Archive for the 'Balzac, Honoré de' Category

El Verdugo, Honoré de Balzac

Sunday, February 18th, 2007
A MARTINEZ DE LA ROZA

Le clocher de la petite ville de Menda venait de sonner minuit. En ce moment, un jeune officier français, appuyé sur le parapet d’une longue terrasse qui bordait les jardins du château de Menda, paraissait abîmé dans une contemplation plus profonde que ne le comportait l’insouciance de la vie militaire ; mais il faut dire aussi que jamais heure, site et nuit ne furent plus propices à la méditation. Le beau ciel d’Espagne étendait un dôme d’azur au-dessus de sa tête. Le scintillement des étoiles et la douce lumière de la lune éclairaient une vallée délicieuse qui se déroulait coquettement à ses pieds. Appuyé sur un oranger en fleurs, le chef de bataillon pouvait voir, à cent pieds au-dessous de lui, la ville de Menda, qui semblait s’être mise à l’abri des vents du nord, au pied du rocher sur lequel était bâti le château. En tournant la tête, il apercevait la mer, dont les eaux brillantes encadraient le paysage d’une large lame d’argent. Le château était illuminé. Le joyeux tumulte d’un bal, les accents de l’orchestre, les rires de quelques officiers et de leurs danseuses arrivaient jusqu’à lui, mêlés au lointain murmure des flots. La fraîcheur de la nuit imprimait une sorte d’énergie à son corps fatigué par la chaleur du jour. Enfin, les jardins étaient plantés d’arbres si odoriférants et de fleurs si suaves, que le jeune homme se trouvait comme plongé dans un bain de parfums.

Le château de Menda appartenait à un grand d’Espagne, qui l’habitait en ce moment avec sa famille. Pendant toute cette soirée, l’aînée des filles avait regardé l’officier avec un intérêt empreint d’une telle tristesse, que le sentiment de compassion exprimé par l’Espagnol pouvait bien causer la rêverie du Français. Clara était belle, et quoiqu’elle eût trois frères et une soeur, les biens du marquis de Léganès paraissaient assez considérables pour faire croire à Victor Marchand que la jeune personne aurait une riche dot. Mais comment oser croire que la fille du vieillard le plus entiché de sa grandesse qui fût en Espagne, pourrait être donnée au fils d’un épicier de Paris ! D’ailleurs, les Français étaient haïs. Le marquis ayant été soupçonné par le général G..t..r, qui gouvernait la province, de préparer un soulèvement en faveur de Ferdinand VII, le bataillon commandé par Victor Marchand avait été cantonné dans la petite ville de Menda pour contenir les campagnes voisines, qui obéissaient au marquis de Léganès. Une récente dépêche du maréchal Ney faisait craindre que les Anglais ne débarquassent prochainement sur la côte, et signalait le marquis comme un homme qui entretenait des intelligences avec le cabinet de Londres. Aussi, malgré le bon accueil que cet Espagnol avait fait à Victor Marchand et à ses soldats, le jeune officier se tenait-il constamment sur ses gardes. En se dirigeant vers cette terrasse où il venait examiner l’état de la ville et des campagnes confiées à sa surveillance, il se demandait comment il devait interpréter l’amitié que le marquis n’avait cessé de lui témoigner, et comment la tranquillité du pays pouvait se concilier avec les inquiétudes de son général ; mais depuis un moment, ces pensées avaient été chassées de l’esprit du jeune commandant par un sentiment de prudence et par une curiosité légitime. Il venait d’apercevoir dans la ville une assez grande quantité de lumières. Malgré la fête de saint Jacques, il avait ordonné, le matin même, que les feux fussent éteints à l’heure prescrite par son règlement. Le château seul avait été excepté dans cette mesure. Il vit bien briller çà et là les baïonnettes de ses soldats aux postes accoutumés ; mais le silence était solennel, et rien n’annonçait que les Espagnols fussent en proie à l’ivresse d’une fête. Après avoir cherché à s’expliquer l’infraction dont se rendaient coupables les habitants, il trouva dans ce délit un mystère d’autant plus incompréhensible qu’il avait laissé des officiers chargés de la police nocturne et des rondes. Après l’impétuosité de la jeunesse, il allait s’élancer par une brèche pour descendre rapidement les rochers, et parvenir ainsi plus tôt que par le chemin ordinaire à un petit poste placé à l’entrée de la ville du côté du château, quand un faible bruit l’arrêta dans sa course. Il crut entendre le sable des allées crier sous le pas léger d’une femme. Il retourna la tête et ne vit rien ; mais ses yeux furent saisis par l’éclat extraordinaire de l’Océan. Il y aperçut tout d’un coup un spectacle si funeste, qu’il demeura immobile, de surprise, en accusant ses sens d’erreur. Les rayons blanchissants de la lune lui permirent de distinguer des voiles à une assez grande distance. Il tressaillit, et tâcha de se convaincre que cette vision était un piège d’optique offert par les fantaisies des ondes et de la lune. En ce moment, une voix enrouée prononça le nom de l’officier, qui regarda vers la brèche, et vit s’y élever lentement la tête du soldat par lequel il s’était fait accompagner au château.

– Est-ce vous, mon commandant ?

– Oui. Eh bien ? lui dit à voix basse le jeune homme, qu’une sorte de pressentiment avertit d’agir avec mystère. — Ces gredins-là se remuent comme des vers, et je me hâte, si vous me le permettez, de vous communiquer mes petites observations.

– Parle, répondit Victor Marchand.

– Je viens de suivre un homme du château qui s’est dirigé par ici une lanterne à la main. Une lanterne est furieusement suspecte ! je ne crois pas que ce chrétien-là ait besoin d’allumer des cierges à cette heure-ci. Ils veulent nous manger ! que je me suis dit, et je me suis mis à lui examiner les talons. Aussi, mon commandant ai-je, découvert à trois pas d’ici, sur un quartier de roche, un certain amas de fagots.

Un cri terrible qui tout à coup retentit dans la ville, interrompit le soldat. Une lueur soudaine éclaira le commandant. Le pauvre grenadier reçut une balle dans la tête et tomba. Un feu de paille et de bois sec brillait comme un incendie à dix pas du jeune homme. Les instruments et les rires cessaient de se faire entendre dans la salle du bal. Un silence de mort, interrompu par des gémissements, avait soudain remplacé les rumeurs et la musique de la fête. Un coup de canon retentit sur la plaine de l’Océan. Une sueur froide coula sur le front du jeune officier. Il était sans épée. Il comprenait que ses soldats avaient péri et que les Anglais allaient débarquer. Il se vit déshonoré s’il vivait, il se vit traduit devant un conseil de guerre ; alors il mesura des yeux la profondeur de la vallée, et s’y élançait au moment où la main de Clara saisit la sienne.

– Fuyez ! dit-elle, mes frères me suivent pour vous tuer. Au bas du rocher, par là, vous trouverez l’andalou de Juanito. Allez !

Elle le poussa, le jeune homme stupéfait la regarda pendant un moment ; mais, obéissant bientôt à l’instinct de conservation qui n’abandonne jamais l’homme, même le plus fort, il s’élança dans le parc en prenant la direction indiquée, et courut à travers des rochers que les chèvres avaient seules pratiqués jusqu’alors. Il entendit Clara crier à ses frères de le poursuivre ; il entendit les pas de ses assassins ; il entendit siffler à ses oreilles les balles de plusieurs décharges ; mais il atteignit la vallée, trouva le cheval, monta dessus et disparut avec la rapidité de l’éclair.

En peu d’heures le jeune officier parvint au quartier du général G..t..r, qu’il trouva dînant avec son état-major.

– Je vous apporte ma tête ! s’écria le chef de bataillon en apparaissant pâle et défait.

Il s’assit et raconta l’horrible aventure. Un silence effrayant accueillit son récit.

– Je vous trouve plus malheureux que criminel, répondit enfin le terrible général. Vous n’êtes pas comptable du forfait des Espagnols ; et à moins que le maréchal n’en décide autrement, je vous absous.

Ces paroles ne donnèrent qu’une bien faible consolation au malheureux officier.

– Quand l’empereur saura cela ! s’écria-t-il.

– Il voudra vous faire fusiller, dit le général, mais nous verrons. Enfin, ne parlons plus de ceci, ajouta-t-il d’un ton sévère, que pour en tirer une vengeance qui imprime une terreur salutaire à ce pays, où l’on fait la guerre à la façon des sauvages.

Une heure après, un régiment entier, un détachement de cavalerie et un convoi d’artillerie étaient en route. Le général et Victor marchaient à la tête de cette colonne. Les soldats, instruits du massacre de leurs camarades, étaient possédés d’une fureur sans exemple. La distance qui séparait la ville de Menda du quartier général fut franchie avec une rapidité merveilleuse. Sur la route, le général trouva des villages entiers sous les armes. Chacune de ces misérables bourgades fut cernée et leurs habitants décimés. Par une de ces fatalités inexplicables, les vaisseaux anglais étaient restés en panne sans avancer ; mais on sut plus tard que ces vaisseaux ne portaient que de l’artillerie et qu’ils avaient mieux marché que le reste des transports. Ainsi la ville de Menda, privée des défenseurs qu’elle attendait, et que l’apparition des voiles anglaises semblait lui promettre, fut entourée par des troupes françaises presque sans coup férir. Les habitants, saisis de terreur, offirent de se rendre à discrétion. Par un de ces dévouements qui n’ont pas été rares dans la Péninsule, les assassins des Français, prévoyant, d’après la cruauté du général, que Menda serait peut-être livrée aux flammes et la population entière passée au fil de l’épée, proposèrent de se dénoncer eux-mêmes au général. Il accepta cette offre, en y mettant pour condition que les habitants du château, depuis le dernier valet jusqu’au marquis, seraient mis entre ses mains. Cette capitulation consentie, le général promit de faire grâce au reste de la population et d’empêcher ses soldats de piller la ville ou d’y mettre le feu. Une contribution énorme fut frappée, et les plus riches habitants se constituèrent prisonniers pour en garantir le payement, qui devait être effectué dans les vingt-quatre heures.

Le général prit toutes les précautions nécessaires à la sûreté de ses troupes, pourvut à la défense du pays, et refusa de loger ses soldats dans les maisons. Après les avoir fait camper, il monta au château et s’en empara militairement. Les membres de la famille de Léganès et les domestiques furent soigneusement gardés à vue, garrottés, et enfermés dans la salle où le bal avait eu lieu. Des fenêtres de cette pièce on pouvait facilement embrasser la terrasse qui dominait la ville. L’état-major s’établit dans une galerie voisine, où le général tint d’abord conseil sur les mesures à prendre pour s’opposer au débarquement. Après avoir expédié un aide de camp au maréchal Ney, ordonné d’établir des batteries sur la côte, le général et son état-major s’occupèrent des prisonniers. Deux cents Espagnols que les habitants avaient livré furent immédiatement fusillés sur la terrasse. Après cette exécution militaire, le général commanda de planter sur cette terrasse autant de potences qu’il y avait de gens dans la salle du château et de faire venir le bourreau de la ville. Victor Marchand profita du temps qui allait s’écouler avant le dîner pour aller voir les prisonniers. Il revint bientôt vers le général.

– J’accours, lui dit-il d’une voix émue, vous demander des grâces.

– Vous ! reprit le général avec un ton d’ironie amère.

– Hélas ! répondit Victor, je demande de tristes grâces. Le marquis, en voyant planter les potences, a espéré que vous changeriez ce genre de supplice pour sa famille, et vous supplie de faire décapiter les nobles.

– Soit ! dit le général.

– Ils demandent encore qu’on leur accorde les secours de la religion, et qu’on les délivre de leurs liens ; ils promettent de ne pas chercher à fuir.

– J’y consens, dit le général ; mais vous m’en répondez.

– Le vieillard vous offre encore toute sa fortune si vous voulez pardonner à son jeune fils.

– Vraiment ! répondit le chef. Ses biens appartiennent déjà au roi Joseph. Il s’arrêta. Une pensée de mépris rida son front, et il ajouta : — Je vais surpasser leur désir. Je devine l’importance de la dernière demande. Eh bien, qu’il achète l’éternité de son nom, mais que l’Espagne se souvienne à jamais de sa trahison et de son supplice ! Je laisse sa fortune et la vie à celui de ses fils qui remplira l’office de bourreau. Allez, et ne m’en parlez plus. Le dîner était servi. Les officiers attablés satisfaisaient un appétit que la fatigue avait aiguillonné. Un seul d’entre eux, Victor Marchand, manquait au festin. Après avoir hésité longtemps, il entra dans le salon où gémissait l’orgueilleuse famille de Léganès, et jeta des regards tristes sur le spectacle que présentait alors cette salle, où la surveille, il avait vu tournoyer, emportées par la valse, la tête des deux jeunes filles et des trois jeunes gens. Il frémit en pensant que dans peu elles devaient rouler, tranchées par le sabre du bourreau. Attachés sur leurs fauteuils dorés, le père et la mère, les trois enfants et les deux jeunes filles, restaient dans un état d’immobilité complète. Huit serviteurs étaient debout, les mains liées derrière le dos. Ces quinze personnes se regardaient gravement, et leurs yeux trahissaient à peine les sentiments qui les animaient. Une résignation profonde et le regret d’avoir échoué dans leur entreprise se lisaient sur quelques fronts. Des soldats immobiles les gardaient en respectant la douleur de ces cruels ennemis. Un mouvement de curiosité anima les visages quand Victor parut. Il donna l’ordre de délier les condamnés, et alla lui-même détacher les cordes qui retenaient Clara prisonnière sur sa chaise. Elle sourit tristement. L’officier ne put s’empêcher d’effleurer les bras de la jeune fille, en admirant sa chevelure noire, sa taille souple. C’était une véritable Espagnole : elle avait le teint espagnol, les yeux espagnols, de longs cils recourbés, et une prunelle plus noire que ne l’est l’aile d’un corbeau.

– Avez-vous réussi ? dit-elle en lui adressant un de ces sourires funèbres où il y a encore de la jeune fille.

Victor ne put s’empêcher de gémir. Il regarda tour à tour les trois frères et Clara. L’un, et c’était l’aîné, avait trente ans. Petit, assez mal fait, l’air fier et dédaigneux, il ne manquait pas d’une certaine noblesse dans les manières, et ne paraissait pas étranger à cette délicatesse de sentiment qui rendit autrefois la galanterie espagnole si célèbre. Il se nommait Juanito. Le second, Philippe, était âgé de vingt ans environ. Il ressemblait à Clara. Le dernier avait huit ans. Un peintre aurait trouvé dans les traits de Manuel un peu de cette constance romaine que David a prêtée aux enfants dans ses pages républicaines. Le vieux marquis avait une tête couverte de cheveux blancs qui semblait échappée d’un tableau de Murillo. A cet aspect, le jeune officier hocha la tête, en désespérant de voir accepter par un de ces quatre personnages le marché du général ; néanmoins il osa le confier à Clara. L’Espagnole frissonna d’abord, mais elle reprit tout à coup un air calme et alla s’agenouiller devant son père.

