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Le jeu de l’amour et du hasard, Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux

Wednesday, March 7th, 2007
COMÉDIE EN TROIS ACTES

_Représentée pour la première fois par les Comédiens Italiens ordinaires
du Roi, le 23 janvier 1730._

ACTEURS.

M. ORGON.
MARIO.
SILVIA.[1]
DORANTE.
LISETTE, femme de chambre de Silvia.
ARLEQUIN,[2] valet de Dorante.
UN LAQUAIS.

* * * * *

_La scène est à Paris._

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE.

SILVIA, LISETTE.

SILVIA.

Mais, encore une fois, de quoi vous mêlez-vous? Pourquoi répondre de mes
sentiments?

LISETTE.

C’est que j’ai cru que, dans cette occasion-ci, vos sentiments
ressembleroient à ceux de tout le monde. Monsieur votre père me demande si
vous êtes bien aise qu’il vous marie, si vous en avez quelque joie. Moi,
je lui réponds qu’oui[3]; cela va tout de suite;[4] et il n’y a peut-être
que vous de fille[5] au monde pour qui ce _oui_-là ne soit pas vrai. Le
_non_ n’est pas naturel.

SILVIA.

Le non n’est pas naturel? Quelle sotte naïveté! Le mariage auroit donc de
grands charmes pour vous?

LISETTE.

Eh bien! c’est encore _oui_, par exemple.

SILVIA.

Taisez-vous; allez répondre vos impertinences ailleurs,[6] et sachez que
ce n’est pas à vous à juger[7] de mon coeur par le vôtre.

LISETTE.

Mon coeur est fait comme celui de tout le monde. De quoi le vôtre s’avise-
t-il de n’être fait comme celui de personne?

SILVIA.

Je vous dis que, si elle osoit, elle m’appellerait une originale.[8]

LISETTE.

Si j’étois votre égale, nous verrions.

SILVIA.

Vous travaillez à me fâcher. Lisette.

LISETTE.

Ce n’est pas mon dessein. Mais, dans le fond, voyons, quel mal ai-je fait
de dire à monsieur Orgon que vous étiez bien aise d’être mariée?

SILVIA.

Premièrement, c’est que tu n’as pas dit vrai: je ne m’ennuie pas d’être
fille.

LISETTE.

Cela est encore tout neuf.[9]

SILVIA.

C’est qu’il n’est pas nécessaire que mon père croie me faire tant de
plaisir en me mariant, parce que cela le fait agir avec une confiance qui
ne servira peut-être de rien.

LISETTE.

Quoi! vous n’épouserez pas celui qu’il vous destine?

SILVIA.

Que sais-je? Peut-être ne me conviendra-t-il point, et cela m’inquiète.

LISETTE.

On dit que votre futur est un des plus honnêtes hommes du monde; qu’il est
bien fait, aimable,[10] de bonne mine; qu’on ne peut pas avoir plus
d’esprit; qu’on ne sauroit être d’un meilleur caractère. Que voulez-vous
de plus? Peut-on se figurer de mariage plus doux, d’union[11] plus
délicieuse?[12]

SILVIA.

Délicieuse? Que tu es folle, avec tes expressions!

LISETTE.

Ma foi! Madame, c’est qu’il est heureux qu’un amant de cette espèce-là
veuille se marier dans les formes;[13] il n’y a presque point de fille,
s’il lui faisoit la cour, qui ne fût en danger de l’épouser sans
cérémonie. Aimable, bien fait, voilà de quoi vivre[14] pour l’amour;
sociable et spirituel, voilà pour l’entretien de la société. Pardi![15]
tout en sera bon[16] dans cet homme-là; l’utile et l’agréable, tout s’y
trouve.[17]

SILVIA.

Oui, dans le portrait que tu en fais, et on dit qu’il y ressemble; mais
c’est un on dit, et je pourrais bien n’être pas de ce sentiment-là, moi.
Il est bel homme, dit-on, et c’est presque tant pis.

LISETTE.

Tant pis! tant pis! mais voilà une pensée bien hétéroclite![18]

SILVIA.

C’est une pensée de très bon sens.[19] Volontiers un bel homme est fat; je
l’ai remarqué.

LISETTE.

Oh! il a tort d’être fat, mais il a raison d’être beau.

SILVIA.

On ajoute qu’il est bien fait; passe.[20]

LISETTE.

Oui-da,[21] cela est pardonnable.

SILVIA.

De beauté[22] et de bonne mine, je l’en dispense; ce sont là des agréments
superflus.

LISETTE.

Vertuchoux![23] si je me marie jamais, ce superflu-là sera mon
nécessaire.[24]

SILVIA.

Tu ne sais ce que tu dis. Dans le mariage, on a plus souvent affaire à
l’homme raisonnable qu’à l’aimable homme: en un mot, je ne lui demande
qu’un bon caractère, et cela est plus difficile à trouver qu’on ne pense.
On loue beaucoup le sien; mais qui est-ce qui a vécu avec lui? Les hommes
ne se contrefont-ils[25] pas, surtout quand ils ont de l’esprit? N’en ai-
je pas vu, moi, qui paroissoient, avec leurs amis, les meilleures gens du
monde? C’est la douceur, la raison, l’enjouement même; il n’y a pas
jusqu’à leur physionomie qui ne soit garante de toutes les bonnes qualités
qu’on leur trouve. Monsieur un tel a l’air d’un galant homme, d’un homme
bien raisonnable, disoit-on tous les jours d’Ergaste. Aussi l’est-il[26]
répondoit-on; je l’ai répondu moi-même. Sa physionomie ne vous ment pas
d’un mot.[27] Oui, fiez-vous y à cette physionomie si douce, si
prévenante, qui disparoit un quart d’heure après, pour faire place à un
visage sombre, brutal, farouche, qui devient l’effroi de toute une maison.
Ergaste s’est marié; sa femme, ses enfants, son domestique, ne lui
connoissent encore que ce visage-là, pendant qu’il promène partout
ailleurs cette physionomie si aimable que nous lui voyons, et qui n’est
qu’un masque qu’il prend au sortir de chez lui.

LISETTE.

Quel fantasque avec ses deux visages!

SILVIA.

N’est-on pas content de Léandre, quand on le voit? Eh bien! chez lui,
c’est un homme qui ne dit mot, qui ne rit ni qui ne gronde:[28] c’est une
âme[29] glacée, solitaire, inaccessible. Sa femme ne la connoît point, n’a
point de commerce avec elle; elle n’est mariée qu’avec une figure qui sort
d’un cabinet, qui vient à table, et qui fait expirer de langueur, de froid
et d’ennui tout ce qui l’environne. N’est-ce pas là un mari bien amusant?

LISETTE.

Je gèle au récit que vous m’en faites. Mais Tersandre, par exemple?

SILVIA.

Oui, Tersandre! il venoit l’autre jour de s’emporter contre sa femme.
J’arrive, on m’annonce: je vois un homme qui vient à moi les bras ouverts,
d’un air serein, dégagé; vous auriez dit qu’il sortait de la conversation
la plus badine; sa bouche et ses yeux rioient encore. Le fourbe! Voilà ce
que c’est que les hommes. Qui est-ce qui croit que sa femme est à plaindre
avec lui? Je la trouvai toute abattue, le teint plombé, avec des yeux qui
venoient de pleurer; je la trouvai comme je serai peut-être: voilà mon
portrait à venir; je vais du moins risquer d’en être une copie. Elle me
fit pitié, Lisette; si j’allois te faire pitié aussi? Cela est terrible!
qu’en dis-tu? Songe à ce que c’est qu’un mari.

LISETTE.

Un mari? c’est un mari. Vous ne deviez pas finir par ce mot-là; il me
raccommode avec tout le reste.[30]

SCÈNE II.

M, ORGON, SILVIA, LISETTE.

M. ORGON.

Eh! bonjour, ma fille. La nouvelle que je viens t’annoncer te fera-t-elle
plaisir? Ton prétendu arrive aujourd’hui; son père me l’apprend par cette
lettre-ci. Tu ne me réponds rien; tu me parois triste. Lisette de son côté
baisse les yeux. Qu’est-ce que cela signifie? Parle donc, toi; de quoi
s’agit-il?

LISETTE.

Monsieur, un visage qui fait trembler, un autre qui fait mourir de froid,
une âme gelée qui se tient à l’écart; et puis le portrait d’une femme qui
a le visage abattu, un teint plombé, des yeux bouffis et qui viennent de
pleurer; voilà, Monsieur, tout ce que nous considérons avec tant de
recueillement.

M. ORGON.

Que veut dire ce galimatias? Une âme, un portrait! Explique-toi donc: je
n’y entends rien.

SILVIA.

C’est que j’entretenois Lisette du malheur d’une femme maltraitée par son
mari; je lui citois celle de Tersandre, que je trouvai l’autre jour fort
abattue, parce que son mari venoit de la quereller; et je faisois là-
dessus mes réflexions.

LISETTE.

Oui, nous parlions d’une physionomie qui va et qui vient; nous disions
qu’un mari porte un masque avec le monde, et une grimace[31] avec sa
femme.

M. ORGON.

De tout cela,[32] ma fille, je comprends que le mariage t’alarme, d’autant
plus que tu ne connois point Dorante.

LISETTE.

Premièrement, il est beau; et c’est presque tant pis.

M. ORGON.

Tant pis! Rêves-tu, avec ton tant pis?

LISETTE.

Moi, je dis ce qu’on m’apprend: c’est la doctrine de Madame; j’étudie sous
elle.

M. ORGON.

Allons, allons, il n’est pas question de tout cela. Tiens, ma chère
enfant, tu sais combien je t’aime. Dorante vient pour t’épouser. Dans le
dernier voyage que je fis en province, j’arrêtai ce mariage-là avec son
père, qui est mon intime et mon ancien ami; mais ce fut à condition
que[33] vous vous plairiez à tous deux et que vous auriez entière liberté
de vous expliquer là-dessus. Je te défends toute complaisance à mon égard.
Si Dorante ne te convient point, tu n’as qu’à le dire, et il repart; si tu
ne lui convenois pas, il repart de même,

LISETTE.

Un _duo_ de tendresse en décidera, comme à l’Opéra: «Vous me voulez, je
vous veux; vite un notaire[34]!» ou bien: «M’aimez-vous? non; ni moi non
plus, vite à cheval!»

M. ORGON.

Pour moi, je n’ai jamais vu Dorante: il étoit absent quand j’étois chez
son père; mais, sur tout le bien[35] qu’on m’en a dit, je ne saurois
craindre que vous vous remerciiez[36] ni l’un ni l’autre.

SILVIA.

Je suis pénétrée de vos bontés, mon père. Vous me défendez toute
complaisance, et je vous obéirai.

M. ORGON.

Je te l’ordonne.

SILVIA.

Mais, si j’osois, je vous proposerois, sur une idée qui me vient, de
m’accorder une grâce qui me tranquilliseroit tout à fait.

M. ORGON.

Parle … Si la chose est faisable, je te l’accorde.

SILVIA.

Elle est très faisable; mais je crains que ce ne soit abuser de vos
bontés.

M. ORGON.

Eh bien! abuse. Va, dans ce monde, il faut être un peu trop bon pour
l’être assez.

LISETTE.

Il n’y a que le meilleur de tous les hommes qui puisse dire cela.

M. ORGON.

Explique-toi, ma fille.

SILVIA.

Dorante arrive ici aujourd’hui…. Si je pouvois le voir, l’examiner un
peu sans qu’il me connût! Lisette a de l’esprit, Monsieur; elle pourroit
prendre ma place pour un peu de temps, et je prendrois la sienne.

M. ORGON, _à part_.

Son idée est plaisante.[37] (_Haut_.) Laisse-moi rêver un peu à ce que tu
me dis là. (_A part_.) Si je la laisse faire, il doit arriver quelque
chose de bien singulier. Elle ne s’y attend pas elle-même…. (_Haut_.)
Soit, ma fille, je te permets le déguisement. Es-tu bien sûre de soutenir
le tien, Lisette?

LISETTE.

Moi, Monsieur? Vous savez qui je suis; essayez de m’en conter,[38] et
manquez de respect, si vous l’osez, à cette contenance-ci. Voilà un
échantillon des bons airs[39] avec lesquels je vous attends. Qu’en dites-
vous? Hem? retrouvez-vous Lisette?

M. ORGON.

Comment donc! je m’y trompe actuellement moi-même. Mais il n’y a point de
temps à perdre: va t’ajuster suivant ton rôle. Dorante peut nous
surprendre. Hâtez-vous, et qu’on donne le mot à toute la maison.

SILVIA.

Il ne me faut presque qu’un tablier.[40]

LISETTE.

Et moi, je vais à ma toilette. Venez m’y coiffer, Lisette, pour vous
accoutumer à vos fonctions…. Un peu d’attention à votre service, s’il
vous plaît.

SILVIA.

Vous serez contente, marquise. Marchons!

SCÈNE III.

MARIO, M. ORGON, SILVIA.

MARIO.

Ma soeur, je te félicite de la nouvelle que j’apprends…. Nous allons
voir ton amant, dit-on.

