Archive for the 'Bibliothèque' Category
Une vie (extrait), Guy de Maupassant
Thursday, March 1st, 2007I
1883
Jeanne, ayant fini ses malles, s’approcha de la fenêtre, mais la
pluie ne cessait pas.
L’averse, toute la nuit, avait sonné contre les carreaux et les
toits. Le ciel, bas et chargé d’eau, semblait crevé, se vidant sur
la terre, la délayant en bouillie, la fondant comme du sucre. Des
rafales passaient, pleines d’une chaleur lourde. Le ronflement des
ruisseaux débordés emplissait les rues désertes où les maisons,
comme des éponges, buvaient l’humidité qui pénétrait au-dedans et
faisait suer les murs de la cave au grenier.
Jeanne, sortie la veille du couvent, libre enfin pour toujours,
prête à saisir tous les bonheurs de la vie dont elle rêvait depuis
si longtemps, craignait que son père hésitât à partir si le temps
ne s’éclaircissait pas, et pour la centième fois depuis le matin
elle interrogeait l’horizon.
Puis, elle s’aperçut qu’elle avait oublié de mettre son calendrier
dans son sac de voyage. Elle cueillit sur le mur le petit carton
divisé par mois, et portant au milieu d’un dessin la date de
l’année courante, 1819, en chiffres d’or. Puis, elle biffa à coups
de crayon les quatre premières colonnes, rayant chaque nom de
saint jusqu’au 2 mai, jour de sa sortie du couvent.
Une voix, derrière la porte, appela:
– Jeannette!
Jeanne répondit:
– Entre, papa.
Et son père parut.
Le baron Simon-Jacques Le Perthuis des Vauds était un gentilhomme
de l’autre siècle, maniaque et bon. Disciple enthousiaste de J.-J.
Rousseau, il avait des tendresses d’amant pour la nature, les
champs, les bois, les bêtes.
Aristocrate de naissance, il haïssait par instinct quatre-vingt-
treize; mais, philosophe par tempérament et libéral par éducation,
il exécrait la tyrannie d’une haine inoffensive et déclamatoire.
Sa grande force et sa grande faiblesse, c’était la bonté, une
bonté qui n’avait pas assez de bras pour caresser, pour donner,
pour étreindre, une bonté de créateur, éparse, sans résistance,
comme l’engourdissement d’un nerf de la volonté, une lacune dans
l’énergie, presque un vice.
Homme de théorie, il méditait tout un plan d’éducation pour sa
fille, voulant la faire heureuse, bonne, droite et tendre.
Elle était demeurée jusqu’à douze ans dans la maison, puis, malgré
les pleurs de la mère, elle fut mise au Sacré-Coeur.
Il l’avait tenue là sévèrement enfermée, cloîtrée, ignorée et
ignorante des choses humaines. Il voulait qu’on la lui rendît
chaste à dix-sept ans pour la tremper lui-même dans une sorte de
bain de poésie raisonnable; et, par les champs, au milieu de la
terre fécondée, ouvrir son âme, dégourdir son ignorance à l’aspect
de l’amour naïf, des tendresses simples des animaux, des lois
sereines de la vie.
Elle sortait maintenant du couvent, radieuse, pleine de sèves et
d’appétits de bonheur, prête à toutes les joies, à tous les
hasards charmants que, dans le désoeuvrement des jours, la
longueur des nuits, la solitude des espérances, son esprit avait
déjà parcourus.
Elle semblait un portrait de Véronèse avec ses cheveux d’un blond
luisant qu’on aurait dit avoir déteint sur sa chair, une chair
d’aristocrate à peine nuancée de rose, ombrée d’un léger duvet,
d’une sorte de velours pâle qu’on apercevait un peu quand le
soleil la caressait. Ses yeux étaient bleus, de ce bleu opaque
qu’ont ceux des bonshommes en faïence de Hollande.
Elle avait, sur l’aile gauche de la narine, un petit grain de
beauté, un autre à droite, sur le menton, où frisaient quelques
poils si semblables à sa peau qu’on les distinguait à peine. Elle
était grande, mûre de poitrine, ondoyante de la taille. Sa voix
nette semblait parfois trop aiguë; mais son rire franc jetait de
la joie autour d’elle. Souvent, d’un geste familier, elle portait
ses deux mains à ses tempes comme pour lisser sa chevelure.
Elle courut à son père et l’embrassa, en l’étreignant:
– Eh bien, partons-nous? dit-elle.
Il sourit, secoua ses cheveux déjà blancs et qu’il portait assez
longs, et, tendant la main vers la fenêtre:
– Comment veux-tu voyager par un temps pareil?
Mais elle le priait, câline et tendre:
– Oh! papa, partons, je t’en supplie. Il fera beau dans l’après-
midi.
– Mais ta mère n’y consentira jamais.
– Si, je te le promets, je m’en charge.
– Si tu parviens à décider ta mère, je veux bien, moi.
Et elle se précipita vers la chambre de la baronne. Car elle avait
attendu ce jour du départ avec une impatience grandissante.
Depuis son entrée au Sacré-Coeur elle n’avait pas quitté Rouen,
son père ne permettant aucune distraction avant l’âge qu’il avait
fixé. Deux fois seulement on l’avait emmenée quinze jours à Paris,
mais c’était une ville encore, et elle ne rêvait que la campagne.
Elle allait maintenant passer l’été dans leur propriété des
Peuples, vieux château de famille planté sur la falaise près
d’Yport; et elle se promettait une joie infinie de cette vie libre
au bord des flots. Puis, il était entendu qu’on lui faisait don de
ce manoir, qu’elle habiterait toujours lorsqu’elle serait mariée.
Et la pluie, tombant sans répit depuis la veille au soir, était le
premier gros chagrin de son existence.
Mais, au bout de trois minutes, elle sortit, en courant, de la
chambre de sa mère, criant par toute la maison:
– Papa, papa! maman veut bien; fais atteler.
Le déluge ne s’apaisait point; on eût dit même qu’il redoublait
quand la calèche s’avança devant la porte.
Jeanne était prête à monter en voiture lorsque la baronne
descendit l’escalier, soutenue d’un côté par son mari, et, de
l’autre, par une grande fille de chambre forte et bien découplée
comme un gars. C’était une Normande du pays de Caux, qui
paraissait au moins vingt ans, bien qu’elle en eût au plus dix-
huit. On la traitait dans la famille un peu comme une seconde
fille, car elle avait été la soeur de lait de Jeanne. Elle
s’appelait Rosalie.
Sa principale fonction consistait d’ailleurs à guider les pas de
sa maîtresse devenue énorme depuis quelques années par suite d’une
hypertrophie du coeur dont elle se plaignait sans cesse.
La baronne atteignit, en soufflant beaucoup, le perron du vieil
hôtel, regarda la cour où l’eau ruisselait et murmura:
– Ce n’est vraiment pas raisonnable.
Son mari, toujours souriant, répondit:
– C’est vous qui l’avez voulu, madame Adélaïde.
Comme elle portait ce nom pompeux d’Adélaïde, il le faisait
toujours précéder de «madame» avec un certain air de respect un
peu moqueur.