– Oh ! lui dit-elle, faites jurer à Juanito qu’il obéira fidèlement aux ordres que vous lui donnerez, et nous serons contents.

La marquise tressaillit d’espérance ; mais quand, se penchant vers son mari, elle eut entendu l’horrible confidence de Clara, cette mère s’évanouit. Juanito comprit tout, il bondit comme un lion en cage. Victor prit sur lui de renvoyer les soldats, après avoir obtenu du marquis l’assurance d’une soumission parfaite. Les domestiques furent emmenés et livrés au bourreau, qui les pendit. Quand la famille n’eut plus que Victor pour surveillant, le vieux père se leva.

– Juanito ! dit-il.

Juanito ne répondit que par une inclinaison de tête qui équivalait à un refus, retomba sur sa chaise et regarda ses parents d’un oeil sec et terrible. Clara vint s’asseoir sur ses genoux, et, d’un air gai : — Mon cher Juanito, dit-elle en lui passant le bras autour du cou et l’embrassant sur les paupières, si tu savais combien, donnée par toi, la mort me sera douce. Je n’aurai pas à subir l’odieux contact des mains d’un bourreau. Tu me guériras des maux qui m’attendaient, et… mon bon Juanito, tu ne me voulais voir à personne, eh bien…

Ses yeux veloutés jetèrent un regard de feu sur Victor, comme pour réveiller dans le coeur de Juanito son horreur des Français.

– Aie du courage, lui dit son frère Philippe, autrement notre race presque royale est éteinte.

Tout à coup Clara se leva, le groupe qui s’était formé autour de Juanito se sépara, et cet enfant, rebelle à bon droit, vit devant lui, debout, son vieux père, qui d’un ton solennel s’écria : — Juanito, je te l’ordonne.

Le jeune comte restant immobile, son père tomba à ses genoux. Involontairement, Clara, Manuel et Philippe l’imitèrent. Tous tendirent les mains vers celui qui devait sauver la famille de l’oubli, et semblèrent répéter ces paroles paternelles : — Mon fils, manquerais-tu d’énergie espagnole et de vraie sensibilité ? Veux-tu me laisser longtemps à genoux, et dois-tu considérer ta vie et tes souffrances ? Est-ce mon fils, madame ? ajouta le vieillard en se retournant vers la marquise.

– Il y consent ! s’écria la mère avec désespoir en voyant Juanito faire un mouvement des sourcils dont la signification n’était connue que d’elle.

Mariquita, la seconde fille, se tenait à genoux en serrant sa mère dans ses faibles bras ; et comme elle pleurait à chaudes larmes, son petit frère Manuel vint la gronder. En ce moment l’aumônier du château entra, il fut aussitôt entouré de toute la famille, on l’amena à Juanito. Victor, ne pouvant supporter plus longtemps cette scène, fit un signe à Clara, et se hâta d’aller tenter un dernier effort auprès du général. Il le trouva en belle humeur, au milieu du festin, et buvant avec ses officiers qui commençaient à tenir de joyeux propos.

Une heure après, cent des plus notables habitants de Menda vinrent sur la terrasse pour être, suivant les ordres du général, témoins de l’exécution de la famille Léganès. Un détachement de soldats fut placé pour contenir les Espagnols, que l’on rangea sous les potences auxquelles les domestiques du marquis avaient été pendus. Les têtes de ces bourgeois touchaient presque les pieds de ces martyrs. A trente pas d’eux, s’élevait un billot et brillait un cimeterre. Le bourreau était là en cas de refus de la part de Juanito. Bientôt les Espagnols entendirent, au milieu du plus profond silence, les pas de plusieurs personnes, le son mesuré de la marche d’un piquet de soldats, et le léger retentissement de leurs fusils. Ces différents bruits étaient mêlés aux accents joyeux du festin des officiers, comme naguère les danses d’un bal avaient déguisé les apprêts de la sanglante trahison. Tous les regards se tournèrent vers le château, et l’on vit la noble famille qui s’avançait avec une incroyable assurance. Tous les fronts étaient calmes et sereins. Un seul homme, pâle et défait, s’appuyait sur le prêtre, qui prodiguait toutes les consolations de la religion à cet homme, le seul qui dût vivre. Le bourreau comprit, comme tout le monde, que Juanito avait accepté sa place pour un jour. Le vieux marquis et sa femme, Clara, Mariquita et leurs deux frères vinrent s’agenouiller à quelques pas du lieu fatal. Juanito fut conduit par le prêtre. Quand il arriva au billot, l’exécuteur, le tirant par la manche, le prit à part et lui donna probablement quelques instructions. Le confesseur plaça les victimes de manière qu’elles ne vissent pas le supplice ; mais c’était de vrais Espagnols qui se tinrent debout et sans faiblesse.

Clara s’élança la première vers son frère. — Juanito, lui dit-elle, aie pitié de mon peu de courage, commence par moi.

En ce moment, les pas précipités d’un homme retentirent. Victor arriva sur le lieu de cette scène. Clara était agenouillée déjà, déjà son cou blanc appelait le cimeterre. L’officier pâlit, mais il trouva la force d’accourir.

– Le général t’accorde la vie si tu veux m’épouser, lui dit-il à voix basse.

L’Espagnole lança sur l’officier un regard de mépris et de fierté.

– Allons, Juanito ! dit-elle d’un son de voix profond.

Sa tête roula aux pieds de Victor. La marquise de Léganès laissa échapper un mouvement convulsif en entendant le bruit ; ce fut la seule marque de sa douleur.

– Suis-je bien comme ça, mon bon Juanito ? fut la demande que fit le petit Manuel à son frère.

– Ah ! tu pleures, Mariquita ! dit Juanito à sa soeur.

– Oh ! oui, répliqua la jeune fille. Je pense à toi, mon pauvre Juanito, tu seras bien malheureux sans nous.

Bientôt la grande figure du marquis apparut. Il regarda le sang de ses enfants, se tourna vers les spectateurs muets et immobiles, étendit les mains vers Juanito, et dit d’une voix forte : — Espagnols, je donne à mon fils ma bénédiction paternelle ! Maintenant, marquis, frappe sans peur, tu es sans reproche.

Mais quand Juanito vit approcher sa mère, soutenue par le confesseur. — Elle m’a nourri, s’écria-t-il.

Sa voix arracha un cri d’horreur à l’assemblée. Le bruit du festin et les rires joyeux des officiers s’apaisèrent à cette terrible clameur. La marquise comprit que le courage de Juanito était épuisé, elle s’élança d’un bond par-dessus la balustrade, et alla se fendre la tête sur les rochers. Un cri d’admiration s’éleva. Juanito était tombé évanoui.

– Mon général, dit un officier à moitié ivre, Marchand vient de me raconter quelque chose de cette exécution, je parie que vous ne l’avez pas ordonnée…

– Oubliez-vous, messieurs, s’écria le général G..t..r, que, dans un mois, cinq cent familles françaises seront en larmes, et que nous sommes en Espagne ? Voulez-vous laisser nos os ici ?

Après cette allocution, il ne se trouva personne, pas même un sous-lieutenant, qui osât vider son verre.

Malgré les respects dont il est entouré, malgré le titre d’el verdugo ( le bourreau ) que le roi d’Espagne a donné comme titre de noblesse au marquis de Léganès, il est dévoré par le chagrin, il vit solitaire et se montre rarement. Accablé sous le fardeau de son admirable forfait, il semble attendre avec impatience que la naissance d’un second fils lui donne le droit de rejoindre les ombres qui l’accompagnent incessamment.

Paris, octobre 1820.

La Vendetta, Honoré de Balzac

Thursday, December 21st, 2006
DEDIE A PUTTINATI,SCULPTEUR MILANAIS.En 1800, vers la fin du mois d’octobre, un étranger, suivi d’une femme et d’une petite fille, arriva devant les Tuileries à Paris, et se tint assez long-temps auprès des décombres d’une maison récemment démolie, à l’endroit où s’élève aujourd’hui l’aile commencée qui devait unir le château de Catherine de Médicis au Louvre des Valois. Il resta là, debout, les bras croisés, la tête inclinée et la relevait parfois pour regarder alternativement le palais consulaire, et sa femme assise auprès de lui sur une pierre. Quoique l’inconnue parût ne s’occuper que de la petite fille âgée de neuf à dix ans dont les longs cheveux noirs étaient comme un amusement entre ses mains, elle ne perdait aucun des regards que lui adressait son compagnon. Un même sentiment, autre que l’amour, unissait ces deux êtres, et animait d’une même inquiétude leurs mouvements et leurs pensées. La misère est peut-être le plus puissant de tous les liens. Cette petite fille semblait être le dernier fruit de leur union. L’étranger avait une de ces têtes abondantes en cheveux, larges et graves, qui se sont souvent offertes au pinceau des Carraches. Ces cheveux si noirs étaient mélangés d’une grande quantité de cheveux blancs. Quoique nobles et fiers, ses traits avaient un ton de dureté qui les gâtait. Malgré sa force et sa taille droite, il paraissait avoir plus de soixante ans. Ses vêtements délabrés annonçaient qu’il venait d’un pays étranger. Quoique la figure jadis belle et alors flétrie de la femme trahît une tristesse profonde, quand son mari la regardait elle s’efforçait de sourire en affectant une contenance calme. La petite fille restait debout, malgré la fatigue dont les marques frappaient son jeune visage hâlé par le soleil. Elle avait une tournure italienne, de grands yeux noirs sous des sourcils bien arqués, une noblesse native, une grâce vraie. Plus d’un passant se sentait ému au seul aspect de ce groupe dont les personnages ne faisaient aucun effort pour cacher un désespoir aussi profond que l’expression en était simple ; mais la source de cette fugitive obligeance qui distingue les Parisiens se tarissait promptement. Aussitôt que l’inconnu se croyait l’objet de l’attention de quelque oisif, il le regardait d’un air si farouche, que le flâneur le plus intrépide hâtait le pas comme s’il eût marché sur un serpent. Après être demeuré long-temps indécis, tout à coup le grand étranger passa la main sur son front, il en chassa, pour ainsi dire, les pensées qui l’avaient sillonné de rides, et prit sans doute un parti désespéré. Après avoir jeté un regard perçant sur sa femme et sur sa fille, il tira de sa veste un long poignard, le tendit à sa compagne, et lui dit en italien : — Je vais voir si les Bonaparte se souviennent de nous. Et il marcha d’un pas lent et assuré vers l’entrée du palais, où il fut naturellement arrêté par un soldat de la garde consulaire avec lequel il ne put long-temps discuter. En s’apercevant de l’obstination de l’inconnu, la sentinelle lui présenta sa baïonnette en manière d’ultimatum. Le hasard voulut que l’on vînt en ce moment relever le soldat de sa faction, et le caporal indiqua fort obligeamment à l’étranger l’endroit où se tenait le commandant du poste.– Faites savoir à Bonaparte que Bartholoméo di Piombo voudrait lui parler, dit l’Italien au capitaine de service.Cet officier eut beau représenter à Bartholoméo qu’on ne voyait pas le premier consul sans lui avoir préalablement demandé par écrit une audience, l’étranger voulut absolument que le militaire allât prévenir Bonaparte. L’officier objecta les lois de la consigne, et refusa formellement d’obtempérer à l’ordre de ce singulier solliciteur. Bartholoméo fronça le sourcil, jeta sur le commandant un regard terrible, et sembla le rendre responsable des malheurs que ce refus pouvait occasionner ; puis, il garda le silence, se croisa fortement les bras sur la poitrine, et alla se placer sous le portique qui sert de communication entre la cour et le jardin des Tuileries. Les gens qui veulent fortement une chose sont presque toujours bien servis par le hasard. Au moment où Bartholoméo di Piombo s’asseyait sur une des bornes qui sont auprès de l’entrée des Tuileries, il arriva une voiture d’où descendit Lucien Bonaparte, alors ministre de l’intérieur.

– Ah ! Loucian, il est bien heureux pour moi de te rencontrer, s’écria l’étranger.

Ces mots, prononcés en patois corse, arrêtèrent Lucien au moment où il s’élançait sous la voûte, il regarda son compatriote et le reconnut. Au premier mot que Bartholoméo lui dit à l’oreille, il emmena le Corse avec lui chez Bonaparte. Murat, Lannes, Rapp se trouvaient dans le cabinet du premier consul. En voyant entrer Lucien, suivi d’un homme aussi singulier que l’était Piombo, la conversation cessa. Lucien prit Napoléon par la main et le conduisit dans l’embrasure de la croisée. Après avoir échangé quelques paroles avec son frère, le premier consul fit un geste de main auquel obéirent Murat et Lannes en s’en allant. Rapp feignit de n’avoir rien vu, afin de pouvoir rester. Bonaparte l’ayant interpellé vivement, l’aide-de-camp sortit en rechignant. Le premier consul, qui entendit le bruit des pas de Rapp dans le salon voisin, sortit brusquement et le vit près du mur qui séparait le cabinet du salon.

– Tu ne veux donc pas me comprendre ? dit le premier consul. J’ai besoin d’être seul avec mon compatriote.

– Un Corse, répondit l’aide-de-camp. Je me défie trop de ces gens-là pour ne pas…

Le premier consul ne put s’empêcher de sourire, et poussa légèrement son fidèle officier par les épaules.

– Eh bien, que viens-tu faire ici, mon pauvre Bartholoméo ? dit le premier consul à Piombo.

– Te demander asile et protection, si tu es un vrai Corse, répondit Bartholoméo d’un ton brusque.

– Quel malheur a pu te chasser du pays ? Tu en étais le plus riche, le plus…

– J’ai tué tous les Porta, répliqua le Corse d’un son de voix profond en fronçant les sourcils.

Le premier consul fit deux pas en arrière comme un homme surpris.

– Vas-tu me trahir ? s’écria Bartholoméo en jetant un regard sombre à Bonaparte. Sais-tu que nous sommes encore quatre Piombo en Corse ?

Lucien prit le bras de son compatriote, et le secoua. — Viens-tu donc ici pour menacer le sauveur de la France ? lui dit-il vivement Bonaparte fit un signe à Lucien, qui se tut. Puis il regarda Piombo, et lui dit : — Pourquoi donc as-tu tué les Porta ?

