cendres. On ira, la nuit, chercher son pain, à travers les décombres, au hasard des épées. Les chacals s’arracheront des ossements sur les places publiques, où le soir les vieillards causaient. Tes vierges, en avalant leurs pleurs, joueront de la cithare dans les festins de l’étranger, et tes fils les plus braves baisseront leur échine, écorchée par des fardeaux trop lourds ! »

Le peuple revoyait les jours de son exil, toutes les catastrophes de son histoire. C’étaient les paroles des anciens prophètes. Iakonann les envoyait, comme de grands coups, l’une après l’autre.

Mais la voix se fit douce, harmonieuse, chantante. Il annonçait un affranchissement, des splendeurs au ciel, le nouveau-né un bras dans la caverne du dragon, l’or à la place de l’argile, le désert s’épanouissant comme une rose. - « Ce qui maintenant vaut soixante kiccars ne coûtera pas une obole. Des fontaines de lait jailliront des rochers ; on s’endormira dans les pressoirs le ventre plein ! Quand viendras-tu, toi que j’espère ? D’avance, tous les peuples s’agenouillent, et ta domination sera éternelle, Fils de David »

Le Tétrarque se rejeta en arrière, l’existence d’un fils de David l’outrageant comme une menace.

Iaokonann l’invectiva pour sa royauté.

- « Il n’y a pas d’autre roi que l’Eternel ! » et pour ses jardins, pour ses statues, pour ses théâtres, pour ses meubles d’ivoire, comme l’impie Achab !

Antipas brisa la cordelette du cachet suspendu à sa poitrine et le lança dans la fosse en lui commandant de se taire.

La voix répondit,

- « Je crierai comme un ours, comme une âne sauvage, comme une femme qui enfante !

« Le châtiment est déjà dans ton inceste. Dieu t’afflige de la stérilité du mulet ! »

Et des rires s’élevèrent, pareils au clapotement des flots.

Vitellius s’obstinait à rester. L’interprète, d’un ton impassible, redisait, dans la langue des Romains, toutes les injures que Iaokanann rugissait dans la sienne. Le Tétrarque et Hérodias étaient forcés de les subir deux fois. Il haletait, pendant qu’elle observait béante, le fond du puits.

L’homme effroyable se renversa la tête ; et empoignant les barreaux, y colla son visage qui avait l’air d’une broussaille, où étincelaient deux charbons.

- « Ah ! c’est toi, Iézabel !

« Tu as pris son coeur avec le craquement de ta chaussure. Tu hennissais comme une cavale. Tu as dressé ta couche sur les monts, pour accomplir tes sacrifices !

Le Seigneur arrachera tes pendants d’oreilles, tes robes de pourpre, tes voiles de lin, les anneaux de tes bras, les bagues de tes pieds, et les petits croissants d’or qui tremblent sur ton front, tes miroirs d’argent, tes éventails en plumes d’autruche, les patins de nacre qui haussent ta taille, l’orgueil de tes diamants, les senteurs de tes cheveux, la peinture de tes ongles, tous les artifices de ta mollesse ; et les cailloux manqueront pour lapider l’adultère ! »

Elle chercha du regard une défense autour d’elle. Les Pharisiens baissaient hypocritement leurs yeux. Les Sadducéens tournaient la tête, craignant d’offenser le Proconsul. Antipas paraissait mourir.

La voix grossissait, se développait, roulait avec des déchirements de tonnerre, et, l’écho dans la montagne la répétant, elle foudroyait Machaerous d’éclats multipliés.

- « Etale-toi dans la poussière, fille de Babylone ! Fais moudre la farine ! Ote ta ceinture, détache ton soulier, trousse-toi, passe les fleuves ! ta honte sera découverte, ton opprobre sera vu ! tes sanglots te briseront les dents ! L’Eternel exècre la puanteur de tes crimes ! Maudite, maudite ! Crève comme une chienne. »

La trappe se ferma, le couvercle se rabattit. Mannaëi voulait étrangler Iaokanann.

Hérodias disparut. Les Pharisiens étaient scandalisés. Antipas au milieu d’eux, se justifiait.

- « Sans doute », reprit Eléazar, « il faut épouser la femme de son frère, mais Hérodias n’était pas veuve, et de plus, elle avait un enfant, ce qui constituait l’abomination. »

- « Erreur ! erreur ! » objecta le Sadducéen Jonathas. « La loi condamne ces mariages, sans les proscrire absolument. »

- « N’importe ! On est pour moi bien injuste ! » disait Antipas, « car, enfin, Absalon a couché avec les femmes de son père, Juda avec sa bru, Ammon avec sa soeur, Lot avec ses filles. »

Aulus, qui venait de dormir, reparut à ce moment-là. Quand il fut instruit de l’affaire, il approuva le Tétrarque. On ne devait point se gêner pour de pareilles sottises ; et il riait beaucoup du blâme des prêtres, et de la fureur de Iaokanann.

Hérodias, au milieu du perron, se retourna vers lui.

- « Tu as tort, mon Maître ! Il ordonne au peuple de refuser l’impôt. »

- « Est-ce vrai ? » demanda tout de suite, le Publicain.

Les réponses furent généralement affirmatives. Le Tétrarque les renforçait.

Vitellius songea que le prisonnier pouvait s’enfuir ; et comme la conduite d’Antipas lui semblait douteuse, il établit des sentinelles aux portes, le long des murs et dans la cour.

Ensuite, il alla vers son appartement. Les députations des prêtres l’accompagnèrent.

Sans aborder la question de la sacrificature, chacune émettait ses griefs.

Tous l’obsédaient. Il les congédia.

Jonathas le quittait, quand il aperçut dans un créneau Antipas causant avec un homme à longs cheveux et en robe blanche, un Essénien ; et il regretta de l’avoir soutenu.

Une réflexion avait consolé le Tétrarque. Iaokanann ne dépendait plus de lui ; les Romains s’en chargeaient. Quel soulagement ! Phanuel se promenait alors sur le chemin de ronde.

Il l’appela et, désignant les soldats :

- « Ils sont les plus forts ! je ne peux le délivrer ; ce n’est pas ma faute ! »

La cour était vide. Les esclaves se reposaient. Sur la rougeur du ciel qui enflammait l’horizon, les moindres objets perpendiculaires se détachaient en noir. Antipas distingua les salines à l’autre bout de la mer Morte, et ne voyait plus les tentes des Arabes. Sans doute ils étaient partis ? La lune se levait ; un apaisement descendait dans son coeur.

Phanuel, accablé, restait le menton sur la poitrine. Enfin, il révéla ce qu’il avait à dire.

Depuis le commencement du mois, il étudiait le ciel avant l’aube, la constellation de Persée se trouvant au zénith. Agalah se montrait à peine, Algol brillait moins, Mira-Coeti avait disparu ; d’où il augurait la mort d’un homme considérable, cette nuit même, dans Machaerous.

Lequel ? Vitellius était trop bien entouré, On n’exécuterait pas Iaokanann. « C’est donc moi ! » pensa le Têtrarque.

Peut-être que les Arabes allaient revenir ? Le Proconsul découvrirait ses relations avec les Parthes ! Des sicaires de Jérusalem escortaient les prêtres ; ils avaient sous leurs vêtements des poignards, et le Tétrarque ne doutait pas de la science de Phanuel.

Il eut l’idée de recourir à Hérodias. Il la haïssait pourtant, mais elle lui donnerait du courage ; et tous les liens n’étaient pas rompus de l’ensorcellement qu’il avait autrefois subi.

Quand il entra dans sa chambre, du cinnamome fumait sur une vasque de porphyre ; et des poudres, des onguents, des étoffes pareilles à des nuages, des broderies plus légères que des plumes, étaient dispersées.

Il ne dit pas la prédiction de Phanuel, ni sa peur des Juifs et des Arabes ; elle l’eût accusé d’être lâche. Il parla seulement des Romains ; Vitellius ne lui avait rien confié de ses projets militaires. Il le supposait ami de Caïus, que fréquentait Agrippa ; et il serait envoyé en exil, ou peut-être on l’égorgerait.

Hérodias, avec une indulgence dédaigneuse, tâcha de le rassurer. Enfin, elle tira d’un petit coffre une médaille bizarre, ornée du profil de Tibère. Cela suffisait à faire pâlir les licteurs et fondre les accusations.

Antipas, ému de reconnaissance, lui demanda comment elle l’avait.

- « On me l’a donnée », reprit-elle.

Sous une portière en face, un bras nu s’avança. Un bras jeune, charmant et comme tourné dans l’ivoire par Polyclète. D’une façon un peu gauche et cependant gracieuse, il ramait dans l’air pour saisir une tunique, oubliée sur une escabelle, près de la muraille.

Une vieille femme la passa doucement, en écartant le rideau.

Le Tétrarque eut un souvenir qu’il ne pouvait préciser.

- « Cette esclave est-elle à toi ? »

- « Que t’importe ! » répondit Hérodias.

III

Les convives emplissaient la salle du festin.

Elle avait trois nefs, comme une basilique, et que séparaient des colonnes en bois d’algumim, avec des chapiteaux de bronze couverts de sculptures. Deux galeries à claire-voie s’appuyaient dessus ; et une troisième en filigrane d’or se bombait au fond, vis-à-vis d’un cintre énorme, qui s’ouvrait à l’autre bout.

Des candélabres, brûlant sur les tables alignées dans toute la longueur du vaisseau, faisaient des buissons de feux, entre les coupes de terre peinte et les plats de cuivre, les cubes de neige, les monceaux de raisin ; mais ces clartés rouges se perdaient progressivement, à cause de la hauteur du plafond, et des points lumineux brillaient, comme des étoiles, la nuit, à travers des branches. Par l’ouverture de la grande baie, on apercevait des flambeaux sur les terrasses des maisons ; car Antipas fêtait ses amis, son peuple, et tous ceux qui s’étaient présentés.

Des esclaves, alertes comme des chiens et les orteils dans des sandales de feutre, circulaient, en portant des plateaux.

La table proconsulaire occupait, sous la tribune dorée, une estrade en planches de sycomore. Des tapis de Babylone l’enfermaient dans une espèce de pavillon.