Puis elle se remit en marche et monta péniblement dans la voiture
dont tous les ressorts plièrent. Le baron s’assit à son côté,
Jeanne et Rosalie prirent place sur la banquette à reculons.
La cuisinière Ludivine apporta des masses de manteaux qu’on
disposa sur les genoux, plus deux paniers qu’on dissimula sous les
jambes; puis elle grimpa sur le siège à côté du père Simon, et
s’enveloppa d’une grande couverture qui la coiffait entièrement.
Le concierge et sa femme vinrent saluer en fermant la portière;
ils reçurent les dernières recommandations pour les malles qui
devaient suivre dans une charrette; et on partit.
Le père Simon, le cocher, la tête baissée, le dos arrondi sous la
pluie, disparaissait dans son carrick à triple collet. La
bourrasque gémissante battait les vitres, inondait la chaussée.
La berline, au grand trot des deux chevaux, dévala rondement sur
le quai, longea la ligne des grands navires dont les mâts, les
vergues, les cordages se dressaient tristement dans le ciel
ruisselant, comme des arbres dépouillés; puis elle s’engagea sur
le long boulevard du mont Riboudet.
Bientôt, on traversa les prairies; et, de temps en temps, un saule
noyé, les branches tombantes, avec un abandonnement de cadavre, se
dessinait gravement à travers un brouillard d’eau. Les fers des
chevaux clapotaient et les quatre roues faisaient des soleils de
boue.
On se taisait; les esprits eux-mêmes semblaient mouillés comme la
terre. Petite mère, se renversant, appuya sa tête et ferma les
paupières. Le baron considérait d’un oeil morne les campagnes
monotones et trempées. Rosalie, un paquet sur les genoux, songeait
de cette songerie animale des gens du peuple. Mais Jeanne, sous ce
ruissellement tiède, se sentait revivre ainsi qu’une plante
enfermée qu’on vient de remettre à l’air; et l’épaisseur de sa
joie, comme un feuillage, abritait son coeur de la tristesse. Bien
qu’elle ne parlât pas, elle avait envie de chanter, de tendre au-
dehors sa main pour l’emplir d’eau qu’elle boirait; et elle
jouissait d’être emportée au grand trot des chevaux, de voir la
désolation des paysages, et de se sentir à l’abri au milieu de
cette inondation.
Et, sous la pluie acharnée, les croupes luisantes des deux bêtes
exhalaient une buée d’eau bouillante.
La baronne, peu à peu, s’endormait. Sa figure, qu’encadraient six
boudins réguliers de cheveux pendillants, s’affaissa peu à peu,
mollement soutenue par les trois grandes vagues de son cou, dont
les dernières ondulations se perdaient dans la pleine mer de sa
poitrine. Sa tête, soulevée à chaque aspiration, retombait
ensuite; les joues s’enflaient, tandis que, entre ses lèvres
entrouvertes, passait un ronflement sonore. Son mari se pencha sur
elle, et posa doucement, dans ses mains croisées sur l’ampleur de
son ventre, un petit portefeuille en cuir.
Ce toucher la réveilla; et elle considéra l’objet d’un regard
noyé, avec cet hébétement des sommeils interrompus. Le
portefeuille tomba, s’ouvrit. De l’or et des billets de banque
s’éparpillèrent dans la calèche. Elle s’éveilla tout à fait; et la
gaieté de sa fille partit en une fusée de rires.
Le baron ramassa l’argent, et, le lui posant sur les genoux:
– Voici, ma chère amie, tout ce qui reste de ma ferme d’Életot.
Je l’ai vendue pour faire réparer les Peuples où nous habiterons
souvent désormais.
Elle compta six mille et quatre cents francs et les mit
tranquillement dans sa poche.
C’était la neuvième ferme vendue ainsi, sur trente et une que
leurs parents avaient laissées. Ils possédaient cependant encore
environ vingt mille livres de rentes en terres qui, bien
administrées, auraient facilement rendu trente mille francs par
an.
Comme ils vivaient simplement, ce revenu aurait suffi s’il n’y
avait eu dans la maison un trou sans fond toujours ouvert, la
bonté. Elle tarissait l’argent dans leurs mains comme le soleil
tarit l’eau des marécages. Cela coulait, fuyait, disparaissait.
Comment? Personne n’en savait rien. À tout moment l’un d’eux
disait:
– Je ne sais comment cela s’est fait, j’ai dépensé cent francs
aujourd’hui sans rien acheter de gros.
Cette facilité de donner était, du reste, un des grands bonheurs
de leur vie; et ils s’entendaient sur ce point d’une façon superbe
et touchante.
Jeanne demanda:
– Est-ce beau, maintenant, mon château?
Le baron répondit gaiement:
– Tu verras, fillette.
Mais peu à peu, la violence de l’averse diminuait; puis ce ne fut
plus qu’une sorte de brume, une très fine poussière de pluie
voltigeant. La voûte des nuées semblait s’élever, blanchir; et
soudain, par un trou qu’on ne voyait point, un long rayon de
soleil oblique descendit sur les prairies.
Et, les nuages s’étant fendus, le fond bleu du firmament parut;
puis la déchirure s’agrandit, comme un voile qui se déchire; et un
beau ciel pur, d’un azur net et profond, se développa sur le
monde.
Un souffle frais et doux passa, comme un soupir heureux de la
terre; et, quand on longeait des jardins ou des bois, on entendait
parfois le chant alerte d’un oiseau qui séchait ses plumes.
Le soir venait. Tout le monde dormait maintenant dans la voiture,
excepté Jeanne. Deux fois on s’arrêta dans des auberges pour
laisser souffler les chevaux et leur donner un peu d’avoine avec
de l’eau.
Le soleil s’était couché; des cloches sonnaient au loin. Dans un
petit village on alluma les lanternes; et le ciel aussi s’illumina
d’un fourmillement d’étoiles. Des maisons éclairées apparaissaient
de place en place, traversant les ténèbres d’un point de feu; et
tout d’un coup, derrière une côte, à travers des branches de
sapins, la lune, rouge, énorme, et comme engourdie de sommeil,
surgit.
Il faisait si doux que les vitres demeuraient baissées. Jeanne,
épuisée de rêve, rassasiée de visions heureuses, se reposait
maintenant. Parfois l’engourdissement d’une position prolongée lui
faisait rouvrir les yeux; alors elle regardait au-dehors, voyait
dans la nuit lumineuse passer les arbres d’une ferme, ou bien
quelques vaches çà et là couchées en un champ, et qui relevaient
la tête. Puis elle cherchait une posture nouvelle, essayait de
ressaisir un songe ébauché; mais le roulement continu de la
voiture emplissait ses oreilles, fatiguait sa pensée et elle
refermait les yeux, se sentant l’esprit courbaturé comme le corps.
Cependant on s’arrêta. Des hommes et des femmes se tenaient debout
devant les portières avec des lanternes à la main. On arrivait.
Jeanne, subitement réveillée, sauta bien vite. Père et Rosalie,
éclairés par un fermier, portèrent presque la baronne tout à fait
exténuée, geignant de détresse, et répétant sans cesse d’une
petite voix expirante:
– Ah! mon Dieu! mes pauvres enfants!