– Nous avions fait amitié, répondit-il, les Barbanti nous avaient réconciliés. Le lendemain du jour où nous trinquâmes pour noyer nos querelles, je les quittai parce que j’avais affaire à Bastia. Ils restèrent chez moi, et mirent le feu à ma vigne de Longone. Ils ont tué mon fils Grégorio. Ma fille Ginevra et ma femme leur ont échappé ; elles avaient communié le matin, la Vierge les a protégées. Quand je revins, je ne trouvai plus ma maison, je la cherchais les pieds dans ses cendres. Tout à coup je heurtai le corps de Grégorio, que je reconnus à la lueur de la lune. — Oh ! les Porta ont fait le coup ! me dis-je. J’allai sur-le-champ dans les Mâquis, j’y rassemblai quelques hommes auxquels j’avais rendu service, entends-tu, Bonaparte ? et nous marchâmes sur la vigne des Porta. Nous sommes arrivés à cinq heures du matin, à sept ils étaient tous devant Dieu. Giacomo prétend qu’Elisa Vanni a sauvé un enfant, le petit Luigi ; mais je l’avais attaché moi-même dans son lit avant de mettre le feu à la maison. J’ai quitté l’île avec ma femme et ma fille, sans avoir pu vérifier s’il était vrai que Luigi Porta vécût encore.

Bonaparte regardait Bartholoméo avec curiosité, mais sans étonnement.

– Combien étaient-ils ? demanda Lucien.

– Sept, répondit Piombo. Ils ont été vos persécuteurs dans les temps, leur dit-il. Ces mots ne réveillèrent aucune expression de haine chez les deux frères. — Ah ! vous n’êtes plus Corses, s’écria Bartholoméo avec une sorte de désespoir. Adieu. Autrefois je vous ai protégés, ajouta-t-il d’un ton de reproche. Sans moi, ta mère ne serait pas arrivée à Marseille, dit-il en s’adressant à Bonaparte qui restait pensif le coude appuyé sur le manteau de la cheminée.

– En conscience, Piombo, répondit Napoléon, je ne puis pas te prendre sous mon aile. Je suis devenu le chef d’une grande nation, je commande la république, et dois faire exécuter les lois.

– Ah ! ah ! dit Bartholoméo.

– Mais je puis fermer les yeux, reprit Bonaparte. Le préjugé de la Vendetta empêchera long-temps le règne des lois en Corse, ajouta-t-il en se parlant à lui-même. Il faut cependant le détruire à tout prix.

Bonaparte resta un moment silencieux, et Lucien fit signe à Piombo de ne rien dire. Le Corse agitait déjà la tête de droite et de gauche d’un air improbateur.

– Demeure ici, reprit le consul en s’adressant à Bartholoméo, nous n’en saurons rien. Je ferai acheter tes propriétés afin de te donner d’abord les moyens de vivre. Puis, dans quelque temps, plus tard, nous penserons à toi. Mais plus de Vendetta ! Il n’y a pas de mâquis ici. Si tu y joues du poignard, il n’y aurait pas de grâce à espérer. Ici la loi protège tous les citoyens, et l’on ne se fait pas justice soi-même.

– Il s’est fait le chef d’un singulier pays, répondit Bartholoméo en prenant la main de Lucien et la serrant. Mais vous me reconnaissez dans le malheur, ce sera maintenant entre nous à la vie à la mort, et vous pouvez disposer de tous les Piombo.

A ces mots, le front du Corse se dérida, et il regarda autour de lui avec satisfaction.

– Vous n’êtes pas mal ici, dit-il souriant, comme s’il voulait y loger. Et tu es habillé tout en rouge comme un cardinal.

– Il ne tiendra qu’à toi de parvenir et d’avoir un palais à Paris, dit Bonaparte qui toisait son compatriote. Il m’arrivera plus d’une fois de regarder autour de moi pour chercher un ami dévoué auquel je puisse me confier.

Un soupir de joie sortit de la vaste poitrine de Piombo qui tendit la main au premier consul en lui disant : — Il y a encore du Corse en toi !

Bonaparte sourit. Il regarda silencieusement cet homme, qui lui apportait en quelque sorte l’air de sa patrie, de cette île où naguère il avait été sauvé si miraculeusement de la haine du parti anglais, et qu’il ne devait plus revoir. Il fit un signe à son frère, qui emmena Bartholoméo di Piombo. Lucien s’enquit avec intérêt de la situation financière de l’ancien protecteur de leur famille. Piombo amena le ministre de l’intérieur auprès d’une fenêtre, et lui montra sa femme et Ginevra, assises toutes deux sur un tas de pierres.

– Nous sommes venus de Fontainebleau ici à pied, et nous n’avons pas une obole, lui dit-il.

Lucien donna sa bourse à son compatriote et lui recommanda de venir le trouver le lendemain afin d’aviser aux moyens d’assurer le sort de sa famille. La valeur de tous les biens que Piombo possédait en Corse ne pouvait guère le faire vivre honorablement à Paris.

Quinze ans s’écoulèrent entre l’arrivée de la famille Piombo à Paris et l’aventure suivante, qui, sans le récit de ces événements, eût été moins intelligible.

Servin, l’un de nos artistes les plus distingués, conçut le premier l’idée d’ouvrir un atelier pour les jeunes personnes qui veulent prendre des leçons de peinture. Agé d’une quarantaine d’années, de moeurs pures et entièrement livré à son art, il avait épousé par inclination la fille d’un général sans fortune. Les mères conduisirent d’abord elles-mêmes leurs filles chez le professeur ; puis elles finirent par les y envoyer quand elles eurent bien connu ses principes et apprécié le soin qu’il mettait à mériter la confiance. Il était entré dans le plan du peintre de n’accepter pour écolières que des demoiselles appartenant à des familles riches ou considérées afin de n’avoir pas de reproches à subir sur la composition de son atelier ; il se refusait même à prendre les jeunes filles qui voulaient devenir artistes et auxquelles il aurait fallu donner certains enseignements sans lesquels il n’est pas de talent possible en peinture. Insensiblement sa prudence, la supériorité avec lesquelles il initiait ses élèves aux secrets de l’art, la certitude où les mères étaient de savoir leurs filles en compagnie de jeunes personnes bien élevées et la sécurité qu’inspiraient le caractère, les moeurs, le mariage de l’artiste, lui valurent dans les salons une excellente renommée. Quand une jeune fille manifestait le désir d’apprendre à peindre ou à dessiner, et que sa mère demandait conseil : — Envoyez-la chez Servin ! était la réponse de chacun. Servin devint donc pour la peinture féminine une spécialité, comme Herbault pour les chapeaux, Leroy pour les modes et Chevet pour les comestibles. Il était reconnu qu’une jeune femme qui avait pris des leçons chez Servin pouvait juger en dernier ressort les tableaux du Musée, faire supérieurement un portrait, copier une toile et peindre son tableau de genre. Cet artiste suffisait ainsi à tous les besoins de l’aristocratie. Malgré les rapports qu’il avait avec les meilleures maisons de Paris, il était indépendant, patriote, et conservait avec tout le monde ce ton léger, spirituel, parfois ironique, cette liberté de jugement qui distinguent les peintres. Il avait poussé le scrupule de ses précautions jusque dans l’ordonnance du local où étudiaient ses écolières. L’entrée du grenier qui régnait au-dessus de ses appartements avait été murée. Pour parvenir à cette retraite, aussi sacrée qu’un harem, il fallait monter par un escalier pratiqué dans l’intérieur de son logement. L’atelier, qui occupait tout le comble de la maison, offrait ces proportions énormes qui surprennent toujours les curieux quand, arrivés à soixante pieds du sol, ils s’attendent à voir les artistes logés dans une gouttière. Cette espèce de galerie était profusément éclairée par d’immenses châssis vitrés et garnis de ces grandes toiles vertes à l’aide desquelles les peintres disposent de la lumière. Une foule de caricatures, de têtes faites au trait, avec de la couleur ou la pointe d’un couteau, sur les murailles peintes en gris foncé, prouvaient, sauf la différence de l’expression, que les filles les plus distinguées ont dans l’esprit autant de folie que les hommes peuvent en avoir. Un petit poêle et ses grands tuyaux, qui décrivaient un effroyable zigzag avant d’atteindre les hautes régions du toit, étaient l’infaillible ornement de cet atelier. Une planche régnait autour des murs et soutenait des modèles en plâtre qui gisaient confusément placés, la plupart couverts d’une blonde poussière. Au-dessous de ce rayon, ça et là, une tête de Niobé pendue à un clou montrait sa pose de douleur, une Vénus souriait, une main se présentait brusquement aux yeux comme celle d’un pauvre demandant l’aumône, puis quelque écorchés jaunis par la fumée avaient l’air de membres arrachés la veille à des cercueils ; enfin des tableaux, des dessins, des mannequins, des cadres sans toiles et des toiles sans cadres achevaient de donner à cette pièce irrégulière la physionomie d’un atelier que distingue un singulier mélange d’ornement et de nudité, de misère et de richesse, de soin et d’incurie. Cet immense vaisseau, où tout paraît petit même l’homme, sent la coulisse d’opéra ; il s’y trouve de vieux linges, des armures dorées, des lambeaux d’étoffe, des machines ; mais il y a je ne sais quoi de grand comme la pensée : le génie et la mort sont là ; la Diane ou l’Apollon auprès d’un crâne ou d’un squelette, le beau et le désordre, la poésie et la réalité, de riches couleurs dans l’ombre, et souvent tout un drame immobile et silencieux. Quel symbole d’une tête d’artiste !

Au moment où commence cette histoire, le brillant soleil du mois de juillet illuminait l’atelier, et deux rayons le traversaient dans sa profondeur en y traçant de larges bandes d’or diaphanes où brillaient des grains de poussière. Une douzaine de chevalets élevaient leurs flèches aiguës, semblables à des mâts de vaisseau dans un port. Plusieurs jeunes filles animaient cette scène par la variété de leurs physionomies, de leurs attitudes, et par la différence de leurs toilettes. Les fortes ombres que jetaient les serges vertes, placées suivant les besoins de chaque chevalet, produisaient une multitude de contrastes, de piquants effets de clair-obscur. Ce groupe formait le plus beau de tous les tableaux de l’atelier. Une jeune fille blonde et mise simplement se tenait loin de ses compagnes, travaillait avec courage en paraissant prévoir le malheur ; nulle ne la regardait, ne lui adressait la parole : elle était la plus jolie, la plus modeste et la moins riche. Deux groupes principaux, séparés l’un de l’autre par une faible distance, indiquaient deux sociétés, deux esprits jusque dans cet atelier où les rangs et la fortune auraient dû s’oublier. Assises ou debout, ces jeunes filles, entourées de leurs boîtes à couleurs, jouant avec leurs pinceaux ou les préparant, maniant leurs éclatantes palettes, peignant, parlant, riant, chantant, abandonnées à leur naturel, laissant voir leur caractère, composaient un spectacle inconnu aux hommes : celle-ci, fière, hautaine, capricieuse, aux cheveux noirs, aux belles mains, lançait au hasard la flamme de ses regards ; celle-là, insouciante et gaie, le sourire sur les lèvres, les cheveux châtains, les mains blanches et délicates, vierge française, légère, sans arrière-pensée, vivant de sa vie actuelle ; une autre, rêveuse, mélancolique, pâle, penchant la tête comme une fleur qui tombe ; sa voisine, au contraire, grande, indolente, aux habitudes musulmanes, l’oeil long, noir, humide ; parlant peu, mais songeant et regardant à la dérobée la tête d’Antinoüs. Au milieu d’elles, comme le jocoso d’une pièce espagnole, pleine d’esprit et de saillies épigrammatiques, une fille les espionnait toutes d’un seul coup d’oeil, les faisait rire et levait sans cesse sa figure trop vive pour n’être pas jolie ; elle commandait au premier groupe des écolières qui comprenait les filles de banquier, de notaire et de négociant ; toutes riches, mais essuyant toutes les dédains imperceptibles quoique poignants que leur prodiguaient les autres jeunes personnes appartenant à l’aristocratie. Celles-ci étaient gouvernées par la fille d’un huissier du cabinet du roi, petite créature aussi sotte que vaine, et fière d’avoir pour père un homme ayant une charge à la cour ; elle voulait toujours paraître avoir compris du premier coup les observations du maître, et semblait travailler par grâce ; elle se servait d’un lorgnon, ne venait que très parée, tard, et suppliait ses compagnes de parler bas. Dans ce second groupe, on eût remarqué des tailles délicieuses, des figures distinguées ; mais les regards de ces jeunes filles offraient peu de naïveté. Si leurs attitudes étaient élégantes et leurs mouvements gracieux, les figures manquaient de franchise, et l’on devinait facilement qu’elles appartenaient à un monde où la politesse façonne de bonne heure les caractères, où l’abus des jouissances sociales tue les sentiments et développe l’égoïsme. Lorsque cette réunion était complète, il se trouvait dans le nombre de ces jeunes filles des têtes enfantines, des vierges d’une pureté ravissante, des visages dont la bouche légèrement entr’ouverte laissait voir des dents vierges, et sur laquelle errait un sourire de vierge. L’atelier ne ressemblait pas alors à un sérail, mais à un groupe d’anges assis sur un nuage dans le ciel.

Il était environ midi, Servin n’avait pas encore paru, ses écolières savaient qu’il achevait un tableau pour l’exposition. Depuis quelques jours, la plupart du temps il restait à un atelier qu’il avait ailleurs. Tout à coup, mademoiselle Amélie Thirion, chef du parti aristocratique de cette petite assemblée, parla long-temps à sa voisine, et il se fit un grand silence dans le groupe des patriciennes. Le parti de la banque, étonné, se tut également, et tâcha de deviner le sujet d’une semblable conférence. Le secret des jeunes ultrà fut bientôt connu. Amélie se leva prit à quelques pas d’elle un chevalet qu’elle alla placer à une assez grande distance du noble groupe, près d’une cloison grossière qui séparait l’atelier d’un cabinet obscur où l’on jetait les plâtres brisés, les toiles condamnées par le professeur, et où se mettait la provision de bois en hiver. L’action d’Amélie devait être bien hardie, car elle excita un murmure de surprise. La jeune élégante n’en tint compte, et acheva d’opérer le déménagement de sa compagne absente en roulant vivement près du chevalet la boîte à couleurs et le tabouret, enfin tout, jusqu’à un tableau de Prudhon que copiait l’élève en retard. Ce coup d’état excita une stupéfaction générale. Si le côté droit se mit à travailler silencieusement, le côté gauche pérora longuement.

– Que va dire mademoiselle Piombo, demanda une jeune fille à mademoiselle Mathilde Roguin, l’oracle malicieux du premier groupe. — Elle n’est pas fille à parler, répondit-elle ; mais dans cinquante ans elle se souviendra de cette injure comme si elle l’avait reçue la veille, et saura s’en venger cruellement. C’est une personne avec laquelle je ne voudrais pas être en guerre.

– La proscription dont la frappent ces demoiselles est d’autant plus injuste, dit une autre jeune fille, qu’avant-hier mademoiselle Ginevra était fort triste ; son père venait, dit-on, de donner sa démission. Ce serait donc ajouter à son malheur, tandis qu’elle a été fort bonne pour ces demoiselles pendant les Cent-Jours. Leur a-t-elle jamais dit une parole qui pût les blesser ? Elle évitait au contraire de parler politique. Mais nos Ultras paraissent agir plutôt par jalousie que par esprit de parti.