SILVIA.

Oui, mon frère, mais je n’ai pas le temps de m’arrêter: j’ai des affaires
sérieuses, et mon père vous les dira. Je vous quitte.

SCÈNE IV.

M. ORGON, MARIO.

M. ORGON.

Ne l’amusez pas,[41] Mario; venez, vous saurez de quoi il s’agit.

MARIO.

Qu’y a-t-il de nouveau, Monsieur?

M. ORGON.

Je commence par vous recommander d’être discret sur ce que je vais vous
dire, au moins.

MARIO.

Je suivrai vos ordres.

M. ORGON.

Nous verrons Dorante aujourd’hui; mais nous ne le verrons que déguisé.

MARIO.

Déguisé! Viendra-t-il en partie de masque?[42] lui donnerez-vous le bal?

M. ORGON.

Écoutez l’article[43] de la lettre du père. Hum!… _Je ne sais, au reste,
ce que vous penserez d’une imagination[44] qui est venue à mon fils: elle
est bizarre, il en convient lui-même; mais le motif est pardonnable et
même délicat: c’est qu’il m’a prié de lui permettre de n’arriver d’abord
chez vous que sous la figure[45] de son valet, qui, de son côté, fera le
personnage de son maître.

MARIO.

Ah! ah! cela sera plaisant.[46]

M. ORGON.

Écoutez le reste: _Mon fils sait combien l’engagement qu’il va prendre est
sérieux, et il espère, dit-il, sous ce déguisement de peu de durée, saisir
quelques traits du caractère de notre future[47] et la mieux connaître,
pour se régler ensuite sur ce qu’il doit faire, suivant la liberté que
nous sommes convenus de leur laisser. Pour moi, qui m’en fie bien à ce que
vous m’avez dit de votre aimable fille, j’ai consenti à tout, en prenant
la précaution de vous avertir, quoiqu’il m’ait demandé le secret de votre
côté. Vous en userez là-dessus avec la future comme vous le jugerez à
propos…._ Voilà ce que le père m’écrit. Ce n’est pas le tout;[48] voici
ce qui arrive: c’est que votre soeur, inquiète de son côté sur le
chapitre[49] de Dorante, dont elle ignore le secret, m’a demandé de jouer
ici la même comédie, et cela, précisément pour observer Dorante, comme
Dorante veut l’observer. Qu’en dites-vous? Savez-vous rien de plus
particulier que cela? Actuellement la maîtresse et la suivante se
travestissent. Que me conseillez-vous, Mario? Avertirai-je votre soeur, ou
non?

MARIO.

Ma foi, Monsieur, puisque les choses prennent ce train-là, je ne voudrois
pas les déranger, et je respecterois l’idée qui leur est inspirée[50] à
l’un et à l’autre. Il faudra bien qu’ils se parlent souvent tous deux sous
ce déguisement. Voyons si leur coeur ne les avertiroit[51] pas de ce
qu’ils valent. Peut-être que Dorante prendra du goût pour ma soeur, toute
soubrette qu’elle sera, et cela seroit charmant pour elle.

M. ORGON.

Nous verrons un peu comment elle se tirera d’intrigue.[52]

MARIO.

C’est une aventure qui ne sauroit manquer de nous divertir. Je veux me
trouver au début et les agacer[53] tous deux.

SCÈNE V.

SILVIA, M. ORGON, MARIO.

SILVIA.

Me voilà, Monsieur: ai-je mauvaise grâce en femme de chambre? Et vous, mon
frère, vous savez de quoi il s’agit, apparemment… Comment me trouvez-
vous?

MARIO.

Ma foi, ma soeur, c’est autant de pris que le valet;[54] mais tu pourrois
bien aussi escamoter Dorante à ta maîtresse.

SILVIA.

Franchement, je ne haïrois pas de lui plaire sous le personnage que je
joue; je ne serois pas fâchée de subjuguer sa raison, de l’étourdir[55] un
peu sur la distance qu’il y aura de lui à moi. Si mes charmes font ce
coup-là, ils me feront plaisir; je les estimerai. D’ailleurs, cela
m’aiderait à déméler Dorante. A l’égard de son valet, je ne crains pas ses
soupirs; ils n’oseront m’aborder; il y aura quelque chose dans ma
physionomie qui inspirera plus de respect que d’amour à ce faquin-là.

MARIO.

Allons, doucement, ma soeur: ce faquin-là sera votre égal…

M. ORGON.

Et ne manquera pas de t’aimer.

SILVIA.

Eh bien! l’honneur de lui plaire ne me sera pas inutile. Les valets sont
naturellement indiscrets; l’amour est babillard, et j’en ferai l’historien
de son maître.

UN VALET.

Monsieur, il vient d’arriver un domestique qui demande à vous parler; il
est suivi d’un crocheteur[56] qui porte une valise.

M. ORGON.

Qu’il entre: c’est sans doute le valet de Dorante. Son maître peut être
resté au bureau pour affaires. Où est Lisette?

SILVIA.

Lisette s’habille, et dans son miroir[57] nous trouve très imprudents
de lui livrer Dorante; elle aura bientôt fait.

M. ORGON.
Doucement! on vient.

SCENE VI.

DORANTE _en valet_, M. ORGON, SILVIA, MARIO.

DORANTE.

Je cherche M. Orgon: n’est-ce pas à lui que j’ai l’honneur de faire la
révérence?

M. ORGON.

Oui, mon ami, c’est à lui-même.

DORANTE.

Monsieur, vous avez sans doute reçu de nos nouvelles; j’appartiens à
monsieur Dorante, qui me suit, et qui m’envoie toujours[58] devant, vous
assurer de ses respects, en attendant qu’il vous en assure lui-même.

M. ORGON.

Tu fais ta commission de fort bonne grâce. Lisette, que dis-tu de ce
garçon-là?

SILVIA.

Moi, Monsieur, je dis qu’il est bien venu,[59] et qu’il promet.

DORANTE.

Vous avez bien de la bonté; je fais du mieux qu’il m’est possible.

MARIO.

Il n’est pas mal tourné, au moins: ton coeur n’a qu’à se bien tenir,[60]
Lisette.

SILVIA.

Mon coeur! c’est bien des affaires.[61]

DORANTE.

Ne vous fâchez pas, Mademoiselle; ce que dit Monsieur ne m’en fait point
accroire.[62]

SILVIA.

Cette modestie-là me plaît; continuez de même.

MARIO.

Fort bien! Mais il me semble que ce nom de Mademoiselle qu’il te donne est
bien sérieux.[63] Entre gens comme vous, le style des compliments ne doit
pas être si grave; vous seriez toujours sur le qui-vive:[64] allons,
traitez-vous plus commodément.[65] Tu as nom[66] Lisette; et toi, mon
garçon, comment t’appelles-tu?

DORANTE.

Bourguignon, Monsieur, pour vous servir.

SILVIA.

Eh bien! Bourguignon, soit.

DORANTE.

Va donc pour Lisette;[67] je n’en serai pas moins votre serviteur.

MARIO.

Votre serviteur! Ce n’est point encore là votre jargon: c’est «ton
serviteur» qu’il faut dire.

M. ORGON.

Ah! ah! ah! ah!

SILVIA, _bas à Mario_.

Vous me jouez, mon frère.

DORANTE.

A l’égard du tutoiement, j’attends les ordres de Lisette.

SILVIA.

Fais comme tu voudras, Bourguignon; voilà la glace rompue, puisque cela
divertit ces messieurs.

DORANTE.

Je t’en remercie, Lisette; et je réponds sur le champ à l’honneur que tu
me fais.

M. ORGON.

Courage, mes enfants! Si vous commencez à vous aimer vous voilà
débarrassés des cérémonies.

MARIO.

Oh! doucement! S’aimer, c’est une autre affaire: vous ne savez peut-être
pas que j’en veux au coeur de Lisette,[68] moi qui vous parle. 11 est vrai
qu’il m’est cruel; mais je ne veux pas que Bourguignon aille sur mes
brisées.[69]

SILVIA.

Oui! le prenez-vous sur ce ton-là? Et moi, je veux que Bourguignon m’aime.

DORANTE.

Tu te fais tort de dire «je veux,» belle Lisette; tu n’as pas besoin
d’ordonner pour être servie.

MARIO.

Monsieur Bourguignon, vous avez pillé cette galanterie-là quelque part.

DORANTE.

Vous avez raison, Monsieur, c’est dans ses yeux que je l’ai prise.

MARIO.

Tais-toi, c’est encore pis: je te défends d’avoir tant d’esprit.

SILVIA.

Il ne l’a pas à vos dépens, et, s’il en trouve dans mes yeux, il n’a qu’à
prendre.

M. ORGON.

Mon fils, vous perdrez votre procès;[70] retirons-nous. Dorante va venir,
allons le dire à ma fille; et vous, Lisette, montrez à ce garçon
l’appartement de son maître. Adieu, Bourguignon.

DORANTE.

Monsieur, vous me faites trop d’honneur.

SCÈNE VII.

SILVIA, DORANTE.

SILVIA, _à part_.

Ils se donnent la comédie;[71] n’importe, mettons tout à profit. Ce
garçon-ci n’est pas sot, et je ne plains pas la soubrette qui l’aura.[72]
II va m’en conter:[73] laissons-le dire, pourvu qu’il m’instruise.

DORANTE, _à part_.

Cette fille-ci m’étonne! Il n’y a point de femme au monde à qui sa
physionomie ne fît honneur: lions connoissance avec elle…. (_Haut_.)
Puisque nous sommes dans le style amical,[74] et que nous avons abjuré les
façons, dis-moi, Lisette, ta maîtresse te vaut-elle? Elle est bien hardie
d’oser avoir une femme de chambre comme toi!

SILVIA.

Bourguignon, cette question-là m’annonce que, suivant la coutume, tu
arrives avec l’intention de me dire des douceurs: n’est-il pas vrai?

DORANTE.

Ma foi, je n’étois pas venu dans ce dessein-là, je te l’avoue; tout valet
que je suis, je n’ai jamais eu de grande liaison avec les soubrettes: je
n’aime pas l’esprit domestique; mais, à ton égard, c’est une autre
affaire. Comment donc! tu me soumets; je suis presque timide; ma
familiarité n’oseroit s’apprivoiser avec toi; j’ai toujours envie d’ôter
mon chapeau[75] de dessus ma tête, et, quand je te tutoie, il me semble
que je joue:[76] enfin j’ai un penchant à te traiter avec des respects qui
te feroient rire. Quelle espèce de suivante es-tu donc, avec ton air de
princesse?

SILVIA.

Tiens, tout ce que tu dis avoir senti en me voyant est précisément
l’histoire de tous les valets qui m’ont vue.

DORANTE.

Ma foi, je ne serois pas surpris quand ce seroit aussi l’histoire de tous
les maîtres.

SILVIA.

Le trait est joli, assurément; mais, je te le répète encore, je ne suis
pas faite aux cajoleries de ceux dont la garde-robe ressemble à la tienne.

DORANTE.

C’est-à-dire que ma parure ne te plaît pas?

SILVIA.

Non, Bourguignon; laissons-la l’amour, et soyons bons amis.

DORANTE.

Rien que cela? Ton petit traité n’est composé que de deux clauses
impossibles.

SILVIA, _à part_.

Quel homme pour un valet! (_Haut_.) Il faut pourtant qu’il s’exécute; on
m’a prédit que je n’épouserai jamais qu’un homme de condition, et j’ai
juré depuis de n’en écouter jamais d’autres.

DORANTE.

Parbleu! cela est plaisant![77] Ce que tu as juré pour homme, je l’ai juré
pour femme, moi: j’ai fait serment de n’aimer sérieusement qu’une fille de
condition.

SILVIA.

Ne t’écarte donc pas de ton projet.

DORANTE.

Je ne m’en écarte peut-être pas tant que nous le croyons: tu as l’air bien
distingué, et l’on est quelquefois fille de condition sans le savoir.

SILVIA.

Ah! ha! ha! Je te remercierois de ton éloge si ma mère n’en faisoit pas
les frais.

DORANTE.

Eh bien! venge-t-en sur la mienne, si tu me trouves assez bonne mine pour
cela.

SILVIA, _à part_.

Il le mériteroit. (_Haut_.) Mais ce n’est pas là de quoi il est question:
trêve de badinage. C’est un homme de condition qui m’est prédit pour
époux, et je n’en rabattrai rien.

DORANTE.

Parbleu! si j’étois tel, la prédiction me menacerait; j’aurois peur de la
vérifier. Je n’ai pas de foi à l’astrologie, mais j’en ai beaucoup à ton
visage.

SILVIA, _à part_.

Il ne tarit point. (_Haut_.) Finiras-tu? Que t’importe la prédiction,
puisqu’elle t’exclut?

DORANTE.

Elle n’a pas prédit que je ne t’aimerois point.

SILVIA.

Non, mais elle a dit que tu n’y gagnerois rien; et moi, je te le confirme.

DORANTE.