Elle ne voulut rien boire, rien manger, se coucha et tout aussitôt
dormit.
Jeanne et le baron soupèrent en tête-à-tête.
Ils souriaient en se regardant, se prenaient les mains à travers
la table; et, saisis tous deux d’une joie enfantine, ils se mirent
à visiter le manoir réparé.
C’était une de ces hautes et vastes demeures normandes tenant de
la ferme et du château, bâties en pierres blanches devenues
grises, et spacieuses à loger une race.
Un immense vestibule séparait en deux la maison et la traversait
de part en part, ouvrant ses grandes portes sur les deux faces. Un
double escalier semblait enjamber cette entrée, laissant vide le
centre, et joignant au premier ses deux montées à la façon d’un
pont.
Au rez-de-chaussée, à droite, on entrait dans le salon démesuré,
tendu de tapisseries à feuillages où se promenaient des oiseaux.
Tout le meuble, en tapisserie au petit point, n’était que
l’illustration des Fables de La Fontaine; et Jeanne eut un
tressaillement de plaisir en retrouvant une chaise qu’elle avait
aimée, étant tout enfant, et qui représentait l’histoire du Renard
et de la Cigogne.
À côté du salon s’ouvraient la bibliothèque, pleine de livres
anciens, et deux autres pièces inutilisées; à gauche, la salle à
manger en boiseries neuves, la lingerie, l’office, la cuisine et
un petit appartement contenant une baignoire.
Un corridor coupait en long tout le premier étage. Les dix portes
des dix chambres s’alignaient sur cette allée. Tout au fond, à
droite, était l’appartement de Jeanne. Ils y entrèrent. Le baron
venait de le faire remettre à neuf, ayant employé simplement des
tentures et des meubles restés sans usage dans les greniers.
Des tapisseries d’origine flamande, et très vieilles, peuplaient
ce lieu de personnages singuliers.
Mais, en apercevant son lit, la jeune fille poussa des cris de
joie. Aux quatre coins, quatre grands oiseaux de chêne, tout noirs
et luisants de cire, portaient la couche et paraissaient en être
les gardiens. Les côtés représentaient deux larges guirlandes de
fleurs et de fruits sculptés; et quatre colonnes finement
cannelées, que terminaient des chapiteaux corinthiens, soulevaient
une corniche de roses et d’Amours enroulés.
Il se dressait, monumental, et tout gracieux cependant malgré la
sévérité du bois bruni par le temps.
Le couvre-pied et la tenture du ciel de lit scintillaient comme
deux firmaments. Ils étaient faits d’une soie antique d’un bleu
foncé qu’étoilaient, par places, de grandes fleurs de lis brodées
d’or.
Quand elle l’eut bien admiré, Jeanne, élevant sa lumière, examina
les tapisseries pour en comprendre le sujet.
Un jeune seigneur et une jeune dame habillés en vert, en rouge et
en jaune, de la façon la plus étrange, causaient sous un arbre
bleu où mûrissaient des fruits blancs. Un gros lapin de même
couleur broutait un peu d’herbe grise.
Juste au-dessus des personnages, dans un lointain de convention,
on apercevait cinq petites maisons rondes, aux toits aigus; et là-
haut, presque dans le ciel, un moulin à vent tout rouge.
De grands ramages, figurant des fleurs, circulaient dans tout
cela.
Les deux autres panneaux ressemblaient beaucoup au premier, sauf
qu’on voyait sortir des maisons quatre petits bonshommes vêtus à
la façon des Flamands et qui levaient les bras au ciel en signe
d’étonnement et de colère extrêmes.
Mais la dernière tenture représentait un drame. Près du lapin qui
broutait toujours, le jeune homme étendu semblait mort. La jeune
dame, le regardant, se perçait le sein d’une épée, et les fruits
de l’arbre étaient devenus noirs.
Jeanne renonçait à comprendre quand elle découvrit dans un coin
une bestiole microscopique, que le lapin, s’il eût vécu, aurait pu
manger comme un brin d’herbe. Et cependant c’était un lion.
Alors elle reconnut les malheurs de Pyrame et de Thysbé; et,
quoiqu’elle sourît de la simplicité des dessins, elle se sentit
heureuse d’être enfermée dans cette aventure d’amour qui parlerait
sans cesse à sa pensée des espoirs chéris, et ferait planer chaque
nuit, sur son sommeil, cette tendresse antique et légendaire.
Tout le reste du mobilier unissait les styles les plus divers.
C’étaient ces meubles que chaque génération laisse dans la famille
et qui font des anciennes maisons des sortes de musées où tout se
mêle. Une commode Louis XIV superbe, cuirassée de cuivres
éclatants, était flanquée de deux fauteuils Louis XV encore vêtus
de leur soie à bouquets. Un secrétaire en bois de rose faisait
face à la cheminée qui présentait, sous un globe rond, une pendule
de l’Empire.
C’était une ruche de bronze, suspendue par quatre colonnes de
marbre au-dessus d’un jardin de fleurs dorées. Un mince balancier
sortant de la ruche, par une fente allongée, promenait
éternellement sur ce parterre une petite abeille aux ailes
d’émail.
Le cadran était en faïence peinte et encadré dans le flanc de la
ruche.
Elle se mit à sonner onze heures. Le baron embrassa sa fille, et
se retira chez lui.
Alors, Jeanne, avec regret, se coucha.
D’un dernier regard elle parcourut sa chambre, et puis éteignit sa
bougie. Mais le lit, dont la tête seule s’appuyait à la muraille,
avait une fenêtre sur sa gauche, par où entrait un flot de lune
qui répandait à terre une flaque de clarté.
Des reflets rejaillissaient aux murs, des reflets pâles caressant
faiblement les amours immobiles de Pyrame et de Thysbé.
Par l’autre fenêtre, en face de ses pieds, Jeanne apercevait un
grand arbre tout baigné de lumière douce. Elle se tourna sur le
côté, ferma les yeux, puis, au bout de quelque temps, les rouvrit.
Elle croyait se sentir encore secouée par les cahots de la voiture
dont le roulement continuait dans sa tête. Elle resta d’abord
immobile, espérant que ce repos la ferait enfin s’endormir; mais
l’impatience de son esprit envahit bientôt tout son corps.
Elle avait des crispations dans les jambes, une fièvre qui
grandissait. Alors elle se leva, et, nu-pieds, nu-bras, avec sa
longue chemise qui lui donnait l’aspect d’un fantôme, elle
traversa la mare de lumière répandue sur son plancher, ouvrit sa
fenêtre et regarda.
La nuit était si claire qu’on y voyait comme en plein jour; et la
jeune fille reconnaissait tout ce pays, aimé jadis dans sa
première enfance.
C’était d’abord, en face d’elle, un large gazon, jaune comme du
beurre sous la lumière nocturne. Deux arbres géants se dressaient
aux pointes, devant le château, un platane au nord, un tilleul au
sud.
Tout au bout de la grande étendue d’herbe, un petit bois en
bosquet terminait ce domaine, garanti des ouragans du large par
cinq rangs d’ormes antiques, tordus, rasés, rongés, taillés en
pente comme un toit par le vent de mer toujours déchaîné.