– J’ai envie d’aller chercher le chevalet de mademoiselle Piombo, et de le mettre auprès du mien, dit Mathilde Roguin. Elle se leva, mais une réflexion la fit rasseoir : — Avec un caractère comme celui de mademoiselle Ginevra, dit-elle, on ne peut pas savoir de quelle manière elle prendrait notre politesse, attendons l’événement.

– Eccola, dit languissamment la jeune fille aux yeux noirs.

En effet, le bruit des pas d’une personne qui montait l’escalier retentit dans la salle. Ce mot : — « La voici ! » passa de bouche en bouche, et le plus profond silence régna dans l’atelier.

Pour comprendre l’importance de l’ostracisme exercé par Amélie Thirion, il est nécessaire d’ajouter que cette scène avait lieu vers la fin du mois de juillet 1815. Le second retour des Bourbons venait de troubler bien des amitiés qui avaient résisté au mouvement de la première restauration. En ce moment les familles étaient presque toutes divisées d’opinion, et le fanatisme politique renouvelait plusieurs de ces déplorables scènes qui, aux époques de guerre civile ou religieuse, souillent l’histoire de tous les pays. Les enfants, les jeunes filles, les vieillards partageaient la fièvre monarchique à laquelle le gouvernement était en proie. La discorde se glissait sous tous les toits, et la défiance teignait de ses sombres couleurs les actions et les discours les plus intimes. Ginevra Piombo aimait Napoléon avec idolâtrie, et comment aurait-elle pu le haïr ? l’Empereur était son compatriote et le bienfaiteur de son père. Le baron de Piombo était un des serviteurs de Napoléon qui avaient coopéré le plus efficacement au retour de l’île d’Elbe. Incapable de renier sa foi politique, jaloux même de la confesser, le vieux baron de Piombo restait à Paris au milieu de ses ennemis. Ginevra Piombo pouvait donc être d’autant mieux mise au nombre des personnes suspectes, qu’elle ne faisait pas mystère du chagrin que la seconde restauration causait à sa famille. Les seules larmes qu’elle eût peut-être versées dans sa vie lui furent arrachées par la double nouvelle de la captivité de Bonaparte sur le Bellérophon et de l’arrestation de Labédoyère.

Les jeunes personnes qui composaient le groupe des nobles appartenaient aux familles royalistes les plus exaltées de Paris. Il serait difficile de donner une idée des exagérations de cette époque et de l’horreur que causaient les bonapartistes. Quelque insignifiante et petite que puisse paraître aujourd’hui l’action d’Amélie Thirion, elle était alors une expression de haine fort naturelle. Ginevra Piombo, l’une des premières écolières de Servin, occupait la place dont on voulait la priver depuis le jour où elle était venue à l’atelier ; le groupe aristocratique l’avait insensiblement entourée : la chasser d’une place qui lui appartenait en quelque sorte était non-seulement lui faire injure, mais lui causer une espèce de peine ; car les artistes ont tous une place de prédilection pour leur travail. Mais l’animadversion politique entrait peut-être pour peu de chose dans la conduite de ce petit Côté Droit de l’atelier. Ginevra Piombo, la plus forte des élèves de Servin, était l’objet d’une profonde jalousie : le maître professait autant d’admiration pour les talents que pour le caractère de cette élève favorite qui servait de terme à toutes ses comparaisons ; enfin, sans qu’on s’expliquât l’ascendant que cette jeune personne obtenait sur tout ce qui l’entourait, elle exerçait sur ce petit monde un prestige presque semblable à celui de Bonaparte sur ses soldats. L’aristocratie de l’atelier avait résolu depuis plusieurs jours la chute de cette reine ; mais, personne n’ayant encore osé s’éloigner de la bonapartiste, mademoiselle Thirion venait de frapper un coup décisif, afin de rendre ses compagnes complices de sa haine. Quoique Ginevra fût sincèrement aimée par deux ou trois des Royalistes, presque toutes chapitrées au logis paternel relativement à la politique, elles jugèrent avec ce tact particulier aux femmes qu’elles devaient rester indifférentes à la querelle. A son arrivée, Ginevra fut donc accueillie par un profond silence. De toutes les jeunes filles venues jusqu’alors dans l’atelier de Servin, elle était la plus belle, la plus grande et la mieux faite. Sa démarche possédait un caractère de noblesse et de grâce qui commandait le respect. Sa figure empreinte d’intelligence semblait rayonner, tant y respirait cette animation particulière aux Corses et qui n’exclut point le calme. Ses longs cheveux, ses yeux et ses cils noirs exprimaient la passion. Quoique les coins de sa bouche se dessinassent mollement et que ses lèvres fussent un peu trop fortes, il s’y peignait cette bonté que donne aux êtres forts la conscience de leur force. Par un singulier caprice de la nature, le charme de son visage se trouvait en quelque sorte démenti par un front de marbre où se peignait une fierté presque sauvage, où respiraient les moeurs de la Corse. Là était le seul lien qu’il y eût entre elle et son pays natal : dans tout le reste de sa personne, la simplicité, l’abandon des beautés lombardes séduisaient si bien qu’il fallait ne pas la voir pour lui causer la moindre peine. Elle inspirait un si vif attrait que, par prudence, son vieux père la faisait accompagner jusqu’à l’atelier. Le seul défaut de cette créature véritablement poétique venait de la puissance même d’une beauté si largement développée : elle avait l’air d’être femme. Elle s’était refusée au mariage, par amour pour son père et sa mère, en se sentant nécessaire à leurs vieux jours. Son goût pour la peinture avait remplacé les passions qui agitent ordinairement les femmes.

– Vous êtes bien silencieuses aujourd’hui, mesdemoiselles, dit-elle après avoir fait deux ou trois pas au milieu de ses compagnes. — Bonjour, ma petite Laure, ajouta-t-elle d’un ton doux et caressant en s’approchant de la jeune fille qui peignait loin des autres. Cette tête est fort bien ! Les chairs sont un peu trop roses, mais tout en est dessiné à merveille.

Laure leva la tête, regarda Ginevra d’un air attendri, et leurs figures s’épanouirent en exprimant une même affection. Un faible sourire anima les lèvres de l’Italienne qui paraissait songeuse, et qui se dirigea lentement vers sa place en regardant avec nonchalance les dessins ou les tableaux, en disant bonjour à chacune des jeunes filles du premier groupe, sans s’apercevoir de la curiosité insolite qu’excitait sa présence. On eût dit d’une reine dans sa cour. Elle ne donna aucune attention au profond silence qui régnait parmi les patriciennes, et passa devant leur camp sans prononcer un seul mot. Sa préoccupation fut si grande qu’elle se mit à son chevalet, ouvrit sa boîte à couleurs, prit ses brosses, revêtit ses manches brunes, ajusta son tablier, regarda son tableau, examina sa palette sans penser, pour ainsi dire, à ce qu’elle faisait. Toutes les têtes du groupe des bourgeoises étaient tournées vers elle. Si les jeunes personnes du camp Thirion ne mettaient pas tant de fran- chise que leurs compagnes dans leur impatience, leurs oeillades n’en étaient pas moins dirigées sur Ginevra.

– Elle ne s’aperçoit de rien, dit mademoiselle Roguin.

En ce moment Ginevra quitta l’attitude méditative dans laquelle elle avait contemplé sa toile, et tourna la tête vers le groupe aristocratique. Elle mesura d’un seul coup d’oeil la distance qui l’en séparait, et garda le silence.

– Elle ne croit pas qu’on ait eu la pensée de l’insulter, dit Mathilde, elle n’a ni pâli, ni rougi. Comme ces demoiselles vont être vexées si elle se trouve mieux à sa nouvelle place qu’à l’ancienne ! — Vous êtes là hors ligne, mademoiselle, ajouta-t-elle alors à haute voix en s’adressant à Ginevra.

L’Italienne feignit de ne pas entendre, ou peut-être n’entendit-elle pas, elle se leva brusquement, longea avec une certaine lenteur la cloison qui séparait le cabinet noir de l’atelier, et parut examiner le châssis d’où venait le jour en y donnant tant d’importance qu’elle monta sur une chaise pour attacher beaucoup plus haut la serge verte qui interceptait la lumière. Arrivée à cette hauteur, elle atteignit à une crevasse assez légère dans la cloison, le véritable but de ses efforts, car le regard qu’elle y jeta ne peut se comparer qu’à celui d’un avare découvrant les trésors d’Aladin ; elle descendit vivement, revint à sa place, ajusta son tableau, feignit d’être mécontente du jour, approcha de la cloison une table sur laquelle elle mit une chaise, grimpa lestement sur cet échafaudage, et regarda de nouveau par la crevasse. Elle ne jeta qu’un regard dans le cabinet alors éclairé par un jour de souffrance qu’on avait ouvert, et ce qu’elle y aperçut produisit sur elle une sensation si vive qu’elle tressaillit.

– Vous allez tomber, mademoiselle Ginevra, s’écria Laure.

Toutes les jeunes filles regardèrent l’imprudente qui chancelait. La peur de voir arriver ses compagnes auprès d’elle lui donna du courage, elle retrouva ses forces et son équilibre, se tourna vers Laure en se dandinant sur sa chaise, et dit d’une voix émue : — Bah ! c’est encore un peu plus solide qu’un trône ! Elle se hâta d’arracher la serge, descendit, repoussa la table et la chaise bien loin de la cloison, revint à son chevalet, et fit encore quelques essais en ayant l’air de chercher une masse de lumière qui lui convînt. Son tableau ne l’occupait guère, son but était de s’approcher du cabinet noir auprès duquel elle se plaça, comme elle le désirait, à côté de la porte. Puis elle se mit à préparer sa palette en gardant le plus profond silence. A cette place, elle entendit bientôt plus distinctement le léger bruit qui, la veille, avait si fortement excité sa curiosité et fait parcourir à sa jeune imagination le vaste champ des conjectures. Elle reconnut facilement la respiration forte et régulière de l’homme endormi qu’elle venait de voir. Sa curiosité était satisfaite au delà de ses souhaits, mais elle se trouvait chargée d’une immense responsabilité. A travers la crevasse, elle avait entrevu l’aigle impériale et, sur un lit de sangles faiblement éclairé, la figure d’un officier de la Garde. Elle devina tout : Servin cachait un proscrit. Maintenant elle tremblait qu’une de ses compagnes ne vînt examiner son tableau, et n’entendît ou la respiration de ce malheureux ou quelque aspiration trop forte, comme celle qui était arrivée à son oreille pendant la dernière leçon. Elle résolut de rester auprès de cette porte, en se fiant à son adresse pour déjouer les chances du sort.

– Il vaut mieux que je sois là, pensait-elle, pour prévenir un accident sinistre, que de laisser le pauvre prisonnier à la merci d’une étourderie. Tel était le secret de l’indifférence apparente que Ginevra avait manifestée en trouvant son chevalet dérangé, elle en fut intérieurement enchantée, puisqu’elle avait pu satisfaire assez naturellement sa curiosité : puis, en ce moment, elle était trop vivement préoccupée pour chercher la raison de son déménagement. Rien n’est plus mortifiant pour des jeunes filles, comme pour tout le monde, que de voir une méchanceté, une insulte ou un bon mot manquant leur effet par suite du dédain qu’en témoigne la victime. Il semble que la haine envers un ennemi s’accroisse de toute la hauteur à laquelle il s’élève au-dessus de nous. La conduite de Ginevra devint une énigme pour toutes ses compagnes. Ses amies comme ses ennemies furent également surprises ; car on lui accordait toutes les qualités possibles, hormis le pardon des injures. Quoique les occasions de déployer ce vice de caractère eussent été rarement offertes à Ginevra dans les événements de sa vie d’atelier, les exemples qu’elle avait pu donner de ses dispositions vindicatives et de sa fermeté n’en avaient pas moins laissé des impressions profondes dans l’esprit de ses compagnes. Après bien des conjectures, mademoiselle Roguin finit par trouver dans le silence de l’Italienne une grandeur d’âme au-dessus de tout éloge, et son cercle, inspiré par elle, forma le projet d’humilier l’aristocratie de l’atelier. Elles parvinrent à leur but par un feu de sarcasmes qui abattit l’orgueil du Côté Droit. L’arrivée de madame Servin mit fin à cette lutte d’amour propre. Avec cette finesse qui accompagne toujours la méchanceté, Amélie avait remarqué, analysé, commenté la prodigieuse préoccupation qui empêchait Ginevra d’entendre la dispute aigrement polie dont elle était l’objet. La vengeance que mademoiselle Roguin et ses compagnes tiraient de mademoiselle Thirion et de son groupe eut alors le fatal effet de faire rechercher par les jeunes Ultras la cause du silence que gardait Ginevra di Piombo. La belle Italienne devint donc le centre de tous les regards, et fut épiée par ses amies comme par ses ennemies. Il est bien difficile de cacher la plus petite émotion, le plus léger sentiment, à quinze jeunes filles curieuses, inoccupées, dont la malice et l’esprit ne demandent que des secrets à deviner, des intrigues à créer, à déjouer, et qui savent trouver trop d’interprétations différentes à un geste, à une oeillade, à une parole, pour ne pas en découvrir la véritable signification. Aussi le secret de Ginevra di Piombo fut-il bientôt en grand péril d’être connu. En ce moment la présence de madame Servin produisit un entr’acte dans le drame qui se jouait sourdement au fond de ces jeunes coeurs, et dont les sentiments, les pensées, les progrès étaient exprimés par des phrases presque allégoriques, par de malicieux coups d’oeil, par des gestes, et par le silence même, souvent plus intelligible que la parole. Aussitôt que madame Servin entra dans l’atelier, ses yeux se portèrent sur la porte auprès de laquelle était Ginevra. Dans les circonstances présentes, ce regard ne fut pas perdu. Si d’abord aucune des écolières n’y fit attention, plus tard mademoiselle Thirion s’en souvint, et s’expliqua la défiance, la crainte et le mystère qui donnèrent alors quelque chose de fauve aux yeux de madame Servin.

– Mesdemoiselles, dit-elle, monsieur Servin ne pourra pas venir aujourd’hui. Puis elle complimenta chaque jeune personne, en recevant de toutes une foule de ces caresses féminines qui sont autant dans la voix et dans les regards que dans les gestes. Elle arriva promptement auprès de Ginevra dominée par une inquiétude qu’elle déguisait en vain. L’Italienne et la femme du peintre se firent un signe de tête amical, et restèrent toutes deux silencieuses, l’une peignant, l’autre regardant peindre. La respiration du militaire s’entendait facilement, mais madame Servin ne parut pas s’en apercevoir, et sa dissimulation était si grande, que Ginevra fut tentée de l’accuser d’une surdité volontaire. Cependant l’inconnu se remua dans son lit. L’Italienne regarda fixement madame Servin, qui lui dit alors, sans que son visage éprouvât la plus légère altération : — Votre copie est aussi belle que l’original. S’il me fallait choisir, je serais fort embarrassée.