Tu fais fort bien, Lisette: cette fierté-là te va à merveille, et,
quoiqu’elle me fasse mon procès,[78] je suis pourtant bien aise de te la
voir; je te l’ai souhaitée d’abord que[79] je t’ai vue: il te falloit
encore cette grâce-là, et je me console d’y perdre, parce que tu y gagnes.

SILVIA, _à part_.

Mais, en vérité, voilà un garçon qui me surprend, malgré que j’en
aie…[80] (_Haut._) Dis-moi, qui es-tu, toi qui me parles ainsi?

DORANTE.

Le fils d’honnêtes gens qui n’étoient pas riches.

SILVIA.

Va, je te souhaite de bon coeur une meilleure situation que la tienne, et
je voudrois pouvoir y contribuer; la fortune a tort avec toi.[81]

DORANTE.

Ma foi! l’amour a plus de tort[82] qu’elle: j’aimerois mieux qu’il me fût
permis de te demander ton coeur que d’avoir tous les biens du monde.

SILVIA, _à part_.

Nous voilà, grâce au Ciel, en conversation réglée. (_Haut_.) Bourguignon,
je ne saurois me fâcher des discours que tu me tiens; mais, je t’en prie,
changeons d’entretien. Venons à ton maître. Tu peux te passer de me parler
d’amour, je pense?

DORANTE.

Tu pourrais bien te passer de m’en faire sentir, toi.

SILVIA.

Ahi! je me fâcherai; tu m’impatientes. Encore une fois, laisse là ton
amour.

DORANTE.

Quitte donc ta figure.

SILVIA, _à part_.

A la fin, je crois qu’il m’amuse…[83] (_Haut_.) Eh bien! Bourguignon, tu
ne veux donc pas finir? Faudra-t-il que je te quitte? (_A part_.) Je
devrois déjà l’avoir fait.

DORANTE.

Attends, Lisette, je voulois moi-même te parler d’autre chose; mais je ne
sais plus ce que c’est.

SILVIA.

J’avois de mon côté quelque chose à te dire, mais tu m’as fait perdre mes
idées aussi, à moi.

DORANTE.

Je me rappelle de[84] t’avoir demandé si ta maîtresse te valoit.

SILVIA.

Tu reviens à ton chemin par un détour: adieu.

DORANTE.

Et non, te dis-je, Lisette; il ne s’agit ici que de mon maître.

SILVIA.

Eh bien! soit: je voulois te parler de lui aussi, et j’espère que tu
voudras bien me dire confidemment[85] ce qu’il est. Ton attachement pour
lui m’en donne bonne opinion: il faut qu’il ait du mérite, puisque tu le
sers.

DORANTE.

Tu me permettras peut-être bien de te remercier de ce que tu me dis là,
par exemple?

SILVIA.

Veux-tu bien ne prendre pas garde[86] à l’imprudence que j’ai eue de le
dire?

DORANTE.

Voilà encore de ces réponses qui m’emportent! Fais comme tu voudras, je
n’y résiste point, et je suis bien malheureux de me trouver arrêté par
tout ce qu’il y a de plus aimable au monde.

SILVIA.

Et moi je voudrois bien savoir comment il se fait que j’ai la bonté de
t’écouter, car, assurément, cela est singulier!

DORANTE.

Tu as raison, notre aventure est unique.

SILVIA, _à part_.

Malgré tout ce qu’il m’a dit, je ne suis point partie, je ne pars point,
me voilà encore, et je réponds! En vérité, cela passe la raillerie.
(_Haut_.) Adieu.

DORANTE.

Achevons donc ce que nous voulions dire.

SILVIA.

Adieu, te dis-je; plus de quartier. Quand ton maître sera venu, je
tâcherai, en faveur de[87] ma maîtresse, de le connoître par moi-même,
s’il en vaut la peine. En attendant, tu vois cet appartement: c’est le
vôtre.

DORANTE.

Tiens! voici mon maître.

SCÈNE VIII.

DORANTE, SILVIA, ARLEQUIN.

ARLEQUIN.

Ah! te voilà, Bourguignon? Mon porte-manteau[88] et toi, avez-vous été
bien reçus ici?

DORANTE.

Il n’étoit pas possible qu’on nous reçût mal, Monsieur.

ARLEQUIN.

Un domestique là-bas m’a dit d’entrer ici, et qu’on alloit avertir mon
beau-père, qui étoit avec ma femme.

SILVIA.

Vous voulez dire monsieur Orgon et sa fille, sans doute, Monsieur?

ARLEQUIN.

Et oui, mon beau-père et ma femme, autant vaut.[89] Je viens pour épouser,
et ils m’attendent pour être mariés; cela est convenu; il ne manque plus
que la cérémonie, qui est une bagatelle.

SILVIA.

C’est une bagatelle qui vaut bien la peine qu’on y pense.

ARLEQUIN.

Oui; mais, quand on y a pensé, on n’y pense plus.

SILVIA, _bas à Dorante_.

Bourguignon, on est homme de mérite à bon marché chez vous, ce me semble.

ARLEQUIN.

Que dites-vous là à mon valet, la belle?[90]

SILVIA.

Rien: je lui dis seulement que je vais faire descendre[91] monsieur Orgon.

ARLEQUIN.

Et pourquoi ne pas dire mon beau-père, comme moi?

SILVIA.

C’est qu’il ne l’est pas encore.

DORANTE.

Elle a raison, Monsieur: le mariage n’est pas fait.

ARLEQUIN.

Eh bien! me voilà pour le faire.

DORANTE.

Attendez donc qu’il soit fait.

ARLEQUIN.

Pardi! voilà bien des façons pour un beau-père de la veille ou du
lendemain![92]

SILVIA.

En effet, quelle si grande différence y a-t-il entre être mariée ou ne
l’être pas? Oui, Monsieur, nous avons tort, et je cours informer votre
beau-père de votre arrivée.

ARLEQUIN.

Et ma femme aussi, je vous prie. Mais, avant que de[93] partir, dites-moi
une chose: vous qui êtes si jolie, n’êtes-vous pas la soubrette de
l’hôtel?[94]

SILVIA.

Vous l’avez dit.

ARLEQUIN.

C’est fort bien fait; je m’en réjouis. Croyez-vous que je plaise ici?
Comment me trouvez-vous?

SILVIA.

Je vous trouve … plaisant[95].

ARLEQUIN.

Bon, tant mieux; entretenez-vous dans ce sentiment-là, il pourra trouver
sa place.

SILVIA.

Vous êtes bien modeste de vous en contenter. Mais je vous quitte; il faut
qu’on ait oublié d’avertir votre beau-père, car assurément il seroit venu;
et j’y vais.

ARLEQUIN.

Dites-lui que je l’attends avec affection.

SILVIA, _à part_.

Que le sort est bizarre! Aucun de ces deux hommes n’est à sa place.

SCÈNE IX.

DORANTE, ARLEQUIN.

ARLEQUIN.

Eh bien! Monsieur, mon commencement va bien: je plais déjà à la soubrette.

DORANTE.

Butor que tu es!

ARLEQUIN.

Pourquoi donc? Mon entrée est si gentille!

DORANTE.

Tu m’avois tant promis de laisser là tes façons de parler sottes et
triviales! Je t’avois donné de si bonnes instructions! Je ne t’avois
recommandé que d’être sérieux. Va, je vois bien que je suis un étourdi de
m’en être fié à toi.[96]

ARLEQUIN.

Je ferai encore mieux dans les suites,[97] et, puisque le sérieux n’est
pas suffisant, je donnerai du mélancolique;[98] je pleurerai, s’il le
faut.

DORANTE.

Je ne sais plus où j’en suis; cette aventure-ci m’étourdit. Que faut-il
que je fasse?

ARLEQUIN.

Est-ce que la fille n’est pas plaisante?[99]

DORANTE.

Tais-toi; voici monsieur Orgon qui vient.

SCÈNE X.

M. ORGON, DORANTE, ARLEQUIN.

M. ORGON.

Mon cher Monsieur, je vous demande mille pardons de vous avoir fait
attendre; mais ce n’est que de cet instant[100] que j’apprends que vous
êtes ici.

ARLEQUIN.

Monsieur, mille pardons, c’est beaucoup trop, et il n’en faut qu’un quand
on n’a fait qu’une faute: au surplus, tous mes pardons sont à votre
service.

M. ORGON.

Je tâcherai de n’en avoir pas besoin.

ARLEQUIN.

Vous êtes le maître, et moi votre serviteur.

M. ORGON.

Je suis, je vous assure, charmé de vous voir, et je vous attendois avec
impatience.

ARLEQUIN.

Je serois d’abord venu ici avec Bourguignon; mais, quand on arrive de
voyage, vous savez qu’on est si mal bâti![101] et j’étois bien aise de me
présenter dans un état plus ragoûtant.[102]

M. ORGON.

Vous y avez fort bien réussi. Ma fille s’habille; elle a été un peu
indisposée. En attendant qu’elle descende, voulez-vous vous rafraîchir?

ARLEQUIN.

Oh! je n’ai jamais refusé de trinquer[103] avec personne.

M. ORGON.

Bourguignon, ayez soin de vous, mon garçon.

ARLEQUIN.

Le gaillard est gourmet: il boira du meilleur.

M. ORGON.

Qu’il ne l’épargne pas.

ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

LISETTE, M. ORGON.

M. ORGON.

Eh bien! que me veux-tu, Lisette?

LISETTE.

J’ai à vous entretenir un moment.

M. ORGON.

De quoi s’agit-il?

LISETTE.

De vous dire l’état où sont les choses, parce qu’il est important
que vous en soyez éclairci, afin que vous n’ayez point à vous plaindre de
moi.

M. ORGON.

Ceci est donc bien sérieux?

LISETTE.

Oui, très sérieux. Vous avez consenti au déguisement de mademoiselle
Silvia; moi-même je l’ai trouvé d’abord sans conséquence, mais je me suis
trompée.

M. ORGON.

Et de quelle conséquence est-il donc?

LISETTE.

Monsieur, on a de la peine à se louer soi-même; mais, malgré toutes les
règles de la modestie, il faut pourtant que je vous dise que, si vous ne
mettez ordre[104] à ce qui arrive, votre prétendu gendre[105] n’aura plus
de coeur à donner à mademoiselle votre fille. Il est temps qu’elle se
déclare, cela presse: car, un jour plus tard, je n’en réponds plus.

M. ORGON.

Eh! d’où vient qu’il ne voudra plus de ma fille? Quand il la connoîtra, te
défies-tu de ses charmes?

LISETTE.

Non; mais vous ne vous méfiez pas assez des miens. Je vous avertis qu’ils
vont leur train,[106] et que je ne vous conseille pas de les laisser
faire.

M. ORGON.

Je vous en fais mes compliments Lisette. (_Il rit_.) Ah! ah! ah!

LISETTE.

Nous y voilà:[107] vous plaisantez, Monsieur, vous vous moquez de moi.
J’en suis fâchée, car vous y serez pris.

M. ORGON.

Ne t’en embarrasse pas, Lisette; va ton chemin.

LISETTE.

Je vous le répète encore, le coeur de Dorante va bien vite. Tenez,
actuellement je lui plais beaucoup, ce soir il m’aimera, il m’adorera
demain. Je ne le mérite pas, il est de mauvais goût,[108] vous en direz ce
qu’il vous plaira; mais cela ne laissera pas que d’être.[109] Voyez-vous,
demain je me garantis adorée.

M. ORGON.

Eh bien! que vous importe? S’il vous aime tant, qu’il vous épouse.

LISETTE.

Quoi! vous ne l’en empêcheriez pas?

M. ORGON.

Non, d’homme d’honneur,[110] si tu le mènes jusque là.

LISETTE.

Monsieur, prenez-y garde. Jusqu’ici je n’ai pas aidé à mes appâts, je les
ai laissé faire tout seuls, j’ai ménagé sa tête:[111] si je m’en mêle, je
la renverse, il n’y aura plus de remède.

M. ORGON.

Renverse, ravage, brûle, enfin épouse, je te le permets, si tu le peux.

LISETTE.

Sur ce pied-là, je compte ma fortune faite.

M. ORGON.

Mais, dis-moi, ma fille t’a-t-elle parlé? Que pense-t-elle de son
prétendu?

LISETTE.

Nous n’avons encore guère trouvé le moment[112] de nous parler, car ce
prétendu m’obsède; mais, à vue de pays,[113] je ne la crois pas contente;
je la trouve triste, rêveuse, et je m’attends bien qu’elle me priera de le
rebuter.

M. ORGON.

Et moi, je te le défends. J’évite de m’expliquer avec elle; j’ai mes
raisons pour faire durer ce déguisement: je veux qu’elle examine son futur
plus à loisir. Mais le valet, comment se gouberne-t-il? ne se mêle-t-il
pas d’aimer ma fille?

LISETTE.

C’est un original: j’ai remarqué qu’il fait l’homme de conséquence avec
elle, parce qu’il est bien fait;[114] il la regarde, et soupire.

M. ORGON.

Et cela la fâche.

LISETTE.

Mais… elle rougit.

M. ORGON.

Bon, tu te trompes: les regards d’un valet ne l’embarrassent pas jusque
là.[115]

LISETTE.

Monsieur, elle rougit.