Trois lits d’ivoire, un en face et deux sur les flancs, contenaient Vitellius, son fils et Antipas. Le Proconsul étant près de la porte, à gauche, Aulus à droite, le Tétrarque au milieu.

Il avait un lourd manteau noir, dont la trame disparaissait sous des applications de couleur, du fard aux pommettes, la barbe en éventail, et de la poudre d’azur dans ses cheveux serrés par un diadème de pierreries. Vitellius gardait son baudrier de pourpre, qui descendait en diagonale sur une toge de lin. Aulus s’était fait nouer dans le dos les manches de sa robe en soie violette, lamée d’argent. Les boudins de sa chevelure formaient des étages, et un collier de saphirs étincelait à sa poitrine, grasse et blanche comme celle d’une femme. Près de lui, sur une natte et jambes croisées, se tenait un enfant très beau, qui souriait toujours. Il l’avait vu dans les cuisines ne pouvait plus s’en passer, et, ayant peine à retenir son nom chaldéen, l’appelait simplement : « l’Asiatique ». De temps à autre, il s’étalait sur le triclinium. Alors, ses pieds nus dominaient l’assemblée.

De ce côté-là, il y avait les prêtres et les officiers d’Antipas, des habitants de Jérusalem, les principaux des villes grecques ; et, sous le Proconsul : Marcellus avec les publicains, des amis du Tétrarque, les personnages de Kana, Ptolémaide, Jéricho ; puis, pêle-mêle : des montagnards du Liban, et les vieux soldats d’Hérode ; douze Thraces, un Gaulois, deux Germains, des chasseurs de gazelle, des pâtres de l’Idumée, le sultan de Palmyre, des marins d’Eziongaber. Chacun avait devant soi une galette de pâte molle, pour s’essuyer les doigts ; et les bras, s’allongeant comme des cous de vautour, prenaient des olives, des pistaches, des amandes. Toutes les figures étaient joyeuses, sous des couronnes de fleurs.

Les Pharisiens les avaient repoussées ces comme indécence romaine. Ils frissonnèrent quand on les aspergea de galbanum et d’encens, composition réservée aux usages du Temple.

Aulus en frotta son aisselle ; et Antipas lui en promit tout un chargement avec trois couffes de ce véritable baume, qui avait fait convoiter la Palestine à Cléopâtre.

Un capitaine de sa garnison de Tibériade, survenu tout à l’heure, s’était placé derrière lui, pour l’entretenir d’événements extraordinaires. Mais son attention était partagée entre le Proconsul et ce qu’on disait aux tables voisines.

On y causait de Iaokanann et des gens de son espèce. Simon de Gittoï lavait les péchés avec du feu. Un certain Jésus…

- « Le pire de tous ! » s’écria Eléazar. « Quel infâme bateleur ! »

Derrière le Tétrarque, un homme se leva, pâle comme la bordure de sa chlamyde. Il descendit l’estrade, et interpellant les Pharisiens :

- « Mensonge ! Jésus fait des miracles ! »

Antipas désirait en voir.

- « Tu aurais dû l’amener ! Renseigne-nous ! »

Alors, il conta que lui, Jacob, ayant une fille malade, s’était rendu à Capharnaüm, pour supplier le Maître de vouloir la guérit. Le Maître avait répondu : « Retourne chez toi, elle est guérie ! » Et il l’avait trouvée sur le seuil, étant sortie de sa couche quand le gnomon du palais marquait la troisième heure, l’instant même où il abordait Jésus.

Certainement, objectèrent les Pharisiens, il existait des pratiques, des herbes puissantes. Ici même, à Machaerous, quelquefois on trouvait le baaras, qui rend invulnérable ; mais guérir sans voir ni toucher était une chose impossible, à moins que Jésus n’employât les démons.

Et les amis d’Antipas, les principaux de la Galilée, reprirent en hochant la tête :

- « Les démons, évidemment. »

Jacob, debout entre leur table et celle des prêtres, se taisait d’une manière hautaine et douce.

Ils le sommaient de parler : - « Justifie son pouvoir ! »

Il courba les épaules, et à voix basse, lentement, comme effrayé de lui-même :

- « Vous ne savez donc pas que c’est le Messie ! »

Tous les prêtres se regardèrent ; et Vitellius demanda l’explication du mot. Son interprète fut une minute avant de répondre

Ils appelaient ainsi un libérateur qui leur apporterait la jouissance de tous les biens et la domination de tous les peuples. Quelques-uns même soutenaient qu’il fallait compter sur deux. Le premier serait vaincu par Gog et Magog, des démons du Nord ; mais l’autre exterminerait le Prince du Mal ; et, depuis des siècles, ils l’attendaient à chaque minute.

Les Prêtres s’étant concertés, Eléazar prit la parole.

D’abord le Messie serait enfant de David, et non d’un charpentier ; il confirmerait la Loi. Ce Nazaréen l’attaquait ; et, argument plus fort il devait être précédé de la venue d’Elie.

Jacob répliqua :

- « Mais il est venu, Elie ! »

- « Elie ! Elie ! » répéta la foule, jusqu’à l’autre bout de la salle.

Tous, par l’imagination, apercevaient un vieillard sous un vol de corbeaux , la foudre allumant un autel, des pontifes idolâtres jetés aux torrents ; et les femmes, dans les tribunes, songeaient à la veuve de Sarepta.

Jacob s’épuisait à redire qu’il le connaissait ! Il l’avait vu ! et le peuple aussi !

- « Son nom ? »

Alors il cria de toutes ses forces :

- « Iaokanann ! »

Antipas se renversa comme frappé en pleine poitrine. Les Sadducéens avaient bondi sur Jacob. Eléazar pérorait pour se faire écouter.

Quand le silence fut établi, il drapa son manteau, et comme un juge posa des questions.

- « Puisque le prophète est mort… »

Des murmures l’interrompirent. On croyait Elie disparu seulement.

Il s’emporta contre la foule, et, continuant son enquête :

- « Tu penses qu’il est ressuscité ? »

- « Pourquoi pas ? » dit Jacob.

Les Sadducéens haussèrent les épaules et Jonathas ; écarquillant ses petits yeux, s’efforçait de rire comme un bouffon. Rien de plus sot que la prétention du corps à la vie éternelle ; et il déclama, pour le Proconsul, ce vers d’un poète contemporain :

Nec crescit, nec post mortem durare videtur.

Mais Aulus était penché au bord du triclinium, le front en sueur, le visage vert, les poings sur l’estomac.

Les Sadducéens feignirent un grand émoi ; - le lendemain, la sacrificature leur fut rendue ; - et Antipas étalait du désespoir ; Vitellius demeurait impassible. Ses angoisses étaient pourtant violentes ; avec son fils il perdait sa fortune.

Aulus n’avait pas fini de se faire vomir, qu’il voulut remanger.

- « Qu’on me donne de la râpure de marbre, du schiste de Naxos, de l’eau de mer, n’importe quoi ! Si je prenais un bain ? »

Il croqua de la neige, puis, ayant balancé entre une terrine de Commagène et des merles roses, se décida pour des courges au miel. L’Asiatique le contemplait, cette faculté d’engloutissement dénotant un être prodigieux et d’une race supérieure.

On servit des rognons de taureau, des loirs, des rossignols, des hachis dans des feuilles de pampre ; et les prêtres discutaient sur la Résurrection. Ammonius, élève de Philon le Platonicien, les jugeait stupides, et le disait à des Grecs qui se moquaient des oracles. Marcellus et Jacob s’étaient joints. Le premier narrait au second le bonheur qu’il avait ressenti sous le baptême de Mithra, et Jacob l’engageait à suivre Jésus. Les vins de palme et de tamaris, ceux de Safet et de Byblos, coulaient des amphores dans les cratères, des cratères dans les coupes, des coupes dans les gosiers ; on bavardait, les coeurs s’épanchaient. Iaçim, bien que juif ne cachait plus son adoration des planètes. Un marchand d’Aphaka ébahissait des Nomades, en détaillant les merveilles du temple d’Hiérapolis, et ils demandaient combien coûterait le pèlerinage. D’autres tenaient à leur religion natale. Un Germain presque aveugle chantait un hymne célébrant ce promontoire de la Scandinavie, où les dieux apparaissent avec les rayons de leurs figures ; et des gens de Sichem ne mangèrent pas de tourterelles, par déférence pour la colombe Azima.

Plusieurs causaient debout, au milieu de la salle ; et la vapeur des haleines avec les fumées des candélabres faisait un brouillard dans l’air. Phanuel passa le long des murs. Il venait encore d’étudier le firmament, mais n’avançait pas jusqu’au Tétrarque, redoutant les taches d’huile qui, pour les Esséniens, étaient une grande souillure.

Des coups retentirent contre la porte du château.

On savait maintenant que Iaokanann s’y trouvait détenu. Des hommes avec des torches grimpaient le sentier ; une masse noire fourmillait dans le ravin ; et ils hurlaient de temps à autre : - « Iaokanann ! Iaokanann ! »

- « Il dérange tout ! » dit Jonathas.

- « On n’aura plus d’argent, s’il continue ! » ajoutèrent les Pharisiens.

Et des récriminations partaient :

- « Protège-nous ! »

- « Qu’on en finisse ! »

- « Tu abandonnes la religion ! »

- « Impie comme les Hérode ! »

- « Moins que vous ! » répliqua Antipas. « C’est mon père qui a édifié votre temple ! »

Alors les Pharisiens, les fils des proscrits, les partisans des Matathias, accusèrent le Tétrarque des crimes de sa famille.

Ils avaient des crânes pointus, la barbe hérissée, des mains faibles et méchantes, ou la face camuse, de gros yeux ronds, l’air de bouledogues. Une douzaine, scribes et valets des prêtres, nourris par le rebut des holocaustes, s’élancèrent jusqu’au bas de l’estrade ; et avec des couteaux ils menaçaient Antipas, qui les haranguait pendant que les Sadducéens le défendaient mollement. Il aperçut Mannaëi, et lui fit signe de s’en aller, Vitellius indiquant par sa contenance que ces choses ne le regardaient pas.