Cette espèce de parc était borné, à droite et à gauche, par deux
longues avenues de peupliers démesurés, appelés peuples en
Normandie, qui séparaient la résidence des maîtres des deux fermes
y attenant, occupées, l’une par la famille Couillard, l’autre par
la famille Martin.
Ces peuples avaient donné leur nom au château. Au-delà de cet
enclos, s’étendait une vaste plaine inculte, semée d’ajoncs, où la
brise sifflait et galopait jour et nuit. Puis, soudain, la côte
s’abattait en une falaise de cent mètres, droite et blanche,
baignant son pied dans les vagues.
Jeanne regardait au loin la longue surface moirée des flots qui
semblaient dormir sous les étoiles.
Dans cet apaisement du soleil absent, toutes les senteurs de la
terre se répandaient. Un jasmin, grimpé autour des fenêtres d’en
bas, exhalait continuellement son haleine pénétrante qui se mêlait
à l’odeur, plus légère, des feuilles naissantes. De lentes rafales
passaient, apportant les saveurs fortes de l’air salin et de la
sueur visqueuse des varechs.
La jeune fille s’abandonna au bonheur de respirer; et le repos de
la campagne la calma comme un bain frais.
Toutes les bêtes qui s’éveillent quand vient le soir et cachent
leur existence obscure dans la tranquillité des nuits,
emplissaient les demi-ténèbres d’une agitation silencieuse. De
grands oiseaux, qui ne criaient point, fuyaient dans l’air comme
des taches, comme des ombres; des bourdonnements d’insectes
invisibles effleuraient l’oreille; des courses muettes
traversaient l’herbe pleine de rosée ou le sable des chemins
déserts.
Seuls quelques crapauds mélancoliques poussaient vers la lune leur
note courte et monotone.
Il semblait à Jeanne que son coeur s’élargissait, plein de
murmures comme cette soirée claire, fourmillant soudain de mille
désirs rôdeurs, pareils à ces bêtes nocturnes dont le frémissement
l’entourait. Une affinité l’unissait à cette poésie vivante; et
dans la molle blancheur de la nuit, elle sentait courir des
frissons surhumains, palpiter des espoirs insaisissables, quelque
chose comme un souffle de bonheur.
Et elle se mit à rêver d’amour.
L’amour! Il l’emplissait depuis deux années de l’anxiété
croissante de son approche. Maintenant elle était libre d’aimer;
elle n’avait plus qu’à le rencontrer, lui!
Comment serait-il? Elle ne le savait pas au juste et ne se le
demandait même pas. Il serait lui, voilà tout.
Elle savait seulement qu’elle l’adorerait de toute son âme et
qu’il la chérirait de toute sa force. Ils se promèneraient par les
soirs pareils à celui-ci, sous la cendre lumineuse qui tombait des
étoiles. Ils iraient, les mains dans les mains, serrés l’un contre
l’autre, entendant battre leurs coeurs, sentant la chaleur de
leurs épaules, mêlant leur amour à la simplicité suave des nuits
d’été, tellement unis qu’ils pénétreraient aisément, par la seule
puissance de leur tendresse, jusqu’à leurs plus secrètes pensées.
Et cela continuerait indéfiniment, dans la sérénité d’une
affection indescriptible.
Et il lui sembla soudain qu’elle le sentait là, contre elle; et
brusquement un vague frisson de sensualité lui courut des pieds à
la tête. Elle serra ses bras contre sa poitrine, d’un mouvement
inconscient, comme pour étreindre son rêve; et, sur sa lèvre
tendue vers l’inconnu, quelque chose passa qui la fit presque
défaillir, comme si l’haleine du printemps lui eût donné un baiser
d’amour.
Tout à coup, là-bas, derrière le château, sur la route, elle
entendit marcher dans la nuit. Et dans un élan de son âme affolée,
dans un transport de foi à l’impossible, aux hasards
providentiels, aux pressentiments divins, aux romanesques
combinaisons du sort, elle pensa: «Si c’était lui?» Elle écoutait
anxieusement le pas rythmé du marcheur, sûre qu’il allait
s’arrêter à la grille pour demander l’hospitalité.
Lorsqu’il fut passé, elle se sentit triste comme après une
déception. Mais elle comprit l’exaltation de son espoir et sourit
à sa démence.
Alors, un peu calmée, elle laissa flotter son esprit au courant
d’une rêverie plus raisonnable, cherchant à pénétrer l’avenir,
échafaudant son existence.
Avec lui elle vivrait ici, dans ce calme château qui dominait la
mer. Elle aurait sans doute deux enfants, un fils pour lui, une
fille pour elle. Et elle les voyait courant sur l’herbe, entre le
platane et le tilleul, tandis que le père et la mère les
suivraient d’un oeil ravi, en échangeant par-dessus leurs têtes
des regards pleins de passion.
Et elle resta longtemps, longtemps, à rêvasser ainsi, tandis que
la lune, achevant son voyage à travers le ciel, allait disparaître
dans la mer.
L’air devenait plus frais. Vers l’orient, l’horizon pâlissait. Un
coq chanta dans la ferme de droite; d’autres répondirent dans la
ferme de gauche. Leurs voix enrouées semblaient venir de très loin
à travers la cloison des poulaillers; et dans l’immense voûte du
ciel, blanchie insensiblement, les étoiles disparaissaient.
Un petit cri d’oiseau s’éveilla quelque part. Des gazouillements,
timides d’abord, sortirent des feuilles; puis ils s’enhardirent,
devinrent vibrants, joyeux, gagnant de branche en branche, d’arbre
en arbre.
Jeanne, soudain, se sentit dans une clarté; et, levant la tête
qu’elle avait cachée en ses mains, elle ferma les yeux, éblouie
par le resplendissement de l’aurore.
Une montagne de nuages empourprés, cachés en partie derrière une
grande allée de peuples, jetait des lueurs de sang sur la terre
réveillée.
Et lentement, crevant les nuées éclatantes, criblant de feu les
arbres, les plaines, l’océan, tout l’horizon, l’immense globe
flamboyant parut.
Et Jeanne se sentait devenir folle de bonheur. Une joie délirante,
un attendrissement infini devant la splendeur des choses noya son
coeur qui défaillait. C’était son soleil! son aurore! le
commencement de sa vie! le lever de ses espérances! Elle tendit
les bras vers l’espace rayonnant, avec une envie d’embrasser le
soleil; elle voulait parler, crier quelque chose de divin comme
cette éclosion du jour; mais elle demeurait paralysée dans un
enthousiasme impuissant. Alors, posant son front dans ses mains,
elle sentit ses yeux pleins de larmes; et elle pleura
délicieusement.
Lorsqu’elle releva la tête, le décor superbe du jour naissant
avait déjà disparu. Elle se sentit elle-même apaisée, un peu
lasse, comme refroidie. Sans fermer sa fenêtre, elle alla
s’étendre sur son lit, rêva encore quelques minutes et s’endormit
si profondément qu’à huit heures elle n’entendit point les appels
de son père et se réveilla seulement lorsqu’il entra dans sa
chambre.
Il voulait lui montrer l’embellissement du château, de son
château.