– Monsieur Servin n’a pas mis sa femme dans la confidence de ce mystère, pensa Ginevra qui après avoir répondu à la jeune femme par un doux sourire d’incrédulité fredonna une canzonnetta de son pays pour couvrir le bruit que pourrait faire le prisonnier.

C’était quelque chose de si insolite que d’entendre la studieuse Italienne chanter, que toutes les jeunes filles surprises la regardèrent. Plus tard cette circonstance servit de preuves aux charitables suppositions de la haine. Madame Servin s’en alla bientôt, et la séance s’acheva sans autres événements. Ginevra laissa partir ses compagnes et parut vouloir travailler long-temps encore ; mais elle trahissait à son insu son désir de rester seule, car à mesure que les écolières se préparaient à sortir, elle leur jetait des regards d’impatience mal déguisée. Mademoiselle Thirion, devenue en peu d’heures une cruelle ennemie pour celle qui la primait en tout, devina par un instinct de haine que la fausse application de sa rivale cachait un mystère. Elle avait été frappée plus d’une fois de l’air attentif avec lequel Ginevra s’était mise à écouter un bruit que personne n’entendait. L’expression qu’elle surprit en dernier lieu dans les yeux de l’Italienne fut pour elle un trait de lumière. Elle s’en alla la dernière de toutes les écolières et descendit chez madame Servin avec laquelle elle causa un instant ; puis elle feignit d’avoir oublié son sac, remonta tout doucement à l’atelier, et aperçut Ginevra grimpée sur un échafaudage fait à la hâte et si absorbée dans la contemplation du militaire inconnu qu’elle n’entendit pas le léger bruit que produisaient les pas de sa compagne. Il est vrai que, suivant une expression de Walter Scott, Amélie marchait comme sur des oeufs, elle regagna promptement la porte de l’atelier et toussa. Ginevra tressaillit, tourna la tête, vit son ennemie, rougit, s’empressa de détacher la serge pour donner le change sur ses intentions et descendit après avoir rangé sa boîte à couleurs. Elle quitta l’atelier en emportant gravée dans son souvenir l’image d’une tête d’homme aussi gracieuse que celle de l’Endymion, chef-d’oeuvre de Girodet qu’elle avait copié quelques jours auparavant. — Proscrire un homme si jeune ! Qui donc peut-il être, car ce n’est pas le maréchal Ney ?

Ces deux phrases sont l’expression la plus simple de toutes les idées que Ginevra commenta pendant deux jours. Le surlendemain, malgré sa diligence pour arriver la première à l’atelier elle y trouva mademoiselle Thirion qui s’y était fait conduire en voiture. Ginevra et son ennemie s’observèrent long-temps ; mais elles se composèrent des visages impénétrables l’une pour l’autre. Amélie avait vu la tête ravissante de l’inconnu ; mais heureusement et malheureusement tout à la fois, les aigles et l’uniforme n’étaient pas placés dans l’espace que la fente lui avait permis d’apercevoir. Elle se perdit alors en conjectures. Tout à coup Servin arriva beaucoup plus tôt qu’à l’ordinaire.

– Mademoiselle Ginevra, dit-il après avoir jeté un coup d’oeil sur l’atelier, pourquoi vous êtes-vous mise là ? Le jour est mauvais. Approchez-vous donc de ces demoiselles, et descendez un peu votre rideau.

Puis il s’assit auprès de Laure, dont le travail méritait ses plus complaisantes corrections.

– Comment donc ! s’écria-t-il, voici une tête supérieurement faite. Vous serez une seconde Ginevra.

Le maître alla de chevalet en chevalet, grondant, flattant, plaisantant, et faisant, comme toujours, craindre plutôt ses plaisanteries que ses réprimandes. L’Italienne n’avait pas obéi aux observations du professeur et restait à son poste avec la ferme intention de ne pas s’en écarter. Elle prit une feuille de papier et se mit à croquer à la sépia la tête du pauvre reclus. Une oeuvre conçue avec passion porte toujours un cachet particulier. La faculté d’imprimer aux traductions de la nature ou de la pensée des couleurs vraies constitue le génie, et souvent la passion en tient lieu. Aussi, dans la circonstance où se trouvait Ginevra, l’intuition qu’elle devait à sa mémoire vivement frappée, ou la nécessité peut-être, cette mère des grandes choses, lui prêta-t-elle un talent surnaturel. La tête de l’officier fut jetée sur le papier au milieu d’un tressaillement intérieur qu’elle attribuait à la crainte, et dans lequel un physiologiste aurait reconnu la fièvre de l’inspiration. Elle glissait de temps en temps un regard furtif sur ses compagnes, afin de pouvoir cacher le lavis en cas d’indiscrétion de leur part. Malgré son active surveillance, il y eut un moment où elle n’a- perçut pas le lorgnon que son impitoyable ennemie braquait sur le mystérieux dessin en s’abritant derrière un grand portefeuille. Mademoiselle Thirion, qui reconnut la figure du proscrit, leva brusquement la tête, et Ginevra serra la feuille de papier.

– Pourquoi êtes-vous dont restée là malgré mon avis, mademoiselle ? demanda gravement le professeur à Ginevra.

L’écolière tourna vivement son chevalet de manière que personne ne pût voir son lavis, et dit d’une voix émue en le montrant à son maître : — Ne trouvez-vous pas comme moi que ce jour est plus favorable ? ne dois-je pas rester là ?

Servin pâlit. Comme rien n’échappe aux yeux perçants de la haine, mademoiselle Thirion se mit, pour ainsi dire, en tiers dans les émotions qui agitèrent le maître et l’écolière.

– Vous avez raison, dit Servin. Mais vous en saurez bientôt plus que moi, ajouta-t-il en riant forcément. Il y eut une pause pendant laquelle le professeur contempla la tête de l’officier. — Ceci est un chef-d’oeuvre digne de Salvator Rosa, s’écria-t-il avec une énergie d’artiste.

A cette exclamation, toutes les jeunes personnes se levèrent, et mademoiselle Thirion accourut avec la vélocité du tigre qui se jette sur sa proie. En ce moment le proscrit éveillé par le bruit se remua. Ginevra fit tomber son tabouret, prononça des phrases assez incohérentes et se mit à rire ; mais elle avait plié le portrait et l’avait jeté dans son portefeuille avant que sa redoutable ennemie eût pu l’apercevoir. Le chevalet fut entouré, Servin détailla à haute voix les beautés de la copie que faisait en ce moment son élève favorite, et tout le monde fut dupe de ce stratagème, moins Amélie qui, se plaçant en arrière de ses compagnes, essaya d’ouvrir le portefeuille où elle avait vu mettre le lavis. Ginevra saisit le carton et le plaça devant elle sans mot dire. Les deux jeunes filles s’examinèrent alors en silence.

– Allons, mesdemoiselles, à vos places, dit Servin. Si vous voulez en savoir autant que mademoiselle de Piombo, il ne faut pas toujours parler modes ou bals et baguenauder comme vous faites.

Quand toutes les jeunes personnes eurent regagné leurs chevalets, Servin s’assit auprès de Ginevra.

– Ne valait-il pas mieux que ce mystère fût découvert par moi que par une autre ? dit l’Italienne en parlant à voix basse. — Oui, répondit le peintre. Vous êtes patriote ; mais, ne le fussiez-vous pas, ce serait encore vous à qui je l’aurais confié.

Le maître et l’écolière se comprirent, et Ginevra ne craignit plus de demander : — Qui est-ce ?

– L’ami intime de Labédoyère, celui qui, après l’infortuné colonel, a contribué le plus à la réunion du septième avec les grenadiers de l’île d’Elbe. Il était chef d’escadron dans la Garde, et revient de Waterloo.

– Comment n’avez-vous pas brûlé son uniforme, son shako, et ne lui avez-vous pas donné des habits bourgeois ? dit vivement Ginevra.

– On doit m’en apporter ce soir.

– Vous auriez dû fermer notre atelier pendant quelques jours.

– Il va partir.

– Il veut donc mourir ? dit la jeune fille. Laissez-le chez vous pendant le premier moment de la tourmente. Paris est encore le seul endroit de la France où l’on puisse cacher sûrement un homme. Il est votre ami ? demanda-t-elle.

– Non, il n’a pas d’autres titres à ma recommandation que son malheur. Voici comment il m’est tombé sur les bras : mon beau-père, qui avait repris du service pendant cette campagne, a rencontré ce pauvre jeune homme, et l’a très-subtilement sauvé des griffes de ceux qui ont arrêté Labédoyère. Il voulait le défendre, l’insensé !

– C’est vous qui le nommez ainsi ! s’écria Ginevra en lançant un regard de surprise au peintre qui garda le silence un moment.

– Mon beau-père est trop espionné pour pouvoir garder quelqu’un chez lui, reprit-il. Il me l’a donc nuitamment amené la semaine dernière. J’avais espéré le dérober à tous les yeux en le mettant dans ce coin, le seul endroit de la maison où il puisse être en sûreté.

– Si je puis vous être utile, employez-moi, dit Ginevra, je connais le maréchal Feltre.

– Eh bien ! nous verrons, répondit le peintre.

Cette conversation dura trop long-temps pour ne pas être remarquée de toutes les jeunes filles. Servin quitta Ginevra, revint encore à chaque chevalet, et donna de si longues leçons qu’il était encore sur l’escalier quand sonna l’heure à laquelle ses écolières avaient l’habitude de partir. — Vous oubliez votre sac, mademoiselle Thirion, s’écria le professeur en courant après la jeune fille qui descendait jusqu’au métier d’espion pour satisfaire sa haine.

La curieuse élève vint chercher son sac en manifestant un peu de surprise de son étourderie, mais le soin de Servin fut pour elle une nouvelle preuve de l’existence d’un mystère dont la gravité n’était pas douteuse ; elle avait déjà inventé tout ce qui devait être, et pouvait dire comme l’abbé Vertot : Mon siége est fait. Elle descendit bruyamment l’escalier et tira violemment la porte qui donnait dans l’appartement de Servin, afin de faire croire qu’elle sortait ; mais elle remonta doucement, et se tint derrière la porte de l’atelier. Quand le peintre et Ginevra se crurent seuls, il frappa d’une certaine manière à la porte de la mansarde qui tourna aussitôt sur ses gonds rouillés et criards. L’Italienne vit paraître un jeune homme grand et bien fait dont l’uniforme impérial lui fit battre le coeur. L’officier avait un bras en écharpe, et la pâleur de son teint accusait de vives souffrances. En apercevant une inconnue, il tressaillit. Amélie, qui ne pouvait rien voir, trembla de rester plus long-temps ; mais il lui suffisait d’avoir entendu le grincement de la porte, elle s’en alla sans bruit.

– Ne craignez rien, dit le peintre à l’officier, mademoiselle est la fille du plus fidèle ami de l’Empereur, le baron de Piombo.

Le jeune militaire ne conserva plus de doute sur le patriotisme de Ginevra, après l’avoir vue.

– Vous êtes blessé ? dit-elle.

– Oh ! ce n’est rien, mademoiselle, la plaie se referme.

En ce moment, les voix criardes et perçantes des colporteurs arrivèrent jusqu’à l’atelier : « Voici le jugement qui condamne à mort… Tous trois tressaillirent. Le soldat entendit, le premier, un nom qui le fit pâlir.

– Labédoyère ! dit-il en tombant sur le tabouret.

Ils se regardèrent en silence. Des gouttes de sueur se formèrent sur le front livide du jeune homme, il saisit d’une main et par un geste de désespoir les touffes noires de sa chevelure, et appuya son coude sur le bord du chevalet de Ginevra.

– Après tout, dit-il en se levant brusquement, Labédoyère et moi nous savions ce que nous faisions. Nous connaissions le sort qui nous attendait après le triomphe comme après la chute. Il meurt pour sa cause, et moi je me cache… Il alla précipitamment vers la porte de l’atelier, mais plus leste que lui, Ginevra s’était élancée et lui en barrait le chemin.

– Rétablirez-vous l’Empereur ? dit-elle. Croyez-vous pouvoir relever ce géant quand lui-même n’a pas su rester debout ?

– Que voulez-vous que je devienne ? dit alors le proscrit en s’adressant aux deux amis que lui avait envoyés le hasard. Je n’ai pas un seul parent dans le monde, Labédoyère était mon protecteur et mon ami, je suis seul ; demain je serai peut-être proscrit ou condamné, je n’ai jamais eu que ma paye pour fortune, j’ai mangé mon dernier écu pour venir arracher Labédoyère à son sort et tâcher de l’emmener ; la mort est donc une nécessité pour moi. Quand on est décidé à mourir, il faut savoir vendre sa tête au bourreau. Je pensais tout à l’heure que la vie d’un honnête homme vaut bien celle de deux traîtres, et qu’un coup de poignard bien placé peut donner l’immortalité !

Cet accès de désespoir effraya le peintre et Ginevra elle-même qui comprit bien le jeune homme. L’Italienne admira cette belle tête et cette voix délicieuse dont la douceur était à peine altérée par des accents de fureur ; puis elle jeta tout à coup du baume sur toutes les plaies de l’infortuné.

– Monsieur, dit-elle, quant à votre détresse pécuniaire, permettez-moi de vous offrir l’or de mes économies. Mon père est riche, je suis son seul enfant, il m’aime, et je suis bien sûre qu’il ne me blâmera pas. Ne vous faites pas scrupule d’accepter : nos biens viennent de l’Empereur, nous n’avons pas un centime qui ne soit un effet de sa munificence. N’est-ce pas être reconnaissants que d’obliger un de ses fidèles soldats ? Prenez donc cette somme avec aussi peu de façons que j’en mets à vous l’offrir. Ce n’est que de l’argent, ajouta-t-elle d’un ton de mépris. Maintenant, quant à des amis, vous en trouverez ! Là, elle leva fièrement la tête, et ses yeux brillèrent d’un éclat inusité. — La tête qui tombera demain devant une douzaine de fusils sauve la vôtre, reprit-elle. Attendez que cet orage passe, et vous pourrez aller chercher du service à l’étranger si l’on ne vous oublie pas, ou dans l’armée française si l’on vous oublie.

Il existe dans les consolations que donne une femme une délicatesse qui a toujours quelque chose de maternel, de prévoyant, de complet. Mais quand, à ces paroles de paix et d’espérance, se joignent la grâce des gestes, cette éloquence de ton qui vient du coeur, et que surtout la bienfaitrice est belle, il est difficile à un jeune homme de résister. Le colonel aspira l’amour par tous les sens. Une légère teinte rose nuança ses joues blanches, ses yeux perdirent un peu de la mélancolie qui les ternissait, et il dit d’un son de voix particulier : — Vous êtes un ange de bonté ! Mais Labédoyère, ajouta-t-il, Labédoyère !