Les Pharisiens, restés sur leur triclinium, se mirent dans une fureur démoniaque. Ils brisèrent les plats devant eux. On leur avait servi le ragoût chéri de Mécène : de l’âne sauvage, une viande immonde.

Aulus les railla à propos de la tête d’âne, qu’ils honoraient, disait-on, et débita d’autres sarcasmes sur leur antipathie du pourceau. C’était sans doute parce que cette grosse bête avait tué leur Bacchus ; et ils aimaient trop le vin, puisqu’on avait découvert dans le Temple une vigne d’or.

Les prêtres ne comprenaient pas ses paroles. Phinées, Galiléen d’origine, refusa de les traduire. Alors sa colère fut démesurée, d’autant plus que l’Asiatique, pris de peur, avait disparu ; et le repas lui déplaisait, les mets étant vulgaires point déguisés suffisamment ! Il se calma, en voyant des queues de brebis syriennes, qui sont des paquets de graisse.

Le caractère des Juifs semblait hideux à Vitellius. Leur dieu pouvait bien être Moloch, dont il avait rencontré des autels sur la route ; et les sacrifices d’enfants lui revinrent à l’esprit, avec l’histoire de l’homme qu’ils engraissaient mystérieusement. Son coeur de Latin était soulevé de dégoût par leur intolérance, leur rage iconoclaste, leur achoppement de brute. Le Proconsul voulait partir. Aulus s’y refusa.

La robe abaissée jusqu’aux hanches, il gisait derrière un monceau de victuailles, trop repu pour en prendre, mais s’obstinant à ne point les quitter.

L’exaltation du peuple grandit. Ils s’abandonnèrent à des projets d’indépendance. On rappelait la gloire d’Israël. Tous les conquérants avaient été châtiés : Antigone, Crassus, Varus…

- « Misérables ! » dit le Proconsul ; car il entendait le syriaque. Son interprète ne servait qu’à lui donner du loisir pour répondre.

Antipas, bien vite, tira la médaille de l’Empereur, et, l’observant avec tremblement il la présentait du côté de l’image.

Les panneaux de la tribune d’or se déployèrent tout à coup ; et à la splendeur des cierges, entre ses esclaves et des festons d’anémones, Hérodias apparut, - coiffée d’une mitre assyrienne qu’une mentonnière attachait à son front ; ses cheveux en spirales s’épandaient sur un péplos d’écarlate, fendu dans la longueur des manches. Deux monstres en pierre, pareils à ceux du trésor des Atrides se dressant contre la porte, elle ressemblait à Cybèle accotée de ses lions ; et du haut de la balustrade qui dominait Antipas, avec une patère à la main, elle cria :

- « Longue vie à César ! »

Cet hommage fut répété par Vitellius, Antipas et les prêtres.

Mais il arriva du fond de la salle un bourdonnement de surprise et d’admiration. Une jeune fille venait d’entrer.

Sous un voile bleuâtre lui cachant la poitrine et la tête, on distinguait les arcs de ses yeux, les calcédoines de ses oreilles, la blancheur de sa peau. Un carré de soie gorge-de-pigeon, en couvrant les épaules, tenait aux reins par une ceinture d’orfèvrerie. Ses caleçons noirs étaient semés de mandragores, et d’une manière indolente elle faisait claquer de petites pantoufles en duvet de colibri.

Sur le haut de l’estrade, elle retira son voile. C’était Hérodias, comme autrefois dans sa jeunesse. Puis elle se mit à danser.

Ses pieds passaient l’un devant l’autre, au rythme de la flûte et d’une paire de crotales. Ses bras arrondis appelaient quelqu’un, qui s’enfuyait toujours. Elle le poursuivait, plus légère qu’un papillon, comme une Psyché curieuse, comme une âme vagabonde et semblait prête à s’envoler.

Les sons funèbres de la gingras remplacèrent les crotales. L’accablement avait suivi l’espoir. Ses attitudes exprimaient des soupirs, et toute sa personne une telle langueur qu’on ne savait pas si elle pleurait un dieu, ou se mourait dans sa caresse. Les paupières entre-closes, elle se tordait la taille, balançait son ventre avec des ondulations de houle, faisait trembler ses deux seins, et son visage demeurait immobile, et ses pieds n’arrêtaient pas.

Vitellius la compara à Mnester, le pantomime. Aulus vomissait encore. Le Tétrarque se perdait dans un rêve, et ne songeait plus à Hérodias. Il crut la voir près des Sadducéens. La vision s’éloigna.

Ce n’était pas une vision. Elle avait fait instruire, loin de Machaerous, Salomé sa fille, que le Tétrarque aimerait ; et l’idée était bonne. Elle en était sûre, maintenant.

Puis ce fut l’emportement de l’amour qui veut être assouvi. Elle dansa comme les prêtresses des Indes, comme les Nubiennes des cataractes, comme les Bacchantes de Lydie. Elle se renversait de tous les côtés, pareille à une fleur que la tempête agite. Les brillants de ses oreilles sautaient, l’étoffe de son dos chatoyait ; de ses bras, de ses pieds, de ses vêtements jaillissaient d’invisibles étincelles qui enflammaient les hommes. Une harpe chanta ; la multitude y répondit par des acclamations. Sans fléchir ses genoux en écartant les jambes, elle se courba si bien que son menton frôlait le plancher ; et les nomades habitués à l’abstinence, les soldats de Rome experts en débauches, les avares publicains, les vieux prêtres aigris par les disputes, tous, dilatant leurs narines, palpitaient de convoitise.

Ensuite elle tourna autour de la table d’Antipas, frénétiquement, comme le rhombe des sorcières ; et d’une voix que des sanglots de volupté entrecoupaient, il lui disait - « Viens ! viens ! » - Elle tournait toujours ; les tympanons sonnaient à éclater, la foule hurlait. Mais le Tétrarque criait plus fort « Viens ! viens ! Tu auras Capharnaüm ! la plaine de Tibérias ! mes citadelles ! la moitié de mon royaume ! »

Elle se jeta sur les mains, les talons en l’air, parcourut ainsi l’estrade comme un grand scarabée ; et s’arrêta brusquement.

Sa nuque et ses vertèbres faisaient un angle droit. Les fourreaux de couleur qui enveloppaient ses jambes, lui passant par-dessus l’épaule, comme des arcs-en-ciel, accompagnaient sa figure, à une coudée du sol. Ses lèvres étaient peintes, ses sourcils très noirs, ses yeux presque terribles, et des gouttelettes à son front semblaient une vapeur sur du marbre blanc.

Elle ne parlait pas. Ils se regardaient.

Un claquement de doigts se fit dans la tribune. Elle y monta, reparut ; et, en zézayant un peu, prononça ces mots, d’un air enfantin.

- « Je veux que tu me donnes dans un plat… la tête… » Elle avait oublié le nom, mais reprit en souriant : « La tête de Iaokanann ! »

Le Tétrarque s’affaissa sur lui-même, écrasé.

Il était contraint par sa parole, et le peuple attendait. Mais la mort qu’on lui avait prédite, en s’appliquant à un autre, peut-être détournerait la sienne ? Si Iaokanann était véritablement Elie, il pourrait s’y soustraire ; s’il ne l’était pas, le meurtre n’avait plus d’importance.

Mannaëi était à ses côtés, et comprit son intention.

Vitelius le rappela pour lui confier le mot d’ordre des sentinelles gardant la fosse.

Ce fut un soulagement. Dans une minute, tout serait fini !

Cependant, Mannaëi n’était guère prompt en besogne.

Il rentra, mais bouleversé.

Depuis quarante ans il exerçait la fonction de bourreau. C’était lui qui avait noyé Aristobule, étranglé Alexandre, brûlé vif Matathias, décapité Zosime, Pappus, Joseph et Antipater, et il n’osait tuer Iaokanann ! Ses dents claquaient, tout son corps tremblait.

Il avait aperçu devant la fosse le Grand Ange des Samaritains, tout couvert d’yeux et brandissant un immense glaive, rouge et dentelé comme une flamme. Deux soldats amenés en témoignage pouvaient le dire.

Ils n’avaient rien vu, sauf un capitaine juif, qui s’était précipité sur eux et qui n’existait plus.

La fureur d’Hérodias dégorgea en un torrent d’injures populacières et sanglantes. Elle se cassa les ongles au grillage de la tribune, et les deux lions sculptés semblaient mordre ses épaules et rugir comme elle.

Antipas l’imita, les prêtres, les soldats, les Pharisiens, tous réclamant une vengeance, et les autres, indignés qu’on retardât leur plaisir.

Mannaéi sortit, en se cachant la face.

Les convives trouvèrent le temps encore plus long que la première fois. On s’ennuyait.

Tout à coup, un bruit de pas se répercuta dans les couloirs. Le malaise devenait intolérable.

La tête entra ; - et Mannaëi la tenait par les cheveux, au bout de son bras, fier des applaudissements.

Quand il l’eut mise sur un plat, il l’offrit à Salomé.

Elle monta lestement dans la tribune : plusieurs minutes après, la tête fut rapportée par cette vieille femme que le Tétrarque avait distinguée le matin sur la plate-forme d’une maison, et tantôt dans la chambre d’Hérodias.

Il se reculait pour ne pas la voir. Vitellius y jeta un regard indifférent.

Mannaëi descendit l’estrade, et l’exhiba aux capitaines romains, puis à tous ceux qui mangeaient de ce côté.

Ils l’examinèrent.

La lame aiguë de l’instrument, glissant du haut en bas, avait entamé la mâchoire. Une convulsion tirait les coins de la bouche. Du sang, caillé déjà, parsemait la barbe. Les paupières closes étaient blêmes comme des coquilles ; et des candélabres à l’entour envoyaient des rayons.

Elle arriva à la table des prêtres. Un Pharisien la retourna curieusement ; et Mannaëi, l’ayant remise d’aplomb, la posa devant Aulus, qui en fut réveillé. Par l’ouverture de leurs cils, les prunelles mortes et les prunelles éteintes semblaient se dire quelque chose.

Ensuite Mannaëi la présenta à Antipas. Dses pleurs coulèrent sur les joues du Tétrarque.