La façade qui donnait sur l’intérieur des terres était séparée du
chemin par une vaste cour plantée de pommiers. Ce chemin, dit
vicinal, courant entre les enclos des paysans, joignait, une demi-
lieue plus loin, la grande route du Havre à Fécamp.
Une allée droite venait de la barrière de bois jusqu’au perron.
Les communs, petits bâtiments en caillou de mer, coiffés de
chaume, s’alignaient des deux côtés de la cour, le long des fossés
des deux fermes.
Les couvertures étaient refaites à neuf; toute la menuiserie avait
été restaurée, les murs réparés, les chambres retapissées, tout
l’intérieur repeint. Et le vieux manoir terni portait, comme des
taches, ses contrevents frais, d’un blanc d’argent, et ses
replâtrages récents sur sa grande façade grisâtre.
L’autre façade, celle où s’ouvrait une des fenêtres de Jeanne,
regardait au loin la mer, par-dessus le bosquet et la muraille
d’ormes rongés du vent.
Jeanne et le baron, bras dessus, bras dessous, visitèrent tout,
sans omettre un coin; puis ils se promenèrent lentement dans les
longues avenues de peupliers, qui enfermaient ce qu’on appelait le
parc. L’herbe avait poussé sous les arbres, étalant son tapis
vert. Le bosquet, tout au bout, était charmant, mêlait ses petits
chemins tortueux, séparés par des cloisons de feuilles. Un lièvre
partit brusquement, qui fit peur à la jeune fille, puis il sauta
le talus et détala dans les joncs marins vers la falaise.
Après le déjeuner, comme Mme Adélaïde, encore exténuée, déclarait
qu’elle allait se reposer, le baron proposa de descendre jusqu’à
Yport.
Ils partirent, traversant d’abord le hameau d’Étouvent, où se
trouvaient les Peuples. Trois paysans les saluèrent comme s’ils
les eussent connus de tout temps.
Ils entrèrent dans les bois en pente qui s’abaissent jusqu’à la
mer en suivant une vallée tournante.
Bientôt apparut le village d’Yport. Des femmes qui raccommodaient
des hardes, assises sur le seuil de leurs demeures, les
regardaient passer. La rue inclinée, avec un ruisseau dans le
milieu et des tas de débris traînant devant les portes, exhalait
une odeur forte de saumure. Les filets bruns, où restaient, de
place en place, des écailles luisantes pareilles à des piécettes
d’argent, séchaient entre les portes des taudis d’où sortaient les
senteurs des familles nombreuses grouillant dans une seule pièce.
Quelques pigeons se promenaient au bord du ruisseau, cherchant
leur vie.
Jeanne regardait tout cela qui lui semblait curieux et nouveau
comme un décor de théâtre.
Mais, brusquement, en tournant un mur, elle aperçut la mer, d’un
bleu opaque et lisse, s’étendant à perte de vue.
Ils s’arrêtèrent, en face de la plage, à regarder. Des voiles,
blanches comme des ailes d’oiseaux, passaient au large. À droite
comme à gauche, la falaise énorme se dressait. Une sorte de cap
arrêtait le regard d’un côté, tandis que, de l’autre, la ligne des
côtes se prolongeait indéfiniment jusqu’à n’être plus qu’un trait
insaisissable.
Un port et des maisons apparaissaient dans une de ces déchirures
prochaines; et de tous petits flots, qui faisaient à la mer une
frange d’écume, roulaient sur le galet avec un bruit léger.
Les barques du pays, halées sur la pente de cailloux ronds,
reposaient sur le flanc, tendant au soleil leurs joues rondes
vernies de goudron. Quelques pêcheurs les préparaient pour la
marée du soir.
Un matelot s’approcha pour offrir du poisson, et Jeanne acheta une
barbue qu’elle voulait rapporter elle-même aux Peuples.
Alors l’homme proposa ses services pour des promenades en mer,
répétant son nom coup sur coup afin de le faire bien entrer dans
les mémoires: «Lastique, Joséphin Lastique.»
Le baron promit de ne pas l’oublier.
Ils reprirent le chemin du château.
Comme le gros poisson fatiguait Jeanne, elle lui passa dans les
ouïes la canne de son père, dont chacun d’eux prit un bout; et ils
allaient gaiement en remontant la côte, bavardant comme deux
enfants, le front au vent et les yeux brillants, tandis que la
barbue, qui lassait peu à peu leurs bras, balayait l’herbe de sa
queue grasse.
Les Trois Mousquetaires (extrait), Alexandre Dumas
Sunday, February 25th, 2007Chapitre I
Le premier lundi du mois d’avril 1625, le bourg de Meung, où naquit l’auteur du Roman de la Rose, semblait être dans une révolution aussi entière que si les huguenots en fussent venus faire une seconde Rochelle. Plusieurs bourgeois, voyant s’enfuir les femmes du côté de la Grande-Rue, entendant les enfants crier sur le seuil des portes, se hâtaient d’endosser la cuirasse et, appuyant leur contenance quelque peu incertaine d’un mousquet ou d’une pertuisane, se dirigeaient vers l’hôtellerie du Franc Meunier, devant laquelle s’empressait, en grossissant de minute en minute, un groupe compact, bruyant et plein de curiosité.
En ce temps-là les paniques étaient fréquentes, et peu de jours se passaient sans qu’une ville ou l’autre enregistrât sur ses archives quelque événement de ce genre. Il y avait les seigneurs qui guerroyaient entre eux ; il y avait le roi qui faisait la guerre au cardinal ; il y avait l’Espagnol qui faisait la guerre au roi. Puis, outre ces guerres sourdes ou publiques, secrètes ou patentes, il y avait encore les voleurs, les mendiants, les huguenots, les loups et les laquais, qui faisaient la guerre à tout le monde. Les bourgeois s’armaient toujours contre les voleurs, contre les loups, contre les laquais, - souvent contre les seigneurs et les huguenots, - quelquefois contre le roi, - mais jamais contre le cardinal et l’Espagnol. Il résulta donc de cette habitude prise, que, ce susdit premier lundi du mois d’avril 1625, les bourgeois, entendant du bruit, et ne voyant ni le guidon jaune et rouge, ni la livrée du duc de Richelieu, se précipitèrent du côté de l’hôtel du Franc Meunier.
Arrivé là, chacun put voir et reconnaître la cause de cette rumeur.
Un jeune homme… - traçons son portrait d’un seul trait de plume : figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, don Quichotte décorcelé, sans haubert et sans cuissards, don Quichotte revêtu d’un pourpoint de laine dont la couleur bleue s’était transformée en une nuance insaisissable de lie-de-vin et d’azur céleste. Visage long et brun ; la pommette des joues saillante, signe d’astuce ; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné d’une espèce de plume ; l’oeil ouvert et intelligent ; le nez crochu, mais finement dessiné ; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu’un oeil peu exercé eût pris pour un fils de fermier en voyage, sans sa longue épée qui, pendue à un baudrier de peau, battait les mollets de son propriétaire quand il était à pied, et le poil hérissé de sa monture quand il était à cheval.
Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si remarquable, qu’elle fut remarquée : c’était un bidet du Béarn, âgé de douze ou quatorze ans, jaune de robe, sans crins à la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile l’application de la martingale, faisait encore également ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue, que dans un temps où tout le monde se connaissait en chevaux, l’apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré il y avait un quart d’heure à peu près par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu’à son cavalier.
Et cette sensation avait été d’autant plus pénible au jeune d’Artagnan (ainsi s’appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante), qu’il ne se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu’il fût, une pareille monture ; aussi avait-il fort soupiré en acceptant le don que lui en avait fait M. d’Artagnan père. Il n’ignorait pas qu’une pareille bête valait au moins vingt livres : il est vrai que les paroles dont le présent avait été accompagné n’avaient pas de prix.
“Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon - dans ce pur patois de Béarn dont Henri IV n’avait jamais pu parvenir à se défaire -, mon fils, ce cheval est né dans la maison de votre père, il y a tantôt treize ans, et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter à l’aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de vieillesse, et si vous faites campagne avec lui, ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. À la cour, continua M. d’Artagnan père, si toutefois vous avez l’honneur d’y aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans. Pour vous et pour les vôtres - par les vôtres, j’entends vos parents et vos amis -, ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C’est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu’un gentilhomme fait son chemin aujourd’hui. Quiconque tremble une seconde laisse peut-être échapper l’appât que, pendant cette seconde justement, la fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous devez être brave par deux raisons : la première, c’est que vous êtes Gascon, et la seconde, c’est que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai fait apprendre à manier l’épée ; vous avez un jarret de fer, un poignet d’acier ; battez-vous à tout propos ; battez-vous d’autant plus que les duels sont défendus, et que, par conséquent, il y a deux fois du courage à se battre. Je n’ai, mon fils, à vous donner que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous venez d’entendre. Votre mère y ajoutera la recette d’un certain baume qu’elle tient d’une bohémienne, et qui a une vertu miraculeuse pour guérir toute blessure qui n’atteint pas le coeur. Faites votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. - Je n’ai plus qu’un mot à ajouter, et c’est un exemple que je vous propose, non pas le mien, car je n’ai, moi, jamais paru à la cour et n’ai fait que les guerres de religion en volontaire ; je veux parler de M. de Tréville, qui était mon voisin autrefois, et qui a eu l’honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis treizième, que Dieu conserve ! Quelquefois leurs jeux dégénéraient en bataille et dans ces batailles le roi n’était pas toujours le plus fort. Les coups qu’il en reçut lui donnèrent beaucoup d’estime et d’amitié pour M. de Tréville. Plus tard, M. de Tréville se battit contre d’autres dans son premier voyage à Paris, cinq fois ; depuis la mort du feu roi jusqu’à la majorité du jeune sans compter les guerres et les sièges, sept fois ; et depuis cette majorité jusqu’aujourd’hui, cent fois peut-être ! - Aussi, malgré les édits, les ordonnances et les arrêts, le voilà capitaine des mousquetaires, c’est-à-dire chef d’une légion de César, dont le roi fait un très grand cas, et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas grand-chose, comme chacun sait. De plus, M. de Tréville gagne dix mille écus par an ; c’est donc un fort grand seigneur. - Il a commencé comme vous, allez le voir avec cette lettre, et réglez-vous sur lui, afin de faire comme lui.”
Sur quoi, M. d’Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée, l’embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bénédiction.
En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mère qui l’attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons de rapporter devaient nécessiter un assez fréquent emploi. Les adieux furent de ce côté plus longs et plus tendres qu’ils ne l’avaient été de l’autre, non pas que M. d’Artagnan n’aimât son fils, qui était sa seule progéniture, mais M. d’Artagnan était un homme, et il eût regardé comme indigne d’un homme de se laisser aller à son émotion, tandis que Mme d’Artagnan était femme et, de plus, était mère. - Elle pleura abondamment, et, disons-le à la louange de M. d’Artagnan fils, quelques efforts qu’il tentât pour rester ferme comme le devait être un futur mousquetaire, la nature l’emporta et il versa force larmes, dont il parvint à grand-peine à cacher la moitié.
Le même jour le jeune homme se mit en route, muni des trois présents paternels et qui se composaient, comme nous l’avons dit, de quinze écus, du cheval et de la lettre pour M. de Tréville ; comme on le pense bien, les conseils avaient été donnés par-dessus le marché.
Avec un pareil vade-mecum, d’Artagnan se trouva, au moral comme au physique, une copie exacte du héros de Cervantes, auquel nous l’avons si heureusement comparé lorsque nos devoirs d’historien nous ont fait une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte prenait les moulins à vent pour des géants et les moutons pour des armées, d’Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. Il en résulta qu’il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu’à Meung, et que l’un dans l’autre il porta la main au pommeau de son épée dix fois par jour ; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire, et l’épée ne sortit point de son fourreau. Ce n’est pas que la vue du malencontreux bidet jaune n’épanouît bien des sourires sur les visages des passants ; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une épée de taille respectable et qu’au-dessus de cette épée brillait un oeil plutôt féroce que fier, les passants réprimaient leur hilarité, ou, si l’hilarité l’emportait sur la prudence, ils tâchaient au moins de ne rire que d’un seul côté, comme les masques antiques. d’Artagnan demeura donc majestueux et intact dans sa susceptibilité jusqu’à cette malheureuse ville de Meung.
Mais là, comme il descendait de cheval à la porte du Franc Meunier sans que personne, hôte, garçon ou palefrenier, fût venu prendre l’étrier au montoir, d’Artagnan avisa à une fenêtre entrouverte du rez-de-chaussée un gentilhomme de belle taille et de haute mine, quoique au visage légèrement renfrogné, lequel causait avec deux personnes qui paraissaient l’écouter avec déférence. d’Artagnan crut tout naturellement, selon son habitude, être l’objet de la conversation et écouta. Cette fois, d’Artagnan ne s’était trompé qu’à moitié : ce n’était pas de lui qu’il était question, mais de son cheval. Le gentilhomme paraissait énumérer à ses auditeurs toutes ses qualités, et comme, ainsi que je l’ai dit, les auditeurs paraissaient avoir une grande déférence pour le narrateur, ils éclataient de rire à tout moment. Or, comme un demi-sourire suffisait pour éveiller l’irascibilité du jeune homme, on comprend quel effet produisit sur lui tant de bruyante hilarité.
Cependant d’Artagnan voulut d’abord se rendre compte de la physionomie de l’impertinent qui se moquait de lui. Il fixa son regard fier sur l’étranger et reconnut un homme de quarante à quarante-cinq ans, aux yeux noirs et perçants, au teint pâle, au nez fortement accentué, à la moustache noire et parfaitement taillée ; il était vêtu d’un pourpoint et d’un haut-de-chausses violet avec des aiguillettes de même couleur, sans aucun ornement que les crevés habituels par lesquels passait la chemise. Ce haut-de-chausses et ce pourpoint, quoique neufs, paraissaient froissés comme des habits de voyage longtemps renfermés dans un portemanteau. d’Artagnan fit toutes ces remarques avec la rapidité de l’observateur le plus minutieux, et sans doute par un sentiment instinctif qui lui disait que cet inconnu devait avoir une grande influence sur sa vie à venir.