A ce cri, ils se regardèrent tous trois en silence, et ils se comprirent. Ce n’était plus des amis de vingt minutes, mais de vingt ans.

– Mon cher, reprit Servin, pouvez-vous le sauver ?

– Je puis le venger !

Ginevra tressaillit : quoique l’inconnu fût beau, son aspect n’avait point ému la jeune fille ; la douce pitié que les femmes trouvent dans leur coeur pour les misères qui n’ont rien d’ignoble avait étouffé chez Ginevra toute autre affection ; mais entendre un cri de vengeance, rencontrer dans ce proscrit une âme italienne, du dévouement pour Napoléon, de la générosité à la corse ?… c’en était trop pour elle, elle contempla donc l’officier avec une émotion respectueuse qui lui agita fortement le coeur. Pour la première fois, un homme lui faisait éprouver un sentiment si vif. Comme toutes les femmes, elle se plut à mettre l’âme de l’inconnu en harmonie avec la beauté distinguée de ses traits, avec les heureuses proportions de sa taille qu’elle admirait en artiste. Menée par le hasard de la curiosité à la pitié, de la pitié à un intérêt puissant, elle arrivait de cet intérêt à des sensations si profondes, qu’elle crut dangereux de rester là plus long-temps.

– A demain, dit-elle en laissant à l’officier le plus doux de ses sourires pour consolation.

En voyant ce sourire, qui jetait comme un nouveau jour sur la figure de Ginevra, l’inconnu oublia tout pendant un instant.

– Demain, répondit-il avec tristesse, demain, Labédoyère…

Ginevra se retourna, mit un doigt sur ses lèvres, et le regarda comme si elle lui disait : — Calmez-vous, soyez prudent.

Alors le jeune homme s’écria : — O Dio ! che non vorrei vivere dopo averla veduta ! (O Dieu ! qui ne voudrait vivre après l’avoir vue !)

L’accent particulier avec lequel il prononça cette phrase fit tressaillir Ginevra. — Vous êtes Corse ? s’écria-t-elle en revenant à lui le coeur palpitant d’aise.

– Je suis né en Corse, répondit-il ; mais j’ai été amené très-jeune à Gênes ; et, aussitôt que j’eus atteint l’âge auquel on entre au service militaire, je me suis engagé.

La beauté de l’inconnu, l’attrait surnaturel que lui prêtaient ses opinions bonapartistes, sa blessure, son malheur, son danger même, tout disparut aux yeux de Ginevra, ou plutôt tout se fondit dans un seul sentiment, nouveau, délicieux. Ce proscrit était un enfant de la Corse, il en parlait le langage chéri ! La jeune fille resta pendant un moment immobile, retenue par une sensation magique. Elle avait en effet sous les yeux un tableau vivant auquel tous les sentiments humains réunis et le hasard donnaient de vives couleurs. Sur l’invitation de Servin, l’officier s’était assis sur un divan. Le peintre avait dénoué l’écharpe qui retenait le bras de son hôte, et s’occupait à en défaire l’appareil afin de panser la blessure. Ginevra frissonna en voyant la longue et large plaie que la lame d’un sabre avait faite sur l’avant-bras du jeune homme, et laissa échapper une plainte. L’inconnu leva la tête vers elle et se mit à sourire. Il y avait quelque chose de touchant et qui allait à l’âme dans l’attention avec laquelle Servin enlevait la charpie et tâtait les chairs meurtries ; tandis que la figure du blessé, quoique pâle et maladive, exprimait, à l’aspect de la jeune fille, plus de plaisir que de souffrance. Une artiste devait admirer involontairement cette opposition de sentiments, et les contrastes que produisaient la blancheur des linges, la nudité du bras, avec l’uniforme bleu et rouge de l’officier. En ce moment, une obscurité douce enveloppait l’atelier ; mais un dernier rayon de soleil vint éclairer la place où se trouvait le proscrit, en sorte que sa noble et blanche figure, ses cheveux noirs, ses vêtements, tout fut inondé par le jour. Cet effet si simple, la superstitieuse Italienne le prit pour un heureux présage. L’inconnu ressemblait ainsi à un céleste messager qui lui faisait entendre le langage de la patrie, et la mettait sous le charme des souvenirs de son enfance, pendant que dans son coeur naissait un sentiment aussi frais, aussi pur que son premier âge d’innocence. Pendant un moment bien court, elle demeura songeuse et comme plongée dans une pensée infinie ; puis elle rougit de laisser voir sa préoccupation, échangea un doux et rapide regard avec le proscrit, et s’enfuit en le voyant toujours. Le lendemain n’était pas un jour de leçon, Ginevra vint à l’atelier et le prisonnier put rester auprès de sa compatriote ; Servin, qui avait une esquisse à terminer, permit au reclus d’y demeurer en servant de mentor aux deux jeunes gens qui s’entretinrent souvent en corse. Le pauvre soldat raconta ses souffrances pendant la déroute de Moscou, car il s’était trouvé, à l’âge de dix neuf ans, au passage de la Bérézina, seul de son régiment, après avoir perdu dans ses camarades les seuls hommes qui pussent s’intéresser à un orphelin. Il peignit en traits de feu le grand désastre de Waterloo. Sa voix fut une musique pour l’Italienne. Elevée à la corse, Ginevra était en quelque sorte la fille de la nature, elle ignorait le mensonge et se livrait sans détour à ses impressions, elle les avouait, ou plutôt les laissait deviner sans le manége de la petite et calculatrice coquetterie des jeunes filles de Paris.

Pendant cette journée, elle resta plus d’une fois, sa palette d’une main, son pinceau de l’autre, sans que le pinceau s’abreuvât des couleurs de la palette : les yeux attachés sur l’officier et la bouche légèrement entr’ouverte, elle écoutait, se tenant toujours prête à donner un coup de pinceau qu’elle ne donnait jamais. Elle ne s’étonnait pas de trouver tant de douceur dans les yeux du jeune homme, car elle sentait les siens devenir doux malgré sa volonté de les tenir sévères ou calmes. Puis, elle peignait ensuite avec une attention particulière et pendant des heures entières, sans lever la tête, parce qu’il était là, près d’elle, la regardant travailler. La première fois qu’il vint s’asseoir pour la contempler en silence, elle lui dit d’un son de voix ému, et après une longue pause : — Cela vous amuse donc, de voir peindre ?

Ce jour-là, elle apprit qu’il se nommait Luigi. Avant de se séparer, ils convinrent que, les jours d’atelier, s’il arrivait quelque événement politique important, Ginevra l’en instruirait en chantant à voix basse certains airs italiens.

Le lendemain, mademoiselle Thirion apprit sous le secret à toutes ses compagnes, que Ginevra di Piombo était aimée d’un jeune homme qui venait, pendant les heures consacrées aux leçons, s’établir dans le cabinet noir de l’atelier.

– Vous qui prenez son parti, dit-elle à mademoiselle Roguin, examinez-la bien, et vous verrez à quoi elle passera son temps.

Ginevra fut donc observée avec une attention diabolique. On écouta ses chansons, on épia ses regards. Au moment où elle ne croyait être vue de personne, une douzaine d’yeux étaient incessamment arrêtés sur elle. Ainsi prévenues, ces jeunes filles interprétèrent dans leur sens vrai, les agitations qui passèrent sur la brillante figure de l’Italienne, et ses gestes, et l’accent particulier de ses fredonnements, et l’air attentif avec lequel elle écoutait des sons indistincts qu’elle seule entendait à travers la cloison. Au bout d’une huitaine de jours, une seule des quinze élèves de Servin s’était refusée à voir Louis par la crevasse de la cloison. Cette jeune fille était Laure, la jolie personne pauvre et assidue qui, par un instinct de faiblesse, aimait véritablement la belle Corse et la défendait encore. Mademoiselle Roguin voulut faire rester Laure sur l’escalier à l’heure du départ, afin de lui prouver l’intimité de Ginevra et du beau jeune homme en les surprenant ensemble. Laure refusa de descendre à un espionnage que la curiosité ne justifiait pas, et devint l’objet d’une réprobation universelle.

Bientôt la fille de l’huissier du cabinet du roi trouva qu’il n’était pas convenable pour elle de venir à l’atelier d’un peintre dont les opinions avaient une teinte de patriotisme ou de bonapartisme, ce qui, à cette époque, semblait une seule et même chose, elle ne revint donc plus chez Servin, qui refusa poliment d’aller chez elle. Si Amélie oublia Ginevra, le mal qu’elle avait semé porta ses fruits. Insensiblement, par hasard, par caquetage ou par pruderie, toutes les autres jeunes personnes instruisirent leurs mères de l’étrange aventure qui se passait à l’atelier. Un jour Mathilde Roguin ne vint pas, la leçon suivante ce fut une autre jeune fille ; enfin trois ou quatre demoiselles, qui étaient restées les dernières, ne revinrent plus. Ginevra et mademoiselle Laure, sa petite amie, furent pendant deux ou trois jours les seules habitantes de l’atelier désert. L’Italienne ne s’apercevait point de l’abandon dans lequel elle se trouvait, et ne recherchait même pas la cause de l’absence de ses compagnes. Avant inventé depuis peu les moyens de correspondre mystérieusement avec Louis, elle vivait à l’atelier comme dans une délicieuse retraite, seule au milieu d’un monde, ne pensant qu’à l’officier et aux dangers qui le menaçaient. Cette jeune fille, quoique sincèrement admiratrice des nobles caractères qui ne veulent pas trahir leur foi politique, pressait Louis de se soumettre promptement à l’autorité royale, afin de le garder en France. Louis ne voulait pas sortir de sa cachette. Si les passions ne naissent et ne grandissent que sous l’influence d’événements extraordinaires et ro- manesques, on peut dire que jamais tant de circonstances ne concoururent à lier deux êtres par un même sentiment. L’amitié de Ginevra pour Louis et de Louis pour elle fit plus de progrès en un mois qu’une amitié du monde n’en fait en dix ans dans un salon. L’adversité n’est-elle pas la pierre de touche des caractères ? Ginevra put donc apprécier facilement Louis, le connaître, et ils ressentirent bientôt une estime réciproque l’un pour l’autre. Plus âgée que Louis, Ginevra trouvait une douceur extrême à être courtisée par un jeune homme déjà si grand, si éprouvé par le sort, et qui joignait à l’expérience d’un homme toutes les grâces de l’adolescence. De son côté, Louis ressentait un indicible plaisir à se laisser protéger en apparence par une jeune fille de vingt-cinq ans. Il y avait dans ce sentiment un certain orgueil inexplicable. Peut-être était-ce une preuve d’amour. L’union de la douceur et de la fierté, de la force et de la faiblesse avait en Ginevra d’irrésistibles attraits, et Louis était entièrement subjugué par elle. Ils s’aimaient si profondément déjà, qu’ils n’avaient eu besoin ni de se le nier, ni de se le dire.

Un jour, vers le soir, Ginevra entendit le signal convenu, Louis frappait avec une épingle sur la boiserie de manière à ne pas produire plus de bruit qu’une araignée qui attache son fil, et demandait ainsi à sortir de sa retraite. L’Italienne jeta un coup d’oeil dans l’atelier, ne vit pas la petite Laure, et répondit au signal. Louis ouvrit la porte, aperçut l’écolière, et rentra précipitamment. Etonnée, Ginevra regarde autour d’elle, trouve Laure, et lui dit en allant à son chevalet : — Vous restez bien tard, ma chère. Cette tête me paraît pourtant achevée, il n’y a plus qu’un reflet à indiquer sur le haut de cette tresse de cheveux.

– Vous seriez bien bonne, dit Laure d’une voix émue, si vous vouliez me corriger cette copie, je pourrais conserver quelque chose de vous….

– Je veux bien, répondit Ginevra sûre de pouvoir ainsi la congédier. Je croyais, reprit-elle en donnant de légers coups de pinceau, que vous aviez beaucoup de chemin à faire de chez vous à l’atelier.

– Oh ! Ginevra, je vais m’en aller et pour toujours, s’écria la jeune fille d’un air triste.

L’Italienne ne fut pas autant affectée de ces paroles pleines de mélancolie qu’elle l’aurait été un mois auparavant.

– Vous quittez monsieur Servin, demanda-t-elle. — Vous ne vous apercevez donc pas, Ginevra, que depuis quelque temps il n’y a plus ici que vous et moi ?

– C’est vrai, répondit Ginevra frappée tout à coup comme par un souvenir. Ces demoiselles seraient-elles malades, se marieraient elles, ou leurs pères seraient-ils tous de service au château ?

– Toutes ont quitté monsieur Servin, répondit Laure.

– Et pourquoi ?

– A cause de vous, Ginevra.

– De moi ! répéta la fille corse en se levant, le front menaçant, l’air fier et les yeux étincelants.

– Oh ! ne vous fâchez pas, ma bonne Ginevra, s’écria douloureusement Laure. Mais ma mère aussi veut que je quitte l’atelier. Toutes ces demoiselles ont dit que vous aviez une intrigue, que monsieur Servin se prêtait à ce qu’un jeune homme qui vous aime demeurât dans le cabinet noir ; je n’ai jamais cru ces calomnies et n’en ai rien dit à ma mère. Hier au soir, madame Roguin a rencontré ma mère dans un bal et lui a demandé si elle m’envoyait toujours ici. Sur la réponse affirmative de ma mère, elle lui a répété les mensonges de ces demoiselles. Maman m’a bien grondée, elle a prétendu que je devais savoir tout cela, que j’avais manqué à la confiance qui règne entre une mère et sa fille en ne lui en parlant pas. O ma chère Ginevra ! moi qui vous prenais pour modèle, combien je suis fâchée de ne plus pouvoir rester votre compagne…

– Nous nous retrouverons dans la vie : les jeunes filles se marient… dit Ginevra.

– Quand elles sont riches, répondit Laure.

– Viens me voir, mon père a de la fortune…

– Ginevra, reprit Laure attendrie, madame Roguin et ma mère doivent venir demain chez monsieur Servin pour lui faire des reproches, au moins qu’il en soit prévenu.

La foudre tombée à deux pas de Ginevra l’aurait moins étonnée que cette révélation.

– Qu’est-ce que cela leur faisait ? dit-elle naïvement.

– Tout le monde trouve cela fort mal. Maman dit que c’est contraire aux moeurs…

– Et vous, Laure, qu’en pensez-vous ?

La jeune fille regarda Ginevra, leurs pensées se confondirent ; Laure ne retint plus ses larmes, se jeta au cou de son amie et l’embrassa. En ce moment, Servin arriva. — Mademoiselle Ginevra, dit-il avec enthousiasme, j’ai fini mon tableau, on le vernit. Qu’avez-vous donc ? Il paraît que toutes ces demoiselles prennent des vacances, ou sont à la campagne.

Laure sécha ses larmes, salua Servin, et se retira.