Les flambeaux s’éteignaient. Les convives partirent ; et il ne resta plus dans la salle qu’Antipas, les mains contre ses tempes, et regardant toujours la tête coupée, tandis que Phanuel, debout au milieu de la grande nef, murmurait des prières, les bras étendus.

A l’instant où se levait le Soleil, deux hommes, expédiés autrefois par Iaokanann, survinrent, avec la réponse si longtemps espérée.

Ils la confièrent à Phanuel, qui en eut un ravissement.

Puis il leur montra l’objet lugubre, sur le plateau, entre les débris du festin. Un des hommes lui dit :

- « Console-toi ! il est descendu chez les morts annoncer le Christ ! »

L’Essénien comprenait maintenant ces paroles : « Pour qu’il croisse, il faut que je diminue.»

Et tous les trois, ayant pris la tête de Iaokanann, s’en allèrent du côté de la Galilée.

Comme elle était très lourde, ils la portaient alternativement.

Mémoires d’un fou, Gustave Flaubert

Sunday, December 24th, 2006

À toi, mon cher Alfred, ces pages sont dédiées et données.

Elles renferment une âme tout entière. - Est-ce la mienne ? Est-ce celle d’un autre ? J’avais d’abord voulu faire un roman intime où le scepticisme serait poussé jusqu’aux dernières bornes du désespoir, mais, peu à peu, en écrivant, l’impression personnelle perça à travers la fable, l’âme remua la plume et l’écrasa.

J’aime donc mieux laisser cela dans le mystère des conjectures. Pour toi, tu n’en feras pas.

Seulement, tu croiras peut-être en bien des endroits que l’expression est forcée et le tableau assombri à plaisir. Rappelle-toi que c’est un fou qui a écrit ces pages, et, si le mot paraît souvent surpasser le sentiment qu’il exprime, c’est que, ailleurs, il a fléchi sous le poids du coeur.

Adieu, pense à moi et pour moi.

I

Pourquoi écrire ces pages ? - À quoi sont-elles bonnes ? - Qu’en sais-je moi-même ? Cela est assez sot à mon gré d’aller demander aux hommes le motif de leurs actions et de leurs écrits. - Savez-vous vous-même pourquoi vous avez ouvert les misérables feuilles que la main d’un fou va tracer ?

Un fou, cela fait horreur. Qu’êtes-vous, vous, lecteur ? Dans quelle catégorie te ranges-tu ? dans celle des sots ou celle des fous ? - Si l’on te donnait à choisir, ta vanité préférerait encore la dernière condition. Oui, encore une fois, à quoi est-il bon, je le demande en vérité, un livre qui n’est ni instructif, ni amusant, ni chimique, ni philosophique, ni agricultural, ni élégiaque, un livre qui ne donne aucune recette ni pour les moutons ni pour les puces, qui ne parle ni des chemins de fer, ni de la Bourse, ni des replis intimes du coeur humain, ni des habits Moyen Âge, ni de Dieu, ni du diable, mais qui parle d’un fou, c’est-à-dire le monde, ce grand idiot, qui tourne depuis tant de siècles dans l’espace sans faire un pas, et qui hurle, et qui bave, et qui se déchire lui-même ?

Je ne sais pas plus que vous ce que vous allez lire car ce n’est point un roman ni un drame avec un plan fixe, ou une seule idée préméditée, avec des jalons pour faire serpenter la pensée dans des allées tirées au cordeau.

Seulement, je vais mettre sur le papier tout ce qui me viendra à la tête, mes idées avec mes souvenirs, mes impressions, mes rêves, mes caprices, tout ce qui passe dans la pensée et dans l’âme, - du rire et des pleurs, du blanc et du noir, des sanglots partis d’abord du coeur et étalés comme de la pâte dans des périodes sonores, - et des larmes délayées dans des métaphores romantiques. Il me pèse cependant à penser que je vais écraser le bec à un paquet de plumes, que je vais user une bouteille d’encre, que je vais ennuyer le lecteur et m’ennuyer moi-même ; j’ai tellement pris l’habitude du rire et du scepticisme qu’on y trouvera, depuis le commencement jusqu’à la fin, une plaisanterie perpétuelle, et les gens qui aiment à rire pourront à la fin rire de l’auteur et d’eux-mêmes.

On y verra comment il y faut croire au plan de l’univers, aux devoirs moraux de l’homme, à la vertu et à la philanthropie, mot que j’ai envie de faire inscrire sur mes bottes, quand j’en aurai, afin que tout le monde le lise et l’apprenne par coeur, même les vues les plus basses, les corps les plus petits, les plus rampants, les plus près du ruisseau.

On aurait tort de voir dans ceci autre chose que les récréations d’un pauvre fou. Un fou ! Et vous, lecteur, vous venez peut-être de vous marier ou de payer vos dettes ?

II

Je vais donc écrire l’histoire de ma vie. - Quelle vie ! Mais ai-je vécu ? Je suis jeune, j’ai le visage sans ride et le coeur sans passion. - Oh ! comme elle fut calme, connue elle paraît douce et heureuse, tranquille et pure. Oh ! oui, paisible et silencieuse comme un tombeau dont l’âme serait le cadavre.

À peine ai-je vécu : je n’ai point connu le monde, - c’est-à-dire je n’ai point de maîtresses, de flatteurs, de domestiques, d’équipages, - je ne suis pas entré (comme on dit) dans la société, car elle m’a paru toujours fausse et sonore, et couverte de clinquant, ennuyeuse et guindée.

Or, ma vie, ce ne sont pas des faits; ma vie, c’est ma pensée.

Quelle est donc cette pensée qui m’amène maintenant, à l’âge où tout le monde sourit, se trouve heureux, où l’on se marie, où l’on aime ; à l’âge où tant d’autres s’enivrent de toutes les amours et de toutes les gloires, alors que tant de lumières brillent et que les verres sont remplis au festin, à me trouver seul et nu, froid à toute inspiration, à toute poésie, me sentant mourir et riant cruellement de ma lente agonie, comme cet épicurien qui se fit ouvrir les veines, se baigna dans un bain parfumé et mourut en riant, comme un homme qui sort ivre d’une orgie qui l’a fatigué ?

Ô comme elle fut longue cette pensée ; comme une hydre, elle me dévora sous toutes ses faces. Pensée de deuil et d’amertume, pensée de bouffon qui pleure, pensée de philosophe qui médite…

Oh ! oui ! combien d’heures se sont écoulées dans ma vie, longues et monotones, à penser, à douter ! Combien de journées d’hiver, la tête baissée devant mes tisons blanchis aux pâles reflets du soleil couchant; combien de soirées d’été, par les champs, au crépuscule, à regarder les nuages s’enfuir et se déployer, les blés se plier sous la brise, entendre les bois frémir et écouter la nature qui soupire dans les nuits !

Ô comme mon enfance fut rêveuse ! Comme j’étais un pauvre fou sans idées fixes, sans opinions positives ! Je regardais l’eau couler entre les massifs d’arbres qui penchent leur chevelure de feuilles et laissent tomber des fleurs ; je contemplais de dedans mon berceau la lune sur son fond d’azur qui éclairait ma chambre et dessinait des formes étranges sur les murailles ; j’avais des extases devant un beau soleil ou une matinée de printemps avec son brouillard blanc, ses arbres fleuris, ses marguerites en fleurs.

J’aimais aussi, et c’est un de mes plus tendres et délicieux souvenirs, à regarder la mer, les vagues mousser l’une sur l’autre, la lame se briser en écume, s’étendre sur la plage et crier en se retirant sur les cailloux et les coquilles.

Je courais sur les rochers, je prenais le sable de l’Océan que je laissais s’écouler au vent entre mes doigts, je mouillais des varechs, et j’aspirais à pleine poitrine cet air salé et frais de l’Océan qui vous pénètre l’âme de tant d’énergie, de poétiques et larges pensées ; je regardais l’immensité, l’espace, l’infini, et mon âme s’abîmait devant cet horizon sans bornes.

Oh ! mais ce n’est pas là qu’est l’horizon sans bornes, le gouffre immense. Oh ! non, un plus large et plus profond abîme s’ouvrit devant moi. Ce gouffre-là n’a point de tempête : s’il y avait une tempête, il serait plein - et il est vide !

J’étais gai et riant, aimant la vie et ma mère, pauvre mère !

Je me rappelle encore mes petites joies à voir les chevaux courir sur la route, à voir la fumée de leur haleine et la sueur inonder leurs harnais, j’aimais le trot monotone et cadencé qui fait osciller les soupentes - et puis, quand on s’arrêtait, tout se taisait dans les champs. On voyait la fumée sortir de leurs naseaux, la voiture ébranlée se raffermissait sur ses ressorts, le vent sifflait sur les vitres, et c’était tout…

Oh ! comme j’ouvrais aussi de grands yeux sur la foule en habits de fête, joyeuse, tumultueuse, avec des cris ; mer d’hommes orageuse, plus colère encore que la tempête et plus sotte que sa furie.

J’aimais les chars, les chevaux, les armées, les costumes de guerre, les tambours battants, le bruit, la poudre et les canons roulant sur le pavé des villes.

Enfant, j’aimais ce qui se voit; adolescent, ce qui se sent ; homme, je n’aime plus rien.

Et cependant, combien de choses j’ai dans l’âme, combien de forces intimes et combien d’océans de colère et d’amours se heurtent, se brisent dans ce coeur si faible, si débile, si lassé, si épuisé !

On me dit de reprendre à la vie, de me mêler à la foule !… Et comment la branche cassée peut-elle porter des fruits ? Comment la feuille arrachée par les vents et traînée dans la poussière peut-elle reverdir? Et pourquoi, si jeune, tant d’amertume ? Que sais-je ! il était peut-être dans ma destinée de vivre ainsi, lassé avant d’avoir porté le fardeau, haletant avant d’avoir couru…

J’ai lu, j’ai travaillé dans l’ardeur de l’enthousiasme… j’ai écrit…

Ô comme j’étais heureux alors ! comme ma pensée, dans son délire, s’envolait haut dans ces régions inconnues aux hommes, où il n’y a ni monde, ni planètes, ni soleils ; j’avais un infini plus immense, s’il est possible, que l’infini de Dieu, où la poésie se berçait et déployait ses ailes dans une atmosphère d’amour et d’extase, et puis il fallait redescendre de ces régions sublimes vers les mots, et comment rendre par la parole cette harmonie qui s’élève dans le coeur du poète et les pensées de géant qui font ployer les phrases comme une main forte et gonflée fait crever le gant qui la couvre ?