Or, comme au moment où d’Artagnan fixait son regard sur le gentilhomme au pourpoint violet, le gentilhomme faisait à l’endroit du bidet béarnais une de ses plus savantes et de ses plus profondes démonstrations, ses deux auditeurs éclatèrent de rire, et lui-même laissa visiblement, contre son habitude, errer, si l’on peut parler ainsi, un pâle sourire sur son visage. Cette fois, il n’y avait plus de doute, d’Artagnan était réellement insulté. Aussi, plein de cette conviction, enfonça-t-il son béret sur ses yeux, et, tâchant de copier quelques-uns des airs de cour qu’il avait surpris en Gascogne chez des seigneurs en voyage, il s’avança, une main sur la garde de son épée et l’autre appuyée sur la hanche. Malheureusement, au fur et à mesure qu’il avançait, la colère l’aveuglant de plus en plus, au lieu du discours digne et hautain qu’il avait préparé pour formuler sa provocation, il ne trouva plus au bout de sa langue qu’une personnalité grossière qu’il accompagna d’un geste furieux.
“Eh ! Monsieur, s’écria-t-il, monsieur, qui vous cachez derrière ce volet ! oui, vous, dites-moi donc un peu de quoi vous riez, et nous rirons ensemble.”
Le gentilhomme ramena lentement les yeux de la monture au cavalier, comme s’il lui eût fallu un certain temps pour comprendre que c’était à lui que s’adressaient de si étranges reproches ; puis, lorsqu’il ne put plus conserver aucun doute, ses sourcils se froncèrent légèrement, et après une assez longue pause, avec un accent d’ironie et d’insolence impossible à décrire, il répondit à d’Artagnan :
“Je ne vous parle pas, monsieur.
- Mais je vous parle, moi !” s’écria le jeune homme exaspéré de ce mélange d’insolence et de bonnes manières, de convenances et de dédains.
L’inconnu le regarda encore un instant avec son léger sourire, et, se retirant de la fenêtre, sortit lentement de l’hôtellerie pour venir à deux pas de d’Artagnan se planter en face du cheval. Sa contenance tranquille et sa physionomie railleuse avaient redoublé l’hilarité de ceux avec lesquels il causait et qui, eux, étaient restés à la fenêtre.
d’Artagnan, le voyant arriver, tira son épée d’un pied hors du fourreau.
“Ce cheval est décidément ou plutôt a été dans sa jeunesse bouton d’or, reprit l’inconnu continuant les investigations commencées et s’adressant à ses auditeurs de la fenêtre, sans paraître aucunement remarquer l’exaspération de d’Artagnan, qui cependant se redressait entre lui et eux. C’est une couleur fort connue en botanique, mais jusqu’à présent fort rare chez les chevaux.
- Tel rit du cheval qui n’oserait pas rire du maître ! s’écria l’émule de Tréville, furieux.
- Je ne ris pas souvent, monsieur, reprit l’inconnu, ainsi que vous pouvez le voir vous-même à l’air de mon visage ; mais je tiens cependant à conserver le privilège de rire quand il me plaît.
- Et moi, s’écria d’Artagnan, je ne veux pas qu’on rie quand il me déplaît !
- En vérité, monsieur ? continua l’inconnu plus calme que jamais, eh bien, c’est parfaitement juste.” Et tournant sur ses talons, il s’apprêta à rentrer dans l’hôtellerie par la grande porte, sous laquelle d’Artagnan en arrivant avait remarqué un cheval tout sellé.
Mais d’Artagnan n’était pas de caractère à lâcher ainsi un homme qui avait eu l’insolence de se moquer de lui. Il tira son épée entièrement du fourreau et se mit à sa poursuite en criant :
“Tournez, tournez donc, monsieur le railleur, que je ne vous frappe point par-derrière.
- Me frapper, moi ! dit l’autre en pivotant sur ses talons et en regardant le jeune homme avec autant d’étonnement que de mépris. Allons, allons donc, mon cher, vous êtes fou !”
Puis, à demi-voix, et comme s’il se fût parlé à lui-même :
“C’est fâcheux, continua-t-il, quelle trouvaille pour Sa Majesté, qui cherche des braves de tous côtés pour recruter ses mousquetaires !”
Il achevait à peine, que d’Artagnan lui allongea un si furieux coup de pointe, que, s’il n’eût fait vivement un bond en arrière, il est probable qu’il eût plaisanté pour la dernière fois. L’inconnu vit alors que la chose passait la raillerie, tira son épée, salua son adversaire et se mit gravement en garde. Mais au même moment ses deux auditeurs, accompagnés de l’hôte, tombèrent sur d’Artagnan à grands coups de bâtons, de pelles et de pincettes. Cela fit une diversion si rapide et si complète à l’attaque, que l’adversaire de d’Artagnan, pendant que celui-ci se retournait pour faire face à cette grêle de coups, rengainait avec la même précision, et, d’acteur qu’il avait manqué d’être, redevenait spectateur du combat, rôle dont il s’acquitta avec son impassibilité ordinaire, tout en marmottant néanmoins :
“La peste soit des Gascons ! Remettez-le sur son cheval orange, et qu’il s’en aille !
- Pas avant de t’avoir tué, lâche !” criait d’Artagnan tout en faisant face du mieux qu’il pouvait et sans reculer d’un pas à ses trois ennemis, qui le moulaient de coups.
“Encore une gasconnade, murmura le gentilhomme. Sur mon honneur, ces Gascons sont incorrigibles ! Continuez donc la danse, puisqu’il le veut absolument. Quand il sera las, il dira qu’il en a assez.”
Mais l’inconnu ne savait pas encore à quel genre d’entêté il avait affaire ; d’Artagnan n’était pas homme à jamais demander merci. Le combat continua donc quelques secondes encore ; enfin d’Artagnan, épuisé, laissa échapper son épée qu’un coup de bâton brisa en deux morceaux. Un autre coup, qui lui entama le front, le renversa presque en même temps tout sanglant et presque évanoui.
C’est à ce moment que de tous côtés on accourut sur le lieu de la scène. L’hôte, craignant du scandale, emporta, avec l’aide de ses garçons, le blessé dans la cuisine où quelques soins lui furent accordés.
Quant au gentilhomme, il était revenu prendre sa place à la fenêtre et regardait avec une certaine impatience toute cette foule, qui semblait en demeurant là lui causer une vive contrariété.
“Eh bien, comment va cet enragé ? reprit-il en se retournant au bruit de la porte qui s’ouvrit et en s’adressant à l’hôte qui venait s’informer de sa santé.
- Votre Excellence est saine et sauve ? demanda l’hôte.
- Oui, parfaitement saine et sauve, mon cher hôtelier, et c’est moi qui vous demande ce qu’est devenu notre jeune homme.
- Il va mieux, dit l’hôte : il s’est évanoui tout à fait.
- Vraiment ? fit le gentilhomme.
- Mais avant de s’évanouir il a rassemblé toutes ses forces pour vous appeler et vous défier en vous appelant.
- Mais c’est donc le diable en personne que ce gaillard-là ! s’écria l’inconnu.