– L’atelier est désert depuis plusieurs jours, dit Ginevra, et ces demoiselles ne reviendront plus.

– Bah ?…

– Oh ! ne riez pas, reprit Ginevra, écoutez-moi : je suis la cause involontaire de la perte de votre réputation.

L’artiste se mit à sourire, et dit en interrompant son écolière : — Ma réputation ?… mais, dans quelques jours, mon tableau sera exposé.

– Il ne s’agit pas de votre talent, dit l’Italienne ; mais de votre moralité. Ces demoiselles ont publié que Louis était renfermé ici, que vous vous prêtiez… à… notre amour…

– Il y a du vrai là-dedans, mademoiselle, répondit le professeur. Les mères de ces demoiselles sont des bégueules, reprit-il. Si elles étaient venues me trouver, tout se serait expliqué. Mais que je prenne du souci de tout cela ? la vie est trop courte !

Et le peintre fit craquer ses doigts par-dessus sa tête. Louis, qui avait entendu une partie de cette conversation, accourut aussitôt.

– Vous allez perdre toutes vos écolières, s’écria-t-il, et je vous aurai ruiné.

L’artiste prit la main de Louis et celle de Ginevra, les joignit. — Vous vous marierez, mes enfants ? leur demanda-t-il avec une touchante bonhomie. Ils baissèrent tous deux les yeux, et leur silence fut le premier aveu qu’ils se firent. — Eh bien ! reprit Servin, vous serez heureux, n’est-ce pas ? Y a-t-il quelque chose qui puisse payer le bonheur de deux êtres tels que vous ?

– Je suis riche, dit Ginevra, et vous me permettrez de vous indemniser…

– Indemniser ?… s’écria Servin. Quand on saura que j’ai été victime des calomnies de quelques sottes, et que je cachais un proscrit ; mais tous les libéraux de Paris m’enverront leurs filles ! Je serai peut-être alors votre débiteur…

Louis serrait la main de son protecteur sans pouvoir prononcer une parole, mais enfin il lui dit d’une voix attendrie : — C’est donc à vous que je devrai toute ma félicité.

– Soyez heureux, je vous unis ! dit le peintre avec une onction comique et en imposant les mains sur la tête des deux amants. Cette plaisanterie d’artiste mit fin à leur attendrissement. Ils se regardèrent tous trois en riant. L’Italienne serra la main de Louis par une violente étreinte et avec une simplicité d’action digne des moeurs de sa patrie.

– Ah çà, mes chers enfants, reprit Servin, vous croyez que tout ça va maintenant à merveille ? Eh bien, vous vous trompez.

Les deux amants l’examinèrent avec étonnement.

– Rassurez-vous, je suis le seul que votre espiéglerie embarrasse ! Madame Servin est un peu collet-monté, et je ne sais en vérité pas comment nous nous arrangerons avec elle.

– Dieu ! j’oubliais ! s’écria Ginevra. Demain, madame Roguin et la mère de Laure doivent venir vous…

– J’entends ! dit le peintre en interrompant.

– Mais vous pouvez vous justifier, reprit la jeune fille en laissant échapper un geste de tête plein d’orgueil. Monsieur Louis, dit-elle en se tournant vers lui et le regardant avec finesse, ne doit plus avoir d’antipathie pour le gouvernement royal ? — Eh bien, reprit-elle après l’avoir vu souriant, demain matin j’enverrai une pétition à l’un des personnages les plus influents du ministère de la guerre, à un homme qui ne peut rien refuser à la fille du baron de Piombo. Nous obtiendrons un pardon tacite pour le commandant Louis, car ils ne voudront pas vous reconnaître le grade de colonel. Et vous pourrez, ajouta-t-elle en s’adressant à Servin, confondre les mères de mes charitables compagnes en leur disant la vérité.

– Vous êtes un ange ! s’écria Servin.

Pendant que cette scène se passait à l’atelier, le père et la mère de Ginevra s’impatientaient de ne pas la voir revenir.

– Il est six heures, et Ginevra n’est pas encore de retour, s’écria Bartholoméo.

– Elle n’est jamais rentrée si tard, répondit la femme de Piombo.

Les deux vieillards se regardèrent avec toutes les marques d’une anxiété peu ordinaire. Trop agité pour rester en place, Bartholoméo se leva et fit deux fois le tour de son salon assez lestement pour un homme de soixante-dix-sept ans. Grâce à sa constitution robuste, il avait subi peu de changements depuis le jour de son arrivée à Paris, et malgré sa haute taille, il se tenait encore droit. Ses cheveux devenus blancs et rares laissaient à découvert un crâne large et protubérant qui donnait une haute idée de son caractère et de sa fermeté. Sa figure marquée de rides profondes avait pris un très grand développement et gardait ce teint pâle qui inspire la vénération. La fougue des passions régnait encore dans le feu surnaturel de ses yeux dont les sourcils n’avaient pas entièrement blanchi, et qui conservaient leur terrible mobilité. L’aspect de cette tête était sévère, mais on voyait que Bartholoméo avait le droit d’être ainsi. Sa bonté, sa douceur n’étaient guère connues que de sa femme et de sa fille. Dans ses fonctions ou devant un étranger, il ne déposait jamais la majesté que le temps imprimait à sa personne, et l’habitude de froncer ses gros sourcils, de contracter les rides de son visage, de donner à son regard une fixité napoléonienne, rendait son abord glacial. Pendant le cours de sa vie politique, il avait été si généralement craint, qu’il passait pour peu sociable ; mais il n’est pas difficile d’expliquer les causes de cette réputation. La vie, les moeurs et la fidélité de Piombo faisaient la censure de la plupart des courtisans. Malgré les missions délicates confiées à sa discrétion, et qui pour tout autre eussent été lucratives, il ne possédait pas plus d’une trentaine de mille livres de rente en inscriptions sur le grand-livre. Si l’on vient à songer au bon marché des rentes sous l’empire, à la libéralité de Napoléon envers ceux de ses fidèles serviteurs qui savaient parler, il est facile de voir que le baron de Piombo était un homme d’une probité sévère, il ne devait son plumage de baron qu’à la nécessité dans laquelle Napoléon s’était trouvé de lui donner un titre en l’envoyant dans une cour étrangère. Bartholoméo avait toujours professé une haine implacable pour les traîtres dont s’entoura Napoléon en croyant les conquérir à force de victoires. Ce fut lui qui, dit-on, fit trois pas vers la porte du cabinet de l’empereur, après lui avoir donné le conseil de se débarrasser de trois hommes en France, la veille du jour où il partit pour sa célèbre et admirable campagne de 1814. Depuis le second retour des Bourbons, Bartholoméo ne portait plus la décoration de la Légion d’Honneur. Jamais homme n’offrit une plus belle image de ces vieux républicains, amis incorruptibles de l’Empire, qui restaient comme les vivants débris des deux gouvernements les plus énergiques que le monde ait connus. Si le baron de Piombo déplaisait à quelques courtisans, il avait les Daru, les Drouot, les Carnot pour amis. Aussi, quant au reste des hommes politiques, depuis Waterloo, s’en souciait-il autant que des bouffées de fumée qu’il tirait de son cigare. Bartholoméo di Piombo avait acquis, moyennant la somme assez modique que Madame, mère de l’empereur, lui avait donnée de ses propriétés en Corse, l’ancien hôtel de Portenduère, dans lequel il ne fit aucun changement. Presque toujours logé aux frais du gouvernement, il n’habitait cette maison que depuis la catastrophe de Fontainebleau. Suivant l’habitude des gens simples et de haute vertu, le baron et sa femme ne donnaient rien au faste extérieur : leurs meubles provenaient de l’ancien ameublement de l’hôtel. Les grands appartements hauts d’étage, sombres et nus de cette demeure, les larges glaces encadrées dans de vieilles bordures dorées presque noires, et ce mobilier du temps de Louis XIV, étaient en rapport avec Bartholoméo et sa femme, personnages dignes de l’antiquité. Sous l’Empire et pendant les Cent-Jours, en exerçant des fonctions largement rétribuées, le vieux Corse avait eu un grand train de maison, plutôt dans le but de faire honneur à sa place que dans le dessein de briller. Sa vie et celle de sa femme étaient si frugales, si tranquilles, que leur modeste fortune suffisait à leurs besoins. Pour eux, leur fille Ginevra valait toute les richesses du monde. Aussi, quand, en mai 1814, le baron de Piombo quitta sa place, congédia ses gens et ferma la porte de son écurie, Ginevra, simple et sans faste comme ses parents, n’eut-elle aucun regret : à l’exemple des grandes âmes, elle mettait son luxe dans la force des sentiments, comme elle plaçait sa félicité dans la solitude et le travail. Puis, ces trois êtres s’aimaient trop pour que les dehors de l’existence eussent quelque prix à leurs yeux. Souvent, et surtout depuis la seconde et effroyable chute de Napoléon, Bartholoméo et sa femme passaient des soirées délicieuses à entendre Ginevra toucher du piano ou chanter. Il y avait pour eux un immense secret de plaisir dans la présence, dans la moindre parole de leur fille, ils la suivaient des yeux avec une tendre inquiétude, ils entendaient son pas dans la cour, quelque léger qu’il pût être. Semblables à des amants, ils savaient rester des heures entières silencieux tous trois, entendant mieux ainsi que par des paroles l’éloquence de leurs âmes. Ce sentiment profond, la vie même des deux vieillards, animait toutes leurs pensées. Ce n’était pas trois existences, mais une seule, qui, semblable à la flamme d’un foyer, se divisait en trois langues de feu. Si quelquefois le souvenir des bienfaits et du malheur de Napoléon, si la politique du moment triomphaient de la constante sollicitude des deux vieillards, ils pou- vaient en parler sans rompre la communauté de leurs pensées : Ginevra ne partageait-elle pas leurs passions politiques ? Quoi de plus naturel que l’ardeur avec laquelle ils se réfugiaient dans le coeur de leur unique enfant ? Jusqu’alors, les occupations d’une vie publique avaient absorbé l’énergie du baron de Piombo ; mais en quittant ses emplois, le Corse eut besoin de rejeter son énergie dans le dernier sentiment qui lui restât ; puis, à part les liens qui unissent un père et une mère à leur fille, il y avait peut-être, à l’insu de ces trois âmes despotiques, une puissante raison au fanatisme de leur passion réciproque : ils s’aimaient sans partage, le coeur tout entier de Ginevra appartenait à son père, comme à elle celui de Piombo ; enfin, s’il est vrai que nous nous attachions les uns aux autres plus par nos défauts que par nos qualités, Ginevra répondait merveilleusement bien à toutes les passions de son père. De là procédait la seule imperfection de cette triple vie. Ginevra était entière dans ses volontés, vindicative, emportée comme Bartholoméo l’avait été pendant sa jeunesse. Le Corse se complut à développer ces sentiments sauvages dans le coeur de sa fille, absolument comme un lion apprend à ses lionceaux à fondre sur leur proie. Mais cet apprentissage de vengeance ne pouvant en quelque sorte se faire qu’au logis paternel, Ginevra ne pardonnait rien à son père, et il fallait qu’il lui cédât. Piombo ne voyait que des enfantillages dans ces querelles factices ; mais l’enfant y contracta l’habitude de dominer ses parents. Au milieu de ces tempêtes que Bartholoméo aimait à exciter, un mot de tendresse, un regard suffisaient pour apaiser leurs âmes courroucées, et ils n’étaient jamais si près d’un baiser que quand ils se menaçaient. Cependant, depuis cinq années environ, Ginevra, devenue plus sage que son père, évitait constamment ces sortes de scènes. Sa fidélité, son dévouement, l’amour qui triomphait dans toutes ses pensées et son admirable bon sens avaient fait justice de ses colères ; mais il n’en était pas moins résulté un bien grand mal : Ginevra vivait avec son père et sa mère sur le pied d’une égalité toujours funeste. Pour achever de faire connaître tous les changements survenus chez ces trois personnages depuis leur arrivée à Paris, Piombo et sa femme, gens sans instruction, avaient laissé Ginevra étudier à sa fantaisie. Au gré de ses caprices de jeune fille, elle avait tout appris et tout quitté, reprenant et laissant chaque pensée tour à tour, jusqu’à ce que la peinture fût devenue sa passion dominante ; elle eût été parfaite, si sa mère avait été capable de diriger ses études, de l’éclairer et de mettre en harmonie les dons de la nature : ses défauts provenaient de la funeste éducation que le vieux Corse avait pris plaisir à lui donner.

Après avoir pendant long-temps fait crier sous ses pas les feuilles du parquet, le vieillard sonna. Un domestique parut.

– Allez au-devant de mademoiselle Ginevra, dit-il.

– J’ai toujours regretté de ne plus avoir de voiture pour elle, observa la baronne.

– Elle n’en a pas voulu, répondit Piombo en regardant sa femme qui accoutumée depuis quarante ans à son rôle d’obéissance baissa les yeux.

Déjà septuagénaire, grande, sèche, pâle et ridée, la baronne ressemblait parfaitement à ces vieilles femmes que Schnetz met dans les scènes italiennes de ses tableaux de genre ; elle restait si habituellement silencieuse, qu’on l’eût prise pour une nouvelle madame Shandy ; mais un mot, un regard, un geste annonçaient que ses sentiments avaient gardé la vigueur et la fraîcheur de la jeunesse. Sa toilette, dépouillée de coquetterie, manquait souvent de goût. Elle demeurait ordinairement passive, plongée dans une bergère, comme une sultane Validé attendant ou admirant sa Ginevra, son orgueil et sa vie. La beauté, la toilette, la grâce de sa fille, semblaient être devenues siennes. Tout pour elle était bien quand Ginevra se trouvait heureuse. Ses cheveux avaient blanchi, et quelques mèches se voyaient au-dessus de son front blanc et ridé, ou le long de ses joues creuses.

– Voilà quinze jours environ, dit-elle, que Ginevra rentre un peu plus tard.

– Jean n’ira pas assez vite, s’écria l’impatient vieillard qui croisa les basques de son habit bleu, saisit son chapeau, l’enfonça sur sa tête, prit sa canne et partit.

– Tu n’iras pas loin, lui cria sa femme.

En effet, la porte cochère s’était ouverte et fermée, et la vieille mère entendait le pas de Ginevra dans la cour. Bartholoméo reparut tout à coup portant en triomphe sa fille, qui se débattait dans ses bras.

– La voici, la Ginevra, la Ginevrettina, la Ginevrina, la Ginevrola, la Ginevretta, la Ginevra bella !

– Mon père, vous me faites mal.