Là encore, la déception; car nous touchons à la terre, à cette terre de glace où tout feu meurt, où toute énergie faiblit. Par quels échelons descendre de l’infini au positif? Par quelle gradation la pensée s’abaisse-t-elle sans se briser ? Comment rapetisser ce géant qui embrasse l’infini ? Alors j’avais des moments de tristesse et de désespoir, je sentais ma force qui me brisait et cette faiblesse dont j’avais honte - car la parole n’est qu’un écho lointain et affaibli de la pensée; je maudissais mes rêves les plus chers et mes heures silencieuses passées sur la limite de la création. Je sentais quelque chose de vide et d’insatiable qui me dévorait.

Lassé de la poésie, je me lançai dans le champ de la méditation.

Je fus épris d’abord de cette étude imposante qui se propose l’homme pour but et qui veut se l’expliquer, qui va jusqu’à disséquer des hypothèses et à discuter sur les suppositions les plus abstraites et à peser géométriquement les mots les plus vides.

L’homme, grain de sable jeté dans l’infini par une main inconnue, pauvre insecte aux faibles pattes qui veut se retenir sur le bord du gouffre à toutes les branches, qui se rattache à la vertu, à l’amour, à l’ambition et qui fait des vertus de tout cela pour mieux s’y tenir, qui se cramponne à Dieu, et qui faiblit toujours, lâche les mains et tombe…

Homme qui veut comprendre ce qui n’est pas, et faire une science du néant ; homme, âme faite à l’image de Dieu et dont le génie sublime s’arrête à un brin d’herbe et ne peut franchir le problème d’un grain de poussière ! Et la lassitude me prit ; je vins à douter de tout. Jeune, j’étais vieux ; mon coeur avait des rides, et en voyant des vieillards encore vifs, pleins d’enthousiasme et de croyances, je riais amèrement sur moi-même, si jeune, si désabusé de la vie, de l’amour, de la gloire, de Dieu, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être. J’eus cependant une horreur naturelle avant d’embrasser cette foi au néant; au bord du gouffre, je fermai les yeux, - j’y tombai.

Je fus content : je n’avais plus de chute à faire, j’étais froid et calme comme la pierre d’un tombeau. - Je croyais trouver le bonheur dans le doute, insensé que j’étais. - On y roule dans un vide incommensurable.

Ce vide-là est immense et fait dresser les cheveux d’horreur quand on s’approche du bord.

Du doute de Dieu, j’en vins au doute de la vertu, fragile idée que chaque siècle a dressée comme il a pu sur l’échafaudage des lois, plus vacillant encore.

Je vous conterai plus tard toutes les phases de cette vie morne et méditative passée au coin du feu, les bras croisés, avec un éternel baillement d’ennui - seul pendant tout un jour - et tournant de temps en temps mes regards sur la neige des toits voisins, sur le soleil couchant avec ses jets de pâle lumière, sur le pavé de ma chambre, ou sur une tête de mort jaune, édentée et grimaçant sans cesse sur ma cheminée, symbole de la vie et, comme elle, froide et railleuse.

Plus tard, vous lirez peut-être toutes les angoisses de ce coeur si battu, si navré d’amertume. Vous saurez les aventures de cette vie si paisible et si banale, si remplie de sentiments, si vide de faits.

Et vous me direz ensuite si tout n’est pas une dérision et une moquerie, si tout ce qu’on chante dans les écoles, tout ce qu’on délaie dans les livres, tout ce qui se voit, se sent, se parle, si tout ce qui existe…

Je n’achève pas tant j’ai d’amertume à le dire. Eh bien ! si tout cela enfin n’est pas de la pitié, de la fumée, du néant !

III

Je fus au collège dès l’âge de dix ans et j’y contractai de bonne heure une profonde aversion pour les hommes, - cette société d’enfants est aussi cruelle pour ses victimes que l’autre petite société, celle des hommes.

Même injustice de la foule, même tyrannie des préjugés et de la force, même égoïsme quoi qu’on en ait dit sur le désintéressement et la fidélité de la jeunesse. Jeunesse - âge de folie et de rêves, de poésie et de bêtise, synonymes dans la bouche des gens qui jugent le monde sainement. J’y fils froissé dans tous mes goûts : dans la classe, pour mes idées ; aux récréations, pour mes penchants de sauvagerie solitaire. Dés lors, j’étais un fou.

J’y vécus donc seul et ennuyé, tracassé par mes maîtres et raillé par mes camarades. J’avais l’humeur railleuse et indépendante, et ma mordante et cynique ironie n’épargnait pas plus le caprice d’un seul que le despotisme de tous.

Je me vois encore, assis sur les bancs de la classe, absorbé dans mes rêves d’avenir, pensant à ce que l’imagination d’un enfant peut rêver de plus sublime, tandis que le pédagogue se moquait de mes vers latins, que mes camarades me regardaient en ricanant. Les imbéciles ! eux, rire de moi ! eux, si faibles, si communs, au cerveau si étroit ; moi, dont l’esprit se noyait sur les limites de la création, qui étais perdu dans tous les mondes de la poésie, qui me sentais plus grand qu’eux tous, qui recevais des jouissances infinies et qui avais des extases célestes devant toutes les révélations intimes de mon âme !

Moi qui me sentais grand connue le monde et qu’une seule de mes pensées, si elle eût été de feu comme la foudre, eût pu réduire en poussière ! pauvre fou !

Je me voyais jeune, à vingt ans, entouré de gloire ; je rêvais de lointains voyages dans les contrées du Sud ; je voyais l’Orient et ses sables immenses, ses palais que foulent les chameaux et leurs clochettes d’airain ; je voyais les cavales bondir vers l’horizon rougi par le soleil ; je voyais des vagues bleues, un ciel pur, un sable d’argent ; je sentais le parfum de ces Océans tièdes du Midi; et puis, près de moi, sous une tente, à l’ombre d’un aloès aux larges feuilles, quelque femme à la peau brune, au regard ardent, qui m’entourait de ses deux bras et me parlait la langue des honnis.

Le soleil s’abaissait dans le sable, les chamelles et les juments dormaient, l’insecte bourdonnait à leurs mamelles, le vent du soir passait près de nous.

Et, la nuit venue, quand cette lune d’argent jetait ses regards pâles sur le désert, que les étoiles brillaient sur le ciel d’azur, alors, dans le silence de cette nuit chaude et embaumée, je rêvais des joies infinies, des voluptés qui sont du ciel.

Et c’était encore la gloire, avec ses bruits de mains, ses fanfares vers le ciel, ses lauriers, sa poussière d’or jetée aux vents, - c’était un brillant théâtre avec des femmes parées, des diamants aux lumières, un air lourd, des poitrines haletantes, - puis un recueillement religieux, des paroles dévorantes comme l’incendie, des pleurs, du rire, des sanglots, l’enivrement de la gloire, - des cris d’enthousiasme, le trépignement de la foule, quoi ! - de la vanité, du bruit, du néant.

Enfant, j’ai rêvé l’amour ; - jeune homme, la gloire ; - homme, la tombe, ce dernier amour de ceux qui n’en ont plus.

Je percevais aussi l’antique époque des siècles qui ne sont plus et des races couchées sous l’herbe ; je voyais la bande de pèlerins et de guerriers marcher vers le Calvaire, s’arrêter dans le désert, mourant de faim, implorant ce Dieu qu’ils allaient chercher, et, lassée de ses blasphèmes, marcher toujours vers cet horizon sans bornes, - puis, lasse, haletante, arriver enfin au but de son voyage, désespérée et vieille, pour embrasser quelques pierres arides, hommage du monde entier. - Je voyais les chevaliers courir sur les chevaux couverts de fer comme eux ; et les coups de lance dans les tournois; et le pont de bois s’abaisser pour recevoir le seigneur suzerain qui revient avec son épée rougie et des captifs sur la croupe de ses chevaux; la nuit encore, dans la sombre cathédrale, toute la nef ornée d’une guirlande de peuples qui montent vers la voûte, dans les galeries, avec des chants ; des lumières qui resplendissent sur les vitraux ; et, dans la nuit de Noël, toute la vieille ville avec ses toits aigus couverts de neige, s’illuminer et chanter.

Mais c’était Rome que j’aimais - la Rome impériale, cette belle reine se roulant dans l’orgie, salissant ses nobles vêtements du vin de la débauche, plus fière de ses vices qu’elle ne l’était de ses vertus. - Néron! Néron, avec ses chars de diamant volant dans l’arène, ses mille voitures, ses amours de tigre et ses festins de géant. - Loin des classiques leçons, je me reportais vers tes immenses voluptés, tes illuminations sanglantes, tes divertissements qui brûlent, Rome.

Et, bercé dans ces vagues rêveries, ces songes sur l’avenu, emporté par cette pensée aventureuse échappée comme une cavale sans frein qui franchit les torrents, escalade les monts et vole dans l’espace, - je restais des lettres entières la tête dans mes mains à regarder le plancher de mon étude, ou une araignée jeter sa toile sur la chaire de notre maître. - Et quand je me réveillais avec un grand oeil béant, on riait de moi, - le plus paresseux de tous, - qui jamais n’aurais une idée positive, qui ne montrais aucun penchant pour aucune profession, qui serais inutile dans ce monde où il faut que chacun aille prendre sa part du gâteau, et qui, enfin, ne serais jamais bon à rien, tout au plus à faire un bouffon, un montreur d’animaux ou un faiseur de livres.