M. ORGON.

C’est donc d’indignation.

LISETTE.

A la bonne heure.[116]

M. ORGON.

Eh bien! quand tu lui parleras, dis-lui que tu soupçonnes ce valet de la
prévenir contre son maître; et, si elle se fâche, ne t’en inquiète point:
ce sont mes affaires. Mais voici Dorante, qui te cherche apparemment.

SCENE II.

LISETTE, ARLEQUIN, M. ORGON.

ARLEQUIN.

Ah! je vous trouve, merveilleuse dame! je vous demandois à tout le monde.
Serviteur, cher beau-père, ou peu s’en faut.

M. ORGON.

Serviteur. Adieu, mes enfants: je vous laisse ensemble; il est bon que
vous vous aimiez un peu avant que de[117] vous marier.

ARLEQUIN.

Je ferois bien ces deux besognes-là à la fois, moi.

M. ORGON.

Point d’impatience. Adieu.

SCÈNE III.

LISETTE, ARLEQUIN.

ARLEQUIN.

Madame, il dit que je ne m’impatiente pas; il en parle bien à son aise, le
bonhomme!

LISETTE.

J’ai de la peine à croire qu’il vous en coûte tant d’attendre, Monsieur;
c’est par galanterie que vous faites l’impatient: à peine êtes-vous
arrivé. Votre amour ne sauroit être bien fort: ce n’est tout au plus qu’un
amour naissant.

ARLEQUIN.

Vous vous trompez, prodige de nos jours: un amour de votre façon[118] ne
reste pas longtemps au berceau; votre premier coup d’oeil a fait naître le
mien, le second lui a donné des forces, et le troisième l’a rendu grand
garçon. Tâchons de l’établir au plus vite; ayez soin de lui, puisque vous
êtes sa mère.

LISETTE.

Trouvez-vous qu’on le maltraite? est-il si abandonné?

ARLEQUIN.

En attendant qu’il soit pourvu, donnez-lui seulement votre belle main
blanche pour l’amuser un peu.

LISETTE.

Tenez donc, petit importun, puisqu’on ne sauroit avoir la paix qu’en vous
amusant.

ARLEQUIN, _lui baisant la main_.

Cher joujou de mon âme! cela me réjouit comme du vin délicieux. Quel
dommage de n’en avoir que roquille![119]

LISETTE.

Allons, arrêtez-vous; vous êtes trop avide.

ARLEQUIN.

Je ne demande qu’à me soutenir, en attendant que je vive.

LISETTE.

Ne faut-il pas avoir de la raison?

ARLEQUIN.

De la raison! Hélas! je l’ai perdue; vos beaux yeux sont les filous qui me
l’ont volée.

LISETTE.

Mais est-il possible que vous m’aimiez tant? Je ne saurois me le
persuader.

ARLEQUIN.

Je ne me soucie pas de ce qui est possible, moi, mais je vous aime comme
un perdu,[120] et vous verrez bien dans votre miroir que cela est juste.

LISETTE.

Mon miroir ne servirait qu’à me rendre plus incrédule.

ARLEQUIN.

Ah! mignonne, adorable! votre humilité ne seroit donc qu’une hypocrite!

LISETTE.

Quelqu’un vient à nous: c’est votre valet.

SCÈNE IV.

DORANTE, ARLEQUIN, LISETTE.

DORANTE.

Monsieur, pourrois-je vous entretenir un moment?

ARLEQUIN.

Non: maudite soit la valetaille[121] qui ne sauroit nous laisser en repos!

LISETTE.

Voyez ce qu’il vous veut, Monsieur.

DORANTE.

Je n’ai qu’un mot à vous dire.

ARLEQUIN.

Madame, s’il en dit deux, son congé sera[122] le troisième. Voyons!

DORANTE, _bas à Arlequin_.

Viens donc, impertinent![123]

ARLEQUIN, _bas à Dorante_.

Ce sont des injures, et non pas des mots, cela… (_A Lisette_) Ma reine,
excusez.

LISETTE.

Faites, faites.

DORANTE.

Débarrasse-moi de tout ceci.[124] Ne te livre point;[125] parois sérieux
et rêveur, et même mécontent: entends-tu?

ARLEQUIN.

Oui, mon ami; ne vous inquiétez pas, et retirez-vous.

SCÈNE V.

ARLEQUIN, LISETTE.

ARLEQUIN.

Ah! Madame! sans lui j’allois vous dire de belles choses, et je n’en
trouverai plus que de communes à cette heure, hormis mon amour, qui est
extraordinaire. Mais, à propos de mon amour, quand est-ce que le vôtre lui
tiendra compagnie?

LISETTE.

Il faut espérer que cela viendra.

ARLEQUIN.

Et croyez-vous que cela vienne?

LISETTE.

La question est vive:[126] savez-vous bien que vous m’embarrassez?

ARLEQUIN.

Que voulez-vous? je brûle, et je crie au feu.

LISETTE.

S’il m’étoit permis de m’expliquer si vite…

ARLEQUIN.

Je suis du sentiment que vous le pouvez en conscience.

LISETTE.

La retenue de mon sexe ne le veut pas.

ARLEQUIN.

Ce n’est donc pas la retenue d’à présent, qui donne bien
d’autres permissions.

LISETTE.

Mais que me demandez-vous?

ARLEQUIN.

Dites-moi un petit brin[127] que vous m’aimez. Tenez, je vous aime, moi.
Faites l’écho: répétez, Princesse.

LISETTE.

Quel insatiable! Eh bien! Monsieur, je vous aime.

ARLEQUIN.

Eh bien! Madame, je me meurs, mon bonheur me confond, j’ai peur d’en
courir les champs.[128] Vous m’aimez! cela est admirable!

LISETTE.

J’aurois lieu, à mon tour, d’être étonnée de la promptitude de votre
hommage. Peut-être m’aimerez-vous moins quand nous nous connoîtrons mieux.

ARLEQUIN.

Ah! Madame, quand nous en serons là, j’y perdrai beaucoup, il y aura bien
à décompter.[129]

LISETTE.

Vous me croyez plus de qualités que je n’en ai.

ARLEQUIN.

Et vous, Madame, vous ne savez pas les miennes, et je ne devrois vous
parler qu’à genoux.

LISETTE.

Souvenez-vous qu’on n’est pas les maîtres[130] de son sort.

ARLEQUIN.

Les pères et mères font tout à leur tête.[131]

LISETTE.

Pour moi, mon coeur vous auroit choisi, dans quelque état que vous eussiez
été.

ARLEQUIN.

Il a beau jeu[132] pour me choisir encore.

LISETTE.

Puis-je me flatter que vous êtes de même à mon égard?

ARLEQUIN.

Hélas! quand vous ne seriez que Perrette ou Margot,[133] quand je vous
aurois vue, le martinet à la main, descendre à la cave, vous auriez
toujours été ma princesse.

LISETTE.

Puissent de si beaux sentiments être durables!

ARLEQUIN.

Pour les fortifier de part et d’autre, jurons-nous de nous aimer toujours,
en dépit de toutes les fautes d’orthographe[134] que vous aurez faites sur
mon compte.

LISETTE.

J’ai plus d’intérêt à ce serment-là que vous, et je le fais de tout mon
coeur.

ARLEQUIN _se met à genoux_.

Votre bonté m’éblouit, et je me prosterne devant elle.

LISETTE.

Arrêtez-vous! Je ne saurais vous souffrir dans cette posture-là; je serois
ridicule de vous y laisser: levez-vous. Voilà encore quelqu’un.

SCÈNE VI.

LISETTE, ARLEQUIN, SILVIA.

LISETTE.

Que voulez-vous, Lisette?

SILVIA.

J’aurois à vous parler, Madame.

ARLEQUIN.

Ne voilà-t-il pas![135] Hé! ma mie,[136] revenez dans un quart d’heure,
allez: les femmes de chambre de mon pays n’entrent point qu’on ne les
appelle.[137]

SILVIA.

Monsieur, il faut que je parle à Madame.

ARLEQUIN.

Mais voyez l’opiniâtre soubrette! Reine de ma vie, renvoyez-la. Retournez-
vous en, ma fille; nous avons ordre de nous aimer avant qu’on nous marie;
n’interrompez point nos fonctions.

LISETTE.

Ne pouvez-vous pas revenir dans un moment, Lisette?

SILVIA.

Mais, Madame…

ARLEQUIN.

Mais, ce mais-là n’est bon qu’à me donner la fièvre.

SILVIA, _à part_.

Ah! le vilain homme! (_Haut_.) Madame, je vous assure que cela est pressé.

LISETTE.

Permettez donc que je m’en défasse, Monsieur.

ARLEQUIN.

Puisque le diable le veut,[138] et elle aussi… Patience… je me
promènerai en attendant qu’elle ait fait. Ah! Les sottes gens que nos
gens!

SCÈNE VII.

SILVIA, LISETTE.

SILVIA.

Je vous trouve admirable[139] de ne pas le renvoyer tout d’un coup et de
me faire essuyer les brutalités de cet animal-là!

LISETTE.

Pardi! Madame, je ne puis pas jouer deux rôles à la fois: il faut que je
paroisse ou la maîtresse ou la suivante, que j’obéisse ou que j’ordonne.

SILVIA.

Fort bien; mais, puisqu’il n’y est plus, écoutez-moi comme votre
maîtresse. Vous voyez bien que cet homme-là ne me convient point.

LISETTE.

Vous n’avez pas eu le temps de l’examiner beaucoup.

SILVIA.

Etes-vous folle, avec votre examen? Est-il nécessaire de le voir deux fois
pour juger du peu de convenance? En un mot, je n’en veux point.
Apparemment que mon père n’approuve pas la répugnance qu’il me voit, car
il me fuit et ne me dit mot. Dans cette conjoncture, c’est à vous à me
tirer tout doucement d’affaire en témoignant adroitement à ce jeune homme
que vous n’êtes pas dans le goût de l’épouser.

LISETTE.

Je ne saurois, Madame.

SILVIA.

Vous ne sauriez? Et qu’est-ce qui vous en empêche?

LISETTE.

Monsieur Orgon me l’a défendu.

SILVIA.

Il vous l’a défendu! Mais je ne reconnois point mon père à ce procédé-là!

LISETTE.

Positivement défendu.

SILVIA.

Eh bien! je vous charge de lui dire mes dégoûts et de l’assurer qu’ils
sont invincibles. Je ne saurois me persuader qu’après cela il veuille
pousser les choses plus loin.

LISETTE.

Mais, Madame, le futur, qu’a-t-il donc de si désagréable, de si rebutant?

SILVIA.

Il me déplaît, vous dis-je, et votre peu de zèle aussi.

LISETTE.

Donnez-vous le temps de voir ce qu’il est: voilà tout ce qu’on vous
demande.

SILVIA.

Je le hais assez sans prendre du temps pour le haïr davantage.

LISETTE.

Son valet, qui fait l’important, ne vous auroit-il point gâté l’esprit sur
son compte?[140]

SILVIA.

Hum! la sotte! son valet a bien affaire ici!

LISETTE.

C’est que je me méfie de lui, car il est raisonneur.

SILVIA.

Finissez vos portraits, on n’en a que faire.[141] J’ai soin que ce valet
me parle peu, et, dans le peu qu’il m’a dit, il ne m’a jamais rien dit que
de très sage.

LISETTE.

Je crois qu’il est homme à vous avoir conté des histoires maladroites pour
faire briller son bel esprit.

SILVIA.

Mon déguisement ne m’expose-t-il pas à m’entendre dire de jolies choses! A
qui en avez-vous? D’où vous vient la manie d’imputer à ce garçon une
répugnance à laquelle il n’a point de part? Car enfin vous m’obligez à le
justifier: il n’est pas question de le brouiller avec son maître, ni d’en
faire un fourbe pour me faire une imbécile, moi qui écoute ses histoires.

LISETTE.

Oh! Madame, dès que vous le défendez sur ce ton-là, et que cela va jusqu’à
vous fâcher, je n’ai plus rien à dire.

SILVIA.

Dès que je le défends sur ce ton-là! Qu’est-ce que c’est que le ton dont
vous dites cela vous-même? Qu’entendez-vous par ce discours? Que se
passe-t-il dans votre esprit?

LISETTE.

Je dis, Madame, que je ne vous ai jamais vue comme vous êtes, et que je ne
conçois rien à votre aigreur. Eh bien! si ce valet n’a rien dit, à la
bonne heure; il ne faut pas vous emporter pour le justifier; je vous
crois, voilà qui est fini; je ne m’oppose pas à la bonne opinion que vous
en avez, moi.

SILVIA.

Voyez-vous le mauvais esprit! comme elle tourne les choses! Je me sens
dans une indignation… qui… va jusqu’aux larmes.

LISETTE,

En quoi donc,[142] Madame? Quelle finesse entendez-vous à ce que je dis?

SILVIA.

Moi, j’y entends finesse! moi, je vous querelle pour lui! j’ai bonne
opinion de lui! Vous me manquez de respect jusque là! Bonne opinion, juste
Ciel! bonne opinion! Que faut-il que je réponde à cela? Qu’est-ce que cela
veut dire? A qui parlez-vous? Qui est-ce qui est à l’abri de ce qui
m’arrive? Où en sommes-nous?