Aussitôt Ginevra fut posée à terre avec une sorte de respect. Elle agita la tête par un gracieux mouvement pour rassurer sa mère qui déjà s’effrayait, et pour lui dire que c’était une ruse. Le visage terne et pâle de la baronne reprit alors ses couleurs et une espèce de gaieté. Piombo se frotta les mains avec une force extrême, symptôme le plus certain de sa joie ; il avait pris cette habitude à la cour en voyant Napoléon se mettre en colère contre ceux de ses généraux ou de ses ministres qui le servaient mal ou qui avaient commis quelque faute. Les muscles de sa figure une fois détendus, la moindre ride de son front exprimait la bienveillance. Ces deux vieillards offraient en ce moment une image exacte de ces plantes souffrantes auxquelles un peu d’eau rend la vie après une longue sécheresse.

– A table, à table ! s’écria le baron en présentant sa large main à Ginevra qu’il nomma Signora Piombellina, autre symptôme de gaieté auquel sa fille répondit par un sourire.

– Ah çà, dit Piombo en sortant de table, sais-tu que ta mère m’a fait observer que depuis un mois tu restes beaucoup plus long-temps que de coutume à ton atelier ? Il paraît que la peinture passe avant nous.

– O mon père !

– Ginevra nous prépare sans doute quelque surprise, dit la mère.

– Tu m’apporterais un tableau de toi ?… s’écria le Corse en frappant dans ses mains.

– Oui, je suis très-occupée à l’atelier, répondit-elle.

– Qu’as-tu donc, Ginevra ? Tu pâlis ! lui dit sa mère.

– Non ! s’écria la jeune fille en laissant échapper un geste de résolution, non, il ne sera pas dit que Ginevra Piombo aura menti une fois dans sa vie.

En entendant cette singulière exclamation, Piombo et sa femme regardèrent leur fille d’un air étonné.

– J’aime un jeune homme, ajouta-t-elle d’une voix émue.

Puis, sans oser regarder ses parents, elle abaissa ses larges paupières, comme pour voiler le feu de ses yeux.

– Est-ce un prince ? lui demanda ironiquement son père en prenant un son de voix qui fit trembler la mère et la fille.

– Non, mon père, répondit-elle avec modestie, c’est un jeune homme sans fortune….

– Il est donc bien beau ?

– Il est malheureux. — Que fait-il ?

– Compagnon de Labédoyère, il était proscrit, sans asile, Servin l’a caché, et…

– Servin est un honnête garçon qui s’est bien comporté, s’écria Piombo ; mais vous faites mal, vous, ma fille, d’aimer un autre homme que votre père…

– Il ne dépend pas de moi de ne pas aimer, répondit doucement Ginevra.

– Je me flattais, reprit son père, que ma Ginevra me serait fidèle jusqu’à ma mort, que mes soins et ceux de sa mère seraient les seuls qu’elle aurait reçus, que notre tendresse n’aurait pas rencontré dans son âme de tendresse rivale, et que…

– Vous ai-je reproché votre fanatisme pour Napoléon ? dit Ginevra. N’avez-vous aimé que moi ? n’avez-vous pas été des mois entiers en ambassade ? n’ai-je pas supporté courageusement vos absences ? La vie a des nécessités qu’il faut savoir subir.

– Ginevra !

– Non, vous ne m’aimez pas pour moi, et vos reproches trahissent un insupportable égoïsme.

– Tu accuses l’amour de ton père, s’écria Piombo les yeux flamboyants.

– Mon père, je ne vous accuserai jamais, répondit Ginevra avec plus de douceur que sa mère tremblante n’en attendait. Vous avez raison dans votre égoïsme, comme j’ai raison dans mon amour. Le ciel m’est témoin que jamais fille n’a mieux rempli ses devoirs auprès de ses parents. Je n’ai jamais vu que bonheur et amour là où d’autres voient souvent des obligations. Voici quinze ans que je ne me suis pas écartée de dessous votre aile protectrice, et ce fut un bien doux plaisir pour moi que de charmer vos jours. Mais serais-je donc ingrate en me livrant au charme d’aimer, en désirant un époux qui me protège après vous ?

– Ah ! tu comptes avec ton père, Ginevra, reprit le vieillard d’un ton sinistre.

Il se fit une pause effrayante pendant laquelle personne n’osa parler. Enfin, Bartholoméo rompit le silence en s’écriant d’une voix déchirante : — Oh ! reste avec nous, reste auprès de ton vieux père ! Je ne saurais te voir aimant un homme. Ginevra, tu n’attendras pas long-temps ta liberté…

– Mais, mon père, songez donc que nous ne vous quitterons pas, que nous serons deux à vous aimer, que vous connaîtrez l’homme aux soins duquel vous me laisserez ! Vous serez doublement chéri par moi et par lui : par lui qui est encore moi, et par moi qui suis tout lui-même.

– O Ginevra ! Ginevra ! s’écria le Corse en serrant les poings, pourquoi ne t’es-tu pas mariée quand Napoléon m’avait accoutumé à cette idée, et qu’il te présentait des ducs et des comtes ?

– Ils m’aimaient par ordre, dit la jeune fille. D’ailleurs, je ne voulais pas vous quitter, et ils m’auraient emmenée avec eux. :

– Tu ne veux pas nous laisser seuls, dit Piombo ; mais te marier, c’est nous isoler ! Je te connais, ma fille, tu ne nous aimeras plus.

– Elisa, ajouta-t-il en regardant sa femme qui restait immobile et comme stupide, nous n’avons plus de fille, elle veut se marier.

Le vieillard s’assit après avoir levé les mains en l’air comme pour invoquer Dieu ; puis il resta courbé comme accablé sous sa peine. Ginevra vit l’agitation de son père, et la modération de sa colère lui brisa le coeur ; elle s’attendait à une crise, à des fureurs, elle n’avait pas armé son âme contre la douceur paternelle.

– Mon père, dit-elle d’une voix touchante, non, vous ne serez jamais abandonné par votre Ginevra. Mais aimez-la aussi un peu pour elle. Si vous saviez comme il m’aime ! Ah ! ce ne serait pas lui qui me ferait de la peine !

– Déjà des comparaisons, s’écria Piombo avec un accent terrible. Non, je ne puis supporter cette idée, reprit-il. S’il t’aimait comme tu mérites de l’être, il me tuerait ; et s’il ne t’aimait pas, je le poignarderais.

Les mains de Piombo tremblaient, ses lèvres tremblaient, son corps tremblait et ses yeux lançaient des éclairs ; Ginevra seule pouvait soutenir son regard, car alors elle allumait ses yeux, et la fille était digne du père.

– Oh ! t’aimer ! Quel est l’homme digne de cette vie ? reprit-il. T’aimer comme un père, n’est-ce pas déjà vivre dans le paradis ; qui donc sera jamais digne d’être ton époux ?

– Lui, dit Ginevra, lui de qui je me sens indigne.

– Lui ? répéta machinalement Piombo. Qui, lui ?

– Celui que j’aime.

– Est ce qu’il peut te connaître encore assez pour t’adorer ?

– Mais, mon père, reprit Ginevra éprouvant un mouvement d’impatience, quand il ne m’aimerait pas, du moment où je l’aime….

– Tu l’aimes donc ? s’écria Piombo. Ginevra inclina doucement la tête. — Tu l’aimes alors plus que nous ?

– Ces deux sentiments ne peuvent se comparer, répondit-elle.

– L’un est plus fort que l’autre, reprit Piombo.

– Je crois que oui, dit Ginevra.

– Tu ne l’épouseras pas, cria le Corse dont la voix fit résonner les vitres du salon.

– Je l’épouserai, répliqua tranquillement Ginevra.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria la mère, comment finira cette querelle ? Santa Virgina ! mettez-vous entre eux.

Le baron, qui se promenait à grands pas, vint s’asseoir ; une sévérité glacée rembrunissait son visage, il regarda fixement sa fille, et lui dit d’une voix douce et affaiblie : — Eh bien ! Ginevra ! non, tu ne l’épouseras pas. Oh ! ne me dis pas oui ce soir ?… laisse-moi croire le contraire. Veux-tu voir ton père à genoux et ses cheveux blancs prosternés devant toi ? je vais te supplier…

– Ginevra Piombo n’a pas été habituée à promettre et à ne pas tenir, répondit-elle. Je suis votre fille.

– Elle a raison, dit la baronne, nous sommes mises au monde pour nous marier.

– Ainsi, vous l’encouragez dans sa désobéissance, dit le baron à sa femme qui frappée de ce mot se changea en statue.

– Ce n’est pas désobéir que de se refuser à un ordre injuste, répondit Ginevra.

– Il ne peut pas être injuste quand il émane de la bouche de votre père, ma fille ! Pourquoi me jugez - vous ? La répugnance que j’éprouve n’est-elle pas un conseil d’en haut ? Je vous préserve peut-être d’un malheur.

– Le malheur serait qu’il ne m’aimât pas.

– Toujours lui !

– Oui, toujours, reprit-elle. Il est ma vie, mon bien, ma pensée. Même en vous obéissant, il serait toujours dans mon coeur. Me défendre de l’épouser, n’est-ce pas vous faire haïr ?

– Tu ne nous aimes plus, s’écria Piombo.

– Oh ! dit Ginevra en agitant la tête.

– Eh bien ! oublie-le, reste-nous fidèle. Après nous… tu comprends. — Mon père, voulez-vous me faire désirer votre mort ? s’écria Ginevra.

– Je vivrai plus long-temps que toi ! Les enfants qui n’honorent pas leurs parents meurent promptement, s’écria son père parvenu au dernier degré de l’exaspération.

– Raison de plus pour me marier promptement et être heureuse ! dit-elle.

Ce sang-froid, cette puissance de raisonnement achevèrent de troubler Piombo, le sang lui porta violemment à la tête, son visage devint pourpre. Ginevra frissonna, elle s’élança comme un oiseau sur les genoux de son père, lui passa ses bras autour du cou, lui caressa les cheveux, et s’écria tout attendrie : — Oh ! oui, que je meure la première ! Je ne te survivrais pas, mon père, mon bon père !

– O ma Ginevra, ma folle, ma Ginevrina, répondit Piombo dont toute la colère se fondit à cette caresse comme une glace sous les rayons du soleil.

– Il était temps que vous finissiez, dit la baronne d’une voix émue.

– Pauvre mère !

– Ah ! Ginevretta ! ma Ginevra bella !

Et le père jouait avec sa fille comme avec un enfant de six ans, il s’amusait à défaire les tresses ondoyantes de ses cheveux, à la faire sauter ; il y avait de la folie dans l’expression de sa tendresse. Bientôt sa fille le gronda en l’embrassant, et tenta d’obtenir en plaisantant l’entrée de son Louis au logis. Mais, tout en plaisantant aussi, le père refusait. Elle bouda, revint, bouda encore ; puis, à la fin de la soirée, elle se trouva contente d’avoir gravé dans le coeur de son père et son amour pour Louis et l’idée d’un mariage prochain. Le lendemain elle ne parla plus de son amour, elle alla plus tard à l’atelier, elle en revint de bonne heure ; elle devint plus caressante pour son père qu’elle ne l’avait jamais été, et se montra pleine de reconnaissance, comme pour le remercier du consentement qu’il semblait donner à son mariage par son silence. Le soir elle faisait long-temps de la musique, et souvent elle s’écriait : — Il faudrait une voix d’homme pour ce nocturne ! Elle était Italienne, c’est tout dire. Au bout de huit jours sa mère lui fit un signe, elle vint ; puis à l’oreille et à voix basse : — J’ai amené ton père à le recevoir, lui dit-elle. — O ma mère ! vous me faites bien heureuse !

Ce jour-là Ginevra eut donc le bonheur de revenir à l’hôtel de son père en donnant le bras à Louis. Pour la seconde fois, le pauvre officier sortait de sa cachette. Les actives sollicitations que Ginevra faisait auprès du duc de Feltre, alors ministre de la guerre, avaient été couronnées d’un plein succès. Louis venait d’être réintégré sur le contrôle des officiers en disponibilité. C’était un bien grand pas vers un meilleur avenir. Instruit par son amie de toutes les difficultés qui l’attendaient auprès du baron, le jeune chef de bataillon n’osait avouer la crainte qu’il avait de ne pas lui plaire. Cet homme si courageux contre l’adversité, si brave sur un champ de bataille, tremblait en pensant à son entrée dans le salon des Piombo. Ginevra le sentit tressaillant, et cette émotion, dont le principe était leur bonheur, fut pour elle une nouvelle preuve d’amour.

– Comme vous êtes pâle ! lui dit-elle quand ils arrivèrent à la porte de l’hôtel.

– O Ginevra ! s’il ne s’agissait que de ma vie.

Quoique Bartholoméo fut prévenu par sa femme de la présentation officielle de celui que Ginevra aimait, il n’alla pas à sa rencontre, resta dans le fauteuil où il avait l’habitude d’être assis, et la sévérité de son front fut glaciale.

– Mon père, dit Ginevra, je vous amène une personne que vous aurez sans doute plaisir à voir : monsieur Louis, un soldat qui combattait à quatre pas de l’empereur à Mont-Saint-Jean…

Le baron de Piombo se leva, jeta un regard furtif sur Louis, et lui dit d’une voix sardonique : — Monsieur n’est pas décoré ?

– Je ne porte plus la Légion-d’Honneur, répondit timidement Louis qui restait humblement debout.

Ginevra, blessée de l’impolitesse de son père, avança une chaise. La réponse de l’officier satisfit le vieux serviteur de Napoléon. Madame Piombo, s’apercevant que les sourcils de son mari reprenaient leur position naturelle, dit pour ranimer la conversation : — La ressemblance de monsieur avec Nina Porta est étonnante. Ne trouvez-vous pas que monsieur a toute la physionomie des Porta ?

– Rien de plus naturel, répondit le jeune homme sur qui les yeux flamboyants de Piombo s’arrêtèrent, Nina était ma soeur…

– Tu es Luigi Porta ? demanda le vieillard.

– Oui. Bartholoméo di Piombo se leva, chancela, fut obligé de s’appuyer sur une chaise et regarda sa femme, Elisa Piombo vint à lui ; puis les deux vieillards silencieux se donnèrent le bras et sortirent du salon en abandonnant leur fille avec une sorte d’horreur. Luigi Porta stupéfait regarda Ginevra, qui devint aussi blanche qu’une statue de marbre et resta les yeux fixes sur la porte vers laquelle son père et sa mère avaient disparu : ce silence et cette retraite eurent quelque chose de si solennel que, pour la première fois peut-être, le sentiment de la crainte entra dans son coeur. Elle joignit ses mains l’une contre l’autre avec force, et dit d’une voix si émue qu’elle ne pouvait guère être entendue que par un amant : — Combien de malheur dans un mot !

– Au nom de notre amour, qu’ai-je donc dit, demanda Luigi Porta.

– Mon père, répondit-elle, ne m’a jamais parlé de notre déplorable histoire, et j’étais trop jeune quand j’ai quitté la Corse pour la savoir.

– Nous serions en vendetta, demanda Luigi en tremblant.

– Oui. En questionnant ma mère, j’ai appris que les Porta avaient tué mes frères et brûlé notre maison. Mon père a massacré tout