(Quoique d’une excellente santé, mon genre d’esprit perpétuellement froissé par l’existence que je menais et par le contact des autres, avait occasionné en moi une irritation nerveuse qui me rendait véhément et emporté comme le taureau malade de la piqûre des insectes. J’avais des rêves, des cauchemars affreux. À la triste et maussade époque ! Je me vois encore errant; seul, dans les longs corridors blanchis de mon collège, à regarder les hiboux et les corneilles s’envoler des combles de la chapelle, ou bien, couché dans ces mornes dortoirs éclairés par la lampe dont l’huile se gelait, dans les nuits, j’écoutais longtemps le vent qui soufflait lugubrement dans les longs appartements vides et qui sifflait dans les serrures en faisant trembler les vitres dans leurs châssis ; j’entendais les pas de l’homme de ronde qui marchait lentement avec sa lanterne, et, quand il venait près de moi, je faisais semblant d’être endormi et je m’endormais, en effet, moitié dans les rêves, moitié dans les pleurs.

IV

C’étaient d’effroyables visions à rendre fou de terreur.

J’étais couché dans la maison de mon père ; tous les meubles étaient conservés, mais tout ce qui m’entourait cependant avait une teinte noire. - C’était une nuit d’hiver et la neige jetait une clarté blanche dans ma chambre ; tout à coup la neige se fondit et les herbes et les arbres prirent une teinte rousse et brûlée comme si un incendie eût éclairé mes fenêtres ; j’entendis des bruits de pas - on montait l’escalier - un air chaud, une vapeur fétide monta jusqu’à moi - ma porte s’ouvrit d’elle-même. On entra, ils étaient beaucoup - peut-être sept à huit, je n’eus pas le temps de les compter. Ils étaient petits ou grands, couverts de barbes noires et rudes - sans armes, mais tous avaient une lame d’acier entre les dents, et, comme ils s’approchèrent en cercle autour de mon berceau, leurs dents vinrent à claquer et ce fut horrible. - Ils écartèrent mes rideaux blancs et chaque doigt laissait une trace de sang; ils me regardèrent avec de grands yeux fixes et sans paupières ; je les regardai aussi, je ne pouvais faire aucun mouvement- je voulus crier. Il me sembla alors que la maison se levait de ses fondements, comme si un levier l’eût soulevée. Ils me regardèrent ainsi longtemps, puis ils s’écartèrent et je vis que tous avaient un côté du visage sans peau et qui saignait lentement. - Ils soulevèrent tous mes vêtements et tous avaient du sang. - Ils se mirent à manger et le pain qu’ils rompirent laissait échapper du sang, qui tombait goutte à goutte, et ils se mirent à rire, comme le râle d’un mourant. Puis, quand ils n’y furent plus, tout ce qu’ils avaient touché, les lambris, l’escalier, le plancher, tout cela était rougi par eux. J’avais un goût d’amertume dans le coeur, il me sembla que j’avais mangé de la chair, et j’entendis un cri prolongé, rauque, aigu et les fenêtres et les portes s’ouvrirent lentement, et le vent les faisait battre et crier, comme une chanson bizarre dont chaque sifflement me déchirait la poitrine avec un stylet. Ailleurs, c’était dans une campagne verte et émaillée de fleurs, le long d’un fleuve : - j’étais avec ma mère qui marchait du côté de la rive ; - elle tomba.

Je vis l’eau écumer, des cercles s’agrandir et disparaître tout à coup.

- L’eau reprit son cours, et puis je n’entendis plus que le bruit de l’eau qui passait entre les joncs et faisait ployer les roseaux. Tout à coup, ma mère m’appela : ” Au secours ! Au secours ! ô mon pauvre enfant, au secours ! à moi ! ” Je me penchai à plat ventre sur l’herbe pour regarder : je ne vis rien; les cris continuaient. Une force invincible m’attachait sur la terre - et j’entendais les cris : ” Je me noie ! je me noie ! A mon secours ! ” L’eau coulait, coulait limpide, et cette voix que j’entendais du fond du fleuve m’abîmait de désespoir et de rage.

V

Voilà donc comme j’étais : rêveur - insouciant, avec l’humeur indépendante et railleuse, me bâtissant une destinée et rêvant à toute la poésie d’une existence pleine d’amour, vivant aussi sur mes souvenirs, autant qu’à seize ans on peut en avoir. Le collège m’était antipathique. Ce serait une curieuse étude que ce profond dégoût des âmes nobles et élevées manifesté de suite par le contact et le froissement des hommes. Je n’ai jamais aimé une vie réglée, des heures fixes, une existence d’horloge où il faut que la pensée s’arrête avec la cloche, où tout est remonté d’avance pour des siècles et des générations. Cette régularité sans doute peut convenir au plus grand nombre, mais pour le pauvre enfant qui se nourrit de poésie, de rêves et de chimères, qui pense à l’amour et à toutes les balivernes, c’est l’éveiller sans cesse de ce songe sublime, c’est ne pas lui laisser ni moment de repos, c’est l’étouffer en le ramenant dans notre atmosphère de matérialisme et de bon sens dont il a horreur et dégoût. J’allais à l’écart avec un livre de vers, un roman, de la poésie, quelque chose qui fasse tressaillir un coeur de jeune homme vierge de sensations et si désireux d’en avoir. Je me rappelle avec quelle volupté je dévorais alors les pages de Byron et de Werther; avec quels transports je lus Hamlet, Roméo et les ouvrages les plus brûlants de notre époque, toutes ces oeuvres enfin qui fondent l’âme en délices ou la brûlent d’enthousiasme. Je me nourris donc de cette poésie âpre du Nord qui retentit si bien, comme les vagues de la mer, dans les oeuvres de Byron. - Souvent j’en retenais à la première lecture des fragments entiers, et je me les répétais à moi-même, comme une chanson qui vous a charmé et dont la mélodie vous poursuit toujours.

Combien de fois n’ai-je pas dit le commencement du Giaour : Pas un soupe d’air… ou bien dans Childe Harold : Jadis dans l’antique Albion, et : Ô mer, je t’ai toujours aimée.

La platitude de la traduction française disparaissait devant les pensées seules, comme si elles eussent eu un style à elles sans les mots eux-mêmes. Ce caractère de passion brûlante, joint à une si profonde ironie, devait agir fortement sur une nature ardente et vierge.

Tous ces échos inconnus à la somptueuse dignité des littératures classiques avaient pour moi un parfum de nouveauté, un attrait qui m’attirait sans cesse vers cette poésie géante qui vous donne le vertige et nous fait tomber dans le gouffre sans fond de l’infini.

Je m’étais donc faussé le goût et le coeur, comme disaient mes professeurs, et, parmi tant d’êtres aux penchants si ignobles, mon indépendance d’esprit m’avait fait estimer le plus dépravé de tous; j’étais ravalé au plus bas rang par la supériorité même. À peine si on me cédait l’imagination, c’est-à-dire, selon eux, une exaltation de cerveau voisine de la folie.

Voilà quelle fut mon entrée dans la société, et l’estime que je m’y attirai.

VI

Si l’on calomniait mon esprit et mes principes, on n’attaquait pas mon coeur, car j’étais bon alors et les misères d’autrui m’arrachaient des larmes.

Je me souviens que, tout enfant, j’aimais à vider mes poches dans celles du pauvre ; de quel sourire ils accueillaient mon passage et quel plaisir aussi j’avais à leur faire du bien. C’est une volupté qui m’est depuis longtemps inconnue - car maintenant j’ai le coeur sec, les larmes se sont séchées. Mais malheur aux hommes qui m’ont rendu corrompu et méchant, de bon et de pur que j’étais ! Malheur à cette aridité de la civilisation qui dessèche et étiole tout ce qui s’élève au soleil de la poésie et du coeur ! Cette vieille société corrompue qui a tout séduit et tout usé. Ce vieux juif cupide mourra de marasme et d’épuisement sur ces tas de fumier qu’il appelle ses trésors, sans poète pour chanter sa mort, sans prêtre pour lui fermer les yeux, sans or pour son mausolée, car il aura tout usé pour ses vices.

VII

Quand donc finira cette société abâtardie par toutes les débauches, débauches d’esprit, de corps et d’âme ?

Alors, il y aura sans doute une joie sur la terre, quand ce vampire menteur et hypocrite qu’on appelle civilisation viendra à mourir. On quittera le manteau royal, le sceptre, les diamants, le palais qui s’écroule, la ville qui tombe, pour aller rejoindre la cavale et la louve. Après avoir passé sa vie dans les palais et usé ses pieds sur les dalles des grandes villes, l’homme ira mourir dans les bois.

La terre sera séchée par les incendies qui l’ont brûlée et toute pleine de la poussière des combats ; le souffle de désolation qui a passé sur les hommes aura passé sur elle, et elle ne donnera plus que des fruits amers et des roses d’épines, et les races s’éteindront au berceau, comme les plantes battues par les vents qui meurent avant d’avoir fleuri.

Car il faudra bien que tout finisse et que la terre s’use à force d’être foulée. Car l’immensité doit être lasse enfin de ce grain de poussière qui fait tant de bruit et trouble la majesté du néant. Il faudra que l’or s’épuise à force de passer dans les mains et de corrompre. Il faudra bien que cette vapeur de sang s’apaise, que le palais s’écroule sous le poids des richesses qu’il recèle, que l’orgie finisse et qu’on se réveille.

Alors il y aura un rire immense de désespoir quand les hommes verront ce vide, quand il faudra quitter la vie pour la mort - pour la mort qui mange, qui a faim toujours. Et tout craquera pour s’écrouler dans le néant - et l’homme vertueux maudira sa vertu et le vice battra des mains.

Quelques hommes encore errants dans une terre aride s’appelleront mutuellement ; ils iront les uns vers les autres, et ils reculeront d’horreur, effrayés d’eux-mêmes et ils mourront. Que sera l’homme alors, lui qui est déjà plus féroce que les bêtes fauves et plus vil que les reptiles ? Adieu pour jamais, chars éclatants, fanfares et renommées, adieu au monde, à ces palais, à ces mausolées, aux voluptés du crime et aux joies de la corruption, - la pierre tombera tout à coup, écrasée par elle-même, et l’herbe poussera dessus ! - Et les palais, les temples, les pyramides, les colonnes, mausolées du roi, cercueil du pauvre, charogne du chien, tout cela sera à la même hauteur sous le gazon de la terre.