LISETTE.

Je n’en sais rien; mais je ne reviendrai de longtemps de la surprise où
vous me jetez.

SILVIA.

Elle a des façons de parler qui me mettent hors de moi. Retirez-vous, vous
m’êtes insupportable; laissez-moi, je prendrai d’autres mesures.

SCÈNE VIII.

SILVIA.

Je frissonne encore de ce que je lui ai entendu dire. Avec quelle
impudence les domestiques ne nous traitent-ils pas dans leur esprit! Comme
ces gens-là vous dégradent! Je ne saurois m’en remettre; je n’oserois
songer aux termes dont elle s’est servie: ils me font toujours[143] peur.
Il s’agit d’un valet! Ah! l’étrange chose! Écartons l’idée dont cette
insolente est venue me noircir l’imagination.[144] Voici Bourguignon,
voilà cet objet[145] en question pour lequel je m’emporte; mais ce n’est
pas sa faute, le pauvre garçon! et je ne dois pas m’en prendre à lui.

SCÈNE IX.

DORANTE. SILVIA.

DORANTE.

Lisette, quelque éloignement que tu aies pour moi, je suis forcé de te
parler; je crois que j’ai à me plaindre de toi.

SILVIA.

Bourguignon, ne nous tutoyons plus, je t’en prie.

DORANTE.

Comme tu voudras.

SILVIA.

Tu n’en fais pourtant rien.

DORANTE.

Ni toi non plus; tu me dis: «Je t’en prie.»

SILVIA.

C’est que cela m’est échappé.

DORANTE.

Eh bien! crois-moi, parlons comme nous pourrons: ce n’est pas la peine de
nous gêner pour le peu de temps que nous avons à nous voir.

SILVIA.

Est-ce que ton maître s’en va? Il n’y auroit pas grande perte.

DORANTE.

Ni à moi[146] non plus, n’est-il pas vrai? J’achève ta pensée.

SILVIA.

Je l’achèverois bien moi-même, si j’en avois envie; mais je ne songe pas à
toi.

DORANTE.

Et moi, je ne te perds point de vue.

SILVIA.

Tiens, Bourguignon, une bonne fois pour toutes, demeure, va-t-en, reviens,
tout cela doit m’être indifférent, et me l’est en effet: je ne te veux ni
bien ni mal; je ne te hais, ni ne t’aime, ni ne t’aimerai, à moins que
l’esprit ne me tourne, Voilà mes dispositions; ma raison ne m’en permet
point d’autres, et je devrois me dispenser de te le dire.

DORANTE.

Mon malheur est inconcevable: tu m’ôtes peut-être tout le repos de ma vie.

SILVIA.

Quelle fantaisie il s’est allé mettre dans l’esprit! Il me fait de la
peine. Reviens à toi. Tu me parles, je te réponds: c’est beaucoup, c’est
trop même, tu peux m’en croire, et, si tu étois instruit, en vérité, tu
serois content de moi; tu me trouverais d’une bonté sans exemple, d’une
bonté que je blâmerois dans une autre. Je ne me la reproche pourtant pas;
le fond de mon coeur me rassure: ce que je fais est louable, c’est par
générosité que je te parle; mais il ne faut pas que cela dure: ces
générosités-là ne sont bonnes qu’en passant,[147] et je ne suis pas faite
pour me rassurer toujours[148] sur l’innocence de mes intentions. A la
fin, cela ne ressembleroit plus à rien.[149] Ainsi, finissons,
Bourguignon; finissons, je t’en prie. Qu’est-ce que cela signifie? C’est
se moquer. Allons, qu’il n’en soit plus parlé.

DORANTE.

Ah! ma chère Lisette, que je souffre!

SILVIA.

Venons à ce que te voulois me dire. Tu te plaignois de moi quand tu es
entré: de quoi étoit-il question?

DORANTE.

De rien, d’une bagatelle; j’avois envie de te voir, et je crois que je
n’ai pris qu’un prétexte.

SILVIA, _à part_.

Que dire à cela? Quand je m’en fâcherois, il n’en seroit ni plus ni
moins.[150]

DORANTE.

Ta maîtresse, en partant, a paru m’accuser de t’avoir parlé au désavantage
de mon maître.

SILVIA.

Elle se l’imagine, et, si elle t’en parle encore, tu peux le nier
hardiment; je me charge du reste.

DORANTE.

Eh! ce n’est pas cela qui m’occupe.

SILVIA.

Si tu n’as que cela à me dire, nous n’avons plus que faire ensemble.

DORANTE.

Laisse-moi du moins le plaisir de te voir.

SILVIA.

Le beau motif qu’il me fournit là! J’amuserai[151] la passion de
Bourguignon! Le souvenir de tout ceci me fera bien rire un jour.

DORANTE.

Tu me railles, tu as raison: je ne sais ce que je dis ni ce que je te
demande. Adieu.

SILVIA.

Adieu; tu prends le bon parti… Mais, à propos de tes adieux, il me reste
encore une chose à savoir. Vous partez, m’as-tu dit… Cela est-il
sérieux?

DORANTE.

Pour moi, il faut que je parte, ou que la tête me tourne.

SILVIA.

Je ne t’arrêtois pas pour cette réponse-là, par exemple.

DORANTE.

Et je n’ai fait qu’une faute: c’est de n’être pas parti dès que je t’ai
vue.

SILVIA, _à part_.

J’ai besoin à tout moment d’oublier que je l’écoute.

DORANTE.

Si tu savois, Lisette, l’état où je me trouve…

SILVIA.

Oh! il n’est pas si curieux à savoir que le mien, je t’en assure.[152]

DORANTE.

Que peux-tu me reprocher? Je ne me propose pas de te rendre sensible.[153]

SILVIA, _à part_.

I1 ne faudroit pas s’y fier.

DORANTE.

Et que pourrois-je espérer en tâchant de me faire aimer? Hélas! quand même
j’aurois ton coeur.

SILVIA.

Que le Ciel m’en préserve! Quand tu l’aurois, tu ne le saurois pas, et je
ferois si bien que je ne le saurois pas moi-même. Tenez, quelle idée il
lui vient là!

DORANTE.

Il est donc bien vrai que tu ne me hais, ni ne m’aimes, ni ne m’aimeras?

SILVIA.

Sans difficulté.[154]

DORANTE.

Sans difficulté! Qu’ai-je donc de si affreux?

SILVIA.

Rien: ce n’est pas là ce qui te nuit.

DORANTE.

Eh bien! chère Lisette, dis-le moi cent fois, que tu ne m’aimeras point.

SILVIA.

Oh! je te l’ai assez dit! Tâche de me croire.

DORANTE.

Il faut que je le croie! Désespère une passion dangereuse, sauve-moi des
effets que j’en crains; tu ne me hais, ni ne m’aimes, ni ne m’aimeras!
Accable mon coeur de cette certitude-là! J’agis de bonne foi, donne-moi du
secours contre moi-même: il m’est nécessaire, je te le demande à genoux.

(_Il se jette à genoux. Dans ce moment, M. Orgon et Mario entrent, et ne
disent mot_.)

SCÈNE X.

M. ORGON, MARIO, SILVIA, DORANTE.

SILVIA.

Ah! nous y voilà! il ne manquoit plus que cette façon-là[155] à mon
aventure! Que je suis malheureuse! C’est ma facilité qui le place là.
Lève-toi donc, Bourguignon, je t’en conjure: il peut venir quelqu’un. Je
dirai ce qu’il te plaira. Que me veux-tu? Je ne te hais point. Lève-toi;
je t’aimerois si je pouvois; tu ne me déplais point, cela doit te suffire.

DORANTE.

Quoi! Lisette, si je n’étois pas ce que je suis, si j’étois riche, d’une
condition honnête, et que je t’aimasse autant que je t’aime, ton coeur
n’auroit point de répugnance pour moï?

SILVIA.

Assurément.

DORANTE.

Tu ne me haïrois pas? tu me souffrirois?

SILVIA.

Volontiers…. Mais lève-toi.

DORANTE.

Tu parois le dire sérieusement, et, si cela est, ma raison est perdue,

SILVIA.

Je dis ce que tu veux, et tu ne te lèves point!

M. ORGON, _s’approchant_.

C’est bien dommage de vous interrompre: cela, va à merveille, mes enfants;
courage.

SILVIA.

Je ne saurois empêcher ce garçon de se mettre à genoux, Monsieur; je ne
suis pas en état de lui en imposer, je pense?

M. ORGON.

Vous vous convenez parfaitement bien tous deux; mais j’ai à te dire un
mot, Lisette, et vous reprendrez votre conversation quand nous serons
partis. Vous le voulez bien, Bourguignon?

DORANTE.

Je me retire, Monsieur.

M. ORGON.

Allez, et tâchez de parler de votre maître avec un peu plus de ménagement
que vous ne faites.

DORANTE.

Moi, Monsieur?

MARIO.

Vous-même, monsieur Bourguignon; vous ne brillez pas trop dans le
respect[156] que vous avez pour votre maître, dit-on.

DORANTE.

Je ne sais ce qu’on veut dire.

M. ORGON.

Adieu, adieu; vous vous justifierez une autre fois.

Une vie (extrait), Guy de Maupassant

Thursday, March 1st, 2007

I

1883

Jeanne, ayant fini ses malles, s’approcha de la fenêtre, mais la
pluie ne cessait pas.

L’averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les
toits. Le ciel, bas et chargé d’eau, semblait crevé, se vidant sur
la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des
rafales passaient, pleines d’une chaleur lourde. Le ronflement des
ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons,
comme des éponges, buvaient l’humidité qui pénétrait au-dedans et
faisait suer les murs de la cave au grenier.

Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours,
prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis
si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps
ne s’éclaircissait pas, et pour la centième fois depuis le matin
elle interrogeait l’horizon.

Puis, elle s’aperçut qu’elle avait oublié de mettre son calendrier
dans son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton
divisé par mois, et portant au milieu d’un dessin la date de
l’année courante, 1819, en chiffres d’or. Puis, elle biffa à coups
de crayon les quatre premières colonnes, rayant chaque nom de
saint jusqu’au 2 mai, jour de sa sortie du couvent.

Une voix, derrière la porte, appela:

– Jeannette!

Jeanne répondit:

– Entre, papa.

Et son père parut.

Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme
de l’autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J.
Rousseau, il avait des tendresses d’amant pour la nature, les
champs, les bois, les bêtes.

Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-
treize; mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation,
il exécrait la tyrannie d’une haine inoffensive et déclamatoire.

Sa grande force et sa grande faiblesse, c’était la bonté, une
bonté qui n’avait pas assez de bras pour caresser, pour donner,
pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance,
comme l’engourdissement d’un nerf de la volonté, une lacune dans
l’énergie, presque un vice.

Homme de théorie, il méditait tout un plan d’éducation pour sa
fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.

Elle était demeurée jusqu’à douze ans dans la maison, puis, malgré
les pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Coeur.

Il l’avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et
ignorante des choses humaines. Il voulait qu’on la lui rendît
chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de
bain de poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la
terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l’aspect
de l’amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois
sereines de la vie.

Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et
d’appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les
hasards charmants que, dans le désoeuvrement des jours, la
longueur des nuits, la solitude des espérances, son esprit avait
déjà parcourus.

Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d’un blond
luisant qu’on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair
d’aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d’un léger duvet,
d’une sorte de velours pâle qu’on apercevait un peu quand le
soleil la caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque
qu’ont ceux des bonshommes en faïence de Hollande.

Elle avait, sur l’aile gauche de la narine, un petit grain de
beauté, un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques
poils si semblables à sa peau qu’on les distinguait à peine. Elle
était grande, mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix
nette semblait parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de
la joie autour d’elle. Souvent, d’un geste familier, elle portait
ses deux mains à ses tempes comme pour lisser sa chevelure.

Elle courut à son père et l’embrassa, en l’étreignant:

– Eh bien, partons-nous? dit-elle.

Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs et qu’il portait assez
longs, et, tendant la main vers la fenêtre:

– Comment veux-tu voyager par un temps pareil?

Mais elle le priait, câline et tendre:

– Oh! papa, partons, je t’en supplie. Il fera beau dans l’après-
midi.

– Mais ta mère n’y consentira jamais.

– Si, je te le promets, je m’en charge.

– Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.

Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait
attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.

Depuis son entrée au Sacré-Coeur elle n’avait pas quitté Rouen,
son père ne permettant aucune distraction avant l’âge qu’il avait
fixé. Deux fois seulement on l’avait emmenée quinze jours à Paris,
mais c’était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.

Elle allait maintenant passer l’été dans leur propriété des
Peuples, vieux château de famille planté sur la falaise près
d’Yport; et elle se promettait une joie infinie de cette vie libre
au bord des flots. Puis, il était entendu qu’on lui faisait don de
ce manoir, qu’elle habiterait toujours lorsqu’elle serait mariée.

Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le
premier gros chagrin de son existence.

Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la
chambre de sa mère, criant par toute la maison:

– Papa, papa! maman veut bien; fais atteler.

Le déluge ne s’apaisait point; on eût dit même qu’il redoublait
quand la calèche s’avança devant la porte.

Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne
descendit l’escalier, soutenue d’un côté par son mari, et, de
l’autre, par une grande fille de chambre forte et bien découplée
comme un gars. C’était une Normande du pays de Caux, qui
paraissait au moins vingt ans, bien qu’elle en eût au plus dix-
huit. On la traitait dans la famille un peu comme une seconde
fille, car elle avait été la soeur de lait de Jeanne. Elle
s’appelait Rosalie.

Sa principale fonction consistait d’ailleurs à guider les pas de
sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d’une
hypertrophie du coeur dont elle se plaignait sans cesse.

La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil
hôtel, regarda la cour où l’eau ruisselait et murmura:

– Ce n’est vraiment pas raisonnable.

Son mari, toujours souriant, répondit:

– C’est vous qui l’avez voulu, madame Adélaïde.

Comme elle portait ce nom pompeux d’Adélaïde, il le faisait
toujours précéder de «madame» avec un certain air de respect un
peu moqueur.

Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture
dont tous les ressorts plièrent. Le baron s’assit à son côté,
Jeanne et Rosalie prirent place sur la banquette à reculons.

La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu’on
disposa sur les genoux, plus deux paniers qu’on dissimula sous les
jambes; puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et
s’enveloppa d’une grande couverture qui la coiffait entièrement.
Le concierge et sa femme vinrent saluer en fermant la portière;
ils reçurent les dernières recommandations pour les malles qui
devaient suivre dans une charrette; et on partit.

Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la
pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La
bourrasque gémissante battait les vitres, inondait la chaussée.

La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur
le quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les
vergues, les cordages se dressaient tristement dans le ciel
ruisselant, comme des arbres dépouillés; puis elle s’engagea sur
le long boulevard du mont Riboudet.

Bientôt, on traversa les prairies; et, de temps en temps, un saule
noyé, les branches tombantes, avec un abandonnement de cadavre, se
dessinait gravement à travers un brouillard d’eau. Les fers des
chevaux clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de
boue.

On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la
terre. Petite mère, se renversant, appuya sa tête et ferma les
paupières. Le baron considérait d’un oeil morne les campagnes
monotones et trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait
de cette songerie animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce
ruissellement tiède, se sentait revivre ainsi qu’une plante
enfermée qu’on vient de remettre à l’air; et l’épaisseur de sa
joie, comme un feuillage, abritait son coeur de la tristesse. Bien
qu’elle ne parlât pas, elle avait envie de chanter, de tendre au-
dehors sa main pour l’emplir d’eau qu’elle boirait; et elle
jouissait d’être emportée au grand trot des chevaux, de voir la
désolation des paysages, et de se sentir à l’abri au milieu de
cette inondation.

Et, sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes
exhalaient une buée d’eau bouillante.

La baronne, peu à peu, s’endormait. Sa figure, qu’encadraient six
boudins réguliers de cheveux pendillants, s’affaissa peu à peu,
mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou, dont
les dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa
poitrine. Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait
ensuite; les joues s’enflaient, tandis que, entre ses lèvres
entrouvertes, passait un ronflement sonore. Son mari se pencha sur
elle, et posa doucement, dans ses mains croisées sur l’ampleur de
son ventre, un petit portefeuille en cuir.

Ce toucher la réveilla; et elle considéra l’objet d’un regard
noyé, avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le
portefeuille tomba, s’ouvrit. De l’or et des billets de banque
s’éparpillèrent dans la calèche. Elle s’éveilla tout à fait; et la
gaieté de sa fille partit en une fusée de rires.

Le baron ramassa l’argent, et, le lui posant sur les genoux:

– Voici, ma chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d’Életot.
Je l’ai vendue pour faire réparer les Peuples où nous habiterons
souvent désormais.

Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit
tranquillement dans sa poche.

C’était la neuvième ferme vendue ainsi, sur trente et une que
leurs parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore
environ vingt mille livres de rentes en terres qui, bien
administrées, auraient facilement rendu trente mille francs par
an.

Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s’il n’y
avait eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la
bonté. Elle tarissait l’argent dans leurs mains comme le soleil
tarit l’eau des marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait.
Comment? Personne n’en savait rien. À tout moment l’un d’eux
disait:

– Je ne sais comment cela s’est fait, j’ai dépensé cent francs
aujourd’hui sans rien acheter de gros.

Cette facilité de donner était, du reste, un des grands bonheurs
de leur vie; et ils s’entendaient sur ce point d’une façon superbe
et touchante.

Jeanne demanda:

– Est-ce beau, maintenant, mon château?

Le baron répondit gaiement:

– Tu verras, fillette.

Mais peu à peu, la violence de l’averse diminuait; puis ce ne fut
plus qu’une sorte de brume, une très fine poussière de pluie
voltigeant. La voûte des nuées semblait s’élever, blanchir; et
soudain, par un trou qu’on ne voyait point, un long rayon de
soleil oblique descendit sur les prairies.

Et, les nuages s’étant fendus, le fond bleu du firmament parut;
puis la déchirure s’agrandit, comme un voile qui se déchire; et un
beau ciel pur, d’un azur net et profond, se développa sur le
monde.

Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la
terre; et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait
parfois le chant alerte d’un oiseau qui séchait ses plumes.

Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture,
excepté Jeanne. Deux fois on s’arrêta dans des auberges pour
laisser souffler les chevaux et leur donner un peu d’avoine avec
de l’eau.

Le soleil s’était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un
petit village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s’illumina
d’un fourmillement d’étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient
de place en place, traversant les ténèbres d’un point de feu; et
tout d’un coup, derrière une côte, à travers des branches de
sapins, la lune, rouge, énorme, et comme engourdie de sommeil,
surgit.

Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne,
épuisée de rêve, rassasiée de visions heureuses, se reposait
maintenant. Parfois l’engourdissement d’une position prolongée lui
faisait rouvrir les yeux; alors elle regardait au-dehors, voyait
dans la nuit lumineuse passer les arbres d’une ferme, ou bien
quelques vaches çà et là couchées en un champ, et qui relevaient
la tête. Puis elle cherchait une posture nouvelle, essayait de
ressaisir un songe ébauché; mais le roulement continu de la
voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa pensée et elle
refermait les yeux, se sentant l’esprit courbaturé comme le corps.

Cependant on s’arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout
devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait.
Jeanne, subitement réveillée, sauta bien vite. Père et Rosalie,
éclairés par un fermier, portèrent presque la baronne tout à fait
exténuée, geignant de détresse, et répétant sans cesse d’une
petite voix expirante:

– Ah! mon Dieu! mes pauvres enfants!

Elle ne voulut rien boire, rien manger, se coucha et tout aussitôt
dormit.

Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.

Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers
la table; et, saisis tous deux d’une joie enfantine, ils se mirent
à visiter le manoir réparé.

C’était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de
la ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues
grises, et spacieuses à loger une race.

Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait
de part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un
double escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le
centre, et joignant au premier ses deux montées à la façon d’un
pont.

Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré,
tendu de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux.
Tout le meuble, en tapisserie au petit point, n’était que
l’illustration des Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un
tressaillement de plaisir en retrouvant une chaise qu’elle avait
aimée, étant tout enfant, et qui représentait l’histoire du Renard
et de la Cigogne.

À côté du salon s’ouvraient la bibliothèque, pleine de livres
anciens, et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à
manger en boiseries neuves, la lingerie, l’office, la cuisine et
un petit appartement contenant une baignoire.

Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes
des dix chambres s’alignaient sur cette allée. Tout au fond, à
droite, était l’appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron
venait de le faire remettre à neuf, ayant employé simplement des
tentures et des meubles restés sans usage dans les greniers.

Des tapisseries d’origine flamande, et très vieilles, peuplaient
ce lieu de personnages singuliers.

Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de
joie. Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs
et luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être
les gardiens. Les côtés représentaient deux larges guirlandes de
fleurs et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement
cannelées, que terminaient des chapiteaux corinthiens, soulevaient
une corniche de roses et d’Amours enroulés.

Il se dressait, monumental, et tout gracieux cependant malgré la
sévérité du bois bruni par le temps.

Le couvre-pied et la tenture du ciel de lit scintillaient comme
deux firmaments. Ils étaient faits d’une soie antique d’un bleu
foncé qu’étoilaient, par places, de grandes fleurs de lis brodées
d’or.

Quand elle l’eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina
les tapisseries pour en comprendre le sujet.

Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et
en jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre
bleu où mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même
couleur broutait un peu d’herbe grise.

Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention,
on apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là-
haut, presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.

De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout
cela.

Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf
qu’on voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à
la façon des Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe
d’étonnement et de colère extrêmes.

Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui
broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune
dame, le regardant, se perçait le sein d’une épée, et les fruits
de l’arbre étaient devenus noirs.

Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin
une bestiole microscopique, que le lapin, s’il eût vécu, aurait pu
manger comme un brin d’herbe. Et cependant c’était un lion.

Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et,
quoiqu’elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit
heureuse d’être enfermée dans cette aventure d’amour qui parlerait
sans cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer chaque
nuit, sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire.

Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers.
C’étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille
et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se
mêle. Une commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres
éclatants, était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus
de leur soie à bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait
face à la cheminée qui présentait, sous un globe rond, une pendule
de l’Empire.

C’était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de
marbre au-dessus d’un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier
sortant de la ruche, par une fente allongée, promenait
éternellement sur ce parterre une petite abeille aux ailes
d’émail.

Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la
ruche.

Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et
se retira chez lui.

Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.

D’un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa
bougie. Mais le lit, dont la tête seule s’appuyait à la muraille,
avait une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune
qui répandait à terre une flaque de clarté.

Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant
faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.

Par l’autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un
grand arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le
côté, ferma les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.

Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture
dont le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d’abord
immobile, espérant que ce repos la ferait enfin s’endormir; mais
l’impatience de son esprit envahit bientôt tout son corps.

Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui
grandissait. Alors elle se leva, et, nu-pieds, nu-bras, avec sa
longue chemise qui lui donnait l’aspect d’un fantôme, elle
traversa la mare de lumière répandue sur son plancher, ouvrit sa
fenêtre et regarda.

La nuit était si claire qu’on y voyait comme en plein jour; et la
jeune fille reconnaissait tout ce pays, aimé jadis dans sa
première enfance.

C’était d’abord, en face d’elle, un large gazon, jaune comme du
beurre sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient
aux pointes, devant le château, un platane au nord, un tilleul au
sud.

Tout au bout de la grande étendue d’herbe, un petit bois en
bosquet terminait ce domaine, garanti des ouragans du large par
cinq rangs d’ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en
pente comme un toit par le vent de mer toujours déchaîné.

Cette espèce de parc était borné, à droite et à gauche, par deux
longues avenues de peupliers démesurés, appelés peuples en
Normandie, qui séparaient la résidence des maîtres des deux fermes
y attenant, occupées, l’une par la famille Couillard, l’autre par
la famille Martin.

Ces peuples avaient donné leur nom au château. Au-delà de cet
enclos, s’étendait une vaste plaine inculte, semée d’ajoncs, où la
brise sifflait et galopait jour et nuit. Puis, soudain, la côte
s’abattait en une falaise de cent mètres, droite et blanche,
baignant son pied dans les vagues.

Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui
semblaient dormir sous les étoiles.

Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la
terre se répandaient. Un jasmin, grimpé autour des fenêtres d’en
bas, exhalait continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait
à l’odeur, plus légère, des feuilles naissantes. De lentes rafales
passaient, apportant les saveurs fortes de l’air salin et de la
sueur visqueuse des varechs.

La jeune fille s’abandonna au bonheur de respirer; et le repos de
la campagne la calma comme un bain frais.

Toutes les bêtes qui s’éveillent quand vient le soir et cachent
leur existence obscure dans la tranquillité des nuits,
emplissaient les demi-ténèbres d’une agitation silencieuse. De
grands oiseaux, qui ne criaient point, fuyaient dans l’air comme
des taches, comme des ombres; des bourdonnements d’insectes
invisibles effleuraient l’oreille; des courses muettes
traversaient l’herbe pleine de rosée ou le sable des chemins
déserts.

Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur
note courte et monotone.

Il semblait à Jeanne que son coeur s’élargissait, plein de
murmures comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille
désirs rôdeurs, pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement
l’entourait. Une affinité l’unissait à cette poésie vivante; et
dans la molle blancheur de la nuit, elle sentait courir des
frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables, quelque
chose comme un souffle de bonheur.

Et elle se mit à rêver d’amour.

L’amour! Il l’emplissait depuis deux années de l’anxiété
croissante de son approche. Maintenant elle était libre d’aimer;
elle n’avait plus qu’à le rencontrer, lui!

Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le
demandait même pas. Il serait lui, voilà tout.