- Oh ! non, Votre Excellence, ce n’est pas le diable, reprit l’hôte avec une grimace de mépris, car pendant son évanouissement nous l’avons fouillé, et il n’a dans son paquet qu’une chemise et dans sa bourse que onze écus, ce qui ne l’a pas empêché de dire en s’évanouissant que si pareille chose était arrivée à Paris, vous vous en repentiriez tout de suite, tandis qu’ici vous ne vous en repentirez que plus tard.
- Alors, dit froidement l’inconnu, c’est quelque prince du sang déguisé.
- Je vous dis cela, mon gentilhomme, reprit l’hôte, afin que vous vous teniez sur vos gardes.
- Et il n’a nommé personne dans sa colère ?
- Si fait, il frappait sur sa poche, et il disait : “Nous “verrons ce que M. de Tréville pensera de cette insulte “faite à son protégé.”
- M. de Tréville ? dit l’inconnu en devenant attentif ; il frappait sur sa poche en prononçant le nom de M. de Tréville ?… Voyons, mon cher hôte, pendant que votre jeune homme était évanoui, vous n’avez pas été, j’en suis bien sûr, sans regarder aussi cette poche-là. Qu’y avait-il ?
- Une lettre adressée à M. de Tréville, capitaine des mousquetaires.
- En vérité !
- C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire, Excellence.”
L’hôte, qui n’était pas doué d’une grande perspicacité, ne remarqua point l’expression que ses paroles avaient donnée à la physionomie de l’inconnu. Celui-ci quitta le rebord de la croisée sur lequel il était toujours resté appuyé du bout du coude, et fronça le sourcil en homme inquiet.
“Diable ! murmura-t-il entre ses dents, Tréville m’aurait-il envoyé ce Gascon ? il est bien jeune ! Mais un coup d’épée est un coup d’épée, quel que soit l’âge de celui qui le donne, et l’on se défie moins d’un enfant que de tout autre ; il suffit parfois d’un faible obstacle pour contrarier un grand dessein.”
Et l’inconnu tomba dans une réflexion qui dura quelques minutes.
“Voyons, l’hôte, dit-il, est-ce que vous ne me débarrasserez pas de ce frénétique ? En conscience, je ne puis le tuer, et cependant, ajouta-t-il avec une expression froidement menaçante, cependant il me gêne. Où est-il ?
- Dans la chambre de ma femme, où on le panse, au premier étage.
- Ses hardes et son sac sont avec lui ? il n’a pas quitté son pourpoint ?
- Tout cela, au contraire, est en bas dans la cuisine. Mais puisqu’il vous gêne, ce jeune fou…
- Sans doute. Il cause dans votre hôtellerie un scandale auquel d’honnêtes gens ne sauraient résister. Montez chez vous, faites mon compte et avertissez mon laquais.
- Quoi ! Monsieur nous quitte déjà ?
- Vous le savez bien, puisque je vous avais donné l’ordre de seller mon cheval. Ne m’a-t-on point obéi ?
- Si fait, et comme Votre Excellence a pu le voir, son cheval est sous la grande porte, tout appareillé pour partir.
- C’est bien, faites ce que je vous ai dit alors.”
“Ouais ! se dit l’hôte, aurait-il peur du petit garçon ?”
Mais un coup d’oeil impératif de l’inconnu vint l’arrêter court. Il salua humblement et sortit.
“Il ne faut pas que Milady soit aperçue de ce drôle, continua l’étranger : elle ne doit pas tarder à passer : déjà même elle est en retard. Décidément, mieux vaut que je monte à cheval et que j’aille au-devant d’elle… Si seulement je pouvais savoir ce que contient cette lettre adressée à Tréville !”
Et l’inconnu, tout en marmottant, se dirigea vers la cuisine.
Pendant ce temps, l’hôte, qui ne doutait pas que ce ne fût la présence du jeune garçon qui chassât l’inconnu de son hôtellerie, était remonté chez sa femme et avait trouvé d’Artagnan maître enfin de ses esprits. Alors, tout en lui faisant comprendre que la police pourrait bien lui faire un mauvais parti pour avoir été chercher querelle à un grand seigneur - car, à l’avis de l’hôte, l’inconnu ne pouvait être qu’un grand seigneur -, il le détermina, malgré sa faiblesse, à se lever et à continuer son chemin. d’Artagnan à moitié abasourdi, sans pourpoint et la tête tout emmaillotée de linges, se leva donc et, poussé par l’hôte, commença de descendre ; mais, en arrivant à la cuisine, la première chose qu’il aperçut fut son provocateur qui causait tranquillement au marchepied d’un lourd carrosse attelé de deux gros chevaux normands.
Son interlocutrice, dont la tête apparaissait encadrée par la portière, était une femme de vingt à vingt-deux ans. Nous avons déjà dit avec quelle rapidité d’investigation d’Artagnan embrassait toute une physionomie ; il vit donc du premier coup d’oeil que la femme était jeune et belle. Or cette beauté le frappa d’autant plus qu’elle était parfaitement étrangère aux pays méridionaux que jusque-là d’Artagnan avait habités. C’était une pâle et blonde personne, aux longs cheveux bouclés tombant sur ses épaules, aux grands yeux bleus languissants, aux lèvres rosées et aux mains d’albâtre. Elle causait très vivement avec l’inconnu.
“Ainsi, Son Éminence m’ordonne…, disait la dame.
- De retourner à l’instant même en Angleterre, et de la prévenir directement si le duc quittait Londres.
- Et quant à mes autres instructions ? demanda la belle voyageuse.
- Elles sont renfermées dans cette boîte, que vous n’ouvrirez que de l’autre côté de la Manche.
- Très bien ; et vous, que faites-vous ?
- Moi, je retourne à Paris.
- Sans châtier cet insolent petit garçon ?” demanda la dame.
L’inconnu allait répondre : mais, au moment où il ouvrait la bouche, d’Artagnan, qui avait tout entendu, s’élança sur le seuil de la porte.
“C’est cet insolent petit garçon qui châtie les autres, s’écria-t-il, et j’espère bien que cette fois-ci celui qu’il doit châtier ne lui échappera pas comme la première.
- Ne lui échappera pas ? reprit l’inconnu en fronçant le sourcil.
- Non, devant une femme, vous n’oseriez pas fuir, je présume.
- Songez, s’écria Milady en voyant le gentilhomme porter la main à son épée, songez que le moindre retard peut tout perdre.
- Vous avez raison, s’écria le gentilhomme ; partez donc de votre côté, moi, je pars du mien.”
Et, saluant la dame d’un signe de tête, il s’élança sur son cheval, tandis que le cocher du carrosse fouettait vigoureusement son attelage. Les deux interlocuteurs partirent donc au galop, s’éloignant chacun par un côté opposé de la rue.
“Eh ! votre dépense”, vociféra l’hôte, dont l’affection pour son voyageur se changeait en un profond dédain en voyant qu’il s’éloignait sans solder ses comptes.
“Paie, maroufle”, s’écria le voyageur toujours galopant à son laquais, lequel jeta aux pieds de l’hôte deux ou trois pièces d’argent et se mit à galoper après son maître.
“Ah ! lâche, ah ! misérable, ah ! faux gentilhomme !” cria d’Art