Alors, la mer sans digues battra en repos les rivages, et ira baigner ses flots sur la cendre encore fumante des cités ; les arbres pousseront, verdiront, sans une main pour les casser et les briser ; les fleuves couleront dans des prairies émaillées ; la nature sera libre sans homme pour la contraindre, et cette race sera éteinte, car elle était maudite dès son enfance.

Triste et bizarre époque que la nôtre ! Vers quel océan ce torrent d’iniquités coule-t-il ? Où allons-nous dans une nuit si profonde ? Ceux qui veulent palper ce monde malade se retirent vite, effrayés de la corruption qui s’agite dans ses entrailles.

Quand Rome se sentit à son agonie, elle avait au moins un espoir : elle entrevoyait derrière le linceul la croix radieuse, brillant sur l’éternité. Cette religion a duré deux mille ans et voilà qu’elle s’épuise, qu’elle ne suffit plus, et qu’on s’en moque, - voilà ses églises qui tombent, ses cimetières tassés de morts et qui regorgent.

Et nous, quelle religion aurons-nous ?

Être si vieux que nous le sommes et marcher encore dans le désert comme les Hébreux qui fuyaient d’Egypte.

Où sera la Terre Promise ?

Nous avons essayé de tout et nous renions tout sans espoir - et puis une étrange cupidité nous a pris dans l’âme et l’humanité ; il y a une inquiétude immense qui nous ronge ; il y a un vide dans notre foule

- Nous sentons autour de nous un froid de sépulcre.

L’humanité s’est prise à tourner des machines, et, voyant l’or qui en ruisselait, elle s’est écriée : C’est Dieu. Et ce Dieu-là, elle le mange. Il y a - c’est que tout est fini, adieu ! adieu ! - du vin avant de mourir !

Chacun se rue ou le pousse son instinct ; le monde fourmille comme les insectes sur un cadavre ; les poètes passent sans avoir le temps de sculpter leurs pensées, à peine s’ils les jettent sur des feuilles et les feuilles volent ; tout brille et tout retentit dans cette mascarade, sous ses royautés d’un jour et ses sceptres de carton ; l’or roule, le vin ruisselle, la débauche froide lève sa robe et remue.., horreur ! horreur ! Et puis; il y a sur tout cela un voile dont chacun prend sa part et se cache le plus qu’il peut.

Dérision ! horreur ! horreur !

VIII

Et il y a des jours où j’ai une lassitude immense, et un sombre ennui m’enveloppe comme un linceul partout où je vais: ses plis m’embarrassent et me gênent, la vie me pèse comme un remords. Si jeune et si lassé de tout, quand il y en a qui sont vieux et encore pleins d’enthousiasme ! et moi, je suis si tombé, si désenchanté. - Que faire ? La nuit, regarder la lune qui jette sur mes lambris ses clartés tremblantes comme un large feuillage, et, le jour, le soleil dorant les toits voisins ? - Est-ce là vivre ; non, c’est la mort, moins le repos du sépulcre.

Et j’ai des petites joies à moi seul, des réminiscences enfantines qui viennent encore me réchauffer dans mon isolement comme des reflets de soleil couchant par les barreaux d’une prison : un rien, la moindre circonstance, un jour pluvieux, un grand soleil, une fleur, un vieux meuble, me rappellent une série de souvenirs qui passent tous, confus, effacés comme des ombres. - Jeux d’enfants sur l’herbe au milieu des marguerites dans les près, derrière la haie fleurie, le long de la vigne aux grappes dorées, sur la mousse brune et verte, sous les larges feuilles, les frais ombrages. Souvenirs calmes et riants comme un souvenir du premier âge, vous passez près de moi comme des roses flétries.

La jeunesse, ses bouillants transports, ses instincts confus du monde et du coeur, ses palpitations d’amour, ses larmes, ses cris. - Amours du jeune homme, ironies de l’âge mûr ! Oh ! vous revenez souvent avec vos couleurs sombres ou ternes, fuyant, poussées les unes par les autres, comme les ombres qui passent en courant sur les murs, dans les nuits d’hiver. Et je tombe souvent en extase devant le souvenir de quelque bonne journée passée depuis bien longtemps, journée folle et joyeuse, avec des éclats et des rires qui vibrent encore à mes oreilles et qui palpitent encore de gaieté, et qui me font sourire d’amertume. - C’était quelque course sur un cheval bondissant et couvert d’écume, quelque promenade bien rêveuse sous une large allée couverte d’ombre, à regarder l’eau couler sur les cailloux ; ou une contemplation d’un beau soleil resplendissant avec ses gerbes de feu et ses auréoles rouges. Et j’entends encore le galop du cheval, ses naseaux qui fument ; j’entends l’eau qui glisse, la feuille qui tremble, le vent qui courbe les blés comme une mer.

D’autres sont mornes et froids comme des journées pluvieuses ; des souvenirs amers et cruels qui reviennent aussi - des heures de calvaire passées à pleurer sans espoir, et puis à rire forcément pour chasser les larmes qui cachent les yeux, les sanglots qui couvrent la voix.

Je suis resté bien des jours, bien des ans, assis à ne penser à rien, ou à tout, abîmé dans l’infini que je voulais embrasser, et qui me dévorait.

J’entendais la pluie tomber dans les gouttières, les cloches sonner en pleurant ; je voyais le soleil se coucher et la nuit venir, la nuit dormeuse qui vous apaise, et puis le jour reparaissait - toujours le même avec ses ennuis, son même nombre d’heures à vivre et que je voyais mourir avec joie.

Je rêvais la mer, les lointains voyages, les amours, les triomphes, toutes choses avortées dans mon existence, cadavre avant d’avoir vécu.

Hélas ! tout cela n’était donc pas fait pour moi. Je n’envie pas les autres, car chacun se plaint du fardeau dont la fatalité l’accable ; - les uns le jettent avant l’existence finie, d’autres le portent jusqu’au bout. Et moi, le porterai-je ?

À peine ai-je vu la vie, qu’il y a eu un immense dégoût dans mon âme ; j’ai porté à ma bouche tous les fruits : - ils n’ont semblé amers ; je les ai repoussés, et voilà que je meurs de faim. Mourir si jeune, sans espoir dans la tombe, sans être sûr d’y dormir, sans savoir si sa paix est inviolable ! Se jeter dans les bras du néant et douter s’il vous recevra !

Oui, je meurs, car est-ce vivre de voir son passé comme l’eau écoulée dans la mer, le présent comme une cage, l’avenir comme un linceul ?

IX

Il y a des choses insignifiantes qui m’ont frappé fortement et que je garderai toujours comme l’empreinte d’un fer rouge, quoiqu’elles soient banales et niaises. Je me rappellerai toujours une espèce de château non loin de ma ville, et que nous allions voir souvent. - C’était une de ces vieilles femmes du siècle dernier qui l’habitait. Tout chez elle avait conservé le souvenir pastoral ; - je vois encore les portraits poudrés, les habits bleu ciel des hommes, et les roses et les oeillets jetés sur les lambris avec des bergères et des troupeaux. - Tout avait un aspect vieux et sombre : les meubles, presque tous de soie brodée, étaient spacieux et doux ; - la maison était vieille ; d’anciens fossés, alors plantés de pommiers, l’entouraient, et les pierres qui se détachaient de temps en temps des créneaux allaient rouler jusqu’au fond.

Non loin était le parc planté de grands arbres, avec des allées sombres, des bancs de pierre couverts de mousse, à demi brisés, entre les branchages et les ronces. - Une chèvre paissait et, quand on ouvrait la grille de fer, elle se sauvait dans le feuillage.

Dans les beaux jours, il y avait des rayons de soleil qui passaient entre les branches et doraient la mousse ça et là.

C’était triste, le vent s’engouffrait dans ces larges cheminées de briques et me faisait peur, - quand le soir surtout les hiboux poussaient leurs cris dans les vastes greniers.

Nous prolongions souvent nos visites assez tard le soir, réunis autour de la vieille maîtresse, dans une grande salle couverte de dalles blanches, devant une vaste cheminée en marbre. Je vois encore sa tabatière d’or pleine du meilleur tabac d’Espagne, son carlin aux longs poils blancs, et son petit pied mignon enveloppé dans un joli soulier à haut talon orné d’une rose noire.

Qu’il y a longtemps de tout cela ! La maîtresse est morte, ses carlins aussi, sa tabatière est dans la poche du notaire ; - le château sert de fabrique, et le pauvre soulier a été jeté à la rivière.

APRÈS TROIS SEMAINES D’ARRÊT

… Je suis si lassé que j’ai un profond dégoût à continuer, ayant relu ce qui précède.

Les oeuvres d’un homme ennuyé peuvent-elles amuser le public ?

Je vais cependant m’efforcer de divertir davantage l’un et l’autre.

Ici commencent vraiment les Mémoires…

X

Ici sont mes souvenirs les plus tendres et les plus pénibles à la fois, et je les aborde avec une émotion toute religieuse. Ils sont vivants à ma mémoire et presque chauds encore pour mon âme, tant cette passion l’a fait saigner. C’est une large cicatrice au coeur qui durera toujours; Mais, au moment de retracer cette page de Ma vie, Mon coeur bat comme si j’allais remuer des ruines chéries.

Elles sont déjà vieilles ces ruines : en marchant dans la vie, l’horizon s’est écarté par-derrière, et que de choses depuis lors ! car les jours semblent longs, un à un, depuis le matin jusqu’au soir. Mais le passé paraît rapide, tant l’oubli rétrécit le cadre qui l’a contenu. Pour moi tout semble vivre encore ; j’entends et je vois le frémissement des feuilles, je vois jusqu’au moindre pli de sa robe. J’entends le timbre de sa voix, comme si un ange chantait près de moi.

Voix douce et pure - qui vous enivre et qui vous fait mourir d’autour, voix qui a un corps, tant elle est belle, et qui séduit, comme s’il y avait un charme à ses mots.

Vous dire l’année précise me serait impossible ; mais alors j’étais fort jeune, - j’avais, je crois, quinze ans; nous allâmes cette année aux bains de mer de…, village de Picardie, charmant avec ses maisons entassées les unes sur les autres, noires, grises, rouges, blanches, tournées de tous côtés, sans alignement et sans symétrie, comme un tas de coquilles et de cailloux que la vague a poussés sur la côte.