Elle savait seulement qu’elle l’adorerait de toute son âme et
qu’il la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les
soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des
étoiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l’un contre
l’autre, entendant battre leurs coeurs, sentant la chaleur de
leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits
d’été, tellement unis qu’ils pénétreraient aisément, par la seule
puissance de leur tendresse, jusqu’à leurs plus secrètes pensées.

Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d’une
affection indescriptible.

Et il lui sembla soudain qu’elle le sentait là, contre elle; et
brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à
la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d’un mouvement
inconscient, comme pour étreindre son rêve; et, sur sa lèvre
tendue vers l’inconnu, quelque chose passa qui la fit presque
défaillir, comme si l’haleine du printemps lui eût donné un baiser
d’amour.

Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route, elle
entendit marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée,
dans un transport de foi à l’impossible, aux hasards
providentiels, aux pressentiments divins, aux romanesques
combinaisons du sort, elle pensa: «Si c’était lui?» Elle écoutait
anxieusement le pas rythmé du marcheur, sûre qu’il allait
s’arrêter à la grille pour demander l’hospitalité.

Lorsqu’il fut passé, elle se sentit triste comme après une
déception. Mais elle comprit l’exaltation de son espoir et sourit
à sa démence.

Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant
d’une rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l’avenir,
échafaudant son existence.

Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la
mer. Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une
fille pour elle. Et elle les voyait courant sur l’herbe, entre le
platane et le tilleul, tandis que le père et la mère les
suivraient d’un oeil ravi, en échangeant par-dessus leurs têtes
des regards pleins de passion.

Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi, tandis que
la lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître
dans la mer.

L’air devenait plus frais. Vers l’orient, l’horizon pâlissait. Un
coq chanta dans la ferme de droite; d’autres répondirent dans la
ferme de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin
à travers la cloison des poulaillers; et dans l’immense voûte du
ciel, blanchie insensiblement, les étoiles disparaissaient.

Un petit cri d’oiseau s’éveilla quelque part. Des gazouillements,
timides d’abord, sortirent des feuilles; puis ils s’enhardirent,
devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d’arbre
en arbre.

Jeanne, soudain, se sentit dans une clarté; et, levant la tête
qu’elle avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie
par le resplendissement de l’aurore.

Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière une
grande allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre
réveillée.

Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les
arbres, les plaines, l’océan, tout l’horizon, l’immense globe
flamboyant parut.

Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante,
un attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son
coeur qui défaillait. C’était son soleil! son aurore! le
commencement de sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit
les bras vers l’espace rayonnant, avec une envie d’embrasser le
soleil; elle voulait parler, crier quelque chose de divin comme
cette éclosion du jour; mais elle demeurait paralysée dans un
enthousiasme impuissant. Alors, posant son front dans ses mains,
elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle pleura
délicieusement.

Lorsqu’elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant
avait déjà disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu
lasse, comme refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla
s’étendre sur son lit, rêva encore quelques minutes et s’endormit
si profondément qu’à huit heures elle n’entendit point les appels
de son père et se réveilla seulement lorsqu’il entra dans sa
chambre.

Il voulait lui montrer l’embellissement du château, de son
château.

La façade qui donnait sur l’intérieur des terres était séparée du
chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit
vicinal, courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-
lieue plus loin, la grande route du Havre à Fécamp.

Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu’au perron.
Les communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de
chaume, s’alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés
des deux fermes.

Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait
été restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout
l’intérieur repeint. Et le vieux manoir terni portait, comme des
taches, ses contrevents frais, d’un blanc d’argent, et ses
replâtrages récents sur sa grande façade grisâtre.

L’autre façade, celle où s’ouvrait une des fenêtres de Jeanne,
regardait au loin la mer, par-dessus le bosquet et la muraille
d’ormes rongés du vent.

Jeanne et le baron, bras dessus, bras dessous, visitèrent tout,
sans omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les
longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu’on appelait le
parc. L’herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis
vert. Le bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits
chemins tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre
partit brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta
le talus et détala dans les joncs marins vers la falaise.

Après le déjeuner, comme Mme Adélaïde, encore exténuée, déclarait
qu’elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu’à
Yport.

Ils partirent, traversant d’abord le hameau d’Étouvent, où se
trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s’ils
les eussent connus de tout temps.

Ils entrèrent dans les bois en pente qui s’abaissent jusqu’à la
mer en suivant une vallée tournante.

Bientôt apparut le village d’Yport. Des femmes qui raccommodaient
des hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les
regardaient passer. La rue inclinée, avec un ruisseau dans le
milieu et des tas de débris traînant devant les portes, exhalait
une odeur forte de saumure. Les filets bruns, où restaient, de
place en place, des écailles luisantes pareilles à des piécettes
d’argent, séchaient entre les portes des taudis d’où sortaient les
senteurs des familles nombreuses grouillant dans une seule pièce.

Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant
leur vie.

Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau
comme un décor de théâtre.

Mais, brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d’un
bleu opaque et lisse, s’étendant à perte de vue.

Ils s’arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles,
blanches comme des ailes d’oiseaux, passaient au large. À droite
comme à gauche, la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap
arrêtait le regard d’un côté, tandis que, de l’autre, la ligne des
côtes se prolongeait indéfiniment jusqu’à n’être plus qu’un trait
insaisissable.

Un port et des maisons apparaissaient dans une de ces déchirures
prochaines; et de tous petits flots, qui faisaient à la mer une
frange d’écume, roulaient sur le galet avec un bruit léger.

Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds,
reposaient sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes
vernies de goudron. Quelques pêcheurs les préparaient pour la
marée du soir.

Un matelot s’approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une
barbue qu’elle voulait rapporter elle-même aux Peuples.

Alors l’homme proposa ses services pour des promenades en mer,
répétant son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans
les mémoires: «Lastique, Joséphin Lastique.»

Le baron promit de ne pas l’oublier.

Ils reprirent le chemin du château.

Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les
ouïes la canne de son père, dont chacun d’eux prit un bout; et ils
allaient gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux
enfants, le front au vent et les yeux brillants, tandis que la
barbue, qui lassait peu à peu leurs bras, balayait l’herbe de sa
queue grasse.

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Les Trois Mousquetaires (extrait), Alexandre Dumas

Sunday, February 25th, 2007

Chapitre I

LES TROIS PRÉSENTS DE M. D’ARTAGNAN PÈRE

Le premier lundi du mois d’avril 1625, le bourg de Meung, où naquit l’auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes du côté de la Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se hâtaient d’endosser la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers l’hôtellerie du Franc Meunier, devant laquelle s’empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosité.

En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses archives quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ; il y avait le roi qui faisait la guerre au cardinal ; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais, - souvent contre les seigneurs et les huguenots, - quelquefois contre le roi, - mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il résulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d’avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se précipitèrent du côté de l’hôtel du Franc Meunier.

Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette rumeur.

Un jeune homme… - traçons son portrait d’un seul trait de plume : figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte décorcelé, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu d’un pourpoint de laine dont la couleur bleue s’était transformée en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d’azur céleste. Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d’astuce ; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné d’une espèce de plume ; l’oeil ouvert et intelligent ; le nez crochu, mais finement dessiné ; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu’un oeil peu exercé eût pris pour un fils de fermier en voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.

Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si remarquable, qu’elle fut remarquée : c’était un bidet du Béarn, âgé de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile l’application de la martingale, faisait encore également ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait en chevaux, l’apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il y avait un quart d’heure à peu près par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu’à son cavalier.

Et cette sensation avait été d’autant plus pénible au jeune d’Artagnan (ainsi s’appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu’il ne se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu’il fût, une pareille monture ; aussi avait-il fort soupiré en acceptant le don que lui en avait fait M. d’Artagnan père. Il n’ignorait pas qu’une pareille bête valait au moins vingt livres : il est vrai que les paroles dont le présent avait été accompagné n’avaient pas de prix.

“Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon - dans ce pur patois de Béarn dont Henri IV n’avait jamais pu parvenir à se défaire -, mon fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a tantôt treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter à l’aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites campagne avec lui, ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. À la cour, continua M. d’Artagnan père, si toutefois vous avez l’honneur d’y aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les vôtres - par les vôtres, j’entends vos parents et vos amis -, ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C’est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu’un gentilhomme fait son chemin aujourd’hui. Quiconque tremble une seconde laisse peut-être échapper l’appât que, pendant cette seconde justement, la fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous devez être brave par deux raisons : la première, c’est que vous êtes Gascon, et la seconde, c’est que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai fait apprendre à manier l’épée ; vous avez un jarret de fer, un poignet d’acier ; battez-vous à tout propos ; battez-vous d’autant plus que les duels sont défendus, et que, par conséquent, il y a deux fois du courage à se battre. Je n’ai, mon fils, à vous donner que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous venez d’entendre. Votre mère y ajoutera la recette d’un certain baume qu’elle tient d’une bohémienne, et qui a une vertu miraculeuse pour guérir toute blessure qui n’atteint pas le coeur. Faites votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. - Je n’ai plus qu’un mot à ajouter, et c’est un exemple que je vous propose, non pas le mien, car je n’ai, moi, jamais paru à la cour et n’ai fait que les guerres de religion en volontaire ; je veux parler de M. de Tréville, qui était mon voisin autrefois, et qui a eu l’honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis treizième, que Dieu conserve ! Quelquefois leurs jeux dégénéraient en bataille et dans ces batailles le roi n’était pas toujours le plus fort. Les coups qu’il en reçut lui donnèrent beaucoup d’estime et d’amitié pour M. de Tréville. Plus tard, M. de Tréville se battit contre d’autres dans son premier voyage à Paris, cinq fois ; depuis la mort du feu roi jusqu’à la majorité du jeune sans compter les guerres et les sièges, sept fois ; et depuis cette majorité jusqu’aujourd’hui, cent fois peut-être ! - Aussi, malgré les édits, les ordonnances et les arrêts, le voilà capitaine des mousquetaires, c’est-à-dire chef d’une légion de César, dont le roi fait un très grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. De plus, M. de Tréville gagne dix mille écus par an ; c’est donc un fort grand seigneur. - Il a commencé comme vous, allez le voir avec cette lettre, et réglez-vous sur lui, afin de faire comme lui.”

Sur quoi, M. d’Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée, l’embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bénédiction.

En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mère qui l’attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons de rapporter devaient nécessiter un assez fréquent emploi. Les adieux furent de ce côté plus longs et plus tendres qu’ils ne l’avaient été de l’autre, non pas que M. d’Artagnan n’aimât son fils, qui était sa seule progéniture, mais M. d’Artagnan était un homme, et il eût regardé comme indigne d’un homme de se laisser aller à son émotion, tandis que Mme d’Artagnan était femme et, de plus, était mère. - Elle pleura abondamment, et, disons-le à la louange de M. d’Artagnan fils, quelques efforts qu’il tentât pour rester ferme comme le devait être un futur mousquetaire, la nature l’emporta et il versa force larmes, dont il parvint à grand-peine à cacher la moitié.

Le même jour le jeune homme se mit en route, muni des trois présents paternels et qui se composaient, comme nous l’avons dit, de quinze écus, du cheval et de la lettre pour M. de Tréville ; comme on le pense bien, les conseils avaient été donnés par-dessus le marché.

Avec un pareil vade-mecum, d’Artagnan se trouva, au moral comme au physique, une copie exacte du héros de Cervantes, auquel nous l’avons si heureusement comparé lorsque nos devoirs d’historien nous ont fait une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte prenait les moulins à vent pour des géants et les moutons pour des armées, d’Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. Il en résulta qu’il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu’à Meung, et que l’un dans l’autre il porta la main au pommeau de son épée dix fois par jour ; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire, et l’épée ne sortit point de son fourreau. Ce n’est pas que la vue du malencontreux bidet jaune n’épanouît bien des sourires sur les visages des passants ; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une épée de taille respectable et qu’au-dessus de cette épée brillait un oeil plutôt féroce que fier, les passants réprimaient leur hilarité, ou, si l’hilarité l’emportait sur la prudence, ils tâchaient au moins de ne rire que d’un seul côté, comme les masques antiques. d’Artagnan demeura donc majestueux et intact dans sa susceptibilité jusqu’à cette malheureuse ville de Meung.

Mais là, comme il descendait de cheval à la porte du Franc Meunier sans que personne, hôte, garçon ou palefrenier, fût venu prendre l’étrier au montoir, d’Artagnan avisa à une fenêtre entrouverte du rez-de-chaussée un gentilhomme de belle taille et de haute mine, quoique au visage légèrement renfrogné, lequel causait avec deux personnes qui paraissaient l’écouter avec déférence. d’Artagnan crut tout naturellement, selon son habitude, être l’objet de la conversation et écouta. Cette fois, d’Artagnan ne s’était trompé qu’à moitié : ce n’était pas de lui qu’il était question, mais de son cheval. Le gentilhomme paraissait énumérer à ses auditeurs toutes ses qualités, et comme, ainsi que je l’ai dit, les auditeurs paraissaient avoir une grande déférence pour le narrateur, ils éclataient de rire à tout moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour éveiller l’irascibilité du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante hilarité.