Il y a quelques années personne n’y venait, malgré sa plage d’une demi-lieue de grandeur et sa charmante position ; mais, depuis peu, la vogue s’y est tournée. La dernière fois que j’y fus, je vis quantité de gants jaunes et de livrées ; on proposait même d’y construire une salle de spectacle.

Alors, tout était simple et sauvage : il n’y avait guère que des artistes et des gens du pays. Le rivage était désert et à marée basse on voyait une plage immense avec un sable gris et argenté qui scintillait au soleil, tout humide encore de la vague. A gauche, des rochers où la mer battait paresseusement, dans ses jours de sommeil, les parois noircies de varech; puis au loin l’océan bleu sous un soleil ardent et mugissant sourdement comme un géant qui pleure.

Et, quand on rentrait dans le village, c’était le plus pittoresque et le plus chaud spectacle. Des filets noirs et rongés par l’eau étendus aux portes, partout les enfants à moitié nus marchant sur un galet gris, seul pavage du lieu, des marins avec leurs vêtements rouges et bleus ; et tout cela simple dans sa grâce, naïf et robuste, - tout cela empreint d’un caractère de vigueur et d’énergie.

J’allais souvent seul me promener sur la grève ; un jour, le hasard me fit aller vers l’endroit où l’on se baignait. C’était une place, non loin des dernières maisons du village, fréquentée plus spécialement pour cet usage. - Hommes et femmes nageaient ensemble : on se déshabillait sur le rivage ou dans sa maison et on laissait son manteau sur le sable.

Ce jour-là, une charmante pelisse rouge avec des raies noires était restée sur le rivage. La marée montait, le rivage était festonné d’écume, déjà un flot plus fort avait mouillé les franges de soie de ce manteau.

Je l’ôtai pour le placer au loin ; l’étoffe en était moelleuse et légère ; c’était un manteau de femme.

Apparemment on m’avait vu, car le jour même, au repas de midi, et comme tout le monde mangeait dans une salle commune à l’auberge où nous étions logés, j’entendis quelqu’un qui me disait :

” Monsieur, je vous remercie bien de votre galanterie. “

Je me retournai.

C’était une jeune femme assise avec son mari à la table voisine.

” Quoi donc ? lui demandai-je, préoccupé.

- D’avoir ramassé mon manteau : n’est-ce pas vous ?

- Oui, madame, repris-je, embarrassé.

Elle me regarda.

Je baissai les yeux et rougis. Quel regard, en effet !

Comme elle était belle, cette femme ! je vois encore cette prunelle ardente sous un sourcil noir se fixer sur moi comme un soleil.

Elle était grande, brune, avec de magnifiques cheveux noirs qui lui tombaient en tresses sur les épaules ; son nez était grec, ses yeux brûlants, ses sourcils hauts et admirablement arqués, - sa peau était ardente et comme veloutée avec de l’or ; elle était mince et fine, on voyait des veines d’azur serpenter sur cette gorge brune et pourprée. Joignez à cela un duvet fin qui brunissait sa lèvre supérieure et donnait à sa figure une expression mâle et énergique à faire pâlir les beautés blondes. On aurait pu lui reprocher trop d’embonpoint ou plutôt un négligé artistique - aussi les femmes en général la trouvaient-elles de mauvais ton. Elle parlait lentement : c’était une voix modulée, musicale et douce. - Elle avait une robe fine de mousseline blanche qui laissait voir les contours moelleux de son bras.

Quand elle se leva pour partir, elle mit une capote blanche avec un seul noeud rose. Elle le noua d’une main fine et potelée, une de ces mains dont on rêve longtemps et qu’on brûlerait de baisers.

Chaque matin j’allais la voir se baigner; je la contemplais de loin sous l’eau, j’enviais la vague molle et paisible qui battait sur ses flancs et couvrait d’écume cette poitrine haletante, je voyais le contour de ses membres sous les vêtements mouillés qui la couvraient, je voyais son coeur battre, sa poitrine se gonfler; je contemplais machinalement son pied se poser sur le sable, et mon regard restait fixé sur la trace de ses pas, et j’aurais pleuré presque en voyant le flot les effacer lentement..

Et puis, quand elle revenait et qu’elle passait près de moi, que j’entendais l’eau tomber de ses habits et le frôlement de sa marche, mon coeur battait avec violence ; je baissais les yeux, le sang me montait à la tête. - J’étouffais. Je sentais ce corps de femme à moitié nu passer près de moi avec le parfum de la vague.

Sourd et aveugle, j’aurais deviné sa présence, car il y avait en moi quelque chose d’intime et de doux qui se noyait en extase et en gracieuses pensées, quand elle passait ainsi.

Je crois voir encore la place où j’étais fixé sur le rivage ; je vois les vagues accourir de toutes parts, se briser, s’étendre ; je vois la plage festonnée d’écume ; j’entends le bruit des voix confuses des baigneurs parlant entre eux, j’entends le bruit de ses pas, j’entends son haleine quand elle passait près de moi.

J’étais immobile de stupeur comme si la Vénus fût descendue de son piédestal et s’était mise à marcher. C’est que, pour la première fois alors, je sentais mon coeur, je sentais quelque chose de mystique, d’étrange connue un sens nouveau. J’étais baigné de sentiments infinis, tendres ; j’étais bercé d’images vaporeuses, vagues ; j’étais plus grand et plus fier tout à la fois.

J’aimais.

Aimer. se sentir jeune et plein d’autour, sentir la nature et ses harmonies palpiter en vous, avoir besoin de cette rêverie, de cette action du coeur et s’en sentir heureux ! O les premiers battements du coeur de l’homme, ses premières palpitations d’amour ! qu’elles sont douces et étranges ! puis plus tard, comme elles paraissent niaises et sottement ridicules ! Chose bizarre, il y a tout ensemble du tourment et de la joie dans cette insomnie. - Est-ce par vanité encore ?

… Ah ! l’amour ne serait-il que de l’orgueil ? Faut-il nier ce que les impies respectent ? Faudrait-il rire du coeur?

Hélas ! hélas !

La vague a effacé les pas de Maria.

Ce fut d’abord un singulier état de surprise et d’admiration, une sensation toute mystique en quelque sorte, toute idée de volupté à part. Ce ne fut que plus tard que je ressentis cette ardeur frénétique et sombre de la chair et de l’âme et qui dévore l’une et l’autre.

J’étais dans l’étonnement du coeur qui sent sa première pulsation. J’étais comme le premier homme quand il eut connu toutes ses facultés.

À quoi je rêvais serait fort impassible à dire. Je me sentais nouveau et tout étranger à moi-même, une .voix m’était venue dans l’âme. - un rien, un pli de sa robe, un sourire, son pied, le moindre mot insignifiant m’impressionnaient comme des choses surnaturelles, et j’avais pour tout un jour à en rêver. Je suivais sa trace à l’angle d’un long mur et le frôlement de ses vêtements me faisait palpiter d’aise. Quand j’entendais ses pas, les nuits qu’elle marchait ou qu’elle avançait vers moi. . . Non, je ne saurais vous dire combien il y a de douces sensations, d’enivrement du coeur, de béatitude et de folie dans l’amour.

Et maintenant, si rieur sur tout, si amèrement persuadé du grotesque de l’existence, je sens encore que l’amour, cet amour comme je l’ai rêvé au collège sans l’avoir, et que j’ai ressenti plus tard, qui m’a tant fait pleurer et dont j’ai tant ri, combien je crois encore que ce serait tout à la fois la plus sublime des choses, ou la plus bouffonne des bêtises.

Deux êtres jetés sur la terre par un hasard, quelque chose, et qui se rencontrent, s’aiment, parce que l’un est femme et l’autre homme. Les voilà haletants l’un pour l’autre, se promenant ensemble la nuit et se mouillant à la rosée, regardant le clair de lune et le trouvant diaphane, admirant les étoiles et disant sur tous les tons : Je t’aime, tu m’aimes, il m’aime, nous nous aimons, et répétant cela avec des soupirs, des baisers ; - et puis ils rentrent poussés tous les deux par une ardeur sans pareille, car ces deux âmes ont leurs organes violemment échauffés, et les voilà bientôt grotesquement accouplés avec des rugissements et des soupirs, soucieux l’un et l’autre pour reproduire un imbécile de plus sur la terre, un malheureux qui les imitera. Contemplez-les, plus bêtes en ce moment que les chiens et les mouches, s’évanouissant et cachant soigneusement aux yeux des hommes leur jouissance solitaire, pensant peut-être que le bonheur est un crime et la volupté une honte.

On me pardonnera, je pense, de ne pas parler de l’amour platonique, cet amour exalté comme celui d’une statue ou d’une cathédrale, qui repousse toute idée de jalousie et de possession et qui devrait se trouver entre les hommes mutuellement, mais que j’ai rarement eu l’occasion d’apercevoir. Amour sublime, s’il existait, mais qui n’est qu’un rêve comme tout ce qu’il y a de beau en ce monde.

Je m’arrête ici, car la moquerie du vieillard ne doit pas ternir la virginité des sentiments du jeune homme ; je me serais indigné autant que vous, lecteur, si on m’eût alors tenu un langage aussi cruel. Je croyais qu’une femme était un ange… Oh ! que Molière a eu raison de la comparer à un potage !

XI

Maria avait un enfant, c’était une petite fille. - On l’aimait, on l’embrassait, on l’ennuyait de caresses et de baisers. Comme j’aurais recueilli un seul de ces baisers jetés, comme des perles, avec profusion sur la tête de cette enfant au maillot.

Maria l’allaitait elle-même, et un jour je la vis découvrir sa gorge et lui présenter son sein.

C’était une gorge grasse et ronde, avec une peau brune et des veines d’azur qu’on voyait sous cette chair ardente jamais je n’avais vu de femme nue alors. - Ô la singulière extase où me plongea la vue de ce sein, comme je le dévorai des yeux, comme j’aurais voulu seulement toucher cette poitrine ! il me semblait que si j’eusse posé mes lèvres, mes dents l’auraient mordue de rage. Et mon coeur se fondait en délices en pensant aux voluptés que donnerait ce bai