Cependant d’Artagnan voulut d’abord se rendre compte de la physionomie de l’impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son regard fier sur l’étranger et reconnut un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux yeux noirs et perçants, au teint pâle, au nez fortement accentué, à la moustache noire et parfaitement taillée ; il était vêtu d’un pourpoint et d’un haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de même couleur, sans aucun ornement que les crevés habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut-de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froissés comme des habits de voyage longtemps renfermés dans un portemanteau. d’Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidité de l’observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande influence sur sa vie à venir.

Or, comme au moment où d’Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait à l’endroit du bidet béarnais une de ses plus savantes et de ses plus profondes démonstrations, ses deux auditeurs éclatèrent de rire, et lui-même laissa visiblement, contre son habitude, errer, si l’on peut parler ainsi, un pâle sourire sur son visage. Cette fois, il n’y avait plus de doute, d’Artagnan était réellement insulté. Aussi, plein de cette conviction, enfonça-t-il son béret sur ses yeux, et, tâchant de copier quelques-uns des airs de cour qu’il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il s’avança, une main sur la garde de son épée et l’autre appuyée sur la hanche. Malheureusement, au fur et à mesure qu’il avançait, la colère l’aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et hautain qu’il avait préparé pour formuler sa provocation, il ne trouva plus au bout de sa langue qu’une personnalité grossière qu’il accompagna d’un geste furieux.

“Eh ! Monsieur, s’écria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrière ce volet ! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous rirons ensemble.”

Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier, comme s’il lui eût fallu un certain temps pour comprendre que c’était à lui que s’adressaient de si étranges reproches ; puis, lorsqu’il ne put plus conserver aucun doute, ses sourcils se froncèrent légèrement, et après une assez longue pause, avec un accent d’ironie et d’insolence impossible à décrire, il répondit à d’Artagnan :

“Je ne vous parle pas, monsieur.

- Mais je vous parle, moi !” s’écria le jeune homme exaspéré de ce mélange d’insolence et de bonnes manières, de convenances et de dédains.

L’inconnu le regarda encore un instant avec son léger sourire, et, se retirant de la fenêtre, sortit lentement de l’hôtellerie pour venir à deux pas de d’Artagnan se planter en face du cheval. Sa contenance tranquille et sa physionomie railleuse avaient redoublé l’hilarité de ceux avec lesquels il causait et qui, eux, étaient restés à la fenêtre.

d’Artagnan, le voyant arriver, tira son épée d’un pied hors du fourreau.

“Ce cheval est décidément ou plutôt a été dans sa jeunesse bouton d’or, reprit l’inconnu continuant les investigations commencées et s’adressant à ses auditeurs de la fenêtre, sans paraître aucunement remarquer l’exaspération de d’Artagnan, qui cependant se redressait entre lui et eux. C’est une couleur fort connue en botanique, mais jusqu’à présent fort rare chez les chevaux.

- Tel rit du cheval qui n’oserait pas rire du maître ! s’écria l’émule de Tréville, furieux.

- Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l’inconnu, ainsi que vous pouvez le voir vous-même à l’air de mon visage ; mais je tiens cependant à conserver le privilège de rire quand il me plaît.

- Et moi, s’écria d’Artagnan, je ne veux pas qu’on rie quand il me déplaît !

- En vérité, monsieur ? continua l’inconnu plus calme que jamais, eh bien, c’est parfaitement juste.” Et tournant sur ses talons, il s’apprêta à rentrer dans l’hôtellerie par la grande porte, sous laquelle d’Artagnan en arrivant avait remarqué un cheval tout sellé.

Mais d’Artagnan n’était pas de caractère à lâcher ainsi un homme qui avait eu l’insolence de se moquer de lui. Il tira son épée entièrement du fourreau et se mit à sa poursuite en criant :

“Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous frappe point par-derrière.

- Me frapper, moi ! dit l’autre en pivotant sur ses talons et en regardant le jeune homme avec autant d’étonnement que de mépris. Allons, allons donc, mon cher, vous êtes fou !”

Puis, à demi-voix, et comme s’il se fût parlé à lui-même :

“C’est fâcheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majesté, qui cherche des braves de tous côtés pour recruter ses mousquetaires !”

Il achevait à peine, que d’Artagnan lui allongea un si furieux coup de pointe, que, s’il n’eût fait vivement un bond en arrière, il est probable qu’il eût plaisanté pour la dernière fois. L’inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son épée, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au même moment ses deux auditeurs, accompagnés de l’hôte, tombèrent sur d’Artagnan à grands coups de bâtons, de pelles et de pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complète à l’attaque, que l’adversaire de d’Artagnan, pendant que celui-ci se retournait pour faire face à cette grêle de coups, rengainait avec la même précision, et, d’acteur qu’il avait manqué d’être, redevenait spectateur du combat, rôle dont il s’acquitta avec son impassibilité ordinaire, tout en marmottant néanmoins :

“La peste soit des Gascons ! Remettez-le sur son cheval orange, et qu’il s’en aille !

- Pas avant de t’avoir tué, lâche !” criait d’Artagnan tout en faisant face du mieux qu’il pouvait et sans reculer d’un pas à ses trois ennemis, qui le moulaient de coups.

“Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur, ces Gascons sont incorrigibles ! Continuez donc la danse, puisqu’il le veut absolument. Quand il sera las, il dira qu’il en a assez.”

Mais l’inconnu ne savait pas encore à quel genre d’entêté il avait affaire ; d’Artagnan n’était pas homme à jamais demander merci. Le combat continua donc quelques secondes encore ; enfin d’Artagnan, épuisé, laissa échapper son épée qu’un coup de bâton brisa en deux morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa presque en même temps tout sanglant et presque évanoui.

C’est à ce moment que de tous côtés on accourut sur le lieu de la scène. L’hôte, craignant du scandale, emporta, avec l’aide de ses garçons, le blessé dans la cuisine où quelques soins lui furent accordés.

Quant au gentilhomme, il était revenu prendre sa place à la fenêtre et regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait en demeurant là lui causer une vive contrariété.

“Eh bien, comment va cet enragé ? reprit-il en se retournant au bruit de la porte qui s’ouvrit et en s’adressant à l’hôte qui venait s’informer de sa santé.

- Votre Excellence est saine et sauve ? demanda l’hôte.

- Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hôtelier, et c’est moi qui vous demande ce qu’est devenu notre jeune homme.

- Il va mieux, dit l’hôte : il s’est évanoui tout à fait.

- Vraiment ? fit le gentilhomme.

- Mais avant de s’évanouir il a rassemblé toutes ses forces pour vous appeler et vous défier en vous appelant.

- Mais c’est donc le diable en personne que ce gaillard-là ! s’écria l’inconnu.

- Oh ! non, Votre Excellence, ce n’est pas le diable, reprit l’hôte avec une grimace de mépris, car pendant son évanouissement nous l’avons fouillé, et il n’a dans son paquet qu’une chemise et dans sa bourse que onze écus, ce qui ne l’a pas empêché de dire en s’évanouissant que si pareille chose était arrivée à Paris, vous vous en repentiriez tout de suite, tandis qu’ici vous ne vous en repentirez que plus tard.

- Alors, dit froidement l’inconnu, c’est quelque prince du sang déguisé.

- Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l’hôte, afin que vous vous teniez sur vos gardes.

- Et il n’a nommé personne dans sa colère ?

- Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait : “Nous “verrons ce que M. de Tréville pensera de cette insulte “faite à son protégé.”

- M. de Tréville ? dit l’inconnu en devenant attentif ; il frappait sur sa poche en prononçant le nom de M. de Tréville ?… Voyons, mon cher hôte, pendant que votre jeune homme était évanoui, vous n’avez pas été, j’en suis bien sûr, sans regarder aussi cette poche-là. Qu’y avait-il ?

- Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des mousquetaires.

- En vérité !

- C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, Excellence.”

L’hôte, qui n’était pas doué d’une grande perspicacité, ne remarqua point l’expression que ses paroles avaient donnée à la physionomie de l’inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisée sur lequel il était toujours resté appuyé du bout du coude, et fronça le sourcil en homme inquiet.

“Diable ! murmura-t-il entre ses dents, Tréville m’aurait-il envoyé ce Gascon ? il est bien jeune ! Mais un coup d’épée est un coup d’épée, quel que soit l’âge de celui qui le donne, et l’on se défie moins d’un enfant que de tout autre ; il suffit parfois d’un faible obstacle pour contrarier un grand dessein.”

Et l’inconnu tomba dans une réflexion qui dura quelques minutes.

“Voyons, l’hôte, dit-il, est-ce que vous ne me débarrasserez pas de ce frénétique ? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant, ajouta-t-il avec une expression froidement menaçante, cependant il me gêne. Où est-il ?

- Dans la chambre de ma femme, où on le panse, au premier étage.

- Ses hardes et son sac sont avec lui ? il n’a pas quitté son pourpoint ?

- Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais puisqu’il vous gêne, ce jeune fou…

- Sans doute. Il cause dans votre hôtellerie un scandale auquel d’honnêtes gens ne sauraient résister. Montez chez vous, faites mon compte et avertissez mon laquais.

- Quoi ! Monsieur nous quitte déjà ?

- Vous le savez bien, puisque je vous avais donné l’ordre de seller mon cheval. Ne m’a-t-on point obéi ?

- Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous la grande porte, tout appareillé pour partir.

- C’est bien, faites ce que je vous ai dit alors.”

“Ouais ! se dit l’hôte, aurait-il peur du petit garçon ?”

Mais un coup d’oeil impératif de l’inconnu vint l’arrêter court. Il salua humblement et sortit.

“Il ne faut pas que Milady soit aperçue de ce drôle, continua l’étranger : elle ne doit pas tarder à passer : déjà même elle est en retard. Décidément, mieux vaut que je monte à cheval et que j’aille au-devant d’elle… Si seulement je pouvais savoir ce que contient cette lettre adressée à Tréville !”

Et l’inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.

Pendant ce temps, l’hôte, qui ne doutait pas que ce ne fût la présence du jeune garçon qui chassât l’inconnu de son hôtellerie, était remonté chez sa femme et avait trouvé d’Artagnan maître enfin de ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir été chercher querelle à un grand seigneur - car, à l’avis de l’hôte, l’inconnu ne pouvait être qu’un grand seigneur -, il le détermina, malgré sa faiblesse, à se lever et à continuer son chemin. d’Artagnan à moitié abasourdi, sans pourpoint et la tête tout emmaillotée de linges, se leva donc et, poussé par l’hôte, commença de descendre ; mais, en arrivant à la cuisine, la première chose qu’il aperçut fut son provocateur qui causait tranquillement au marchepied d’un lourd carrosse attelé de deux gros chevaux normands.

Son interlocutrice, dont la tête apparaissait encadrée par la portière, était une femme de vingt à vingt-deux ans. Nous avons déjà dit avec quelle rapidité d’investigation d’Artagnan embrassait toute une physionomie ; il vit donc du premier coup d’oeil que la femme était jeune et belle. Or cette beauté le frappa d’autant plus qu’elle était parfaitement étrangère aux pays méridionaux que jusque-là d’Artagnan avait habités. C’était une pâle et blonde personne, aux longs cheveux bouclés tombant sur ses épaules, aux grands yeux bleus languissants, aux lèvres rosées et aux mains d’albâtre. Elle causait très vivement avec l’inconnu.

“Ainsi, Son Éminence m’ordonne…, disait la dame.

- De retourner à l’instant même en Angleterre, et de la prévenir directement si le duc quittait Londres.

- Et quant à mes autres instructions ? demanda la belle voyageuse.

- Elles sont renfermées dans cette boîte, que vous n’ouvrirez que de l’autre côté de la Manche.

- Très bien ; et vous, que faites-vous ?

- Moi, je retourne à Paris.

- Sans châtier cet insolent petit garçon ?” demanda la dame.

L’inconnu allait répondre : mais, au moment où il ouvrait la bouche, d’Artagnan, qui avait tout entendu, s’élança sur le seuil de la porte.

“C’est cet insolent petit garçon qui châtie les autres, s’écria-t-il, et j’espère bien que cette fois-ci celui qu’il doit châtier ne lui échappera pas comme la première.

- Ne lui échappera pas ? reprit l’inconnu en fronçant le sourcil.

- Non, devant une femme, vous n’oseriez pas fuir, je présume.

- Songez, s’écria Milady en voyant le gentilhomme porter la main à son épée, songez que le moindre retard peut tout perdre.

- Vous avez raison, s’écria le gentilhomme ; partez donc de votre côté, moi, je pars du mien.”

Et, saluant la dame d’un signe de tête, il s’élança sur son cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, s’éloignant chacun par un côté opposé de la rue.

“Eh ! votre dépense”, vociféra l’hôte, dont l’affection pour son voyageur se changeait en un profond dédain en voyant qu’il s’éloignait sans solder ses comptes.

“Paie, maroufle”, s’écria le voyageur toujours galopant à son laquais, lequel jeta aux pieds de l’hôte deux ou trois pièces d’argent et se mit à galoper après son maître.

“Ah ! lâche, ah ! misérable, ah ! faux gentilhomme !” cria d’Art